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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>&#171; Brosser l'histoire &#224; rebrousse-poil &#187; &#8211; sur la cancel culture</title>
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		<dc:date>2022-01-18T20:57:57Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Thomas Franck</dc:creator>


		<dc:subject>&#201;tats-Unis</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;bats</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2022-01-18</dc:subject>

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&lt;p&gt;Aux pourfendeurs d'une pr&#233;tendue &#171; cancel culture &#187; craignant l'av&#232;nement d'un &#171; remplacement culturel &#187;, il faut opposer une th&#233;orie critique de l'histoire. Car les perspectives matrimoniales, sociales et d&#233;coloniales se positionnent justement &#224; contre-courant d'une conception fig&#233;e et anhistorique du patrimoine, fantasme de l'identitarisme immuable, en invitant &#224; mettre au jour nos impens&#233;s collectifs. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; de AOC M&#233;dia. &#171; Tout vainqueur des temps pass&#233;s a sa place dans le cort&#232;ge (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Mouvement-antiraciste-" rel="directory"&gt;Mouvement antiraciste&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Debats-515-+" rel="tag"&gt;D&#233;bats&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2022-01-18-+" rel="tag"&gt;Edition du 2022-01-18&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH150/arton51083-c6ed2.jpg?1674693300' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Aux pourfendeurs d'une pr&#233;tendue &#171; cancel culture &#187; craignant l'av&#232;nement d'un &#171; remplacement culturel &#187;, il faut opposer une th&#233;orie critique de l'histoire. Car les perspectives matrimoniales, sociales et d&#233;coloniales se positionnent justement &#224; contre-courant d'une conception fig&#233;e et anhistorique du patrimoine, fantasme de l'identitarisme immuable, en invitant &#224; mettre au jour nos impens&#233;s collectifs.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de &lt;a href=&#034;https://aoc.media/analyse/2022/01/12/brosser-lhistoire-a-rebrousse-poil-sur-la-cancel-culture/?loggedin=true&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;AOC M&#233;dia.&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Tout vainqueur des temps pass&#233;s a sa place dans le cort&#232;ge triomphal qui, guid&#233; par les dominateurs du jour, foule aux pieds ceux qui gisent sur le sol. Comme cela a toujours &#233;t&#233; le cas, ce cort&#232;ge charrie le butin. On appelle celui-ci &#8220;patrimoine culturel&#8221;. [&#8230;] Et pas plus que du t&#233;moignage lui-m&#234;me, la barbarie n'est absente du processus qui l'a transmis de l'un &#224; l'autre &#187;[1].&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Bien souvent con&#231;u comme exempt de toute forme de tensions internes, de contradictions sociales ou id&#233;ologiques, tout discours historiographique est le fruit de la conjoncture dans laquelle il &#233;merge, de ses rapports de force et d'une tradition institu&#233;e de l'histoire marqu&#233;e par l'imaginaire d'une p&#233;riode ant&#233;rieure[2]. En ce sens, il est tout &#224; fait coh&#233;rent qu'il produise, par son historicit&#233; m&#234;me, des contre-discours mettant en lumi&#232;re ses propres points d'ombre, ses partis pris &#233;pist&#233;mologiques, voire id&#233;ologiques, et son impens&#233; collectif[3].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mise au jour, dans ces contre-discours, de l'asym&#233;trie de condition dans les processus historiques est souvent consid&#233;r&#233;e comme un r&#233;visionnisme historique et culturel ou, pour reprendre les termes d'un courant id&#233;ologique davantage ancr&#233; dans une pens&#233;e dominante qu'il y laisse para&#238;tre, comme une forme de &#171; cancel culture &#187;. La posture victimaire de ce courant &#171; anti-cancel &#187;, posture par ailleurs r&#233;currente lorsqu'un groupe dominant se sent menac&#233;, est fond&#233;e sur le postulat tr&#232;s classique d'une conservation patrimoniale fig&#233;e en r&#233;action &#224; de pr&#233;tendues strat&#233;gies d'effacement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La peur d'un remplacement culturel rel&#232;ve bien plus souvent d'un fantasme et d'une construction de ses propres d&#233;tracteurs &#8211; d&#233;fenseurs d'une conception paradoxalement anhistorique et non axiologique du discours historique &#8211; que d'une intention av&#233;r&#233;e de groupes sociaux domin&#233;s r&#233;clamant visibilit&#233; et reconnaissance publiques. Les cas des histoires matrimoniales, sociales et d&#233;coloniales sont r&#233;v&#233;lateurs en ce qu'ils font constamment l'objet de suspicion, se voyant &#244;ter leurs dimensions critique et universaliste fondamentales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne nie pas l'existence d'un discours dogmatique r&#233;clamant, sans grande coh&#233;rence historique ni id&#233;ologique, l'effacement de productions et de traces portant la marque d'une domination. Ces productions et ces traces sont pr&#233;cis&#233;ment fondamentales en ce qu'elles sont la clef d'une compr&#233;hension et d'une m&#233;moire des rapports de subalternit&#233;, mais elles ne peuvent pr&#233;server l'&#233;vidence de leur place dans un espace public oppositionnel, parcouru de tensions relatives &#224; ce qui est visible et valoris&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont justement ces visibilit&#233;s honteuses dans l'espace public qui produisent, par r&#233;action, des vell&#233;it&#233;s militantes radicales. De nombreux discours critiques de d&#233;nonciation se fondent au contraire sur la n&#233;cessit&#233; d'une conservation contextuelle et contre-id&#233;ologique des dominations pass&#233;es et pr&#233;sentes, ce qu'&#201;ric Fassin appelle &#171; la m&#233;moire des assassins &#187;[4]. On renverra, &#224; propos de la dimension universaliste des luttes contre la domination, &#224; l'important ouvrage de Francis Wolff, Plaidoyer pour l'universel : &#171; [&#8230;] il est vrai que toute exp&#233;rience est particuli&#232;re, notamment toute exp&#233;rience d'oppression : la Shoah, l'esclavage, le colonialisme, la domination des femmes, etc. Cependant, au contraire de ce que supposent les d&#233;nonciateurs de l'&#8220;appropriation culturelle&#8221;, ce type de souffrance comporte n&#233;cessairement une dimension communicable &#8211; donc universalisable &#8211; sous peine de demeurer singuli&#232;re, confin&#233;e &#224; la sid&#233;ration muette des victimes, et de perdre ainsi toute port&#233;e collective &#8211; ce qui serait le comble pour un projet de lib&#233;ration ou m&#234;me pour un programme de transmission m&#233;morielle &#187;[5].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le geste philosophique de Wolff vise &#224; d&#233;sid&#233;ologiser le postulat universaliste en le confrontant &#224; ses objections particuli&#232;res, sans toutefois gommer les strat&#233;gies de domination &#224; l'&#339;uvre dans le processus historique, strat&#233;gies qui s'auto-l&#233;gitiment paradoxalement par le recours &#224; une forme d'id&#233;ologie universaliste (qui n'est qu'une id&#233;ologie et donc une falsification particularisante et int&#233;ress&#233;e du paradigme universaliste). Pr&#233;cis&#233;ment, la lutte contre les dominations sociales et &#233;conomiques porte en elle une vis&#233;e universaliste de reconnaissance et de subjectivation collective (selon un principe d'&#233;galit&#233; des consciences, sinon des conditions).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;ric Fassin, dans son article &#171; La culture de l'annulation dans les m&#233;dias &#187;, juge imp&#233;ratif de sortir de la logique dualiste et particulariste qui oppose, de fa&#231;on st&#233;rile et dogmatique, partisans et d&#233;tracteurs de l'annulation historico-culturelle tout en pointant le contexte n&#233;o-fasciste &#224; l'origine de l'amalgame entre luttes contre la domination et vell&#233;it&#233;s de cancel culture. Et Fassin d'insister sur la n&#233;cessit&#233; de r&#233;&#233;crire l'histoire, non en la gommant, mais en repensant ses points d'ombre, ses partis pris axiologiques, au nom d'une exigence de v&#233;rit&#233; : &#171; r&#233;&#233;crire l'histoire est la condition n&#233;cessaire pour restaurer ou m&#234;me instaurer la m&#233;moire des assassins. C'est tr&#232;s exactement l'inverse des &#8220;assassins de la m&#233;moire&#8221;, qui enfouissent les faits : la contestation de la m&#233;moire d'&#201;tat vise &#224; les exhumer. Les r&#233;visions de l'histoire, qu'il s'agisse de Vichy ou du colonialisme, proc&#232;dent ainsi d'une exigence de v&#233;rit&#233; ; le r&#233;visionnisme, entreprise de falsification, en est la n&#233;gation &#187;[6].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La revalorisation d'une perspective matrimoniale (aux c&#244;t&#233;s des perspectives d&#233;coloniales, testimoniales et d'histoire sociale), entendue selon l'acception historique longue du terme matrimoine, vise &#224; adopter une perspective critique sur le discours historiographique et sur les formes subtiles de domination masculine qui peuvent &#234;tre &#224; l'&#339;uvre dans le processus historique. Ce signifiant v&#233;hicule et illustre en lui-m&#234;me toute la charge d'un fonctionnement patriarcal du XIIe si&#232;cle au XIXe si&#232;cle, suivant des modalit&#233;s bien entendu variables selon les &#233;poques[7].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet, apparaissant au XIIe si&#232;cle, soit en m&#234;me temps qu'un retour du syst&#232;me de la dot (consid&#233;rant l'&#233;pouse comme un fardeau &#233;conomique non rentable[8]), le signifiant matrimoine se voit progressivement int&#233;gr&#233;, dans sa s&#233;mantique, au registre du mariage, donc de l'&#233;pouse, puis effac&#233; vers le XVIIe si&#232;cle par une Acad&#233;mie fran&#231;aise qui le juge burlesque &#8211; c'est l'apog&#233;e d'un discours grammatical normatif et politique, exempt de toute scientificit&#233; linguistique, &#224; propos d'une langue jug&#233;e pure, noble et &#224; d&#233;fendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce processus de rel&#233;gation puis d'effacement est corr&#233;l&#233;, dans le discours et dans les faits, &#224; une inf&#233;odation du matrimoine au patrimoine des p&#232;res et des maris. C'est &#224; cette &#233;poque qu'un autre nom, celui d'autrice, est d&#233;laiss&#233; en raison du statut de plus en plus important conf&#233;r&#233; aux auteurs, associ&#233;s &#224; une Cour ou &#224; un acad&#233;misme strictement masculins et cl&#233;ricaux.&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; L'essentialisation qui s'est op&#233;r&#233;e &#224; l'endroit du genre f&#233;minin, r&#233;duit &#224; un st&#233;r&#233;otype biologique et irrationnel, a donn&#233; naissance &#224; une condition historique ontologis&#233;e.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Le r&#233;investissement critique du concept de matrimoine au XXIe si&#232;cle ne postule nullement que l'histoire fut &#233;crite par les hommes et pour les hommes, mais que des logiques subtiles de domination de genre (parfois inconscientes) ont particip&#233; &#224; rel&#233;guer certains groupes consid&#233;r&#233;s comme subalternes, dont les femmes, en marge de la sph&#232;re publique et politique. Cette rel&#233;gation s'est op&#233;r&#233;e sur la base d'une opposition entre la rationalisation de la sph&#232;re publique (lieu des d&#233;cisions politiques et &#233;conomiques rationalis&#233;es) et l'irrationalisation de la sph&#232;re priv&#233;e et sentimentale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La rationalisation de la sph&#232;re &#233;conomique s'est accentu&#233;e au XIXe si&#232;cle &#224; travers la croissance du capitalisme industriel, qui a coupl&#233; l'exploitation de la force de travail ouvri&#232;re (avec confiscation de la sur-valeur produite par ce travail) &#224; une exploitation de la force de travail m&#233;nag&#232;re (priv&#233;e non seulement de la sur-valeur mais aussi de tout salaire). Cette corr&#233;lation entre l'exploitation dans la sph&#232;re &#233;conomique et l'exploitation dans la sph&#232;re domestique illustre la mani&#232;re dont s'est pens&#233; un mod&#232;le &#233;conomique fond&#233; sur un principe de domination int&#233;grale de classe et de genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'essentialisation qui s'est op&#233;r&#233;e &#224; l'endroit du genre f&#233;minin, r&#233;duit &#224; un st&#233;r&#233;otype biologique et irrationnel, a donn&#233; naissance &#224; une condition historique ontologis&#233;e (d&#233;nonc&#233;e entre autres par Simone de Beauvoir puis Genevi&#232;ve Fraisse[9]), &#224; savoir celle d'&#233;pouse, de m&#232;re, de d&#233;vote ou de sainte. La femme, jusque dans les formes d'organisation sociale r&#233;centes, ne serait qu'un &#234;tre relationnel, sans transcendance propre, li&#233; au p&#232;re, au mari, &#224; dieu ou &#224; son enfant, d&#233;pourvu de projet, de rationalit&#233; et d'autonomie morale ou juridique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme en r&#233;ponse &#224; ce st&#233;r&#233;otype, pr&#233;gnant jusqu'aux XIXe et XXe si&#232;cles dans le fonctionnement social et familial bourgeois, une autre figure de marginalit&#233; s'est d&#233;velopp&#233;e &#224; partir du XVe si&#232;cle, celle de la sorci&#232;re. Consid&#233;r&#233;e comme d&#233;viante, marginale et incontr&#244;lable, la sorci&#232;re serait l'antith&#232;se de la femme soumise et d&#233;vou&#233;e au p&#232;re ou au mari &#8211; malgr&#233; la reconduction du principe d'irrationalit&#233;. Les chasses aux sorci&#232;res qui naissent alors au tournant des XVe et XVIe si&#232;cles sont une r&#233;action &#224; l'&#233;mancipation de certaines femmes de la tutelle patriarcale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette stigmatisation, consid&#233;r&#233;e par Silvia Federici comme un f&#233;minicide de masse[10], est le fruit d'un processus social et &#233;conomique complexe. En effet, la progressive enclosure[11] des terres appartenant jadis &#224; l'&#201;glise ou fonctionnant comme biens communaux dans le syst&#232;me f&#233;odal cr&#233;e une rel&#233;gation de paysans pauvres en marge des terres. Cette privatisation, coupl&#233;e &#224; l'abandon de certaines formes d'assistance publique comme l'aide aux veuves, jette une s&#233;rie de femmes dans la pauvret&#233;. Leurs r&#233;actions, souvent hostiles aux nouveaux grands propri&#233;taires qu'elles admonestent, ainsi que les pratiques de survie (notamment de soin) qu'elles mettent en &#339;uvre entra&#238;nent leur r&#233;pression sous forme de b&#251;chers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les divers modes d'organisation sociale et politique ont contraint &#224; leur mani&#232;re le corps des femmes, qu'il s'agisse d'un enfermement r&#233;el sous le christianisme des clo&#238;tres, d'une exploitation domestique non r&#233;mun&#233;r&#233;e dans le fonctionnement industriel bourgeois ou d'une rel&#233;gation condescendante en marge de la sph&#232;re publique dans les d&#233;mocraties occidentales du d&#233;but du XXe si&#232;cle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'obtention du droit de vote dans la foul&#233;e de la Lib&#233;ration de 1944-1945 est le fruit de luttes d&#233;velopp&#233;es &#224; l'int&#233;rieur de plusieurs sph&#232;res, au sein de mouvances lib&#233;rales la&#239;ques[12] (c'est le cas notamment, en Belgique francophone, de l'Union des Femmes de Wallonie), socialistes (les coop&#233;ratives et les syndicats, dans un premier temps hostiles au droit de vote des femmes, int&#232;grent l'&#233;mancipation f&#233;minine &#224; leurs revendications) et communistes (malgr&#233; le revirement conservateur impuls&#233; par l'URSS de Staline d&#232;s les ann&#233;es 1930 et ayant un impact sur les Partis communistes occidentaux, les militantes ouvri&#232;res sont bien souvent, sur la sc&#232;ne internationale, &#224; l'avant-garde d'une &#233;mancipation int&#233;grale de la tutelle patriarcale-patronale [13]).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette insistance montre que c'est par une politisation de l'action sociale, initi&#233;e d&#232;s la fin du XIXe si&#232;cle et accentu&#233;e dans les d&#233;cennies 1910-1920 pour &#234;tre radicalis&#233;e dans l'imm&#233;diat apr&#232;s-guerre, que se sont d&#233;velopp&#233;es les luttes pour la reconnaissance. Ce sont cette politisation et ces luttes, ces volont&#233;s de transformations sociales, qui sont pr&#233;cis&#233;ment en inad&#233;quation avec la th&#232;se du &#171; remplacement &#187; et avec la d&#233;nonciation des suppos&#233;es vell&#233;it&#233;s de &#171; cancel culture &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A contrario, la vis&#233;e conservatrice d'un &#233;tat des choses et la volont&#233; de reproduction d'un ordre du discours historiographique forment l'antith&#232;se du processus dynamique et transformationnel qui fait la contre-narrativit&#233; d'une histoire sociale d'en bas. Il ne s'agit nullement d'une histoire marginale, dans les faits, mais d'une histoire marginalis&#233;e car d&#233;rangeante, dans le discours, par sa simple existence et par son actualit&#233; (celle d&#233;voilant les dominations implicites et inconscientes).&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Cette perspective critique entend ouvrir les horizons vers des angles morts de nos impens&#233;s collectifs.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;L'id&#233;e de matrimoine comprise dans sa perspective critique vise d&#232;s lors &#224; interroger l'impens&#233; d'un certain discours historiographique et &#224; op&#233;rer un d&#233;calage r&#233;flexif par rapport &#224; des formes implicites de domination, et donc d'invisibilisation, au cours du temps. Elle ne se limite toutefois pas &#224; la seule question de la visibilit&#233; et de la repr&#233;sentativit&#233; des femmes dans l'espace public et dans les discours, mais elle s'&#233;tend &#224; tout ph&#233;nom&#232;ne de confiscation de parole et de st&#233;r&#233;otypie sociale qu'un groupe dominant fait subir &#224; un groupe domin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pour cette raison que les concepts d'individu sexis&#233;, classis&#233; ou racis&#233;, entendus non comme une nouvelle red&#233;finition st&#233;r&#233;otyp&#233;e de caract&#233;ristiques identitaires mais comme une insistance sur la dimension historique, sociale et culturelle de ces constructions identitaires, doivent &#234;tre interrog&#233;s. Ces qualificatifs mettent particuli&#232;rement en lumi&#232;re le caract&#232;re subi et dominant du regard social pos&#233; par un groupe qui confisque &#224; ses sujets le droit d'une affirmation libre et autonome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mettre en lumi&#232;re le caract&#232;re subi d'une domination effective rend possible une d&#233;construction et une auscultation de la logique m&#234;me de cette domination, moment cons&#233;cutif &#224; la prise de conscience d'une in&#233;galit&#233; de fait qui n'est pas n&#233;cessairement v&#233;cue comme telle par tout individu domin&#233;. Cette inconscience est pr&#233;cis&#233;ment le fruit d'un discours anhistorique et id&#233;ologique pr&#233;sentant les processus identitaires hors de leurs d&#233;terminations sociohistoriques, discours dont le fantasme d'une &#171; cancel culture &#187; se porte garant au nom d'une immuabilit&#233;, sinon de fait, de croyance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La politisation et le contr&#244;le constant des corps dans les r&#233;pressions sociales, coloniales et sexuelles, toujours &#224; l'&#339;uvre dans certaines formes contemporaines d'industrie culturelle et de conservatisme politique, tout comme leur int&#233;gration &#224; des formes de rentabilit&#233; et d'exploitation &#233;conomiques servent des int&#233;r&#234;ts autres que l'autod&#233;finition &#233;mancip&#233;e des sujets (selon une logique d'h&#233;t&#233;ronomie politique).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parvenir &#224; comprendre les m&#233;canismes qui contraignent ces corps dans leur identit&#233; constitue donc le c&#339;ur d'une d&#233;marche empirique et critique devant n&#233;cessairement sous-tendre toute recherche (historiographique, sociologique ou culturelle) attentive.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pr&#233;cis&#233;ment le geste d'une autrice comme Monique Wittig, qui entend sortir des assignations st&#233;r&#233;otyp&#233;es &#224; une identit&#233; fig&#233;e selon des cat&#233;gories institu&#233;es, que celles-ci portent le nom de &#171; sexe &#187;, de &#171; genre &#187; ou de &#171; race &#187;[14]. Loin de pr&#233;tendre &#224; un quelconque &#171; remplacement &#187;, fantasme constant de l'identitarisme immuable, la perspective critique d'une histoire subalterne &#8211; Wittig parlerait de &#171; cheval de Troie &#187; contre la narrativit&#233; dominante &#8211; entend au contraire ouvrir les horizons vers des angles morts des impens&#233;s collectifs. Les contre-narrations, celles des corps utopiques et des h&#233;t&#233;rotopies politiques[15], visent pr&#233;cis&#233;ment &#224; repenser le r&#233;gime du discours, ses cloisonnements et son substrat id&#233;ologique. Le projet wittigien d'une narration contre-doxique, toujours aux prises avec une historicit&#233; et une discursivit&#233; contradictoires, m&#234;le une force d'imagination radicale &#224; la n&#233;cessit&#233; de dire la violence politique et sociale &#224; l'&#339;uvre dans la trame de l'histoire[16].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit l&#224;, selon les termes de Walter Benjamin, de &#171; brosser l'histoire &#224; rebrousse-poil[17] &#187; : &#171; La pens&#233;e n'est pas faite seulement du mouvement des pens&#233;es, mais aussi de leur arr&#234;t. O&#249; la pens&#233;e fait subitement halte dans une constellation toute charg&#233;e de tensions, elle lui communique aussit&#244;t un choc par lequel elle-m&#234;me se cristallise en tant que monade [structure indivisible][18] &#187;. Le projet d'une Th&#233;orie critique de la narration historique, englobant la force d&#233;territorialisante des r&#233;cits (notamment litt&#233;raires) consiste d&#232;s lors dans le fait d'induire une rupture, un choc, dans le processus historique en tant qu'il est per&#231;u, commun&#233;ment et na&#239;vement, de mani&#232;re causale, m&#233;caniste et lin&#233;aire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne s'agit nullement de concevoir l'histoire comme une fable ni de nier la n&#233;cessit&#233; de l'indice, de l'archive et de la preuve, mais plut&#244;t de comprendre contre la dimension institu&#233;e, norm&#233;e et fig&#233;e de l'histoire telle qu'elle peut se dire l'ouverture des histoires plurielles racont&#233;es vers des parts d'ombre, du moins vers des interrogations historiques fondamentales. L'&#233;veil propre &#224; une philosophie critique de l'histoire se produit par une conscience de la rupture de la temporalit&#233; historique et des modes de narrativit&#233; qui lui sont inh&#233;rents. Cette rupture rend d&#232;s lors possible l'expression lib&#233;r&#233;e des temporalit&#233;s et des visions du monde institu&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;LINGUISTE, MA&#206;TRE DE CONF&#201;RENCES &#192; LA HAUTE &#201;COLE CHARLEMAGNE (BELGIQUE)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Walter Benjamin, &#171; Sur le concept d'histoire &#187;, in Les Temps Modernes, n&#176;25, octobre 1947, p. 627-628.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Cette contribution est, entre autres choses, la cons&#233;quence de riches d&#233;bats, d'&#233;changes, tr&#232;s rarement de pol&#233;miques ayant &#233;merg&#233; &#224; l'occasion de visites de l'exposition Matrimoine. Quand des femmes occupent l'espace public organis&#233;e &#224; La Cit&#233; Miroir de septembre &#224; octobre 2021.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Les travaux des R&#233;voltes logiques, revue fond&#233;e entre autres par Jacques Ranci&#232;re et Genevi&#232;ve Fraisse en 1975, sont en ce sens pionniers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] &#201;ric Fassin, &#171; La culture de l'annulation dans les m&#233;dias &#187;, in Mediapart, le 11 novembre 2021.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Francis Wolff, Plaidoyer pour l'universel, Paris, Fayard, coll. &#171; Pluriel &#187;, 2019, p. 33-34.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] &#201;ric Fassin, art. cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] &#192; diff&#233;rentes &#233;poques du Moyen &#194;ge, les femmes peuvent h&#233;riter des fiefs, occuper le r&#244;le de reine et d&#233;velopper une activit&#233; &#233;conomique centrale dans le fonctionnement f&#233;odal (artisanat, commerce, agriculture).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] La dot est en effet octroy&#233;e par la famille de l'&#233;pouse &#224; destination de celle de l'&#233;poux, sous la forme d'une valeur d'&#233;change invers&#233;e. Ne pouvant en effet produire de r&#233;elle valeur marchande en raison de sa progressive rel&#233;gation dans la sph&#232;re domestique, l'&#233;pouse devient un co&#251;t &#233;conomique qu'il est n&#233;cessaire de compenser par une valeur d'&#233;change (ce syst&#232;me perdure dans les soci&#233;t&#233;s occidentales jusqu'au XIXe si&#232;cle au moins).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] Simone de Beauvoir, Le Deuxi&#232;me sexe, Paris, Gallimard, 1949 et Genevi&#232;ve Fraisse, Les Femmes et leur histoire, Paris, Gallimard, 1998.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Silvia Federici, Une guerre mondiale contre les femmes. Des chasses aux sorci&#232;res aux f&#233;minicides, Paris, La Fabrique, 2021.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] Dans le premier livre du Capital, Marx th&#233;orise la notion d'accumulation primitive, reprise &#224; Adam Smith, qui suppose l'existence d'une privatisation originelle et ant&#233;rieure au d&#233;veloppement du capitalisme (Karl Marx, Le Capital, Paris, Gallimard, coll. &#171; Folio &#187;, 2008, p. 715-783). Cette accumulation primitive se serait r&#233;alis&#233;e, d&#232;s la fin du Moyen &#194;ge, au travers d'un accaparement progressif des biens appartenant aux &#201;tats f&#233;odaux et &#224; l'&#201;glise, d'une conversion des terres arables en p&#226;turage et d'une enclosure des propri&#233;t&#233;s communales rendant par la suite possible l'exploitation paysanne comme prol&#233;tariat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] Voir notamment Fran&#231;oise Bovy-Li&#233;naux, Marcella Colle-Michel et Myriam K&#233;nens, Comment l'instruction la&#239;que vint aux filles, Li&#232;ge, Centre d'Action La&#239;que de la Province de Li&#232;ge, 2019.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] Voir Thomas Franck, &#171; La lutte pour la reconnaissance des droits des femmes dans le contexte r&#233;volutionnaire russe &#187;, in Cahiers du GRM, n&#176;17, 2021.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] Voir Monique Wittig, La pens&#233;e straight, &#201;ditions Amsterdam, 2018.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] Voir Michel Foucault, Le corps utopique, les H&#233;t&#233;rotopies, Lignes, 2019.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] Nous prolongeons l'analyse de l'&#339;uvre de Wittig, plus pr&#233;cis&#233;ment de Virgile, non, dans un travail &#224; para&#238;tre sous la direction de Paul Dirkx. Voir Thomas Franck, &#171; D&#233;territorialisation du corps genr&#233; dans l'&#339;uvre de Monique Wittig &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] Benjamin, op. cit., p. 628.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] Ibid., p. 633.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Occuper Wall Street, un mouvement tomb&#233; amoureux de lui-m&#234;me</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Thomas Franck</dc:creator>


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		<dc:subject>Edition du 2013-01-08</dc:subject>

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&lt;p&gt;UNE sc&#232;ne me revient en m&#233;moire &#224; chaque fois que je tente de retrouver l'effet grisant que le mouvement Occuper Wall Street (OWS) a produit sur moi au temps o&#249; il semblait promis &#224; un grand avenir. Je me trouvais dans le m&#233;tro de Washington, en train de lire un article sur les protestataires rassembl&#233;s &#224; Zuccotti Park, au coeur de Manhattan. C'&#233;tait trois ans apr&#232;s la remise &#224; flot de Wall Street ; deux ans apr&#232;s que toutes mes fr&#233;quentations eurent abandonn&#233; l'espoir de voir le pr&#233;sident (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L101xH150/arton12762-60cfc.png?1674811719' class='spip_logo spip_logo_right' width='101' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;UNE sc&#232;ne me revient en m&#233;moire &#224; chaque fois que je tente de retrouver l'effet grisant que le mouvement Occuper Wall Street (OWS) a produit sur moi au temps o&#249; il semblait promis &#224; un grand avenir. Je me trouvais dans le m&#233;tro de Washington, en train de lire un article sur les protestataires rassembl&#233;s &#224; Zuccotti Park, au coeur de Manhattan. C'&#233;tait trois ans apr&#232;s la remise &#224; flot de Wall Street ; deux ans apr&#232;s que toutes mes fr&#233;quentations eurent abandonn&#233; l'espoir de voir le pr&#233;sident Barack Obama faire preuve d'audace ; deux mois apr&#232;s que les amis r&#233;publicains des banquiers eurent conduit le pays au bord du d&#233;faut de paiement en engageant un bras de fer budg&#233;taire avec la Maison Blanche. Comme tout le monde, j'en avais assez.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Pr&#232;s de moi se tenait un voyageur parfaitement habill&#233;, certainement un cadre sup&#233;rieur revenant de quelque salon commercial, &#224; en juger par le slogan fol&#226;tre imprim&#233; sur le sac qu'il portait en bandouli&#232;re. Ce slogan indiquait comment optimiser ses placements boursiers, ou peut-&#234;tre pourquoi le luxe est un bienfait, ou &#224; quel point c'est magnifique d'&#234;tre un gagnant. L'homme paraissait extr&#234;mement mal &#224; l'aise. Je savourais la situation : r&#233;cemment encore, j'aurais rougi d'exhiber la couverture de mon journal dans une rame de m&#233;tro surpeupl&#233;e ; aujourd'hui, c'&#233;taient les gens comme lui qui rasaient les murs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quelques jours plus tard, je visionnais une vid&#233;o sur Internet montrant un groupe de militants d'OWS en train de d&#233;battre dans une librairie. A un moment du film, un intervenant s'interroge sur l'insistance de ses camarades &#224; pr&#233;tendre qu'ils ne s'expriment que &#171; pour eux-m&#234;mes &#187;, au lieu d'assumer leur appartenance &#224; un collectif. Un autre lui r&#233;plique alors : &#171; Chacun ne peut parler que pour soim&#234;me, en m&#234;me temps le &#8220;soi-m&#234;me&#8221; pourrait bien se dissoudre dans sa propre remise en question, comme nous y invite toute pens&#233;e poststructuraliste menant &#224; l'anarchisme. (&#8230;) &#8220;Je ne peux seulement parler que pour moi-m&#234;me&#8221; : c'est le &#8220;seulement&#8221; qui compte ici, et bien s&#251;r ce sont l&#224; autant d'espaces qui s'ouvrent. &#187; En entendant ce charabia pseudo-intellectuel, j'ai compris que les carottes &#233;taient cuites. Le philosophe Slavoj &#381;i&#382;ek avait mis en garde les campeurs de Zuccotti Park en octobre 2011 : &#171; Ne tombez pas amoureux de vous-m&#234;mes. Nous passons un moment agr&#233;able ici. Mais, rappelezvous, les carnavals ne co&#251;tent pas cher. Ce qui compte, c'est le jour d'apr&#232;s, quand nous devrons reprendre nos vies ordinaires. Est-ce que quelque chose aura chang&#233; ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'avertissement de &#381;i&#382;ek figure dans l'ouvrage Occupy : Scenes from Occupied America (&#171; Occuper. Sc&#232;nes de l'Am&#233;rique occup&#233;e &#187;, Verso, 2011), le premier livre consacr&#233; au ph&#233;nom&#232;ne protestataire de l'ann&#233;e derni&#232;re. Depuis, une avalanche de productions &#233;ditoriales a submerg&#233; les &#233;tals des libraires, des discours prononc&#233;s sur les campements aux analyses journalistiques en passant par les t&#233;moignages de militants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces ouvrages tombent presque tous dans le panneau &#233;voqu&#233; par &#381;i&#382;ek. Leurs auteurs sont profond&#233;ment, d&#233;sesp&#233;r&#233;ment amoureux d'OWS. Chacun prend pour acquis que les campeurs anti-Wall Street ont fait trembler les puissants de ce monde et suffoquer d'admiration tous les r&#233;prouv&#233;s de la plan&#232;te. Cette vision b&#233;ate s'exprime souvent dans le titre m&#234;me du livre : &#171; Cela change tout : Occuper Wall Street et le mouvement des 99% &#187;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(1) Sarah Van Gelder et l'&#233;quipe de Yes ! Magazine, This Changes Everything (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, par exemple. Les superlatifs s'entrechoquent sans retenue ni pr&#233;caution. &#171; Les 99 % se sont &#233;veill&#233;s. Le paysage politique am&#233;ri-cain ne sera plus jamais le m&#234;me &#187;, annonce l'auteur de Voices From the 99 Percent&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb2&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(2) Lenny Flank, Voices From the 99 Percent : An Oral History of the Occupy (&#8230;)&#034; id=&#034;nh2&#034;&gt;2&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Une proph&#233;tie presque ti&#232;de compar&#233;e &#224; l'enthousiasme p&#233;remptoire de Chris Hedges. Dans Jours de destruction, jours de r&#233;volte&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb3&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(3) Chris Hedges et Joe Sacco, Jours de destruction, jours de r&#233;volte, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh3&#034;&gt;3&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, l'ancien journaliste du New York Times compare OWS aux r&#233;volutions de 1989 en Allemagne de l'Est, en Tch&#233;coslovaquie et en Roumanie. Les protestataires new-yorkais, &#233;crit-il, &#171; &#233;taient d'abord d&#233;sorganis&#233;s, pas tr&#232;s s&#251;rs de ce qu'ils devaient faire, pas m&#234;me convaincus d'avoir accompli quoi que ce soit de m&#233;ritoire. L'air de rien, ils ont pourtant d&#233;clench&#233; un mouvement de r&#233;sistance global qui a r&#233;sonn&#233; &#224; travers tout le pays et jusque dans les capitales europ&#233;ennes. Le statu quo pr&#233;caire impos&#233; par les &#233;lites durant des d&#233;cennies a vol&#233; en &#233;clats. Un autre r&#233;cit a pris forme. La r&#233;volution a commenc&#233;. &#187; Ce qui rend ces livres tr&#232;s ennuyeux, c'est qu'&#224; quelques exceptions pr&#232;s ils se ressemblent tous, racontent les m&#234;mes anecdotes, citent les m&#234;mes communiqu&#233;s, d&#233;roulent les m&#234;mes interpr&#233;tations historiques, s'attardent sur les m&#234;mes broutilles. Comment le joueur de djemb&#233; a emp&#234;ch&#233; tout le monde de dormir, ce qui s'est vraiment pass&#233; sur le pont de Brooklyn, pourquoi et comment Untel s'est retrouv&#233; l&#224;, qui a eu l'id&#233;e en premier de tenir des assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales, comment chacun a nettoy&#233; le parc durant une nuit d'affolement pour &#233;viter de s'en faire expulser le lendemain, etc. Mesur&#233; en nombre de mots par m&#232;tre carr&#233; de pelouse occup&#233;e, Zuccotti Park constitue sans aucun doute l'un des lieux les plus scrut&#233;s de l'histoire du journalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La grande &#233;pop&#233;e fut pourtant de courte dur&#233;e. Les campeurs ont &#233;t&#233; &#233;vacu&#233;s deux mois apr&#232;s leur installation. Hormis quelques groupes r&#233;siduels ici et l&#224;, anim&#233;s par des militants chevronn&#233;s, le mouvement OWS s'est d&#233;sagr&#233;g&#233;. La temp&#234;te m&#233;diatique qui s'&#233;tait engouffr&#233;e dans les tentes de Zuccotti Park est repartie souffler ailleurs. Faisons une pause et comparons le bilan d'OWS avec celui de son vilain jumeau, le Tea Party, et du renouveau de la droite ultrar&#233;actionnaire dont celui-ci est le fer de lance&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb4&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(4) Lire Robert Zaretsky, &#171; Au Texas, le Tea Party impose son style &#187;, Le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh4&#034;&gt;4&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Gr&#226;ce &#224; ces b&#233;n&#233;voles de la surench&#232;re, le Parti r&#233;publicain est redevenu majoritaire &#224; la Chambre des repr&#233;sentants ; dans les l&#233;gislatures d'Etat, il a pris six cents si&#232;ges aux d&#233;mocrates. Le Tea Party a m&#234;me r&#233;ussi &#224; propulser l'un des siens, M. Paul Ryan, &#224; la candidature pour la vice-pr&#233;sidence des Etats-Unis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question &#224; laquelle les thurif&#233;raires d'OWS consacrent des cogitations passionn&#233;es est la suivante : quelle est la formule magique qui a permis au mouvement de rencontrer un tel succ&#232;s ? Or c'est la question diam&#233;tralement inverse qu'ils devraient se poser : pourquoi un tel &#233;chec ? Comment les efforts les plus louables en sont-ils venus &#224; s'embourber dans le mar&#233;cage de la glose acad&#233;mique et des postures antihi&#233;rarchiques ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les choses avaient pourtant commenc&#233; tr&#232;s fort. D&#232;s les premiers jours d'occupation de Zuccotti Park, la cause d'OWS &#233;tait devenue incroyablement populaire. De fait, comme le souligne Todd Gitlin&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb5&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(5) Todd Gitlin, Occupy Nation : The Roots, the Spirit, and the Promise of (&#8230;)&#034; id=&#034;nh5&#034;&gt;5&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, jamais depuis les ann&#233;es 1930 un th&#232;me progressiste n'avait autant f&#233;d&#233;r&#233; la soci&#233;t&#233; am&#233;ricaine que la d&#233;testation de Wall Street. Les t&#233;moignages de sympathie pleuvaient par milliers, les ch&#232;ques de soutien aussi, les gens faisaient la queue pour donner des livres et de la nourriture aux campeurs. Des c&#233;l&#233;brit&#233;s vinrent se montrer &#224; Zuccotti et les m&#233;dias commenc&#232;rent &#224; couvrir l'occupation avec une attention qu'ils n'accordent pas souvent aux mouvements sociaux estampill&#233;s de gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais les commentateurs ont interpr&#233;t&#233; &#224; tort le soutien &#224; la cause d'OWS comme un soutien &#224; ses modalit&#233;s d'action. Les tentes plant&#233;es dans le parc, la pr&#233;paration de la tambouille pour des l&#233;gions de campeurs, la recherche sans fin du consensus, les affrontements avec la police... voil&#224;, aux yeux des ex&#233;g&#232;tes, ce qui a fait la force et la singularit&#233; d'OWS ; voil&#224; ce que le public a soif de conna&#238;tre. Ce qui se tramait &#224; Wall Street, pendant ce temps-l&#224;, a suscit&#233; un int&#233;r&#234;t moins vif. Dans Occupying Wall Street, un recueil de textes r&#233;dig&#233;s par des &#233;crivains ayant particip&#233; au mouvement&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb6&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(6) Collectif Writers for the 99 %, Occupying Wall Street : The Inside Story (&#8230;)&#034; id=&#034;nh6&#034;&gt;6&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, la question des pr&#234;ts bancaires usuraires n'appara&#238;t qu'&#224; titre de citation dans la bouche d'un policier. Et n'esp&#233;rez pas d&#233;couvrir comment les militants de Zuccotti comptaient contrarier le pouvoir des banques. Non parce que ce serait mission impossible, mais parce que la mani&#232;re dont la campagne d'OWS est pr&#233;sent&#233;e dans ces ouvrages donne l'impression qu'elle n'avait rien d'autre &#224; proposer que la construction de &#171; communaut&#233;s &#187; dans l'espace public et l'exemple donn&#233; au genre humain par le noble refus d'&#233;lire des porte-parole.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Culte de la participation&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;MALHEUREUSEMENT, un tel pro - gramme ne suffit pas. B&#226;tir une culture de lutte d&#233;mocratique est certes utile pour les cercles militants, mais ce n'est qu'un point de d&#233;part. OWS n'est jamais all&#233; plus loin ; il n'a pas d&#233;clench&#233; une gr&#232;ve, ni bloqu&#233; un centre de recrutement, ni m&#234;me occup&#233; le bureau d'un doyen d'universit&#233;. Pour ses militants, la culture horizontale repr&#233;sente le stade supr&#234;me de la lutte : &#171; Le processus est le message &#187;, entonnaient en choeur les protestataires. On pourra objecter que la question de pr&#233;senter ou non des revendications fut &#226;prement d&#233;battue par les militants lorsqu'ils occupaient effectivement quelque chose. Mais, pour qui feuillette tous ces ouvrages un an plus tard, ce d&#233;bat para&#238;t d'un autre monde. Presque aucun ne s'est hasard&#233; &#224; reconna&#238;tre que le refus de formuler des propositions a constitu&#233; une grave erreur tactique. Au contraire, Occupying Wall Street, le compte rendu quasi officiel de l'aventure, assimile toute vell&#233;it&#233; programmatique &#224; un f&#233;tiche con&#231;u pour maintenir le peuple dans l'ali&#233;nation de la hi&#233;rarchie et de la servilit&#233;. Hedges ne dit pas autre chose lorsqu'il explique que &#171; seules les &#233;lites dominantes et leurs relais m&#233;diatiques &#187; exhortaient OWS &#224; faire conna&#238;tre ses demandes. Pr&#233;senter des revendications serait admettre la l&#233;gitimit&#233; de son adversaire, &#224; savoir l'Etat am&#233;ricain et ses amis les banquiers. En somme, un mouvement de protestation qui ne formule aucune exigence serait le chef-d'oeuvre ultime de la vertu d&#233;mocratique&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; la contradiction fondamentale de cette campagne. De toute &#233;vidence, protester contre Wall Street en 2011 impliquait de protester aussi contre les tripatouillages financiers qui nous avaient pr&#233;cipit&#233;s dans la grande r&#233;cession ; contre le pouvoir politique qui avait sauv&#233; les banques ; contre la pratique d&#233;lirante des primes et des bonus qui avait m&#233;tamorphos&#233; les forces productives en tiroircaisse pour les 1 % les plus riches. Toutes ces calamit&#233;s tirent leur origine de la d&#233;r&#233;gulation et des baisses d'imp&#244;ts &#8211; autrement dit, d'une philosophie de l'&#233;mancipation individuelle qui, au moins dans sa rh&#233;torique, n'est pas contraire aux pratiques libertaires d'OWS. Inutile d'avoir suivi des cours de &#171; poststructuralisme menant &#224; l'anarchisme &#187; pour comprendre comment inverser la tendance : en reconstruisant un Etat r&#233;gulateur comp&#233;tent. Souvenez-vous de ce que disaient durant ces fameux premiers jours de septembre 2011 les militants d'OWS : r&#233;introduisons la loi Glass-Steagall de 1933, qui s&#233;parait les banques de d&#233;p&#244;t et les banques d'investissement. Vive l'&#171; Etat ob&#232;se &#187; ! Vive la s&#233;curit&#233; ! Mais ce n'est pas ainsi que l'on enflamme l'imagination de ses contemporains. Comment animer un carnaval lorsqu'on r&#234;ve secr&#232;tement d'expertscomptables et d'administration fiscale ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En remettant les choses &#224; plus tard. En &#233;vitant de r&#233;clamer des mesures concr&#232;tes. R&#233;clamer, c'est admettre que les adultes guind&#233;s et sans humour ont repris la barre et que la r&#233;cr&#233;ation est finie. Ce choix tactique a remarquablement fonctionn&#233; au d&#233;but, mais il a aussi fix&#233; une date de p&#233;remption &#224; tout le mouvement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En s'interdisant d'exiger quoi que ce soit, OWS s'est enferm&#233; dans ce que Christopher Lasch appelait &#8211; en 1973 &#8211; le &#171; culte de la participation &#187;. Autant dire dans une protestation dont le contenu se r&#233;sume &#224; la satisfaction d'avoir protest&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le galimatias des militants&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;DANS leurs d&#233;clarations d'intention, les campeurs de Zuccotti Park c&#233;l&#233;braient haut et fort la vox populi. Dans la pratique, pourtant, leur centre de gravit&#233; penchait d'un seul c&#244;t&#233;, celui du petit monde universitaire. Les militants cit&#233;s dans les livres ne d&#233;voilent pas toujours leur identit&#233; socioprofessionnelle, mais, lorsqu'ils le font, ils se r&#233;v&#232;lent soit &#233;tudiants, soit ex-&#233;tudiants r&#233;cemment dipl&#244;m&#233;s, soit enseignants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On ne peut que saluer la mobilisation du monde universitaire. La soci&#233;t&#233; a besoin d'entendre cette voix-l&#224;. Quand les frais de scolarit&#233; grimpent &#224; des pics vertigineux, que l'endettement des dipl&#244;m&#233;s d&#233;barquant sur le march&#233; du travail atteint facilement les 100 000 dollars, que des doctorants se retrouvent exploit&#233;s sans vergogne, les personnes concern&#233;es ont parfaitement raison de protester&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb7&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(7) Lire Christopher Newfield, &#171; La dette &#233;tudiante, une bombe &#224; retardement (&#8230;)&#034; id=&#034;nh7&#034;&gt;7&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Elles devraient s'attaquer au syst&#232;me, exiger un contr&#244;le strict des frais de scolarit&#233;. Que l'on songe aux manifestations qui ont &#233;branl&#233; le Qu&#233;bec au printemps dernier, quand une partie importante de la population est venue soutenir dans la rue l'exigence estudiantine d'une &#233;ducation accessible &#224; tous : l&#224;-bas, le mouvement a gagn&#233;. Les &#233;tudiants ont obtenu presque tout ce qu'ils demandaient. La protestation sociale a fait valser les portes de l'universit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais c'est quand l'inverse se produit, quand la discussion acad&#233;mique de haute culture devient un mod&#232;le de lutte sociale, que le probl&#232;me surgit. Pourquoi OWS inspire-t-il aussi souvent &#224; ses admirateurs le besoin de s'exprimer dans un jargon inintelligible ? Pourquoi tant de militants ont-ils &#233;prouv&#233; le besoin de quitter leur poste pour participer &#224; des d&#233;bats de salon entre &#233;rudits&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb8&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(8) Une situation qu'on observe aussi ailleurs. Lire Pierre Rimbert, &#171; La (&#8230;)&#034; id=&#034;nh8&#034;&gt;8&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; ? Pourquoi d'autres ontils choisi de r&#233;server leurs t&#233;moignages &#224; des revues confidentielles comme American Ethnologist ou Journal of Critical Globalisation Studies ? Pourquoi un pamphlet con&#231;u pour galvaniser les troupes d'OWS est-il rempli de d&#233;clarations amphigouriques du genre : &#171; Notre point d'attaque se situe dans les formes de subjectivit&#233; dominantes produites dans le contexte des crises sociales et politiques actuelles. Nous nous adressons &#224; quatre figures subjectives &#8211; l'endett&#233;, le m&#233;diatis&#233;, le s&#233;curis&#233; et le repr&#233;sent&#233; &#8211;, qui sont toutes en voie d'appauvrissement et dont le pouvoir d'action sociale est masqu&#233; ou mystifi&#233;. Nous pensons que les mou vements de r&#233;volte et de r&#233;bellion nous donnent les moyens non seulement de refuser les r&#233;gimes r&#233;pressifs dont souffrent ces figures subjectives, mais aussi d'inverser ces subjectivit&#233;s face au pouvoir&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb9&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(9) Antonio Negri et Michael Hardt, &#171; Declaration &#187;, repris par Jacobin sous (&#8230;)&#034; id=&#034;nh9&#034;&gt;9&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; &#187; ? Et pourquoi, quelques mois seulement apr&#232;s avoir occup&#233; Zuccotti Park, plusieurs militants ont-ils jug&#233; indispensable de cr&#233;er leur propre revue universitaire &#224; pr&#233;tention th&#233;orisante, Occupy Theory, destin&#233;e bien s&#251;r &#224; accueillir des essais imp&#233;n&#233;trables visant &#224; d&#233;montrer la futilit&#233; de toute th&#233;orisation ? Est-ce ainsi qu'on b&#226;tit un mouvement de masse ? En s'obstinant &#224; parler un langage que personne ne comprend ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;ponse est connue : avant qu'une protestation s'&#233;largisse en mouvement social de grande ampleur, ses protagonistes doivent d'abord r&#233;fl&#233;chir, analyser, th&#233;oriser. Le fait est que, de ce point de vue, OWS a fourni assez de mati&#232;re pour alimenter un demi-si&#232;cle de luttes &#8211; sans r&#233;ussir pour autant &#224; mener la sienne ailleurs que dans une impasse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Occuper Wall Street a r&#233;alis&#233; d'excellentes choses. Il a su trouver un bon slogan, identifier le bon ennemi et capter l'imagination du public. Il a donn&#233; forme &#224; une culture protestataire d&#233;mocratique. Il a &#233;tabli des liens avec les syndicats de travailleurs, un pas crucial dans la bonne direction. Il a redonn&#233; vigueur &#224; la notion de solidarit&#233;, vertu cardinale de la gauche. Mais les r&#233;flexes universitaires ont vite pris une place &#233;crasante, transformant OWS en un laboratoire o&#249; ses forts en th&#232;me venaient valider leurs th&#233;ories. Car les campements n'accueillaient pas seulement des militants soucieux de changer le monde : ils ont aussi servi d'ar&#232;ne &#224; la promotion individuelle de quelques carri&#233;ristes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est une fa&#231;on encore trop optimiste de pr&#233;senter les choses. La mani&#232;re pessimiste consisterait &#224; ouvrir le dernier livre de Michael Kazin, American Dreamers (Knopf, New York, 2011), et &#224; convenir avec lui que, depuis la guerre du Vietnam et le combat pour les droits civiques dans les ann&#233;es 1960, aucun mouvement progressiste n'a op&#233;r&#233; la jonction avec le grand public am&#233;ricain &#8211; &#224; l'exception de la campagne anti-apartheid des ann&#233;es 1980. Il est vrai qu'au temps du Vietnam le pays fourmillait de militants de gauche, surtout dans les universit&#233;s. Mais, depuis, &#233;tudier la &#171; r&#233;sistance &#187; a constitu&#233; un moyen &#233;prouv&#233; d'am&#233;liorer ses perspectives de carri&#232;re, quand ce n'est pas la mati&#232;re m&#234;me de certaines disciplines annexes. Toutefois, aussi &#233;rudite soit-elle sur le plan intellectuel, la gauche continue d'aller de d&#233;faite en d&#233;faite. Elle ne parvient plus &#224; faire cause commune avec le peuple Cet &#233;chec s'explique peut-&#234;tre par la surrepr&#233;sentation en son sein d'une profession dont le mode op&#233;ratoire est d&#233;lib&#233;r&#233;ment abscons, ultrahi&#233;rarchis&#233;, verbeux et professoral, peu propice &#224; une d&#233;marche f&#233;d&#233;ratrice. Ou peut-&#234;tre r&#233;sulte-t-il de la persistance &#224; gauche d'un m&#233;pris envers l'homme de la rue, surtout quand on peut lui reprocher d'avoir mal vot&#233; ou commis quelque p&#233;ch&#233; politique. Ou peut-&#234;tre encore est-ce l'effondrement de l'appareil industriel qui rend les mouvements sociaux obsol&#232;tes. Ce n'est pas dans les ouvrages sur OWS que l'on trouvera la moindre r&#233;ponse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les activistes anti-Wall Street n'aiment pas, c'est clair, leurs homologues du Tea Party. Dans leur esprit, apparemment, ils ne sont pas tout &#224; fait de vraies gens, comme si d'autres principes biologiques s'appliquaient &#224; leur esp&#232;ce. La philosophe Judith Butler, professeur &#224; l'universit&#233; de Columbia, &#233;voque avec r&#233;pugnance une r&#233;union du Tea Party au cours de laquelle des individus se seraient r&#233;jouis de la mort prochaine de plusieurs malades d&#233;pourvus d'assurance-maladie. &#171; Sous quelles conditions &#233;conomiques et politiques de telles formes de cruaut&#233; joyeuse &#233;mergent-elles ? &#187;, s'interroge-t-elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une bonne question. Deux paragraphes plus loin, pourtant, Butler change de sujet pour louer l'admirable d&#233;cision d'OWS de ne rien r&#233;clamer, ce qui lui fournit l'occasion d'esquisser une th&#233;orie de haut vol : une foule qui proteste est spontan&#233;ment et intrins&#232;quement lib&#233;rationniste. &#171; Lorsque des corps se rassemblent pour manifester leur indignation et affirmer leur existence plurielle dans l'espace public, ils expriment aussi des demandes plus vastes, &#233;crit-elle. Ils demandent &#224; &#234;tre reconnus et valoris&#233;s ; ils revendiquent le droit d'appara&#238;tre et d'exercer leur libert&#233; ; ils r&#233;clament une vie vivable&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb10&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(10) Judith Butler, &#171; From and against precarity &#187;, d&#233;cembre 2011,&#034; id=&#034;nh10&#034;&gt;10&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; C'est r&#233;gl&#233; comme du papier &#224; musique : les m&#233;contents qui descendent dans la rue le font n&#233;cessairement pour affirmer l'existence plurielle de leurs corps, partout et toujours &#8211; sauf s'ils appartiennent au groupe mentionn&#233; deux paragraphes plus haut&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, les deux mouvements pr&#233; - sentent quelques ressemblances. Ils partagent par exemple la m&#234;me aversion obsessionnelle pour les plans de sauvetage de 2008, qualifi&#233;s par les deux camps de &#171; capitalisme de connivences &#187;. L'un et l'autre s'expriment en occupant des espaces publics ; l'un et l'autre ont accord&#233; une place importante aux partisans de M. Ron Paul, le chef de file du courant &#171; libertarien &#187; du Parti r&#233;publicain. M&#234;me le masque d'Anonymous (&#224; l'effigie de Guy Fawkes, le vengeur solitaire du film V comme Vendetta) a circul&#233; dans les deux camps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan tactique aussi les analogies existent. OWS et le Tea Party sont rest&#233;s pareillement flous dans leurs revendications, afin de ratisser plus large. Les deux groupes se sont appesantis avec la m&#234;me emphase sur les pers&#233;cutions dont ils s'estimaient victimes. C&#244;t&#233; campeurs, on insistait sur les brutalit&#233;s polici&#232;res. Dans un r&#233;cit de quarante-cinq pages&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb11&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(11) Will Bunch, October 1st, 2011 : The Battle of the Brooklyn Bridge, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh11&#034;&gt;11&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;, Will Bunch narre en d&#233;tail la r&#233;pression aveugle et l'arrestation de masse d'une manifes Cet &#233;chec s'explique peut-&#234;tre par la surrepr&#233;sentation en son sein d'une profession dont le mode op&#233;ratoire est d&#233;lib&#233;r&#233;ment abscons, ultrahi&#233;rarchis&#233;, verbeux et professoral, peu propice &#224; une d&#233;marche f&#233;d&#233;ratrice. Ou peut-&#234;tre r&#233;sulte-t-il de la persistance &#224; gauche d'un m&#233;pris envers l'homme de la rue, surtout quand on peut lui reprocher d'avoir mal vot&#233; ou commis quelque p&#233;ch&#233; politique. Ou peut-&#234;tre encore est-ce l'effondrement de l'appareil industriel qui rend les mouvements sociaux obsol&#232;tes. Ce n'est pas dans les ouvrages sur OWS que l'on trouvera la moindre r&#233;ponse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les activistes anti-Wall Street n'aiment pas, c'est clair, leurs homologues du Tea Party. Dans leur esprit, apparemment, ils ne sont pas tout &#224; fait de vraies gens, comme si d'autres principes biologiques s'appliquaient &#224; leur esp&#232;ce. La philosophe Judith Butler, professeur &#224; l'universit&#233; de Columbia, &#233;voque avec r&#233;pugnance une r&#233;union du Tea Party au cours de laquelle des individus se seraient r&#233;jouis de la mort prochaine de plusieurs malades d&#233;pourvus d'assurance-maladie. &#171; Sous quelles conditions &#233;conomiques et politiques de telles formes de cruaut&#233; joyeuse &#233;mergent-elles ? &#187;, s'interroge-t-elle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est une bonne question. Deux paragraphes plus loin, pourtant, Butler change de sujet pour louer l'admirable d&#233;cision d'OWS de ne rien r&#233;clamer, ce qui lui fournit l'occasion d'esquisser une th&#233;orie de haut vol : une foule qui proteste est spontan&#233;ment et intrins&#232;quement lib&#233;rationniste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Lorsque des corps se rassemblent pour manifester leur indignation et affirmer leur existence plurielle dans l'espace public, ils expriment aussi des demandes plus vastes, &#233;crit-elle. Ils demandent &#224; &#234;tre reconnus et valoris&#233;s ; ils revendiquent le droit d'appara&#238;tre et d'exercer leur libert&#233; ; ils r&#233;clament une vie vivable (10). &#187; C'est r&#233;gl&#233; comme du papier &#224; musique : les m&#233;contents qui descendent dans la rue le font n&#233;cessairement pour affirmer l'existence plurielle de leurs corps, partout et toujours &#8211; sauf s'ils appartiennent au groupe mentionn&#233; deux paragraphes plus haut&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pourtant, les deux mouvements pr&#233; - sentent quelques ressemblances. Ils partagent par exemple la m&#234;me aversion obsessionnelle pour les plans de sauvetage de 2008, qualifi&#233;s par les deux camps de &#171; capitalisme de connivences &#187;. L'un et l'autre s'expriment en occupant des espaces publics ; l'un et l'autre ont accord&#233; une place importante aux partisans de M. Ron Paul, le chef de file du courant &#171; libertarien &#187; du Parti r&#233;publicain. M&#234;me le masque d'Anonymous (&#224; l'effigie de Guy Fawkes, le vengeur solitaire du film V comme Vendetta) a circul&#233; dans les deux camps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan tactique aussi les analogies existent. OWS et le Tea Party sont rest&#233;s pareillement flous dans leurs revendications, afin de ratisser plus large. Les deux groupes se sont appesantis avec la m&#234;me emphase sur les pers&#233;cutions dont ils s'estimaient victimes. C&#244;t&#233; campeurs, on insistait sur les brutalit&#233;s polici&#232;res. Dans un r&#233;cit de quarante-cinq pages (11), Will Bunch narre en d&#233;tail la r&#233;pression aveugle et l'arrestation de masse d'une manifestation sur le pont de Brooklyn. C&#244;t&#233; Tea Party, c'est le supplice inflig&#233; par les &#171; m&#233;dias de gauche &#187; et leurs accusations de racisme qui nourrit la martyrologie collective&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb12&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(12) Par exemple, Michael Graham, That's No Angry Mob, That's My Mom : Team (&#8230;)&#034; id=&#034;nh12&#034;&gt;12&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'absence de dirigeants est un autre point commun aux deux camps. Dans le manifeste du Tea Party r&#233;dig&#233; en 2010 par M. Richard (&#171; Dick &#187;) Armey, ancien parlementaire r&#233;publicain du Texas, figure m&#234;me un chapitre intitul&#233; &#171; Nous sommes un mouvement d'id&#233;es, pas de leaders &#187;. Le raisonnement livr&#233; ici ne d&#233;pareillerait pas chez les th&#233;oriciens d'OWS : &#171; S'ils [nos adversaires] savaient qui tire les ficelles, ils pourraient s'en prendre &#224; lui ou &#224; elle. Ils pourraient &#233;craser l'opposition g&#234;nante du Tea Party. &#187; Si l'on se plonge dans les r&#233;f&#233;rences litt&#233;raires du Tea Party, on peut &#233;galement y d&#233;celer des traces de la philosophie d'OWS relative au refus de toute revendication. Voyons ce qu'en dit la philosophe Ayn Rand, dont les th&#233;ories &#171; objectivistes &#187; ont servi de socle moral &#224; la d&#233;r&#233;gulation capitaliste&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb13&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(13) Lire Fran&#231;ois Flahault, &#171; La philosophe du Tea Party &#187;, Mani&#232;re de (&#8230;)&#034; id=&#034;nh13&#034;&gt;13&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. Dans La Gr&#232;ve, sa grande oeuvre romanesque parue en 1957, vendue &#224; sept millions d'exemplaires aux Etats-Unis, les &#171; revendications &#187; sont assimil&#233;es au monde nuisible du pouvoir politique, qui les formule au nom de ses administr&#233;s forc&#233;ment fain&#233;ants et improductifs. Les hommes d'affaires, en revanche, n&#233;gocient des contrats : ils agissent dans l'harmonie des liens consensuels &#233;tablis par le libre march&#233;. Le morceau de bravoure se situe au moment o&#249; le personnage de John Galt, qui s'est mis en gr&#232;ve contre le fl&#233;au de l'&#233;galitarisme, adresse ce discours au gouvernement am&#233;ricain : &#171; Nous n'avons aucune revendication &#224; vous pr&#233;senter, aucune disposition &#224; marchander, aucun compromis &#224; atteindre. Vous n'avez rien &#224; nous offrir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous n'avons pas besoin de vous. &#187; Faire gr&#232;ve sans rien r&#233;clamer ? Oui, car demander quelque chose &#224; l'Etat serait reconna&#238;tre sa l&#233;gitimit&#233;. Pour d&#233;finir cette attitude, Rand a forg&#233; une expression sophistiqu&#233;e : la &#171; l&#233;gitimation de la victime &#187;. Engag&#233; dans la r&#233;alisation de son potentiel personnel, le grand patron &#8211; la &#171; victime &#187;, dans la pittoresque vision du monde de l'auteure &#8211; refuse la b&#233;n&#233;diction d'une soci&#233;t&#233; qui le tyrannise &#224; coups d'imp&#244;ts et de r&#232;glements. Le milliardaire &#233;clair&#233; ne veut rien avoir &#224; faire avec les pillards et les parasites qui peuplent une soci&#233;t&#233; nivel&#233;e par le bas. Comment ces pr&#233;curseurs du &#171; 1 %&#187; vont-ils s'y prendre pour l'emporter ? En b&#226;tissant une communaut&#233; mod&#232;le au coeur m&#234;me du vieux monde. Toutefois, les milliardaires meurtris imagin&#233;s par Rand n'organisent pas des assembl&#233;es g&#233;n&#233;rales dans les jardins publics, mais se retirent dans une vall&#233;e d&#233;serte du Colorado, o&#249; ils cr&#233;ent un capitalisme paradisiaque, non coercitif, dont la monnaie, un &#233;talon-or fait maison, ne doit rien &#224; l'Etat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Comment app&#226;ter le client ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;UNE derni&#232;re similitude. L'astuce id&#233;ologique du Tea Party a consist&#233;, bien s&#251;r, &#224; d&#233;tourner la col&#232;re populaire qui s'&#233;tait d&#233;cha&#238;n&#233;e contre Wall Street pour la reporter sur l'Etat&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb14&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(14) Lire &#171; Et la droite am&#233;ricaine a d&#233;tourn&#233; la col&#232;re populaire &#187;, Le (&#8230;)&#034; id=&#034;nh14&#034;&gt;14&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. OWS a fait de m&#234;me, mais de fa&#231;on plus abstraite et th&#233;orique. On s'en aper&#231;oit, par exemple, en d&#233;chiffrant l'argumentaire de l'anthropologue Jeffrey Juris : &#171; Les occupations ont remis en question le pouvoir souverain de l'Etat de r&#233;guler et contr&#244;ler la distribution des corps dans l'espace, (&#8230;) notamment par l'appropriation d'espaces urbains particuliers tels que les parcs publics et les squares et par leur requalification en lieux d'assembl&#233;e publique et d'expression d&#233;mocratique&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb15&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;(15) Jeffrey S. Juris, &#171; Reflections on #Occupy everywhere : Social media, (&#8230;)&#034; id=&#034;nh15&#034;&gt;15&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt;. &#187; Ce type de rh&#233;torique illustre un point de convergence entre OWS et la gauche univer sitaire : la mise en accusation de l'Etat et de son pouvoir de tout &#171; r&#233;guler &#187;, &#171; contr&#244;ler &#187;, m&#234;me si, dans le cas de Wall Street, le probl&#232;me vient plut&#244;t du fait qu'il ne r&#233;gule et ne contr&#244;le &#224; peu pr&#232;s rien. A quelques corrections mineures pr&#232;s, le texte pourrait se lire comme un pamphlet libertarien contre les espaces verts. Puisque aucun des livres cit&#233;s ici n'a pr&#234;t&#233; attention &#224; ces concordances, on ne risque pas d'y trouver une th&#233;orie susceptible de les expliquer. Qu'on me permette donc de proposer la mienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La raison pour laquelle OWS et le Tea Party paraissent parfois si semblables tient au fait qu'ils empruntent tous deux &#224; ce libertarisme un peu paresseux et narcissique qui impr&#232;gne d&#233;sormais notre vision de la contestation, depuis les adolescents de Disney Channel en qu&#234;te d'eux-m&#234;mes jusqu'aux pseudo-anarchistes qui vandalisent un Starbuck's.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous imaginent qu'ils se rebellent contre &#171; l'Etat &#187;. C'est dans le g&#233;nome de notre &#233;poque, semble-t-il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le succ&#232;s venant, le Tea Party a remis&#233; au placard ses discours bravaches sur l'organisation horizontale. Autant de boniments dont la principale vocation &#233;tait d'app&#226;ter le client. Ce mouvement n'avait pas de penseurs poststructuralistes, mais il disposait d'argent, de r&#233;seaux et de l'appui d'une grande cha&#238;ne de t&#233;l&#233;vision (Fox News). Aussi n'a-t-il pas tard&#233; &#224; produire des dirigeants, des revendications et un alignement fructueux sur le Parti r&#233;publicain. Occuper Wall Street n'a pas pris ce chemin-l&#224;. L'horizontalit&#233;, il y croyait vraiment. Apr&#232;s avoir connu un succ&#232;s foudroyant, il s'est donc disloqu&#233; en vol.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;lections pr&#233;sidentielles et l&#233;gislatives de novembre 2012 sont maintenant termin&#233;es : M. Obama a &#233;t&#233; reconduit &#224; la Maison Blanche, M. Ryan a conserv&#233; son si&#232;ge &#224; la Chambre des repr&#233;sentants, la guerre contre les travailleurs continue &#8211; dans le Michighan, notamment &#8211; et Wall Street dirige toujours le monde. Certes, la ploutocratie n'est pas parvenue &#224; convaincre la population qu'elle &#233;tait sa meilleure amie, mais l'ordre ancien perdure et il appara&#238;t de plus en plus &#233;vident que seul un mouvement social de masse, solidement ancr&#233; &#224; gauche, pourra mettre fin &#224; l'&#232;re n&#233;olib&#233;rale. Malheureusement, OWS n'en fut pas un.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;THOMAS FRANK *&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;* Journaliste &#224; Harper's Magazine et fondateur de la revue The Baffler, o&#249; fut publi&#233;e une premi&#232;re version de cet article (no 21, novembre-d&#233;cembre 2012). Auteur de Pourquoi les pauvres&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(1) Sarah Van Gelder et l'&#233;quipe de Yes ! Magazine, This Changes Everything : Occupy Wall Street and the 99 % Movement, Berrett-Koehler, San Francisco, 2012.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb2&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh2&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 2&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;2&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(2) Lenny Flank, Voices From the 99 Percent : An Oral History of the Occupy Wall Street Movement, Red Black &amp; Publishers, St Petersburg (Floride), 2011.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb3&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh3&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 3&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;3&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(3) Chris Hedges et Joe Sacco, Jours de destruction, jours de r&#233;volte, Futuropolis, Paris, 2012.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb4&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh4&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 4&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;4&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(4) Lire Robert Zaretsky, &#171; Au Texas, le Tea Party impose son style &#187;, Le Monde diplomatique, novembre 2010.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb5&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh5&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 5&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;5&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(5) Todd Gitlin, Occupy Nation : The Roots, the Spirit, and the Promise of Occupy Wall Street, It Books, New York, 2012.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb6&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh6&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 6&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;6&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(6) Collectif Writers for the 99 %, Occupying Wall Street : The Inside Story of an Action that Changed America, Haymarket Books, Chicago, 2012.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb7&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh7&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 7&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;7&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(7) Lire Christopher Newfield, &#171; La dette &#233;tudiante, une bombe &#224; retardement &#187;, Le Monde diplomatique, septembre 2012.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb8&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh8&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 8&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;8&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(8) Une situation qu'on observe aussi ailleurs. Lire Pierre Rimbert, &#171; La pens&#233;e critique dans l'enclos universitaire &#187;, Le Monde diplomatique, janvier 2011.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb9&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh9&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 9&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;9&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(9) Antonio Negri et Michael Hardt, &#171; Declaration &#187;, repris par Jacobin sous le titre &#171; Take up the baton &#187;, &lt;a href=&#034;http://www.jacobinmag.com&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;www.jacobinmag.com&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb10&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh10&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 10&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;10&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(10) Judith Butler, &#171; From and against precarity &#187;, d&#233;cembre 2011, &lt;a href=&#034;http://www.occupytheory.org&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;www.occupytheory.org&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb11&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh11&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 11&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;11&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(11) Will Bunch, October 1st, 2011 : The Battle of the Brooklyn Bridge, Kindle Singles, Seattle, 2012.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb12&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh12&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 12&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;12&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(12) Par exemple, Michael Graham, That's No Angry Mob, That's My Mom : Team Obama's Assault on Tea- Party, Talk-Radio Americans, Regnery Publishing, Washington, DC, 2010.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb13&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh13&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 13&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;13&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(13) Lire Fran&#231;ois Flahault, &#171; La philosophe du Tea Party &#187;, Mani&#232;re de voir, no 125, &#171; O&#249; va l'Am&#233;rique ? &#187;, octobre-novembre 2012.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb14&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh14&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 14&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;14&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(14) Lire &#171; Et la droite am&#233;ricaine a d&#233;tourn&#233; la col&#232;re populaire &#187;, Le Monde diplomatique, janvier 2012.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;div id=&#034;nb15&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh15&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 15&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;15&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;(15) Jeffrey S. Juris, &#171; Reflections on #Occupy everywhere : Social media, public space, and emerging logics of aggregation &#187;, American Ethnologist, vol. 39, no 2, Davis (Californie), mai 2012.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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