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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>Penser Gaza : entretien de Luca Salza avec &#201;tienne Balibar</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Penser-Gaza-entretien-de-Luca-Salza-avec-Etienne-Balibar</link>
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		<dc:date>2025-09-23T06:31:21Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Etienne Balibar, Luca Salza</dc:creator>


		<dc:subject>Isra&#235;l - Palestine</dc:subject>
		<dc:subject>Isra&#235;l</dc:subject>
		<dc:subject>Palestine</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2025-09-23</dc:subject>
		<dc:subject>Conflit Isra&#233;lo-palestinien</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;&#171; Penser Gaza, penser &#224; Gaza ? Malgr&#233; les images et r&#233;cits qui filtrent, nous n'y sommes pas, dans Gaza, sous les bombes et devant les chars, en train de voir nos maisons ras&#233;es, nos enfants mourants de faim, nos bless&#233;s achev&#233;s jusque dans les h&#244;pitaux. Nous ne pouvons qu'y penser nuit et jour, en ressassant notre horreur. &#187; Entretien de Luca Salza avec &#201;tienne Balibar. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; du blogue de l'auteur. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#192; para&#238;tre dans la revue K &#8211; revue transeurop&#233;enne de philosophie et arts. Entretien (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Asie-Proche-Orient-" rel="directory"&gt;Asie/Proche-Orient&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Israel-Palestine-+" rel="tag"&gt;Isra&#235;l - Palestine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Israel-+" rel="tag"&gt;Isra&#235;l&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Palestine-+" rel="tag"&gt;Palestine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2025-09-23-+" rel="tag"&gt;Edition du 2025-09-23&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Conflit-Israelo-palestinien-+" rel="tag"&gt;Conflit Isra&#233;lo-palestinien&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH100/capture_d_e_cran_le_2025-09-22_a_14.32_55-c737d.png?1781362863' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;&#171; Penser Gaza, penser &#224; Gaza ? Malgr&#233; les images et r&#233;cits qui filtrent, nous n'y sommes pas, dans Gaza, sous les bombes et devant les chars, en train de voir nos maisons ras&#233;es, nos enfants mourants de faim, nos bless&#233;s achev&#233;s jusque dans les h&#244;pitaux. Nous ne pouvons qu'y penser nuit et jour, en ressassant notre horreur. &#187; Entretien de Luca Salza avec &#201;tienne Balibar.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du &lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/etienne-balibar/blog/170925/penser-gaza-entretien-de-luca-salza-avec-etienne-balibar&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;blogue de l'auteur&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; para&#238;tre dans la &lt;a href=&#034;https://www.peren-revues.fr/revue-k/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;revue K&lt;/a&gt; &#8211; revue transeurop&#233;enne de philosophie et arts. Entretien r&#233;alis&#233; par Luca Salza entre le 8 et le 13 septembre 2025.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LS : Je commencerai par une question philosophique, simple et terrible, qui tourmente beaucoup d'entre nous aujourd'hui. Comment et que peut-on penser face &#224; ce qui se passe &#224; Gaza ? Comment penser Gaza ? Comment penser &#224; Gaza ? En somme, qu'est-ce que la pens&#233;e vaut face &#224; un g&#233;nocide ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EB&lt;/strong&gt; : Je viens &#224; ta question, terrible mais pas simple du tout, mon cher Luca. Mais auparavant je veux te dire les sentiments qui m'ont fait accepter votre proposition, malgr&#233; les difficult&#233;s et les risques qu'elle comporte. D'abord il y a ceci que, pour la premi&#232;re fois, je vais contribuer par &#233;crit au travail d'une revue que j'admire, et dont je souhaite qu'elle fasse longtemps entendre sa voix. Une voix que menace toujours d'offusquer celle qui s'en est appropri&#233; le nom sans aucun scrupule, &#224; des fins de plus en plus consternantes. Et surtout il y a ce sentiment de col&#232;re et de d&#233;sespoir, ce bouleversement de toutes nos certitudes que suscite le nom de Gaza et que je partage avec vous, qu'exprime bien votre appel &#224; contribution, sous l'invocation de Mahmoud Darwich.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est de lui en effet, et de quelques autres (dont son ami Edward Said) qu'il faut essayer de retrouver l'inspiration pour ne pas redoubler le crime en cours d'un lamentable silence. Parler pour dire son impuissance est terriblement humiliant, mais se taire est impossible. C'est d&#233;j&#224; de la complicit&#233;. J'ai lu les questions que tu me proposes, et j'ai tout de suite compris que je serais trop &#171; court &#187;, dans tous les sens du terme, pour y r&#233;pondre convenablement. Mais j'ai compris aussi que je ne devais pas me d&#233;rober. Je les prends donc toutes, et je dis ce que je peux. Wor&#252;ber man nicht sprechen kann [oder denken], dar&#252;ber muss man [doch nicht] schweigen !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Penser Gaza, penser &#224; Gaza, demandes-tu ? Malgr&#233; les images et r&#233;cits qui filtrent (des journalistes y laissent quotidiennement leur vie), nous n'y sommes pas, dans Gaza, sous les bombes et devant les chars, en train de voir nos maisons ras&#233;es, nos enfants mourants de faim, nos bless&#233;s achev&#233;s jusque dans les h&#244;pitaux, et d'enterrer nos morts &#224; m&#234;me la terre nue. Nous ne pouvons qu'y penser nuit et jour, en ressassant notre horreur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous prendre la t&#234;te en faisant l'histoire du &#171; conflit &#187; isra&#233;lo-palestinien, cherchant ce qui l'a rendu inexpiable et ce qui l'a soustrait &#224; tout rapport de forces r&#233;versible. Essayant de tout savoir du plan d'extermination et de sa mise en &#339;uvre, mais aussi de la r&#233;sistance, car elle subsiste sous les d&#233;combres, dans les gestes de d&#233;fi ou les signaux de d&#233;tresse des condamn&#233;s &#224; mort. Dans leur dignit&#233; face aux assassins. Pour que le monde sache. Pour qu'il se souvienne, &#224; d&#233;faut de s'&#234;tre oppos&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais je comprends bien que ta question va au-del&#224; du fait de penser ce qui a lieu. Elle porte sur son contenu de v&#233;rit&#233; et sa port&#233;e morale : que sommes-nous capables de penser, qui nous engage, et de quelles pens&#233;es vraiment n&#233;cessaires disposons-nous encore, quand nous disons Gaza ? Je crois qu'il faut admettre que ce sera toujours trop peu et &#224; c&#244;t&#233; de l'&#233;normit&#233; du crime. Un crime dont nous sommes aussi partie prenante, ne l'oublions jamais. Il faut &#233;carter les excuses, les protections et les pr&#233;cautions, c'est la condition pour qu'on d&#233;bouche non seulement sur une qualification de circonstance, mais sur des questions radicales, dont les r&#233;ponses seront longues &#224; trouver et &#224; ajuster.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ta formulation comporte une indication pr&#233;cieuse en ce sens : &#171; qu'est-ce que la pens&#233;e vaut face &#224; un g&#233;nocide ? &#187; La pens&#233;e vaut ce qu'elle peut : rien ou quelque chose selon qu'elle prend la mesure de son d&#233;nuement et de son exigence. Car g&#233;nocide est l'un des noms de cette extr&#233;mit&#233; qui subvertit la rationalit&#233; au sens ordinaire, d&#233;borde la d&#233;duction, la repr&#233;sentation, l'&#233;valuation du pour et du contre. Mais que veut dire, en l'occurrence, &#171; un &#187; g&#233;nocide ? Que tous les crit&#232;res, les marques distinctives &#233;num&#233;r&#233;es dans sa d&#233;finition juridique et rep&#233;rables par analogie historique sont constat&#233;es ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans doute, et cela fait beau temps que seuls des valets et des portevoix de l'assassin, ou des &#171; amis du peuple juif &#187; pour qui la v&#233;rit&#233; compte moins qu'une solidarit&#233; communautaire aveugl&#233;e, s'obstinent &#224; en nier la r&#233;alit&#233;. Au prix de l'abjection. H&#233;las Gaza n'est pas un g&#233;nocide &#171; possible &#187;, &#224; discuter, &#224; venir et &#224; pr&#233;venir : c'est un g&#233;nocide en marche, ex&#233;cut&#233; sous nos yeux avec une inflexible d&#233;termination et sans v&#233;ritable opposition, dont seule demeure encore incertaine la solution finale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;j&#224; Gaza n'existe plus, tandis que sur ses ruines errent deux millions de spectres priv&#233;s de nourriture, chass&#233;s d'un point d'extermination &#224; un autre&#8230; Mais dire &#171; un g&#233;nocide &#187; sugg&#232;re aussi qu'il faut comparer. Des g&#233;nocides, il n'y en a pas tous les jours et pas n'importe o&#249;, mais il y en a d'autres que Gaza, dans le pass&#233; et m&#234;me dans le pr&#233;sent : au Soudan, pour n'en nommer qu'un dont l'occultation, &#224; beaucoup d'&#233;gards, est aussi insupportable que l'exposition de Gaza, et fait partie d'une m&#234;me catastrophe (je vais y revenir). La pulsion de mort parcourt le monde en y semant la d&#233;vastation et les cadavres. Mais dire cela, ce n'est que donner un autre nom au probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant chaque g&#233;nocide &#8211; quelle expression : chaque g&#233;nocide ! &#8211; a des caract&#233;ristiques historiques, politiques et morales uniques, et ce sont elles qu'il faut &#171; penser &#187;. Ce qui notamment fait l'unicit&#233; de Gaza, et provoque en nous le sentiment d'une contradiction insupportable, ce n'est pas seulement le fait que le g&#233;nocide soit perp&#233;tr&#233; par des Juifs qui (pour certains au moins) sont les descendants des victimes de la Shoah &#8211; le g&#233;nocide des g&#233;nocides. Mais c'est le fait que celle-ci, apr&#232;s que sa m&#233;moire ait &#233;t&#233; institutionnalis&#233;e, soit instrumentalis&#233;e pour pr&#233;parer, motiver, organiser et faire accepter Gaza.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Shoah en tant qu'&#233;v&#233;nement destructeur et fondateur, indissociable aujourd'hui de ce que Jean-Claude Milner a appel&#233; &#171; le nom Juif &#187;, et par o&#249; ce nom et ceux qui le portent sont, qu'ils le veuillent ou non, attach&#233;s &#224; un exemple sans &#233;quivalent d'an&#233;antissement de l'homme par l'homme, t&#233;moins de sa monstrueuse possibilit&#233;, avertisseurs de sa r&#233;p&#233;tition, ne cesse de participer &#224; la justification du g&#233;nocide de Gaza commis par Isra&#235;l : en soutenant l'affirmation que les &#171; victimes du g&#233;nocide &#187; ne sauraient &#233;videmment le perp&#233;trer &#224; leur tour, mais aussi, contradictoirement, en les autorisant &#224; franchir impun&#233;ment toutes les limites du droit et de l'humanit&#233; pour se &#171; prot&#233;ger &#187; eux-m&#234;mes de son retour &#233;ternel, dont ils se disent ou se croient menac&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Pas nous &#187; et &#171; seulement nous &#187;, proclament les Isra&#233;liens selon les besoins de leur autojustification, en invoquant Auschwitz et les pogroms qui l'ont pr&#233;par&#233;. Ainsi, dans une causalit&#233; &#171; diabolique &#187; (Poliakov), la Shoah engendre Gaza par l'interm&#233;diaire de ses h&#233;ritiers, et donc y perd son sens, non seulement pour les Juifs, mais pour nous tous[2]. Comment allons-nous pouvoir situer cette trag&#233;die dans l'histoire, ou dans le &#171; r&#233;el &#187;, et comment allons-nous r&#233;agir ? Qu'est-ce que nous en ferons dans nos pens&#233;es et dans nos vies ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dis que c'est ce qu'il faut &#171; penser &#187;, mais je ne sais pas trop comment, par quelle logique. Car c'est &#224; la fois le ressort de son effroyable efficacit&#233; (qui osera contredire les h&#233;ritiers de la Shoah ?), et le renversement de toutes les valeurs, morales et intellectuelles (qui osera encore prof&#233;rer le &#171; plus jamais &#231;a &#187; ?). Notre conversation aidera peut-&#234;tre &#224; sortir de ce blocage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LS : La question peut &#234;tre encore plus directe : que faire de la philosophie tandis que Gaza et les Gazaouis sont an&#233;antis ? Apr&#232;s Auschwitz, des autrices et auteurs d'origine juive ont permis d'approfondir, d'affiner notre critique du sujet, de l'appartenance, de l'identit&#233;, de l'&#201;tat, en contribuant &#224; un d&#233;chiffrement g&#233;n&#233;alogique de la violence du logos. C'est peut-&#234;tre surtout d'eux, dans le fond, que nous sommes repartis alors que l'Europe ne comptait plus que des d&#233;combres. Ton parcours philosophique s'inscrit dans la tradition d'un certain universalisme marxiste, qui a &#233;t&#233; &#233;galement une tentative de lutter contre les replis identitaires et la violence des nationalismes. N&#233;anmoins, aujourd'hui, nous nous demandons : que vaut tout notre patrimoine culturel ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EB&lt;/strong&gt; : Je me souviens toujours d'une phrase de L&#233;nine apprise par c&#339;ur dans ma jeunesse &#171; marxiste &#187;, comme tu dis : &#171; toute culture se divise en deux, une composante cl&#233;ricale et r&#233;actionnaire, une composante progressiste et r&#233;volutionnaire &#187;, ou quelque chose d'approchant. J'aurais certes beaucoup de mal &#224; ent&#233;riner aujourd'hui l'id&#233;e que se faisait L&#233;nine de l'universalit&#233; de la lutte des classes ou les cat&#233;gories dans lesquelles il distribuait les &#171; camps &#187; de l'histoire et de la politique. Mais je continue de penser qu'il n'y a jamais d'unit&#233; ou d'homog&#233;n&#233;it&#233; de ce que nous appelons la culture, ce qui inclut bien s&#251;r l'art, la science, la philosophie empi&#233;tant les unes sur les autres, ou plut&#244;t ce qui signifie que leur unit&#233; est un conflit permanent dont le langage commun peut demeurer introuvable (j'aime bien &#224; cet &#233;gard la cat&#233;gorie du &#171; diff&#233;rend &#187; &#233;labor&#233;e par Lyotard[3]).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parler de culture c'est sans doute totaliser, mais ce n'est jamais r&#233;concilier. Dans ce que tu appelles notre &#171; patrimoine culturel &#187; figure &#233;videmment aujourd'hui tout l'h&#233;ritage de cette &#171; critique du sujet, de l'appartenance, de l'identit&#233;, de l'&#201;tat &#187; et de ce &#171; d&#233;chiffrement g&#233;n&#233;alogique de la violence du logos &#187; auxquels tu te r&#233;f&#232;res, allant d'Adorno (en qui survit d'une certaine fa&#231;on l'avertissement de Benjamin[4]) &#224; G&#252;nther Anders et d'Antelme &#224; Primo Levi ou &#224; Kert&#233;sz. Auxquels j'ajouterais &#233;videmment la grande entreprise d'Arendt, si discutable qu'elle soit mais sans &#233;quivalent par sa profondeur historique et analytique, jusques et y compris dans Eichmann &#224; J&#233;rusalem. Et m&#234;me l'&#339;uvre des salauds, comme Heidegger et Carl Schmitt, compromis jusqu'au cou dans la perp&#233;tration du g&#233;nocide, mais indispensables pour en comprendre les arri&#232;re-pens&#233;es et la strat&#233;gie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'entre pas dans les d&#233;tails. Je crois que de ces &#339;uvres (et d'autres), &#224; des titres divers, il faut plus que jamais essayer de tirer les instruments d'une compr&#233;hension de ce que repr&#233;sente Gaza dans notre exp&#233;rience, et des modalit&#233;s sous lesquelles, &#224; nouveau, l'histoire par un g&#233;nocide est coup&#233;e en deux, l'apr&#232;s destituant l'avant dont pourtant il proc&#232;de. Mais au travers d'un d&#233;placement complet des rep&#232;res culturels, des identit&#233;s, des temporalit&#233;s, dont il va nous falloir tenir compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au c&#339;ur de ce grand d&#233;placement je placerai le ph&#233;nom&#232;ne suivant : suivant l'argument qu'Arendt a magistralement inscrit dans la composition des Origines du totalitarisme (celui-l&#224; pr&#233;cis&#233;ment que la premi&#232;re traduction fran&#231;aise avait entrepris d'occulter[5]), le g&#233;nocide nazi qui a vis&#233; les Juifs europ&#233;ens (mais aussi les tsiganes et les &#171; anormaux &#187;) n'a &#233;t&#233; possible que par l'importation en Europe des m&#233;thodes de concentration et d'extermination que les Europ&#233;ens mettaient en &#339;uvre et perfectionnaient dans le reste du monde (et notamment en Afrique) depuis les d&#233;buts de la colonisation. Ce qui va bien entendu de pair avec le fait que les nazis visaient &#224; la constitution dans l'espace &#171; eurasiatique &#187; d'un empire colonial domin&#233; par la race germanique o&#249; les populations autochtones &#233;taient vou&#233;es &#224; l'esclavage (pour les slaves) et &#224; l'extermination (pour les juifs[6]).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet effet en retour (ou ce &#171; rapatriement &#187;) du colonialisme n'est bien entendu pas &#171; la cause &#187; du nazisme et de la Shoah (dont la d&#233;termination principale reste l'antis&#233;mitisme), mais il est une composante essentielle de ses conditions et de la signification &#171; universelle &#187; des formes politiques qu'elle met au jour. Si nous nous retournons alors vers Gaza, peut-&#234;tre n'est-il pas arbitraire d'y lire une configuration sym&#233;trique, dans laquelle une invention europ&#233;enne, exprimant certaines des tendances destructrices les plus inv&#233;t&#233;r&#233;es de sa politique, se trouve export&#233;e au Moyen-Orient, o&#249; elle contribue &#224; perp&#233;tuer, refonder, exacerber le colonialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la version privil&#233;gi&#233;e par l'historiographie nationale palestinienne &#8211; et c'est bien le moins que la pens&#233;e du g&#233;nocide palestinien &#233;coute la voix des Palestiniens et commence par s'instruire aupr&#232;s de ceux qui subissent le g&#233;nocide et l'ont vu venir, depuis la Naqba jusqu'&#224; l'&#233;radication actuelle des populations de Gaza et de Cisjordanie (suivant des modalit&#233;s compl&#233;mentaires) &#8211; ce sc&#233;nario prend la forme suivante : la colonisation de la Palestine est un &#171; moment &#187; intrins&#232;que de l'histoire de l'imp&#233;rialisme europ&#233;en (inaugur&#233; par l'empire britannique, secondairement fran&#231;ais, et poursuivi jusqu'&#224; aujourd'hui par l'&#233;troite association d'Isra&#235;l avec les puissances &#171; occidentales &#187;, qui lui procurent financement, armement, protection diplomatique).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle en d&#233;ploie les formes extr&#234;mes (le settler colonialism, qui substitue les colons aux autochtones, programmant leur refoulement puis leur &#233;limination) et en prolonge l'entreprise par-del&#224; sa fin d&#233;clar&#233;e, utilisant les cons&#233;quences de l'extermination des Juifs d'Europe &#224; la fois comme une opportunit&#233;, comme une ressource (d&#233;mographique, intellectuelle) et comme une couverture id&#233;ologique[7]. Je propose une variante critique de ce sc&#233;nario qui, je l'esp&#232;re, n'en m&#233;connait pas la v&#233;rit&#233; g&#233;n&#233;rale. Il est certain que le sionisme depuis ses p&#232;res fondateurs (Herzl, Weizmann) est &#224; la fois un nationalisme typiquement &#171; europ&#233;en &#187; (du c&#244;t&#233; des nationalit&#233;s opprim&#233;es) et un &#171; orientalisme &#187; imbu de l'id&#233;e de la sup&#233;riorit&#233; de la culture europ&#233;enne sur la barbarie des peuples orientaux, et que cette id&#233;ologie s'est donn&#233;e libre cours dans le &#171; messianisme la&#239;que &#187; de l'&#201;tat d'Isra&#235;l et sa volont&#233; de puissance technologique et militaire[8].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'id&#233;e d'une entreprise de colonisation au service d'une &#171; m&#233;tropole collective &#187; euro-am&#233;ricaine est une fiction qui a le grave inconv&#233;nient de minimiser la fa&#231;on dont l'Europe a &#171; vomi &#187; ses Juifs (Shlomo Sand[9]), le r&#244;le jou&#233; dans la fondation d'Isra&#235;l par les cons&#233;quences du nazisme et de l'antis&#233;mitisme, la violence de la guerre civile europ&#233;enne dont les Juifs sont les principales victimes, donc la complexit&#233; des mobiles qui ont conduit les Nations Unies de l'apr&#232;s-Guerre mondiale &#224; conf&#233;rer une l&#233;gitimit&#233; au nouvel &#201;tat sur une partie du territoire de la &#171; Palestine historique &#187;. Elle a aussi, subsidiairement, l'inconv&#233;nient d'occulter la complicit&#233; des &#201;tats arabes (je ne parle pas des peuples), eux-m&#234;mes soumis &#224; l'imp&#233;rialisme mais finissant, pour certains, par y conqu&#233;rir des positions dominantes (ce qui est le cas aujourd'hui de l'Arabie Saoudite et des &#201;tats du Golfe, &#233;galement impliqu&#233;s dans le g&#233;nocide du Soudan), dont la politique &#224; l'&#233;gard des Palestiniens n'a cess&#233; d'osciller entre la rodomontade impuissante, l'instrumentalisation cynique et le marchandage int&#233;ress&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble donc qu'une vue &#233;quilibr&#233;e de la &#171; responsabilit&#233; historique &#187; de l'Europe dans la colonisation de la Palestine qui aboutit aujourd'hui &#224; la purification ethnique, au g&#233;nocide et &#224; la d&#233;vastation du pays, doit inclure la consid&#233;ration des antagonismes et des contradictions qui affectent, d'un c&#244;t&#233; l'histoire europ&#233;enne des deux derniers si&#232;cles (histoire d'une autodestruction), de l'autre la capacit&#233; de r&#233;sistance et d'autonomie du monde arabe (capacit&#233; constamment neutralis&#233;e ou trahie[10]). Cette consid&#233;ration n'abolit pas le sens du rapport de domination, mais elle &#233;vite de r&#233;duire celle-ci &#224; un sch&#233;ma binaire abstrait, ou de l'essentialiser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la sym&#233;trie risqu&#233;e que j'esquisse ainsi &#224; partir de la comparaison des deux g&#233;nocides &#8211; Shoah, Gaza &#8211; et de la &#171; g&#233;n&#233;alogie &#187; qui les encha&#238;ne comporte alors une le&#231;on g&#233;n&#233;rale, relevant de la philosophie de l'histoire : tout g&#233;nocide est un &#233;v&#233;nement singulier, charg&#233; de d&#233;terminations &#171; locales &#187;, mais imm&#233;diatement aussi d'une signification mondiale &#8211; je serais tent&#233; de dire &#171; cosmopolitique &#187; si ce terme n'&#233;voquait pas, dans notre culture, un id&#233;al de civilisation plut&#244;t qu'une marche &#224; la mort. Il est mondial par ses causes lointaines, ses moyens et ses objectifs, les complicit&#233;s ou les aveuglements qui le facilitent, par ses effets qui se diss&#233;minent &#224; travers le monde, par le bouleversement qu'il induit dans notre imagination du sens de l'histoire, par les lignes de d&#233;marcation &#171; globales &#187; qu'il trace entre les individus, les nations et les id&#233;ologies. Gaza est un &#233;v&#233;nement mondial, qui ne laissera rien inchang&#233; dans nos pens&#233;es et dans nos rapports mutuels. Il est effroyable que cette mutation ait pour origine et pour prix l'extermination des Palestiniens et la destruction de la Palestine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LS : Quand je parlais de &#171; patrimoine culturel &#187;, j'avais en t&#234;te surtout la tradition philosophique. Les philosophies de l'alt&#233;rit&#233; nous ont permis, par exemple, d'affronter au mieux, en Europe, l'apr&#232;s-Auschwitz. Mais Emmanuel Levinas, qui va jusqu'&#224; penser l'alt&#233;rit&#233; au point de remplacer le je par le tu, se plie durant la derni&#232;re p&#233;riode de sa vie &#224; une lecture tr&#232;s ambigu&#235; du conflit jud&#233;o-palestinien, &#233;clairant d'une lumi&#232;re sinistre ses th&#232;ses sur la vuln&#233;rabilit&#233; et la responsabilit&#233; &#233;thique. Chez Levinas, en effet, nous trouvons une revendication &#224; la fois politique et &#233;thique du sionisme (c'est d'ailleurs ici que l'antinomie entre &#233;thique et politique serait bris&#233;e) : &#171; l'id&#233;e sioniste, telle que je la vois maintenant, d&#233;gag&#233;e de toute mystique, de tout faux messianisme imm&#233;diat, est cependant une id&#233;e politique qui a une justification &#233;thique [...]. On d&#233;fend le prochain quand on d&#233;fend le peuple juif ; chaque juif en particulier d&#233;fend le prochain quand il d&#233;fend le peuple juif &#187; (E. Levinas, A. Finkielkraut, Isra&#235;l : &#233;thique et politique, conversation radiophonique, 28 septembre 1982). En ayant &#224; l'esprit que cet entretien a eu lieu quelques jours apr&#232;s les massacres de Sabra et Chatila, je demande : que faire de la philosophie de l'alt&#233;rit&#233; lorsqu'elle attribue un fondement &#233;thique, originel, &#224; la politique d'un &#201;tat ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EB&lt;/strong&gt; : Je ne crois pas qu'il soit int&#233;ressant de faire le proc&#232;s de Levinas, un philosophe dont l'&#339;uvre traverse le si&#232;cle et qui, par les concepts qu'elle formule, les probl&#232;mes qu'elle pose, les r&#233;actions qu'elle suscite, exc&#232;de les choix politiques de son auteur, bien que certainement elle n'en soit pas ind&#233;pendante. Puisque d'ailleurs tu &#233;voques la grande lign&#233;e des philosophies de l'alt&#233;rit&#233; (je dirai de l'alt&#233;rit&#233; constituante, dans laquelle la relation &#224; l'autre &#8211; un autre dissemblable, irr&#233;ductible &#224; l'alter ego &#8211; pr&#233;c&#232;de et informe la conscience de soi du sujet), il serait important d'&#233;voquer des formulations ant&#233;rieures au sein de la tradition juive, en particulier celles de Martin Buber, dont la relation au sionisme et &#224; la politique d'Isra&#235;l est &#224; la fois beaucoup plus intrins&#232;que et beaucoup plus critique, et dont le grand livre Je et Tu date de 1923[11].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le plus int&#233;ressant peut-&#234;tre, puisque tu cites cette formule : &#171; On d&#233;fend le prochain quand on d&#233;fend le peuple juif &#187;, qui r&#233;sonne aujourd'hui de fa&#231;on sinistre, c'est d'observer le renversement qui est intervenu dans la conception qu'il se faisait de l'&#234;tre juif ou de &#171; l'appartenance &#187; au peuple juif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je prends comme r&#233;f&#233;rence le texte de 1947, &#171; &#202;tre juif &#187;, dans lequel s'exprime l'id&#233;e que le juda&#239;sme ne consiste pas &#224; &#171; rechercher un refuge dans le monde &#187; mais &#224; &#171; se sentir une place dans l'&#233;conomie de l'&#234;tre &#187;, explicit&#233;e plus loin comme &#171; traiter le monde [et] nous traiter nous-m&#234;mes comme on traite les gens qui nous entourent, dont on ignore la biographie, qui, arrach&#233;s &#224; leur famille, &#224; leur milieu, &#224; leur int&#233;rieur, sont tous de &#8220;p&#232;re inconnu&#8221;, abstraits en quelque mani&#232;re, mais pour cela donn&#233;s imm&#233;diatement &#187;, ce qui revient, si je comprends bien, &#224; d&#233;fendre ou aimer le prochain quel qu'il soit &#224; travers le peuple juif, plut&#244;t que l'inverse. D'o&#249; sa r&#233;futation explicite de l'id&#233;e d'&#233;lection comme une &#171; pr&#233;f&#233;rence &#187;, nationale ou autre[12].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est vrai que, dans la Lettre &#224; Maurice Blanchot qui fait suite, Levinas caract&#233;rise aussi l'&#233;lection dont il croit b&#233;n&#233;ficier par filiation comme &#171; le sentiment d'&#234;tre n&#233; dans l'absolu &#187;, et c'est sans doute cette conviction de la proximit&#233; (ou &#171; fraternit&#233; &#187;) avec Dieu qui facilite les renversements d'un juda&#239;sme de la responsabilit&#233; envers l'Autre en un juda&#239;sme de la mission civilisatrice qui a &#171; Dieu de son c&#244;t&#233;[13] &#187;. Je crois que c'est aussi &#224; cette ambivalence que s'adresse la critique sans concession de Derrida, lorsqu'il reproche &#224; Levinas d'avoir toujours &#171; agrandi &#187; la figure de l'autre pour le d&#233;signer comme un Autre majuscule et conf&#233;rer une exclusivit&#233; au Dieu d'Isra&#235;l dans sa r&#233;v&#233;lation : &#171; tout autre est tout autre, ai-je un jour r&#233;pondu &#224; Levinas de fa&#231;on quelque peu perverse[14] &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le vrai probl&#232;me, ce n'est pas celui des fluctuations de Levinas, c'est celui que pose la notion m&#234;me de &#171; peuple juif &#187;. Je pense qu'elle a toujours charri&#233; une profonde &#233;quivocit&#233; (qui en un sens a fait sa richesse et nourri ses interpr&#233;tations proph&#233;tiques aussi bien que messianiques) et qu'elle est en train de subir une mutation dramatique, qui place &#171; chaque juif &#187; devant un choix d&#233;chirant en m&#234;me temps qu'elle lui conf&#232;re une responsabilit&#233; &#233;crasante. Le &#171; peuple juif &#187; des deux derniers mill&#233;naires ne descendait d'une m&#234;me &#171; ethnie &#187; ou d'une nation antique que par une tradition &#233;thico-religieuse centr&#233;e sur la transmission d'un texte (et le commentaire de sa lettre), doubl&#233;e d'une fiction g&#233;n&#233;alogique[15].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sa dispersion ou diaspora en grec (galout en h&#233;breu), v&#233;cue comme un &#171; exil &#187; ontologique, pouvait se d&#233;cliner en multiples appartenances communautaires (et linguistiques, donc litt&#233;raires, po&#233;tiques), par exemple le Yiddichland ou la S&#233;farad, mais aussi fournir le cadre d'une circulation transnationale de croyances, de savoirs et d'esp&#233;rances radicalement incompatible avec toute organisation ou projet &#233;tatique. C'est au XIXe si&#232;cle, comme composante de l'essor des nationalismes europ&#233;ens et sur le fond des pers&#233;cutions antis&#233;mites que na&#238;t le sionisme, c'est-&#224;-dire l'id&#233;e d'un &#171; &#201;tat juif &#187; (&#224; laquelle notons-le tous les Juifs n'ont jamais adh&#233;r&#233;, et &#224; laquelle ses th&#233;oriciens n'ont pas tous conf&#233;r&#233; le m&#234;me caract&#232;re d'exclusivit&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est au XXe si&#232;cle, dans les circonstances que l'on sait, que cet &#201;tat surgit comme puissance &#171; souveraine &#187;, en tant que composante d'un processus de colonisation europ&#233;en plus large et p&#244;le d'attraction de populations juives &#224; l'&#233;chelle mondiale (notamment les Juifs &#171; orientaux &#187; venus des terres d'Islam), en guerre ouverte ou larv&#233;e avec d'autres &#201;tats. La caract&#233;ristique id&#233;ologique qui se met en place apr&#232;s la fondation de l'&#201;tat d'Isra&#235;l (et qui a &#233;t&#233; soigneusement cultiv&#233;e par son appareil de propagande, non sans succ&#232;s aupr&#232;s de nombreuses communaut&#233;s juives, mais l&#224; encore sans jamais produire une unanimit&#233;), c'est le couplage imaginaire de la citoyennet&#233; isra&#233;lienne avec l'appartenance au juda&#239;sme mondial dans un seul &#171; peuple juif &#187;, dont Isra&#235;l serait le centre spirituel et le porteur de la l&#233;gitimit&#233; politico-religieuse. De sorte que tout Juif dans le monde aurait d&#233;sormais &#171; deux patries &#187;, dont l'une a priorit&#233; sur l'autre, ou lui impose ses devoirs, notamment face aux ennemis d'Isra&#235;l, ipso facto d&#233;sign&#233;s comme &#171; ennemis du peuple juif[16] &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec le tournant constitutionnel actuel, on pourrait penser que cette conception totalitaire de l'appartenance au peuple juif va s'imposer irr&#233;versiblement : Isra&#235;l, au titre du &#171; refuge &#187;, install&#233; sur la terre promise dont ses anc&#234;tres auraient &#233;t&#233; chass&#233;s il y a deux mille ans, revendique en quelque sorte une double population, int&#233;rieure et ext&#233;rieure. Le peuple juif co&#239;ncidera d&#233;finitivement avec un &#171; Grand Isra&#235;l &#187; messianique et g&#233;opolitique. Eh bien je pense que ce sera l'inverse, car la complicit&#233; active ou passive, &#171; revendiqu&#233;e &#187; ou &#171; subie &#187;, des citoyens isra&#233;liens (ou de leur majorit&#233;) dans le g&#233;nocide palestinien (sans laquelle celui-ci n'aurait pu s'ex&#233;cuter, m&#234;me apr&#232;s le traumatisme collectif du 7 octobre 2023) va engendrer des fractures de plus en plus profondes au sein de la &#171; diaspora &#187;. Et comme celle-ci ne peut retourner &#224; la conception mill&#233;naire d'une communaut&#233; exilique (car il s'est pass&#233; quelque chose d'irr&#233;versible dans le devenir-&#201;tat du peuple juif auquel Isra&#235;l a proc&#233;d&#233; et qui tourne aujourd'hui &#224; la catastrophe), ma conviction est que la notion m&#234;me de &#171; peuple juif &#187; est entr&#233;e en crise, et se trouve expos&#233;e &#224; la dissolution. Du moins elle devra, si elle doit survivre, se refonder en dehors d'Isra&#235;l (sinon de tous ses habitants) et le cas &#233;ch&#233;ant contre lui &#8211; ce qui est, il faut bien l'admettre, tr&#232;s difficile &#224; imaginer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors les questions d'articulation de l'&#233;thique (en particulier l'&#233;thique de la &#171; responsabilit&#233; historique &#187; collective) et de la politique (en particulier comme politique de la coexistence avec l'autre, et de partage du &#171; monde &#187; ou de la &#171; terre &#187; entre ennemis h&#233;r&#233;ditaires) pourront &#234;tre repos&#233;es. Mais on ne sait pas comment. Et le pr&#233;alable c'est que le peuple palestinien ne soit pas mort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LS : Cette affirmation me conduit &#224; t'interroger sur les aspects politiques de la question palestinienne. La particularit&#233; de la question palestinienne a toujours &#233;t&#233; de se pr&#233;senter comme une question essentiellement et intrins&#232;quement politique. Jean Genet a beaucoup insist&#233; sur ce point. &#192; l'heure o&#249; les d&#233;mocraties europ&#233;ennes tentent de la r&#233;duire, dans le meilleur des cas, &#224; une question humanitaire et o&#249; le gouvernement isra&#233;lien an&#233;antit syst&#233;matiquement le peuple palestinien, comment faire valoir la subjectivit&#233; politique palestinienne ? (Je suis par trop optimiste, mais je pense, en effet, que m&#234;me dans le g&#233;nocide la r&#233;sistance du peuple palestinien ne meurt pas).&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EB&lt;/strong&gt; : Je crois avec toi que le peuple palestinien &#171; ne meurt pas &#187;. Et pourtant en ce moment nous le voyons p&#233;rir en masse. Dans sa mort m&#234;me, donc, il ne meurt pas, ou pas encore. Que veut dire ce paradoxe ? La r&#233;ponse id&#233;aliste, morale et non politique, qu'il faut je crois &#233;viter (m&#234;me si par mes comparaisons entre les diff&#233;rents g&#233;nocides j'ai pu sembler l'autoriser) c'est qu'il survit symboliquement, dans une figure de victime absolue, donc par-del&#224; la mort de ses enfants, comme une id&#233;e &#233;ternelle &#224; laquelle on esp&#232;re qu'il sera possible de redonner un jour un contenu. La r&#233;ponse politique, mat&#233;rialiste, c'est qu'il survit dans sa r&#233;sistance et dans l'unit&#233; de cette r&#233;sistance, que le g&#233;nocide m&#234;me n'arrive pas &#224; briser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui appelle plusieurs remarques. Premi&#232;rement l'unit&#233; de la r&#233;sistance est spirituelle plut&#244;t qu'organisationnelle ou strat&#233;gique (bien que de ce point de vue il y ait eu depuis 1948 et la Naqba, et m&#234;me avant en comptant la grande r&#233;volte de 1936-1939, en passant par les deux intifadas, des phases extr&#234;mement contrast&#233;es : r&#233;trospectivement on peut sugg&#233;rer qu'Arafat et l'OLP ont presque r&#233;ussi l'unification strat&#233;gique de la r&#233;sistance, et qu'Oslo l'a d&#233;sagr&#233;g&#233;e, jusqu'&#224; la division actuelle, soigneusement manipul&#233;e par Isra&#235;l et entretenue par les rivalit&#233;s de clans, de personnes et d'id&#233;ologies). C'est une volont&#233; commune d'exister dans le pr&#233;sent et pour les g&#233;n&#233;rations &#224; venir. Cette unit&#233; s'av&#232;re extraordinairement r&#233;siliente et efficace, en particulier sous les formes de la solidarit&#233; entre les diff&#233;rentes composantes de la soci&#233;t&#233; palestinienne et les multiples modalit&#233;s de sa r&#233;sistance quotidienne : elle inclut bien entendu des formes d'autod&#233;fense ou de r&#233;sistance arm&#233;e, des manifestations p&#233;riodiques de d&#233;fi et de protestation collective (comme les intifadas ou la &#171; marche du retour &#187; de 2018), mais aussi et surtout de r&#233;sistance obstin&#233;e contre l'accaparement des terres, la brutalit&#233; des occupants et de leurs appareils r&#233;pressifs, l'an&#233;antissement de la culture[17].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui me para&#238;t former une caract&#233;ristique essentielle de toutes ces formes de r&#233;sistance, c'est qu'elles ne s&#233;parent pas l'existence du peuple de son enracinement dans la terre de Palestine, &#224; la campagne et &#224; la ville. Elias Sanbar ne cesse, &#224; juste titre, d'insister sur ce point. En r&#233;sistant sur leur terre et avec elle au rouleau compresseur de la colonisation, en refusant de la quitter m&#234;me lorsqu'elle est devenue un amas de ruines, un &#171; d&#233;sert &#187; de champs &#233;radiqu&#233;s de leurs oliviers et vid&#233;s de leurs troupeaux, les Palestiniens d&#233;fendent pied &#224; pied la substance m&#234;me de leur identit&#233; historique qui pr&#233;c&#232;de la colonisation et qui lui survit, ils continuent de faire obstacle &#224; l'an&#233;antissement de leur peuple. Mahmoud Darwich a &#233;crit : &#171; Et la terre se transmet comme la langue &#187;. Ce po&#232;me est r&#233;cit&#233; tous les jours par ses compatriotes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui entra&#238;ne une deuxi&#232;me remarque. Le &#171; peuple palestinien &#187; depuis 1948 est &#233;clat&#233; en trois grandes composantes : les &#171; Arabes isra&#233;liens &#187; (trait&#233;s comme des citoyens de seconde zone), les r&#233;sidents de Cisjordanie et de Gaza (qui subissent en ce moment l'assaut principal), et les r&#233;fugi&#233;s dispers&#233;s dans le monde entier, avec leurs descendants. Entre ces composantes, les diff&#233;rences de situation sont immenses et les conflits d'int&#233;r&#234;t ne manquent pas. On aurait pu penser qu'avec le temps ils conduiraient &#224; une dissolution progressive de la conscience collective dans l'ordre colonial, aggrav&#233;e par les divergences entre organisations politiques et favoris&#233;e par l'environnement capitaliste.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or il semble que ce soit plut&#244;t l'inverse, en sorte qu'un peuple palestinien &#233;clat&#233; se forme et se perp&#233;tue depuis 77 ans. Ce peuple n'a pas de &#171; repr&#233;sentation &#187; &#233;tatique, mais il a une voix et une visibilit&#233;. Il est fragilis&#233; par l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; des rapports qu'il entretient avec la terre de Palestine &#224; d&#233;fendre, mais en revanche il est hors d'atteinte des d&#233;cisions de l'&#201;tat d'Isra&#235;l, ce qui est un fait politique fondamental. Entre les deux aspects que je souligne : l'enracinement des formes de la r&#233;sistance populaire dans la terre des anc&#234;tres, et l'&#233;clatement des composantes du peuple palestinien qui pr&#233;servent pourtant leur unit&#233;, il y a &#233;videmment une sorte de contradiction. Cette contradiction aussi est politique. Mais elle n'est pas vou&#233;e &#224; l'autodestruction. Elle &#233;volue sous nos yeux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis donc d'accord avec toi (et avec Gen&#234;t) pour penser que la question du peuple palestinien (son unit&#233;, sa continuit&#233; historique, sa survie, sa subjectivit&#233; individuelle et collective) est politique de part en part, dans un sens complet du mot politique, qui va de la communaut&#233; &#224; la lutte. En revanche, je n'&#233;tablirai pas d'opposition radicale entre le politique et l'humanitaire, comme tu sembles le faire. Il est vrai que tu pr&#233;cises : &#171; ne pas r&#233;duire la question palestinienne &#224; sa dimension humanitaire &#187;, c'est-&#224;-dire ne pas identifier les Palestiniens &#224; la seule condition de victimes. Nous pouvons nous mettre d'accord l&#224;-dessus. Mais nous ne pouvons pas dire (&#224; mon avis) que la dimension humanitaire soit absente ou politiquement secondaire dans la situation actuelle. Un g&#233;nocide est par d&#233;finition un effondrement de l'humain en m&#234;me temps qu'un cri de d&#233;tresse. Les habitants de Gaza clament le besoin urgent qu'ils ont d'une aide humanitaire qu'Isra&#235;l interdit d&#233;lib&#233;r&#233;ment de leur fournir, pour les exterminer et les chasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#171; organisations humanitaires &#187; qui seules se battent vraiment pour les d&#233;fendre (depuis l'UNRWA jusqu'aux organisations isra&#233;liennes qui sauvent l'honneur de leur peuple, comme B'Tselem et Physicians for Human Rights Israel, en passant bien entendu par M&#233;decins du Monde, Care, Amnesty International, Human Rights Watch &#8230;) sont absolument claires quant au caract&#232;re politique de leur action et de leurs exigences. Leur action et leur acc&#232;s au th&#233;&#226;tre de la guerre sont devenus des enjeux g&#233;opolitiques fondamentaux. C'est pourquoi Isra&#235;l ne cesse de les attaquer et de chercher &#224; les d&#233;l&#233;gitimer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui traduit en revanche l'hypocrisie des &#201;tats ayant r&#233;clam&#233; l'ouverture de Gaza &#224; l'aide internationale d'urgence (m&#233;dicale, alimentaire, mat&#233;rielle, scolaire), c'est leur refus d'agir en accord avec leurs paroles, et d'exercer sur Isra&#235;l la pression diplomatique et &#233;conomique dont ils ont les moyens&#8230; La Flottille de Gaza prend les risques qu'il faut pour mettre cette l&#226;chet&#233; en pleine lumi&#232;re. Plus que jamais la question de la politique des droits de l'homme, nagu&#232;re discut&#233;e &#224; propos de la situation dans les pays du bloc sovi&#233;tique, se pose donc avec acuit&#233; comme une question centrale de la politique, dont la Palestine est le r&#233;v&#233;lateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LS : Mais que signifie pr&#244;ner la paix dans une situation de g&#233;nocide ? La recherche de la paix, le pacifisme, peuvent-ils &#234;tre la r&#233;ponse ad&#233;quate &#224; la violence des massacres et au sacrifice d'un peuple &#224; un Dieu obscur ? (Lacan). Une autre violence n'est-elle pas n&#233;cessaire, pour reprendre cette diff&#233;rence dans la violence pens&#233;e par Benjamin, mais aussi par Merleau-Ponty, Deleuze, Nancy... ? Le pacifisme ne risque-t-il pas de masquer l'autre sc&#232;ne de la violence, celle qui ouvre, d&#233;voile, suspend, voire d&#233;truit, mais pour donner naissance &#224; de nouvelles relations (la violence mythique de Benjamin) ? &#192; cette aune, la diffusion du terme &#171; terrorisme &#187; n'est-elle pas, &#224; son tour, une autre mani&#232;re de rendre impensable et impraticable la diff&#233;rence interne &#224; la violence ? Le pacifisme et le terrorisme, malgr&#233; les diff&#233;rences abyssales qui les s&#233;parent, ne m&#232;nent-ils pas, par des voies diff&#233;rentes, &#224; une impuissance paralysante ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EB&lt;/strong&gt; : Ces questions me semblent &#233;troitement li&#233;es, et je vais essayer de les prendre ensemble. Il me semble d'abord que la question de la &#171; paix dans une situation de g&#233;nocide &#187; comporte deux dimensions, l'une g&#233;n&#233;rale qu'on peut essayer d'&#233;clairer &#224; la lumi&#232;re de l'histoire, l'autre renvoyant sp&#233;cifiquement &#224; ce qui se passe en ce moment &#224; Gaza. La seconde d&#233;coule de la premi&#232;re, mais elle ajoute l'urgence d'un &#171; que faire ? &#187; &#224; la r&#233;flexion th&#233;orique sur la paix, qu'elle vient totalement surd&#233;terminer. On peut avoir une r&#233;ponse de principe au probl&#232;me et se trouver dans une situation o&#249; elle est d&#233;pourvue de toute effectivit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'observe d'abord que ce que je suis en train d'&#233;crire (le 10 septembre 2025) sera lu, au mieux, dans plusieurs jours, et d'ici l&#224; le massacre aura encore progress&#233;, car il n'y a aucun moyen imm&#233;diat d'arr&#234;ter les g&#233;nocidaires, qui ex&#233;cutent m&#233;thodiquement leur plan avec le soutien de l'imp&#233;rialisme dominant dans cette partie du monde, m&#234;me si l'ONU et ses agences r&#233;it&#232;rent leur mise en garde, et si les &#171; d&#233;mocraties &#187; europ&#233;ennes passent de la remontrance &#224; la sanction, ce &#224; quoi en fait je ne crois pas. J'observe &#233;galement que des interventions militaires dissuasives contre l'arm&#233;e isra&#233;liennes sont exclues (ce qui n'&#233;tait pas le cas pendant la Deuxi&#232;me Guerre mondiale, ou en Bosnie, ou au Rwanda) : de qui viendraient-elles ? quelles cons&#233;quences auraient-elles ? Et que des op&#233;rations individuelles symboliques (qui seront imm&#233;diatement qualifi&#233;es de terroristes, mais pourraient relever de ce que tu appelles une &#171; autre violence &#187;) comme l'attentat d'hier &#224; J&#233;rusalem, t&#233;moignent d'une capacit&#233; individuelle de r&#233;sistance et de d&#233;fi, mais ne peuvent rien changer au cours des &#233;v&#233;nements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a donc pas, en l'occurrence, de &#171; choix &#187; entre plusieurs m&#233;thodes ou formes d'action pour s'opposer au g&#233;nocide, puisqu'elles se heurtent toutes au m&#234;me d&#233;s&#233;quilibre radical dans le rapport des forces. J'ai moi-m&#234;me de la peine &#224; &#233;crire ces formules radicalement pessimistes (comme j'en avais eu &#224; &#233;crire d&#232;s le 21 octobre 2023 que &#171; la catastrophe irait &#224; son terme[18] &#187;) car elles peuvent ressembler &#224; une d&#233;mission. Je me corrige donc en posant qu'aucune situation historique, m&#234;me d&#233;sesp&#233;r&#233;e, n'est fatale, immunis&#233;e contre l'impr&#233;vu. M&#234;me un cessez-le feu auquel Isra&#235;l serait oblig&#233; de consentir &#224; un moment quelconque par la &#171; pression internationale &#187; et celle de ses citoyens qui esp&#232;rent sauver les derniers otages vivants, serait une victoire contre l'&#201;tat g&#233;nocidaire. Elle changerait le cours des choses&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'observe ensuite que la notion de pacifisme est extraordinairement &#233;quivoque. Par opposition &#224; la guerre en tant que moyen de la politique et a fortiori en tant que &#171; valeur &#187; de civilisation (h&#233;ro&#239;que, c'est-&#224;-dire virile, &#171; cr&#233;atrice &#187; ou &#171; m&#233;diatrice &#187; comme chez Hegel, &#171; accoucheuse de l'histoire &#187; comme chez Marx), elle peut nommer le principe qui fait de la paix la seule fin souhaitable, le seul but qui soit d&#233;fendable. Ou elle peut nommer l'attitude qui pr&#233;f&#232;re l'acceptation du pire, le renoncement &#224; la lutte par crainte des malheurs de la guerre ou par calcul des gains et des pertes. En cette mati&#232;re il faut se garder de faire la le&#231;on &#224; quiconque dans un fauteuil ou devant une machine &#224; &#233;crire, mais il n'est pas interdit de prendre des exemples.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon professeur Georges Canguilhem avait &#233;t&#233; dans sa jeunesse, &#224; la suite d'Alain, un pacifiste militant, avant de devenir dans la R&#233;sistance au nazisme un combattant qui prenait tous les risques (il n'en parlait jamais). Je ne crois pas qu'il se f&#251;t agi d'une conversion ou d'un revirement. Il fit la guerre comme pacifiste. En r&#233;alit&#233;, ce que cette &#233;quivoque r&#233;v&#232;le &#224; mes yeux, c'est qu'il ne faut pas raisonner en termes binaires, en opposant la paix &#224; la guerre, ou la &#171; non-violence &#187; &#224; la &#171; violence &#187; en soi. Il faut toujours introduire un troisi&#232;me terme, qui complique le d&#233;bat mais peut aider &#224; le clarifier. S'agissant de la r&#233;ponse &#224; la destruction, &#224; l'asservissement ou &#224; l'extermination, le troisi&#232;me terme, on vient de le dire, est la r&#233;sistance, qui est la &#171; guerre juste &#187; (c'est m&#234;me la seule forme de guerre juste, sous la condition d'en ajuster aussi les moyens). S'agissant de l'objectif final, le troisi&#232;me terme est la justice rendue aux opprim&#233;s, ce qui veut dire que seule la &#171; paix juste &#187; est une paix v&#233;ritable, acceptable, honorable, et que peut-&#234;tre m&#234;me elle est la seule durable. Paix, guerre, r&#233;sistance, justice sont les quatre p&#244;les d'un m&#234;me probl&#232;me, les quatre termes d'une seule d&#233;cision.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin je voudrais relever ton int&#233;ressant lapsus &#224; propos de Walter Benjamin (surtout ne le corrige pas !) : &#224; moins que je ne t'aie mal lu, il me semble que tu confonds ce que (dans le fameux essai de 1921, Zur Kritik der Gewalt), il distinguait comme &#171; violence mythique &#187; (celle qui, derri&#232;re le droit ou en amont du droit, donne force &#224; la loi et donc conforte ou restaure l'ordre &#233;tabli, en lui conf&#233;rant la &#171; souverainet&#233; &#187;) et comme &#171; violence divine &#187; (ou messianique, ou r&#233;volutionnaire) qui destitue (j'emprunte pour une fois la terminologie d'Agamben) la domination, r&#233;duit ses agents &#224; l'impuissance ou les fait sortir de l'histoire, ouvrant (id&#233;alement) la possibilit&#233; d'un autre monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont deux contraires absolus, mais qui se situent dans une proximit&#233; (et parfois dans une ind&#233;cision) p&#233;rilleuse. Le texte de Benjamin est &#233;crit dans une conjoncture et dans un lieu o&#249; s'affirme la radicalit&#233; r&#233;volutionnaire tandis que se profile d&#233;j&#224; le fascisme. Il fait partie d'une tentative g&#233;niale pour inscrire l'id&#233;e de la r&#233;volution dans une grammaire eschatologique consciente de ses implications tragiques et de ses risques, au lieu de cacher l'eschatologie sous un positivisme sociologique et un &#233;volutionnisme historiciste (auxquels Marx n'a pas &#233;chapp&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme toi, j'y reviens sans cesse, mais en ayant &#224; l'esprit le changement des temps, ce qui interdit &#224; mes yeux de &#171; redire &#187; litt&#233;ralement Benjamin aujourd'hui : car les r&#233;volutions ont eu lieu (ou du moins des r&#233;volutions, mais d'&#233;chelle mondiale et de port&#233;e universelle), et dans l'imm&#233;diat elles ont toutes &#233;chou&#233; (ou pire, elles n'ont r&#233;ussi qu'en se transformant en contre-r&#233;volutions[19]). Leur utilisation politique de la violence est au c&#339;ur de cet &#233;chec, ce qui exige de repenser compl&#232;tement l'&#233;conomie et la finalit&#233; de la violence r&#233;volutionnaire, le rapport m&#234;me de l'id&#233;e de r&#233;volution (donc d'&#233;mancipation, de lib&#233;ration, de r&#233;sistance) &#224; celle de violence. Les noms que tu cites font bien partie &#224; mes yeux des ressources et des recours pour ce faire. Il y en aurait d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je peux alors essayer de r&#233;pondre &#224; tes deux questions principales, sans espoir de les &#233;puiser. D'abord celle de la &#171; r&#233;ponse ad&#233;quate &#224; la violence des massacres et au sacrifice d'un peuple &#224; un Dieu obscur &#187;. Oui, le Dieu obscur est ici &#224; l'&#339;uvre (ce que j'appelais plus haut la pulsion de mort). Mais cela veut dire : il n'y aura pas de r&#233;ponse &#171; ad&#233;quate &#187;. M&#234;me la d&#233;faite de ceux qui planifient et ex&#233;cutent les massacres au service d'un d&#233;lire de domination et de toute-puissance n'est pas une r&#233;ponse ad&#233;quate. Il y a toujours un reste, une trace ineffa&#231;able du massacre qui ne se rach&#232;te pas, qui ne se compense pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant il y a (ou il devrait y avoir) des &#233;vidences dans l'ordre de la responsabilit&#233;. Au g&#233;nocide en cours on ne r&#233;pond pas par des programmes de paix, mais par un usage juste (l&#233;gitime, suffisant, cibl&#233;) de la force. Les Alli&#233;s savaient que l'extermination industrielle des Juifs avaient commenc&#233; dans les chambres &#224; gaz. Ils auraient pu les bombarder et ils ne l'ont pas fait. Cela fait partie des choix historiques d&#233;sastreux dont nous subissons encore les cons&#233;quences. Le probl&#232;me avec Gaza (j'en reviens toujours &#224; ce point) c'est qu'il n'y a pas de force disponible pour d&#233;barquer (malgr&#233; la Flottille) ou pour bombarder Tel Aviv (seuls les Houthis essayent, symboliquement, ce qui va leur co&#251;ter cher). Une &#171; autre violence &#187;, c'est-&#224;-dire une force h&#233;t&#233;rog&#232;ne suffisante est en effet &#171; n&#233;cessaire &#187;. Il faut la trouver et la mettre en &#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette force est-elle le &#171; terrorisme &#187; ? En risquant la sym&#233;trie entre pacifisme et terrorisme, ramen&#233;s &#224; la m&#234;me impuissance, tu sugg&#232;res que non. Je suis d'accord avec toi. Mais il faut raisonner de fa&#231;on serr&#233;e, car nous sommes en terrain min&#233;. Premi&#232;rement il faut prendre garde &#224; ceci que la qualification de terrorisme fait l'objet d'une manipulation &#233;tatique qui passe par des estampillages juridiques ou pseudo-juridiques destin&#233;s &#224; placer certains ennemis des puissances h&#233;g&#233;moniques dans la position de &#171; hors la loi &#187;. C'est ce qui se passe avec l'inscription de telle ou telle organisation ou groupement sur des listes criminelles internationales. Deux faits fondamentaux se trouvent ainsi masqu&#233;s : d'abord le fait que, dans des situations de guerre de lib&#233;ration, les &#171; terroristes &#187; d'aujourd'hui sont les &#171; interlocuteurs valables &#187; de demain, avec lesquels il faut n&#233;gocier, et que donc il faut sortir de leur statut de criminels. Parfois la n&#233;gociation commence en secret alors m&#234;me que les op&#233;rations d'&#233;limination des terroristes sont en cours. C'est ce qui est arriv&#233; en Alg&#233;rie, entre le colonisateur fran&#231;ais et le Front de Lib&#233;ration Nationale, au b&#233;n&#233;fice de ce dernier. Ou en Afrique du Sud, selon d'autres modalit&#233;s. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas de terrorisme, mais qu'il ne faut pas passer sans examen de la reconnaissance d'actions terroristes, voire de leur revendication, &#224; l'essentialisation des mouvements politiques et de leurs organisations comme &#171; mouvements terroristes &#187;, intrins&#232;quement pervers, qu'il s'agirait d'&#233;liminer par tous les moyens. Le Hamas, si d&#233;sastreux qu'on juge son programme et condamnable son action, n'est pas l'Etat islamique (Daech). Et cela veut dire que les rapports historiques entre luttes d'&#233;mancipation ou de r&#233;sistance et &#171; terrorisme &#187; comme tactique ont toujours &#233;t&#233; (et sont plus que jamais) complexes, impurs, sujets &#224; &#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais surtout, ce qui se trouve ainsi masqu&#233;, c'est le fait que les d&#233;finitions officielles ont pour objectif principal d'occulter la r&#233;ciprocit&#233; et la dissym&#233;trie entre actions terroristes et op&#233;rations &#171; contre-terroristes &#187;. De fa&#231;on parfaitement arbitraire, les premi&#232;res sont dites criminelles, alors que les secondes sont r&#233;put&#233;es l&#233;gitimes, quelle que soit la sauvagerie des moyens dont elles se servent. Ce probl&#232;me est flagrant dans le cas d'Isra&#235;l et de la Palestine. Sans doute &#8211; c'est mon point de vue &#8211; l'op&#233;ration du Hamas le 7 octobre 2023, brisant le blocus dans lequel &#233;tait enferm&#233;e la population de Gaza, peut difficilement &#234;tre qualifi&#233;e autrement, puisqu'elle a vis&#233; essentiellement des civils d&#233;sarm&#233;s (hommes, femmes, enfants, vieillards), et qu'elle s'est accompagn&#233;e d'un d&#233;cha&#238;nement de brutalit&#233; (tortures, viols, enl&#232;vements, ex&#233;cutions sommaires[20]).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette cruaut&#233; ne peut faire oublier l'&#233;chelle infiniment plus grande et les moyens disproportionn&#233;s par lesquels l'&#201;tat isra&#233;lien &#8211; v&#233;ritable &#201;tat terroriste sous couverture &#171; d&#233;mocratique &#187; &#8211; r&#233;prime et brutalise la population palestinienne. Les milliers d'emprisonn&#233;s arbitraires soumis &#224; des r&#233;gimes de d&#233;tention inhumains sont bien eux aussi des otages, destin&#233;s &#224; d&#233;courager toute protestation et &#224; emp&#234;cher toute vie politique libre. Les raids des colons et de l'arm&#233;e contre les villages et les camps de r&#233;fugi&#233;s, les assassinats cibl&#233;s de militants, de journalistes, d'intellectuels, de jeunes gens, les punitions collectives (en particulier dans la forme de destructions de maisons ou de quartiers), les humiliations quotidiennes (contr&#244;les, interdits, passages &#224; tabac) destin&#233;es &#224; imprimer dans l'esprit des Palestiniens l'id&#233;e qu'ils sont au pouvoir de leurs ma&#238;tres, tout cela fait partie d'un syst&#232;me de terreur qui est le corr&#233;lat de l'accaparement des terres et du &#171; nettoyage &#187; de l'histoire nationale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'y a donc pas beaucoup de sens &#224; ratiociner sur la moralit&#233; des actions de r&#233;sistance qui rel&#232;vent ou non du terrorisme. En revanche il y en a beaucoup &#224; se demander quels effets ces actions produisent sur le rapport des forces, interne et externe au pays, et tout particuli&#232;rement quelle responsabilit&#233; l'attaque du 7 octobre 2023 aura eue dans le d&#233;clenchement du g&#233;nocide et sur l'avenir du peuple palestinien. J'ai &#233;crit apr&#232;s le 7 octobre et r&#233;p&#233;t&#233; depuis que le Hamas (en raison de son id&#233;ologie visant &#224; rendre la haine mutuelle inexpiable autant que de ses faux calculs &#224; propos du rapport des forces et de ce qu'il croyait &#234;tre une imminente &#171; lev&#233;e en masse &#187; des adversaires du sionisme dans toute la r&#233;gion) avait &#171; sacrifi&#233; son peuple &#187; &#224; des objectifs strat&#233;giques inaccessibles. Cette th&#232;se m'a valu des critiques parfois v&#233;h&#233;mentes que je ne peux pas ne pas prendre au s&#233;rieux. Mais je ne peux pas faire que la question ne se pose pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais bien entendu aussi une critique du terrorisme comme tactique de lib&#233;ration ou de r&#233;sistance, non pas en g&#233;n&#233;ral mais compte tenu des conditions d&#233;termin&#233;es de l'affrontement, n'a de sens que si on est en mesure de proposer des alternatives, au moins dans le principe. Je n'en vois qu'une dans les circonstances actuelles, m&#234;me si elle est en retard sur l'&#233;v&#233;nement ou en de&#231;&#224; de la &#171; dimension critique &#187; n&#233;cessaire : c'est le d&#233;veloppement d'une solidarit&#233; de masse, traversant les fronti&#232;res entre le Nord et le Sud, l'Orient et l'Occident, avec la lutte du peuple palestinien, qui le sorte de son isolement (lequel est aussi, r&#233;ciproquement, une des causes de l'attraction qu'exerce le terrorisme, comme ultime ressource des &#171; damn&#233;s de la terre &#187;, abandonn&#233;s de tous). Un tel mouvement de masse internationaliste et antiimp&#233;rialiste ne se substitue pas &#224; la lutte et &#224; l'initiative propre des Palestiniens, mais il peut mettre en &#233;chec la complicit&#233; des &#201;tats. C'est pourquoi il ne faut pas s'&#233;tonner que ses partisans fassent l'objet d'une s&#233;v&#232;re r&#233;pression, sur les campus et dans les rues, en Am&#233;rique et en Europe. Mais il ne faut pas non plus l'accepter. La Palestine &#171; vaincra &#187; en ce sens qu'elle ne mourra pas, mais elle ne vaincra pas seule.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On rejoint ainsi l'autre face de la discussion sur la violence, que tu ranges sous la cat&#233;gorie de &#171; pacifisme &#187; et que je pr&#233;f&#232;re rattacher &#224; une probl&#233;matique de la paix et de la justice. Je pense que le g&#233;nocide &#8211; tout g&#233;nocide &#8211; fait lever une exigence de paix par la justice, indissociable de sa r&#233;alisation dans les formes du droit, de la dignit&#233;, de la r&#233;paration des torts et des dommages, qui est encore plus forte que dans toute autre situation de guerre, de violence ou d'oppression. Viser un tel objectif sans le confondre avec le renoncement ou le d&#233;sarmement suppose de trouver des r&#233;ponses &#224; la violence oppressive (&#171; mythique &#187;, si l'on veut) qui n'en soient pas l'image invers&#233;e, mais de pratiquer la violence lib&#233;ratrice en ayant garde aux cons&#233;quences de son usage autant qu'&#224; sa justification ou &#224; ses buts.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le&#231;on de Max Weber autant que de Gandhi. On n'est pas ici dans une probl&#233;matique de la l&#233;gitimit&#233; mais dans une probl&#233;matique de l'effectivit&#233;, o&#249; la violence circule entre les causes et les effets, et r&#233;agit sur ceux qui s'en servent, par choix ou par n&#233;cessit&#233;. C'est ce que nagu&#232;re j'avais tent&#233; de th&#233;oriser comme &#171; civilit&#233; &#187;. Mais je vois que ce n'est pas une bonne d&#233;nomination. J'en cherche une autre&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LS : Si on passe aux propositions de solution diplomatique au conflit palestinien, tu as souvent &#233;voqu&#233; la solution politique &#224; deux &#201;tats pour faire terminer la guerre. Selon toi, cette issue du conflit est toujours viable ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EB&lt;/strong&gt; : Non, je n'ai jamais &#233;voqu&#233; cette &#171; solution &#187;. Ou plus exactement, dans la trace d'Edward Said, j'ai toujours soutenu que l'alternative de la &#171; solution &#224; deux &#201;tats &#187; et de la &#171; solution &#224; un &#201;tat &#187;, ind&#233;pendamment m&#234;me des fluctuations de sens que chacune de ces deux expressions recouvre, est une alternative abstraite, bureaucratique et mystificatrice. Le point de vue auquel il faut se placer pour envisager une &#171; solution &#187; quelle qu'elle soit est en de&#231;&#224; de cette alternative, c'est le principe de l'&#233;galit&#233; des voix au chapitre aussi bien que des droits historiques ou mieux, du droit &#224; l'existence. Equality or nothing[21].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette condition rel&#232;ve de la justice autant que de l'efficacit&#233;, car il est &#233;vident qu'une paix fond&#233;e sur la perp&#233;tuation de la domination d'une partie sur l'autre, &#224; un degr&#233; ou &#224; un autre, n'en est pas une. Elle ne produit ni coop&#233;ration ni r&#233;conciliation (ce qu'a surabondamment d&#233;montr&#233; l'exp&#233;rience d'Oslo et la d&#233;consid&#233;ration de l'Autorit&#233; palestinienne qui s'en est suivie). Toute solution pr&#233;suppose le d&#233;mant&#232;lement du postulat d'in&#233;galit&#233; qui est inscrit au c&#339;ur de la colonisation et, au-del&#224;, du colonialisme dont le sionisme est devenu historiquement la derni&#232;re incarnation. Mais cette condition est encore plus manifeste (en m&#234;me temps que plus al&#233;atoire) d&#232;s lors que, comme on est forc&#233; de le constater, la politique isra&#233;lienne a d&#233;lib&#233;r&#233;ment travaill&#233; &#224; rendre &#171; insoluble &#187; le conflit, ou &#224; rendre impossible toute solution qui n'est pas l'ach&#232;vement de la conqu&#234;te. La solution &#171; &#224; deux &#201;tats &#187;, au-del&#224; des proclamations formelles, supposerait qu'Isra&#235;l se retire des territoires occup&#233;s (y compris J&#233;rusalem-Est), d&#233;loge ses propres colons des villes et fortins qu'il leur a am&#233;nag&#233;s, d&#233;truise les murs et les routes r&#233;serv&#233;es, cesse d'accaparer les ressources aquif&#232;res, etc. et admette une autre souverainet&#233; que la sienne en Palestine, avec ses &#171; marques &#187; militaires, administratives, fiscales. Autant dire l'impossible dans les conditions actuelles, et peut-&#234;tre pour toujours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La solution &#171; &#224; un &#201;tat &#187; (sous-entendu binational, dans des formes constitutionnelles &#224; &#233;laborer) a certes pour base mat&#233;rielle l'intrication des populations et la r&#233;alit&#233; de la domination isra&#233;lienne (au profit des Juifs) sur l'ensemble du territoire[22], mais &#224; condition pr&#233;cis&#233;ment d'en inverser le sens en reconnaissance mutuelle et r&#233;paration des pr&#233;judices subis depuis 77 ans (y compris par l'acceptation du &#171; droit au retour &#187;, quitte &#224; en n&#233;gocier l'application). La difficult&#233; est aussi de l'autre c&#244;t&#233;, &#233;videmment. Comme le disait Said, qui en a d&#233;fendu le principe au moins &#224; titre d'id&#233;e directrice, elle supposerait de surmonter le refus bien compr&#233;hensible des Palestiniens pour qui &#171; abandonner l'id&#233;e d'une Palestine enti&#232;rement arabe &#233;quivaut &#224; abandonner leur propre histoire[23] &#187;. Rien de tout cela n'a de sens aussi longtemps que l'in&#233;galit&#233; est &#224; la fois l'&#233;tat de fait et le pr&#233;suppos&#233; des n&#233;gociations ou des r&#232;glements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui est vrai c'est qu'il y a aujourd'hui en Palestine (ou Isra&#235;l-Palestine) deux peuples &#224; l'histoire tragiquement entrem&#234;l&#233;e, dont aucun ne peut &#233;liminer l'autre ni renoncer &#224; son droit &#224; l'existence. Isra&#235;l est entr&#233; dans la logique g&#233;nocidaire sans limites pr&#233;visibles sous l'impulsion de sa composante fasciste aujourd'hui au pouvoir, mais il ne tuera ou d&#233;placera pas la totalit&#233; du peuple palestinien. Les Palestiniens n'ont pas la capacit&#233; de renverser les effets de l'histoire en faisant dispara&#238;tre la pr&#233;sence juive (et donc les Juifs eux-m&#234;mes), revenant en de&#231;&#224; d'un si&#232;cle et plus d'immigration et de colonisation, qui ont engendr&#233; un &#171; fait national &#187; (politique et culturel) irr&#233;versible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux peuples sur une seule terre, dont l'un &#233;crase et d&#233;truit l'autre, et dont l'autre ne peut que vouloir se d&#233;barrasser de son oppresseur, telle sont les donn&#233;es de l'&#233;quation historique qu'une &#171; politique &#187; (ou cosmopolitique) &#224; inventer, &#224; formuler, &#224; faire accepter par ses propres acteurs et &#224; imposer au monde doit r&#233;soudre. Telle est aussi la conclusion de Rachid Khalidi (dont le livre, il est vrai, a &#233;t&#233; &#233;crit avant le 7 octobre 2023) : &#171; perhaps such changes [dans la g&#233;opolitique mondiale et la nature des r&#233;gimes politiques locaux] will allow Palestinians together with Israelis and others worldwide who wish for peace and stability together with justice in Palestine to craft a different trajectory than that of oppression of one people by another. Only such a path based on equality and justice is capable of concluding the hundred years'war on Palestine with a lasting peace, one that brings with it the liberation that the Palestinian people deserves[24] &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LS : La dynamique coloniale d'Isra&#235;l n'est possible que dans le cadre d'une structure imp&#233;riale de l'ordre international. Les grandes puissances, r&#233;unies sous l'&#233;tiquette d'Occident, ont d&#233;sign&#233; Isra&#235;l comme un &#233;l&#233;ment central pour leurs int&#233;r&#234;ts g&#233;opolitiques. Le rapport de Francesca Albanese a d&#233;montr&#233; que le g&#233;nocide en cours n'est pas simplement une destruction, mais qu'il est aliment&#233; par de grands groupes industriels et financiers (qu'il soutient et alimente &#224; son tour). Il existe, en somme, une &#171; &#233;conomie du g&#233;nocide &#187;. Deux aspects ne me semblent pas secondaires dans cette &#233;conomie du g&#233;nocide. Le premier est le projet am&#233;ricain, imm&#233;diatement approuv&#233; par Netanyahou, de construire une sorte de Riviera touristique &#224; Gaza. Le plan des &#201;tats-Unis pr&#233;voit de d&#233;placer toute la population du territoire palestinien, qui serait plac&#233; sous administration am&#233;ricaine pendant dix ans pour le transformer en un centre touristique et technologique. Ce projet me fait penser au Film Socialisme de Godard, qui avait compris ce que r&#233;v&#232;le et cache le tourisme de l'homme blanc occidental. Dans le cas de Gaza, il s'agit m&#234;me d'un g&#233;nocide. Ce serait vraiment la fin de la M&#233;diterran&#233;e, ainsi que de l'Europe. Deuxi&#232;mement, nous nous int&#233;ressons &#224; la question du rapport entre la technologie la plus avanc&#233;e et la guerre. Isra&#235;l est &#224; la pointe du d&#233;veloppement de l'IA &#224; des fins militaires, &#224; tel point qu'il semble que beaucoup de pays europ&#233;ens, dont l'Italie, d&#233;pendent aujourd'hui de la cybers&#233;curit&#233; d'Isra&#235;l. Selon beaucoup d'analystes, ce serait une des raisons principales du silence de ces gouvernements face au g&#233;nocide en cours.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EB&lt;/strong&gt; : Je ne suis pas en mesure de discuter techniquement tous les points que tu soul&#232;ves, mais je les crois fondamentaux, r&#233;v&#233;lateurs des tendances les plus profondes du monde dans lequel nous sommes entr&#233;s, et dont le g&#233;nocide de Gaza est &#224; la fois un symbole et un acc&#233;l&#233;rateur. Tout sauf un &#171; accident &#187;, par cons&#233;quent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je commence par le projet trumpiste de la &#171; Riviera &#187; &#224; &#233;difier sur l'emplacement de ce qui fut Gaza. Comme beaucoup, je suis partag&#233; entre l'incr&#233;dulit&#233; (&#224; l'id&#233;e de la masse de conditions qu'il lui faudrait r&#233;unir : c'est plus difficile que d'aller sur Mars&#8230;) et le d&#233;go&#251;t. Ce projet est profond&#233;ment obsc&#232;ne, il traduit de fa&#231;on ostentatoire non seulement le m&#233;pris absolu du droit international mais l'acceptation du crime contre l'humanit&#233; comme instrument de politique &#233;conomique (on est tent&#233; de dire : la forme &#171; enfin trouv&#233;e &#187; de la destruction cr&#233;atrice au sens de Schumpeter pour l'&#226;ge du capitalisme absolu).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; supposer que son acceptation enthousiaste par le gouvernement isra&#233;lien ne soit pas simplement un mouvement tactique pour garantir la continuit&#233; du soutien des &#201;tats-Unis &#224; sa politique en cours &#8211; ce dont &#224; vrai dire je ne suis pas totalement s&#251;r, car une partie au moins de l'extr&#234;me-droite isra&#233;lienne a d'autres plans pour Gaza &#8211; il traduit comme tu le sugg&#232;res une sorte de fusion entre les imp&#233;rialismes &#233;tatsunien et isra&#233;lien qui combine &#233;troitement les aspects militaires, territoriaux, &#233;conomiques, technologiques. &#192; vrai dire cette fusion est en route depuis tr&#232;s longtemps, quasiment depuis l'origine, et ne cesse de se v&#233;rifier. [25]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais le projet actuel, dans le cadre plus g&#233;n&#233;ral du plan d'annexion de la Palestine, sugg&#232;re une autre r&#233;flexion : c'est l'incorporation d'une tendance constitutive de l'implantation isra&#233;lienne (favoris&#233;e par le sionisme en tant qu'id&#233;ologie de &#171; pionniers &#187;) au sein du programme d'artificialisation du monde qui caract&#233;rise d&#233;sormais le mode de production capitaliste. Quiconque a voyag&#233; en Isra&#235;l n'a pu qu'&#234;tre frapp&#233; par le fait que le &#171; retour &#187; sur une terre d&#233;cr&#233;t&#233;e ancestrale (dont les Juifs auraient &#233;t&#233; &#171; exil&#233;s &#187;, d'un exil non m&#233;taphorique ou spirituel, mais historique et mat&#233;riel) ne peut se r&#233;aliser que dans la forme d'un nettoyage du territoire de tout ce qui refl&#232;te son histoire mill&#233;naire, inscrivant dans le paysage et dans l'architecture des villes les signes de la civilisation arabo-musulmane (et accessoirement romaine, chr&#233;tienne, ottomane) : il faut y substituer un environnement &#171; moderne &#187; (non pas tellement &#171; juif &#187; d'ailleurs, car une telle culture n'existe pas en tant que telle, ou elle ne pourrait que renvoyer &#224; la tradition des &#171; ghettos &#187; qui fait l'objet d'un refoulement m&#233;prisant) con&#231;u et r&#233;alis&#233; ex nihilo[26].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sionisme &#171; r&#233;el &#187; (celui qui est mis en &#339;uvre pratiquement dans la fabrication de la nation isra&#233;lienne et de son territoire) est si peu assur&#233;, en r&#233;alit&#233;, du lien essentiel qu'il entretiendrait avec la terre de Palestine, qu'il lui faut syst&#233;matiquement d&#233;truire tout ce qu'elle porte et qu'elle a en quelque sorte engendr&#233;, afin d'y implanter les marques ostentatoires d'une propri&#233;t&#233; fictive. Cette tendance prend des formes particuli&#232;rement brutales dans la construction des colonies fortifi&#233;es et des routes r&#233;serv&#233;es qui quadrillent la Cisjordanie. &#192; Gaza, o&#249; se combinent l'ethnocide, l'historicide et le domicide ou urbicide[27], on parvient au stade ultime o&#249; m&#234;me la trace des traces doit dispara&#238;tre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s les immeubles, les universit&#233;s et les mosqu&#233;es, les cimeti&#232;res sont aras&#233;s sous l'action des bombes de 1000 kilos et des bulldozers g&#233;ants. Mais &#224; ce point la tendance historique du sionisme vient directement s'ins&#233;rer dans le programme du capitalisme post-industriel (que j'ai appel&#233; ailleurs capitalisme absolu) : un capitalisme financier extractiviste qui met en &#339;uvre les ressources de la technologie r&#233;volutionn&#233;e par l'Intelligence Artificielle et l'usage des mat&#233;riaux de synth&#232;se pour d&#233;territorialiser compl&#232;tement l'habitat humain, en &#171; inventant &#187; des villes du futur qui ne se relient &#224; aucun pass&#233;, dans lesquelles le comportement des individus est enti&#232;rement r&#233;gi par la circulation de l'argent, le t&#233;l&#233;travail et la consommation pr&#233;conditionn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un capitalisme, il importe de le noter aussi, dans lequel la destruction de l'environnement n'est pas seulement une &#171; externalit&#233; n&#233;gative &#187;, mais une m&#233;thode de production. Gaza City (ou quel que soit le nom qu'on lui donnera, si le projet Trump-Netanyahu se r&#233;alise) ne sera &#224; cet &#233;gard que le double parfait de Duba&#239; ou de Shenzhen. &#192; ceci pr&#232;s que le sol compl&#232;tement artificialis&#233; y sera hant&#233; par le fant&#244;me des dizaines de milliers de cadavres qu'il recouvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais suivant ta suggestion je voudrais aussi explorer un peu la nature de la combinaison entre militarisme, technologie et g&#233;opolitique dans cette &#171; &#233;conomie du g&#233;nocide &#187; que tes formulations obligent &#224; regarder en face. Je fais enti&#232;rement confiance &#224; Francesca Albanese (confirm&#233;e par beaucoup d'autres sources, dont des &#233;conomistes s&#233;rieux comme Yanis Varoufakis et Thomas Piketty[28]) pour d&#233;montrer l'&#233;troitesse de ces liens d'&#233;change, d'int&#233;r&#234;t r&#233;ciproque et de strat&#233;gie qui sont intensifi&#233;s par la &#171; guerre &#187; &#224; Gaza (depuis la mise en place du v&#233;ritable pont a&#233;rien de munitions am&#233;ricaines d&#233;cid&#233; par le Pr&#233;sident Biden, et jamais interrompu malgr&#233; les protestations et la r&#233;v&#233;lation progressive de l'ampleur des moyens de destructions &#8211; plus de 10 fois Hiroshima ! &#8211; et du nombre des victimes).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble que le sens de cet &#233;norme ph&#233;nom&#232;ne (g&#233;opolitique, g&#233;o&#233;conomique) doit &#234;tre comment&#233; &#224; la fois au niveau de son insertion dans une nouvelle &#171; g&#233;om&#233;trie de l'imp&#233;rialisme &#187; dont nous cherchons &#224; d&#233;crire la configuration[29], et au niveau de la place qu'il conf&#232;re &#224; la transformation d'Isra&#235;l en un imp&#233;rialisme local &#224; pr&#233;tention h&#233;g&#233;monique, au travers de Gaza et des autres op&#233;rations qui le prolongent dans toute la r&#233;gion : Liban, Syrie, Iran, p&#233;ninsule arabique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'imp&#233;rialisme d'aujourd'hui (qui porte en ce sens &#224; l'extr&#234;me la tendance &#224; la militarisation du capitalisme d&#233;j&#224; inscrite dans sa d&#233;finition par les classiques) ne se s&#233;pare pas d'une course aux armements qui, elle-m&#234;me, s'accompagne d'une r&#233;volution technologique (ou d'une s&#233;rie de r&#233;volutions technologiques) dans la conception et le mode d'utilisation des armes et d&#233;bouche irr&#233;sistiblement sur leur utilisation. Je suis ici plus que jamais la le&#231;on du grand historien Edward Thompson dans sa th&#233;orie de l'exterminisme[30] : l'accumulation des armes (depuis les armes &#171; individuelles &#187; jusqu'aux armes &#171; de destruction massive &#187;, dans un continuum qui, d'ailleurs, fait intervenir les m&#234;mes cha&#238;nes de fabrication, de financement et de commercialisation) n'est pas un moyen de d&#233;fense contre les risques de guerre, c'est fondamentalement et sur le long terme un facteur d'intensification de ces risques, qui ne peut d&#233;boucher que sur des conflits arm&#233;s. Les armes doivent servir pour &#234;tre produites en masse, perfectionn&#233;es, continument remplac&#233;es, dans un &#171; secteur &#187; de l'&#233;conomie qui est devenu une composante structurelle de la reproduction du capital.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qu'il faut se dire en observant aussi bien les gigantesques d&#233;fil&#233;s militaires convoqu&#233;s par Trump et Xi Jin Ping que l'augmentation des capacit&#233;s productives de drones et de missiles en Russie, en Iran ou en Turquie, ou l'adoption de nouveaux programmes d'armement en Europe. [31] Et le fait est que le monde de la course aux armements (parfois baptis&#233;e &#171; keyn&#233;sianisme militaire &#187;) est le m&#234;me que celui dans lequel, sous nos yeux, se multiplient depuis quelques ann&#233;es les conflits meurtriers de &#171; haute &#187; ou de &#171; basse &#187; intensit&#233; (une diff&#233;rence souvent tr&#232;s t&#233;nue) dans lesquels sont impliqu&#233;es directement ou &#171; par proxy &#187; les grandes puissances militaires ou &#233;conomiques. Parmi ces conflits figurent plusieurs processus g&#233;nocidaires : je citais plus haut le Soudan, mais il faudrait ajouter le Myanmar, le Congo, et plusieurs autres processus d'&#233;limination d'un &#171; peuple &#187; ou d'une &#171; communaut&#233; &#187; en tant que telle (dont celle des &#171; errants &#187; noy&#233;s en M&#233;diterran&#233;e, cette partie mobile de l'humanit&#233; &#233;limin&#233;e au jour le jour comme ind&#233;sirable[32]).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu chaque guerre, chaque massacre, chaque extermination a ses causes sp&#233;cifiques, qui plongent leurs racines dans une histoire singuli&#232;re (et notamment dans une figure d&#233;termin&#233;e de la construction nationale ou coloniale, et des r&#233;sistances qu'elle suscite, comme on le voit en Ukraine aussi bien qu'en Palestine). Elle ne proc&#232;de pas simplement du fait que les armements accumul&#233;s de part et d'autre d'une fronti&#232;re (ou d'une super-fronti&#232;re) ont atteint la &#171; masse critique &#187;. Il faut un mat&#233;riau id&#233;ologique inflammable et une situation d'impasse ou de d&#233;s&#233;quilibre politique qui pousse le &#171; souverain &#187; (c'est-&#224;-dire l'&#201;tat) &#224; recourir &#224; &#171; d'autres moyens &#187; (comme la Russie pour pr&#233;server son empire apr&#232;s l'effondrement du syst&#232;me sovi&#233;tique).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette surd&#233;termination n'oblit&#232;re pas l'effet g&#233;n&#233;ral de la tendance &#224; la militarisation des &#233;conomies et des soci&#233;t&#233;s constitutive de l'imp&#233;rialisme. Elle vient plut&#244;t l'intensifier en des points et &#224; des moments d&#233;termin&#233;s. Elle pr&#233;cipite la formation de ce que j'appellerai volontiers des &#171; &#201;tats-bandits &#187; (comme on avait parl&#233; nagu&#232;re d'&#201;tats-voyous, rogue states), &#224; la fois producteurs d'armements et fauteurs de leur utilisation massive. Leur caract&#233;ristique cependant est que, loin de se trouver mis &#171; au ban de la soci&#233;t&#233; &#187; (internationale) des autres &#201;tats, ils sont plut&#244;t assid&#251;ment recherch&#233;s comme partenaires et comme fournisseurs. Isra&#235;l est clairement l'un d'eux (sym&#233;trique de la Cor&#233;e du Nord &#224; l'autre bout du monde ?). Ses liens technologiques et financiers avec diff&#233;rents pays qui, du coup, ne peuvent aller &#171; trop loin &#187; dans la critique de la politique isra&#233;lienne, m&#234;me quand elle repr&#233;sente un danger pour leur diplomatie ou cr&#233;e des probl&#232;mes d'opinion publique int&#233;rieure, sont un aspect crucial de la &#171; g&#233;om&#233;trie de l'imp&#233;rialisme &#187; dans la p&#233;riode actuelle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu as raison de citer l'Europe &#224; cet &#233;gard (y compris la France : seule l'Espagne de Pedro Sanchez semble dispos&#233;e &#224; couper le cordon). Mais je crois utile de pr&#233;ciser que ces liens ne se laissent pas enfermer dans un espace &#171; occidental &#187; : le Br&#233;sil exporte de l'acier &#224; usage militaire vers Isra&#235;l, et la Chine est un grand acheteur d'armes isra&#233;liennes &#224; haute technologie et de programmes de cybers&#233;curit&#233;. Ce qui, parmi d'autres calculs strat&#233;giques ou diplomatiques (la Chine ne souhaite pas de comparaisons avec sa propre politique au Tibet ou au Xinjiang), pourrait expliquer la mod&#233;ration des r&#233;actions chinoises &#224; propos de l'offensive antipalestinienne apr&#232;s le 7 octobre 2023[33]. Rien de nouveau en un sens : toute l'histoire de l'imp&#233;rialisme est faite &#224; la fois de collusions et d'affrontements entre les &#171; camps &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a un aspect du probl&#232;me cependant qui exige de se r&#233;f&#233;rer &#224; &#171; l'Occident &#187;, &#224; condition de prendre conscience que sa d&#233;finition &#233;volue et que la place occup&#233;e par Isra&#235;l dans sa constitution est sans doute en train de changer profond&#233;ment. Je suis tent&#233; de parler d'une inversion des rapports de d&#233;pendance. M&#234;me si la repr&#233;sentation d'Isra&#235;l comme &#171; colonie commune &#187; des puissances occidentales et par cons&#233;quent du sionisme comme simple instrument de la volont&#233; de puissance de l'Occident au Moyen-Orient constitue une fiction simplificatrice de l'histoire r&#233;elle, il reste que sur trois quarts de si&#232;cle maintenant les puissances &#171; occidentales &#187; r&#233;unies dans une seule alliance militaire et tendanciellement int&#233;gr&#233;es (avant tout par la puissance du dollar) dans un &#171; libre march&#233; &#187; sous h&#233;g&#233;monie am&#233;ricaine ont apport&#233; un soutien constant au d&#233;veloppement d'Isra&#235;l, &#224; sa diplomatie, &#224; son projet colonial, m&#234;me au prix de &#171; remontrances &#187; &#224; propos de ses m&#233;thodes ou de &#171; m&#233;diations &#187; pour entretenir la perspective d'une solution du conflit avec les Palestiniens. Isra&#235;l a &#233;t&#233; leur t&#234;te de pont au Moyen-Orient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or cette situation sous nos yeux s'inverse. D'une part l'alliance des nations &#171; occidentales &#187; (Europe et Am&#233;rique) est non seulement fragilis&#233;e mais promise &#224; l'&#233;clatement : non par l'av&#232;nement d'une puissance europ&#233;enne autonome, mais par l'&#233;volution des &#201;tats-Unis vers une posture strictement nationaliste, et par voie de cons&#233;quence ouverte &#224; tous les renversements d'alliances, que manifeste la pr&#233;sidence Trump.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'autre part les nouvelles coalitions d'int&#233;r&#234;ts caract&#233;ristiques du rapport des forces et de la distribution des &#171; camps &#187; dans l'espace imp&#233;rialiste actuel ne co&#239;ncident plus avec les g&#233;ographies traditionnelles de la d&#233;marcation entre l'Occident et l'Orient. La plus significative, c'est la strat&#233;gie esquiss&#233;e depuis les &#171; Accords d'Abraham &#187; (2020), &#224; laquelle l'Arabie Saoudite envisageait manifestement de se rallier &#224; la veille du 7 octobre 2023. Il s'agit (ou il s'agissait) de constituer une triple alliance dans laquelle l'Europe ne joue plus aucun r&#244;le fondamental, mais dont les piliers seraient la puissance militaire am&#233;ricaine, la finance des &#201;tats p&#233;troliers du Golfe, et la technologie isra&#233;lienne &#233;troitement imbriqu&#233;es les unes dans les autres. C'est ce qui me conduit &#224; proposer &#8211; dans un mode hypoth&#233;tique et interrogatif &#8211; &#224; la fois que l'Occident cesse de co&#239;ncider avec l'espace de &#171; l'homme blanc occidental &#187;, et qu'Isra&#235;l est pass&#233; du statut de prot&#233;g&#233; &#224; celui de cheville ouvri&#232;re. &#192; la limite, on pourrait dire : ce n'est plus l'Occident qui soutient Isra&#235;l, c'est Isra&#235;l qui tient l'Occident.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ces hypoth&#232;ses appellent aussit&#244;t une pr&#233;caution, qui est de taille : non seulement la &#171; triple alliance occidentale &#187; est expos&#233;e &#224; toute sorte de chausse-trapes politiques, grev&#233;e de &#171; contradictions &#187; internes et externes, mais elle est directement menac&#233;e par les effets de la politique isra&#233;lienne elle-m&#234;me, &#224; travers les r&#233;actions de l'opinion publique dans le monde arabe et au-del&#224;, que les gouvernements ne peuvent pas compl&#232;tement ignorer et qui seront exploit&#233;es par les &#171; outsiders &#187; de l'alliance, qu'elle a marginalis&#233;s ou d&#233;class&#233;s. La question est ouverte &#224; mes yeux de savoir si et quand le triple effet du g&#233;nocide, de l'annexion de la Cisjordanie et de l'extension des op&#233;rations militaires isra&#233;liennes &#224; travers tout le Moyen-Orient, m&#232;nera au capotage de cette refondation imp&#233;rialiste. Mais je dois dire aussi que je ne suis nullement convaincu que les &#201;tats arabes concern&#233;s soient pr&#234;ts &#224; y renoncer. Leur soutien &#224; la Palestine a toujours &#233;t&#233; relatif et int&#233;ress&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir, cependant, en tant que nous sommes les h&#233;ritiers et les porteurs d'une histoire europ&#233;enne mill&#233;naire et pourtant br&#251;lante d'actualit&#233;, partag&#233;e avec le Sud de la M&#233;diterran&#233;e dont Gaza est aujourd'hui l'&#233;picentre, nous devons nous demander quelle &#171; nouvelle alliance &#187; pourrait &#234;tre conclue (non pas sur le terrain &#233;conomique ou diplomatique, en tout cas pas exclusivement, mais sur le terrain moral et politique), pour que ce ne soit pas, comme tu l'&#233;cris, la &#171; fin de la M&#233;diterran&#233;e &#187;, et du m&#234;me coup de l'Europe. Depuis les Croisades jusqu'&#224; l'Exp&#233;dition d'&#201;gypte, depuis la construction du Canal de Suez jusqu'&#224; l'implantation des communaut&#233;s sionistes en Palestine, &#224; travers l'avanc&#233;e et le recul de l'Islam en Europe, la colonisation et la d&#233;colonisation, le rapport avec l'Autre arabe et turc, musulman ou la&#239;que, est constitutif de l'identit&#233; europ&#233;enne, irriguant sa culture, affectant chacune des nations qui la composent &#224; des degr&#233;s divers mais n'en laissant aucune &#224; l'&#233;cart, et donc partie prenante de son avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est fr&#233;quemment v&#233;cu sur un mode conflictuel et in&#233;galitaire (notamment en raison de la tension qui caract&#233;rise la coexistence des monoth&#233;ismes religieux et qui d&#233;rive aujourd'hui en islamophobie de masse, mais aussi en anti-occidentalisme et en antis&#233;mitisme). Mais pas exclusivement, ni sans retournements de situation qui laissent des traces profondes dans la culture et dans la conscience politique des citoyens europ&#233;ens. Sans compter que, par l'effet des d&#233;placements de population et des migrations, toute une partie de ceux-ci sont en m&#234;me temps des Europ&#233;ens et des Orientaux ou des Maghr&#233;bins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si l'Europe se contente d'assister passivement &#224; la destruction de Gaza, ou si pire encore elle y prend part par sa complicit&#233; avec la politique isra&#233;lienne ou l'aide indirecte qu'elle lui apporte, la cons&#233;quence ne sera pas seulement le d&#233;veloppement d'un immense ressentiment et d'une haine &#171; h&#233;r&#233;ditaire &#187; entre les populations du Nord et du Sud de la M&#233;diterran&#233;e, ce sera la dissolution de celle-ci comme espace de civilisation dans le champ des &#171; exterminismes &#187; mondiaux, et l'enfoncement de l'Europe dans la division, la culpabilit&#233; et le d&#233;ni de sa propre histoire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc, pour &#233;viter cette &#171; fin &#187; commune, que l'Europe s'engage aussi vite et aussi r&#233;solument que possible, dans le combat pour la survie et la libert&#233; de la Palestine. Je reviens &#224; ce que je disais plus haut : une solidarit&#233; de masse avec les Palestiniens en danger de mort est la condition de leur &#233;mergence hors du dilemme de l'an&#233;antissement ou de l'autodestruction. C'est aussi la condition (une des conditions&#8230;) de notre renaissance politique et de notre survie comme ensemble historique. Mais il faut pour cela qu'elle se d&#233;veloppe en privil&#233;giant la rencontre des citoyens des deux rives. Global Sumud Flottilla (la &#171; flottille pour la libert&#233; &#187; qui tente d'atteindre Gaza) nous montre la voie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LS : Dans ce jeu d'alliances ou de recompositions je voudrais discuter d'un autre bloc qui se constitue peut-&#234;tre autour d'Isra&#235;l. Au-del&#224; du rapport historique avec les d&#233;mocraties occidentales, est-il possible de dire qu'une v&#233;ritable internationale fasciste et supr&#233;maciste se coagule autour de la politique g&#233;nocidaire d'Isra&#235;l ? Elle irait de Trump et Milei &#224; Meloni en passant par Le Pen et Orban. Ce qui se passe en Isra&#235;l ne met-il pas en &#233;vidence une d&#233;rive autoritaire des d&#233;mocraties lib&#233;rales, qui reposent sur le refoulement du colonialisme et des luttes contre celui-ci ? Nous sommes frapp&#233;s par le r&#244;le des intellectuels, des m&#233;dias, m&#234;me d&#233;mocratiques, dans le &#171; soutien &#187; &#224; cette op&#233;ration. Edward Said a &#233;crit des pages qui demeurent importantes pour &#233;clairer le r&#244;le des intellectuels au service de la politique d'Isra&#235;l.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;EB&lt;/strong&gt; : En ce qui concerne le r&#244;le des media et celui des intellectuels (que je ne confonds pas, m&#234;me s'ils ne peuvent pas travailler les uns sans les autres &#8211; une situation qui est en train d'&#233;voluer radicalement sous l'effet de la r&#233;volution informatique), Edward Said en effet a dit l'essentiel. Ce que je retiens de lui en particulier concerne la n&#233;cessit&#233; vitale de soustraire les organes de la grande presse &#233;crite et audiovisuelle au pouvoir combin&#233; des conglom&#233;rats financiers, des lobbys politiques et des f&#233;odalit&#233;s universitaires, et d'autre part &#8211; &#224; un niveau plus profond &#8211; le r&#244;le jou&#233; dans la formation et la consolidation des &#171; &#233;vidences &#187; id&#233;ologiques (comme l'&#233;quivalence de l'antisionisme et de l'antis&#233;mitisme) par des communaut&#233;s d'interpr&#233;tation qui forgent des codes de repr&#233;sentation de l'histoire en m&#234;me temps qu'elles imposent certaines voix au d&#233;triment des autres, qui ne &#171; parlent pas &#171; (c'est-&#224;-dire ne sont pas audibles). Ce qui signifie que certains sujets n'ont jamais le droit de se repr&#233;senter eux-m&#234;mes comme acteurs historiques (ce qui continue d'&#234;tre le cas pour une tr&#232;s grande partie de l'humanit&#233; du &#171; Sud &#187;, malgr&#233; les ruptures intervenues dans la domination du &#171; grand r&#233;cit &#187; eurocentrique et orientaliste).[34]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il arrive qu'elles ne puissent pas m&#234;me se pr&#233;senter comme victimes, ou seulement au prix de scandales et de sacrifices gigantesques. On peut consid&#233;rer que la lev&#233;e de ces deux obstacles &#224; la manifestation de la v&#233;rit&#233; constitue un aspect crucial d'une politique de &#171; d&#233;mocratisation de la d&#233;mocratie &#187;, ou si l'on veut de lib&#233;ration de la d&#233;mocratie lib&#233;rale par rapport &#224; ses propres limitations institutionnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ceci constitue aussi un moment de l'affrontement avec ce que tu appelles une &#171; d&#233;rive autoritaire &#187;, et qui dans la conjoncture actuelle communique avec la pouss&#233;e de plus en plus insistante d'une politique de type fasciste. La d&#233;mocratie n'est pas un &#233;tat ou un r&#233;gime stable, c'est un &#233;quilibre mouvant entre plus de d&#233;mocratie et moins de d&#233;mocratie. Qui n'avance pas constamment recule plus ou moins loin en mati&#232;re de libert&#233;s et d'&#233;galit&#233;, donc de justice.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je vois comme toi la pouss&#233;e du fascisme dans nos &#201;tats de capitalisme &#171; lib&#233;ral &#187; (puis n&#233;o-lib&#233;ral, puis &#171; national-autoritaire &#187;[35]). Un des signes les moins discutables r&#233;side dans l'officialisation des politiques racistes (visant les immigr&#233;s, les minorit&#233;s ethno-religieuses, en particulier, chez nous, les communaut&#233;s arabo-musulmanes). Un autre est constitu&#233; par la revanche agressive du virilisme misogyne et homophobe, dont il ne serait pas tr&#232;s difficile de montrer le lien avec la tendance &#224; la militarisation du capitalisme, dont j'ai parl&#233; plus haut. Ce qui conduit enfin &#224; l'&#233;mergence d'un nationalisme violemment x&#233;nophobe, pour qui le &#171; corps &#187; de la nation, fond&#233; sur la descendance et la communaut&#233; de valeurs (religieuses, familiales, patriotiques), doit &#234;tre pr&#233;serv&#233; de toute contamination &#233;trang&#232;re, voire &#233;pur&#233; des dissidents et des anormaux qu'il contient. Tout ceci rentre dans la d&#233;finition de ce que tu appelles le supr&#233;macisme (sous-entendu : blanc), &#224; ceci pr&#232;s que les m&#234;mes tendances sont port&#233;es dans des contextes culturels et &#171; raciaux &#187; compl&#232;tement diff&#233;rents par des groupes incompatibles entre eux : il n'est que de voir l'Inde de Modi&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je crois donc &#224; la r&#233;alit&#233; de la menace fasciste, &#224; la pouss&#233;e de forces fascistes partout dans le monde (&#224; laquelle l'arriv&#233;e de Trump au pouvoir donne un terrible coup d'acc&#233;l&#233;rateur, et qui sont arriv&#233;es au gouvernement en Isra&#235;l par d'autres voies), mais je ne crois pas &#224; l'&#233;mergence d'une &#171; internationale fasciste &#187;, du moins dans un sens fort du terme, ce qui supposerait un plan de gouvernement du monde, une coordination des mouvements et des directions politiques nationales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des rudiments d'une telle coordination existent, c'est vrai (par exemple quand Poutine subventionne les extr&#234;mes droites en Europe, ou quand l'administration Trump soutient l'AfD en Allemagne, ou tente d'emp&#234;cher le Br&#233;sil de juger Bolsonaro pour sa tentative de renversement des &#233;lections, semblable &#224; la sienne), mais ils sont incompatibles entre eux et contrecarr&#233;s par l'effet des conflits inter-imp&#233;rialistes. Ce qui avait rendu possible la formation d'une internationale fasciste dans les ann&#233;es 20 &#224; 40 du si&#232;cle dernier, c'est qu'il existait&#8230; une internationale communiste, dont elle se voulait l'antagoniste, une r&#233;volution dont elle organisait la contre-r&#233;volution. Il n'y a pas d'&#233;quivalent de cette configuration &#171; ami-ennemi &#187; aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La tentative du r&#233;gime isra&#233;lien pour instituer le Palestinien, lui-m&#234;me identifi&#233; au terroriste sous le nom de &#171; Hamas &#187;, en ennemi du genre humain, ne peut en tenir lieu. Ce qui est vrai, en revanche, c'est que les processus de fascisation de l'&#201;tat et de la politique s'influencent et s'encouragent les uns les autres &#224; travers le monde, qu'ils correspondent &#224; une m&#234;me n&#233;cessit&#233; de briser les mouvements populaires, et que le soutien au g&#233;nocide isra&#233;lien, sous la forme d'une d&#233;nonciation et d'une r&#233;pression g&#233;n&#233;ralis&#233;e de l'antisionisme comme &#171; antis&#233;mitisme &#187;, est une des pierres de touche de la collaboration et de l'alignement &#224; distance avec le nouveau r&#233;gime am&#233;ricain. Ce qui, soit dit &#233;galement, est une catastrophe pour la lutte contre l'antis&#233;mitisme v&#233;ritable, celui qui prolonge les discriminations du pass&#233; et que font resurgir, &#224; l'occasion, les identifications et les ressentiments que la politique isra&#233;lienne encourage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; je conclus aussi &#8211; et c'est peut-&#234;tre sur cet aspect pratique des choses que nous devrions nous entendre &#8211; que la r&#233;volte contre le g&#233;nocide et tout ce qui l'accompagne ou l'a rendu possible doit bien, en effet, occuper une place centrale dans notre r&#233;sistance au fascisme montant, &#224; c&#244;t&#233; d'autres &#171; causes &#187; tout aussi universelles et tout aussi tragiques, r&#233;v&#233;latrices de l'&#233;volution des r&#233;gimes contemporains (parmi lesquelles, comme tu sais, je range pour ma part la cause des r&#233;fugi&#233;s et des migrants, autres damn&#233;s de la terre du capitalisme absolu). Elles ne sont pas incompatibles entre elles, c'est le moins qu'on puisse dire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;LS : Je voudrais terminer cette conversation en t'invitant &#224; discuter d'une autre question lancinante : que reste-t-il du juda&#239;sme apr&#232;s le g&#233;nocide au vu de ce qui se passe &#224; Gaza, mais aussi dans les territoires occup&#233;s de Cisjordanie ? Je te pose cette question car j'ai remarqu&#233; que tu t'es d&#233;clar&#233; &#171; juif &#187; dans tes prises de positions les plus r&#233;centes contre le g&#233;nocide &#224; Gaza, alors que cette question &#233;tait rest&#233;e, me semble-t-il, en arri&#232;re-plan dans ton engagement historique aux c&#244;t&#233;s de la Palestine. Je pense &#224; cet &lt;a href=&#034;https://lestempsquirestent.org/fr/numeros/numero-2/memorandum-sur-le-genocide-en-cours-a-gaza-et-ses-implications-concernant-israel-et-la-palestine&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;article&lt;/a&gt; : Pourquoi, dans ces circonstances terribles, as-tu &#233;t&#233; amen&#233; &#224; te d&#233;clarer &#171; juif &#187; (entre autres) ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;EB : Je me suis d&#233;clar&#233; &#171; juif &#187; (en m&#234;me temps qu'intellectuel et communiste) dans l'article que tu cites, et dans quelques autres occasions (p&#233;titions, d&#233;clarations), pour trois raisons que je r&#233;sumerai ainsi sans m'&#233;tendre (il faudra peut-&#234;tre le faire dans une autre occasion).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re, c'est que j'intervenais dans le cadre d'une conf&#233;rence organis&#233;e en Afrique du Sud (sur le fond des d&#233;bats suscit&#233;s par sa d&#233;cision de poursuivre Isra&#235;l devant la Cour de Justice Internationale) par des universitaires juifs qui estimaient que le 7 octobre avait entra&#238;n&#233; une attaque g&#233;n&#233;ralis&#233;e contre le droit &#224; l'existence de l'&#201;tat d'Isra&#235;l et une censure intellectuelle contre les &#171; nuances &#187; dans l'examen du conflit isra&#233;lo-palestinien. Ce qui, par contrecoup, avait amen&#233; diff&#233;rentes organisations de solidarit&#233; avec la cause palestinienne (dont BDS) &#224; d&#233;noncer cette conf&#233;rence comme un &#171; blanchissement du g&#233;nocide[36] &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En maintenant ma participation &#224; la conf&#233;rence et en tentant d'y faire valoir ma position sur la r&#233;alit&#233; du g&#233;nocide et ses cons&#233;quences morales et politiques, je tenais &#224; ce qu'elle apparaisse en m&#234;me temps comme une illustration du devoir qu'ont aujourd'hui les Juifs du monde entier de se d&#233;solidariser de la politique isra&#233;lienne et de renforcer le combat des Palestiniens. Mais cette d&#233;monstration a d'autant plus de poids qu'elle est effectu&#233;e &#171; de l'int&#233;rieur &#187;, comme d'un Juif parlant &#224; des Juifs, et &#224; tous ceux qu'ils veulent convaincre. J'estimais en avoir le droit en tant que descendant direct d'une victime de la Shoah, mon grand-p&#232;re mort &#224; Auschwitz apr&#232;s avoir &#233;t&#233; arr&#234;t&#233; par la police de Vichy l'ann&#233;e m&#234;me de ma naissance. Dans une controverse ult&#233;rieure, j'ai &#233;t&#233; amen&#233; &#224; pr&#233;ciser qu'&#224; mes yeux, dans les conditions historiques du 21&#232;me si&#232;cle, une telle descendance (dont je ne m'&#233;tais jamais autoris&#233;, mais que je n'ai pas non plus de raisons de cacher) constitue un titre de &#171; jud&#233;it&#233; &#187; aussi valable que le fait d'avoir &#233;t&#233; &#233;lev&#233; dans la lecture de la Torah et du Talmud ou d'appartenir &#224; une communaut&#233; religieuse et d'en accomplir les rituels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ma deuxi&#232;me raison est une g&#233;n&#233;ralisation de la pr&#233;c&#233;dente. La revendication du &#171; nom juif &#187; (comme dit Milner, condensant dans cette expression qu'il a invent&#233;e la r&#233;f&#233;rence au patronyme avec le signe d'existence d'une tradition transmise par les g&#233;n&#233;rations du &#171; peuple juif[37] &#187;) me semble avoir aujourd'hui une fonction strat&#233;gique, non pas au sens d'une petite op&#233;ration de clivage entre des &#171; camps &#187; au sein du juda&#239;sme (quelle que soit l'extension qu'on donne &#224; cette appartenance), mais au sens d'une prise de position historique par rapport &#224; l'utilisation qui est faite du nom juif par une politique (et une institution) &#233;tatique d&#233;termin&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc une op&#233;ration performative, qui n'a pas de signification dans l'absolu, mais seulement en fonction de ses modalit&#233;s et de son contexte. Le geste admirable &#224; mes yeux auquel je me r&#233;f&#233;rerai ici (toute proportion gard&#233;e) est celui de l'ancien pr&#233;sident de la Knesset, Avram Burg, qui vient de demander officiellement &#224; l'administration isra&#233;lienne de lui retirer la qualification de &#171; juif &#187;, d&#232;s lors que celle-ci est devenue en Isra&#235;l (en vertu de la d&#233;cision constitutionnelle vot&#233;e en 2018) une marque de l'appartenance au &#171; peuple des ma&#238;tres &#187;, qui les distingue de leurs sujets et les prot&#232;ge contre un sort semblable au leur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avram Burg, vivant et parlant en Isra&#235;l, ne veut pas qu'on le consid&#232;re comme un Juif par temps de g&#233;nocide &#8211; un g&#233;nocide l&#233;gitim&#233; par la &#171; d&#233;fense du peuple juif &#187;. Vivant et parlant hors d'Isra&#235;l, mais dans le contexte du d&#233;bat sur la valeur et la fonction du sionisme dont notre propre avenir politique d&#233;pend essentiellement, je me proclame &#171; juif &#187; pour me solidariser avec tous les juifs du monde qui s'opposent au colonialisme isra&#233;lien en protestant contre la fa&#231;on dont il s'approprie la repr&#233;sentation des juifs en g&#233;n&#233;ral, et pour contribuer avec les moyens dont je dispose &#224; faire voir l'importance et la dignit&#233; de leur combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps je prends bien soin de pr&#233;ciser que cette proclamation renvoie &#224; une jud&#233;it&#233; symbolique et non pas &#224; un juda&#239;sme religieux ou communautaire (avec lequel je n'ai aucun lien). Et je souligne que cette &#171; appartenance &#187; symbolique est non exclusive (par rapport &#224; toute sorte d'autres, &#233;ventuellement &#171; contraires &#187;), ce qui d'ailleurs est un bon crit&#232;re de distinction entre &#171; jud&#233;it&#233; &#187; et &#171; juda&#239;sme &#187; [38].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les Juifs au sens du juda&#239;sme le sont probablement aussi au sens de la jud&#233;it&#233;, mais il va de soi que tous les Juifs au sens de la jud&#233;it&#233; ne le sont pas au sens du juda&#239;sme. Je pr&#233;f&#232;re donc me dire &#171; juif &#187; plut&#244;t que de dire que je suis &#171; un Juif &#187;. Et je pr&#233;f&#232;re dire qu'il s'agit d'appellation plut&#244;t que d'&#234;tre (de m&#234;me qu'Avram Burg, pour les m&#234;mes raisons historiques mais depuis un autre lieu politico-culturel, revendique l'appellation &#171; non-Juif &#187; sans cesser pour autant d'&#234;tre celui qu'il a &#233;t&#233;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, montant encore d'un cran dans l'ordre des revendications symboliques, je me dis &#171; juif &#187; parce que je suis boulevers&#233; &#224; l'id&#233;e que les significations morales et m&#234;me religieuses, et par voie de cons&#233;quence philosophiques, port&#233;es dans l'histoire par la jud&#233;it&#233; &#8211; depuis la parole des Proph&#232;tes d'Isra&#235;l jusqu'au discours de ces ren&#233;gats ou h&#233;r&#233;tiques dont s'est nourrie ma formation intellectuelle (Montaigne, Spinoza, Marx, Rosa Luxemburg, Freud, Kafka, Benjamin, Arendt, Simone Weil, Derrida qui fut mon professeur) &#8211; pourraient d&#233;sormais se trouver associ&#233;es, pour longtemps et m&#234;me pour toujours, non plus &#224; la r&#233;sistance aux pers&#233;cutions et &#224; la qu&#234;te de l'autonomie intellectuelle, &#224; l'imp&#233;ratif de moralit&#233; et de justice et &#224; la discussion de ses moyens (dont la r&#233;volution), mais &#224; l'oppression et &#224; l'extermination d'un autre peuple sous l'invocation de ce &#171; nom &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je pense que l'honneur du nom Juif doit &#234;tre d&#233;fendu contre cette infamie, et qu'une r&#233;volte doit s'exprimer. Elle a une port&#233;e universelle, comme la jud&#233;it&#233; elle-m&#234;me, mais il faut lui donner toute sa force en parlant &#224; la premi&#232;re personne, car il s'agit d'une conviction int&#233;rieure et d'une interpellation adress&#233;e &#224; d'autres. C'est ce que j'essaye de faire. Merci de m'y avoir aid&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] A para&#238;tre dans la revue K &#8211; revue transeurop&#233;enne de philosophie et arts &lt;a href=&#034;https://www.peren-revues.fr/revue-k/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.peren-revues.fr/revue-k/&lt;/a&gt; Entretien r&#233;alis&#233; par Luca Salza entre le 8 et le 13 septembre 2025. Reproduction avec l'aimable autorisation de la revue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Voir Idith Zertal : La Nation et la mort : la Shoah dans le discours et la politique d'Isra&#235;l, Paris, &#201;ditions La D&#233;couverte, 2008. Voir &#233;galement les d&#233;clarations et articles d'Avram Burg, par exemple &#171; La r&#233;volution sioniste est morte &#187;, Le Monde &#187;, 11 septembre 2011).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Dont Mathieu Potte-Bonneville vient de rappeler la pertinence &#224; propos pr&#233;cis&#233;ment de Gaza : Nier la presse &#224; Gaza &#8211; sur un propos de Rapha&#235;l Enthoven, in &#171; AOC &#187;, 2 septembre 2025, &lt;a href=&#034;https://aoc.media/opinion/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://aoc.media/opinion/&lt;/a&gt; 2025/09/01/nier-la-presse-a-gaza-sur-un-propos-de-raphael-enthoven/&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] M. L&#246;wy, Walter Benjamin : avertissement d'incendie. Une lecture des Th&#232;ses &#171; Sur le concept d'histoire &#187;, Paris, &#201;ditions de l'&#201;clat, 2001.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] H. Arendt, The Origins of Totalitarianism, New York, 1951. La premi&#232;re traduction fran&#231;aise (1972-1973) d&#233;membrait le livre et faisait dispara&#238;tre la partie centrale sur l'Imp&#233;rialisme, publi&#233;e s&#233;par&#233;ment en 1982. Les trois sont d&#233;sormais r&#233;unies dans l'&#233;dition de la Collection Quarto Gallimard qui inclut aussi Eichmann &#224; J&#233;rusalem (2002).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Voir en particulier Mark Mazower : Hitler's Empire &#8211; Nazi Rule in Occupied Europe, London, Penguin, 2013.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] La version la mieux document&#233;e et la plus nuanc&#233;e &#224; la fois est celle de Rachid Khalidi : The Hundred Years' War on Palestine. A History of Settler Colonial Conquest and Resistance, London, Profile Books, 2020. Il faut lire aussi les livres d'Elias Sanbar, dont Figures du Palestinien (Folio Gallimard 2004) et La Palestine expliqu&#233;e &#224; tout le monde (nouvelle &#233;dition, Seuil 2025).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Voir mon essai : Dieu ne restera pas muet : sionisme, messianisme, nationalisme, in Histoire interminable. D'un si&#232;cle l'autre, Paris, &#201;ditions La D&#233;couverte, 2020.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] S. Sand, interview&#233; par D. Conil, Vous voulez vraiment que je parle de &#231;a ?, revue en ligne d&#233;lib&#233;r&#233;, 21 avril 2019, &lt;a href=&#034;https://delibere.fr/shlomo-sand-voulez-vraiment-parle-de-ca/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://delibere.fr/shlomo-sand-voulez-vraiment-parle-de-ca/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Voir les positions d&#233;fendues par Anoush Ganjipour dans sa controverse avec Milner : Parler sans d&#233;tours, Lettres sur Isra&#235;l et la Palestine, Paris, &#201;ditions du Cerf, 2025. &#201;galement &#171; Les &#201;tats arabes et la question palestinienne &#187;, Association France-Palestine Solidarit&#233;, octobre 2024 : &lt;a href=&#034;https://www.france-palestine.org/Les-Etats-arabes-et-la-question-palestinienne&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.france-palestine.org/Les-Etats-arabes-et-la-question-palestinienne&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] Je saisis l'occasion de signaler le texte publi&#233; par Roland Schaer : Palestine : deux peuples, un pays, in &#171; TQR &#187;, 18 ao&#251;t 2025, &lt;a href=&#034;https://lestempsquirestent.org/fr/numeros/numero-6/deux-peuples-un-pays&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://lestempsquirestent.org/fr/numeros/numero-6/deux-peuples-un-pays&lt;/a&gt; , qui commente longuement les id&#233;es de Buber (partisan d'une solution binationale et oppos&#233; &#224; la fondation d'Isra&#235;l comme &#171; Etat juif &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] E. Levinas, &#202;tre juif, suivi d'une Lettre &#224; Maurice Blanchot, Paris, Rivages Poche 2015, p. 56 sq.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] E. Levinas, L'Au-del&#224; du verset. Lectures et discours talmudiques, Paris, &#201;ditions de Minuit 1982, p. 195 sq.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] J. Derrida, Abraham, l'autre, in Le dernier des Juifs, Paris, Galil&#233;e, 2014, p. 89. Voir mon article Derrida d'un Autre l'autre, in &#171; &#201;thique, politique, religions &#187;, Politiques de Derrida, n&#176;12, 1/2018.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] Shlomo Sand , dans Comment le peuple juif fut invent&#233; (trad. fr. Fayard 2008), dont il est certainement possible de discuter les sources et l'argumentation, a bien &#171; d&#233;construit &#187; cette fiction.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] Cette construction est le ressort de l'identification de l'antisionisme &#224; l'antis&#233;mitisme, qui nourrit dans de nombreux pays la r&#233;pression des manifestations de soutien au peuple palestinien. On se souvient du dicton : &#171; Tout homme a deux patries, la sienne et puis la France &#187;. On aurait pu dire la m&#234;me chose de l'Union sovi&#233;tique dans la propagande communiste (et d'ailleurs on l'a sans doute fait).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] Je re&#231;ois ces jours-ci, en tant que vieux participant au Comit&#233; international du Freedom Theater de J&#233;nine, une lettre de son directeur Mustafa Sheta, tout juste sorti de prison, qui nous informe que le Th&#233;&#226;tre a surv&#233;cu &#224; l'assaut de Tsahal contre le camp de r&#233;fugi&#233;s de J&#233;nine, et va reprendre les repr&#233;sentations de son spectacle inaugural &#8211; Animal Farm d'Orwell &#8211; envers et contre tout. Et il y a des dizaines d'exemples de ce genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] &#201;. Balibar, Palestine &#224; la mort, in &#171; Mediapart &#187;, 21 octobre 2023/&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[19] Voir mon essai : L'&#233;chec des r&#233;volutions ?, in L. Bantigny et al., Une histoire globale des r&#233;volutions, Paris, &#201;ditions La D&#233;couverte, 2023.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[20] La r&#233;alit&#233; des faits de cruaut&#233; perp&#233;tr&#233;s le 7 octobre 2023 par les combattants du Hamas (et d'autres organisations, ainsi que des Gazaouis sortis de l'enclave &#224; la suite de l'effraction des commandos) est l'objet d'une controverse qui ne se termine pas. Ils ont &#233;t&#233; syst&#233;matiquement grossis par la propagande d'Etat isra&#233;lienne, qui refuse de communiquer ses preuves (notamment parce qu'elles documentent la faillite de son arm&#233;e et de ses services de renseignement dans la protection des kibboutzim), mais elles font aussi l'objet d'une d&#233;n&#233;gation de la part d'une partie de l'opinion des pays arabes et des soutiens de la cause palestinienne, en d&#233;pit des revendications diffus&#233;es en temps r&#233;el par certains membres des commandos (on lit que les Isra&#233;liens ont mitraill&#233; leurs propres citoyens pour pouvoir charger le Hamas&#8230;). Voir le point de vue d'Elias Sanbar dans La Palestine expliqu&#233;e &#224; tout le monde, cit., p. 109.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[21] E. Said, Isra&#235;l, Palestine : l'&#233;galit&#233; ou rien, traduit de l'anglais par Dominique Edd&#233; et &#201;ric Hazan, Paris, La Fabrique &#233;ditions, 1999.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[22] Voir Ariella Azoulay et Adi Ophir, The One-State Condition. Occupation and Democracy in Israel/Palestine, Stanford Studies in Middle Eastern and Islamic Societies and Cultures, 2012.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[23] E. Said, op. cit., p. 160.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[24] R. Khalidi, op. cit. p. 255.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[25] Bien plus que le Canada, dont Trump fait miroiter l'annexion, on a pu dire qu'Isra&#235;l constituait le &#171; 51e &#233;tat &#187; des &#201;tats-Unis &#8211; formule revendiqu&#233;e par les commentateurs am&#233;ricains eux-m&#234;mes : D. G. Nes, Israel&#8212;The 51st State ?, in &#171; The New York Times &#187;, 5 juin 1971, &lt;a href=&#034;https://www.nytimes.com/1971/06/05/archives/israel-the-51st-state.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.nytimes.com/1971/06/05/archives/israel-the-51st-state.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[26] Ayant pass&#233; deux ans en tant que &#171; coop&#233;rant militaire &#187; en Alg&#233;rie aussit&#244;t apr&#232;s son ind&#233;pendance, je n'ai pu qu'&#234;tre frapp&#233; par la similitude de ce &#171; modernisme constructeur &#187; (et d'abord destructeur) avec celui qu'y avait d&#233;ploy&#233; le colonialisme fran&#231;ais. &#192; quelques exceptions pr&#232;s, l'Alg&#233;rie (tr&#232;s diff&#233;rente en cela des autres &#171; protectorats &#187; d'Afrique du Nord) est un pays dont le colonisateur a syst&#233;matiquement effac&#233; l'histoire urbaine et monumentale pour implanter partout des villes dont beaucoup ne sont pas autre chose que des &#171; camps &#187; &#224; la romaine construits en dur. Cette recr&#233;ation du territoire au d&#233;triment de la m&#233;moire correspondait &#224; la fois &#224; une strat&#233;gie d'appropriation et &#224; une id&#233;ologie de modernisation que la colonie lib&#233;rait de toute &#171; condition &#187; et dont le saint-simonisme constituait le cadre intellectuel : voir Mohamed Amer-Meziane, Des Empires sous la terre. Histoire &#233;cologique et raciale de la s&#233;cularisation, Paris, &#201;ditions La D&#233;couverte, 2021.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[27] Voir : Al Jazeera par J. Salhani, G&#233;nocide, urbicide, domicide : comment parler de la guerre d'Isra&#235;l contre Gaza ?, in &#171; Mediapart &#187;, 3 juillet 2024 ; V. Faure, L'urbicide, ou &#171; la volont&#233; politique de destruction de la ville &#187;, in &#171; Le Monde &#187;, 17 avril 2024.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[28] Top Economists Back Francesca Albanese's Report on the &#8216;Economy of Genocide' in Gaza, in &#171; Zeteo &#187;, 7 juillet, 2025, &lt;a href=&#034;https://zeteo.com/p/exclusive-top-economists-back-francesca&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://zeteo.com/p/exclusive-top-economists-back-francesca&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[29] J'emprunte l'expression &#224; Giovanni Arrighi : The Geometry of Imperialism. The limits of Hobson's Paradigm (1978), Revised Edition, Verso Editions 1983. Voir &#201;. Balibar, G&#233;om&#233;tries de l'imp&#233;rialisme au XXIe si&#232;cle, Edward Sa&#239;d Memorial Lecture 2024, tr. fr. in &#171; AOC &#187;, 25 et 26 novembre 2024.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[30] E. Thompson, L'Exterminisme : armement nucl&#233;aire et pacifisme, Paris, PUF, 1983.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[31] Voir G. Chamayou, Th&#233;orie du drone, Paris, La Fabrique &#233;ditions, 2013.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[32] J'ai soutenu notamment cette th&#232;se-limite dans &#171; Pour un droit international de l'hospitalit&#233; &#187;, in &#201;. Balibar, Cosmopolitique. Des fronti&#232;res &#224; l'esp&#232;ce humaine, Paris, &#201;ditions La D&#233;couverte, 2022, chap. 12.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[33] Voir l'article de Promise Li : China and Israel Have a Long History of Cooperating in Repression, in &#171; Jacobin &#187;, 21 octobre 2023, &lt;a href=&#034;https://jacobin.com/2023/10/china-israel-repression-military-trade-palestine-technology&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://jacobin.com/2023/10/china-israel-repression-military-trade-palestine-technology&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[34] Voir mon &#233;tude Guerre et traduction : Derrida, Said, Lyotard, in Cosmopolitique, ouvr. cit., chap. 10.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[35] Le concept de &#171; national-capitalisme autoritaire &#187; est propos&#233; par Pierre-Yves H&#233;nin et Ahmet Insel, Le national-capitalisme autoritaire : une menace pour la d&#233;mocratie, &#201;ditions Essais &amp; Cie (2021).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[36] Voir les attendus de ma d&#233;claration (&#171; Memorandum &#187;) dans la version anglaise publi&#233;e sur le site &#171; Philosophy World Democracy &#187; : &lt;a href=&#034;https://www.philosophy-world-democracy.org/articles-1/the-genocide-in-gaza-and-its-consequences-for-the-israeli-palestinian-conflict&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.philosophy-world-democracy.org/articles-1/the-genocide-in-gaza-and-its-consequences-for-the-israeli-palestinian-conflict&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[37] Voir Jean-Claude Milner : Les Penchants criminels de l'Europe d&#233;mocratique, Paris, Verdier, 2003.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[38] Dans Le dernier des Juifs, op. cit., Derrida d&#233;veloppe d'int&#233;ressantes consid&#233;rations sur la diff&#233;rence entre jud&#233;it&#233; et juda&#239;sme, inspir&#233;es par Yosef Yerushalmi commentant le Mo&#239;se de Freud (voir en particulier p. 76 et suiv.).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>M&#233;morandum sur le g&#233;nocide en cours &#224; Gaza et ses implications concernant Isra&#235;l et la Palestine</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Memorandum-sur-le-genocide-en-cours-a-Gaza-et-ses-implications-concernant</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/Memorandum-sur-le-genocide-en-cours-a-Gaza-et-ses-implications-concernant</guid>
		<dc:date>2024-09-24T06:42:06Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Etienne Balibar</dc:creator>


		<dc:subject>Isra&#235;l - Palestine</dc:subject>
		<dc:subject>Isra&#235;l</dc:subject>
		<dc:subject>Palestine</dc:subject>
		<dc:subject>Conflit Isra&#233;lo-palestinien</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2024-09-24</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Invit&#233; &#224; un colloque qui se tient en ce moment m&#234;me en Afrique du Sud, Etienne Balibar a r&#233;dig&#233; ce &#171; memorandum &#187;, exprimant, de la mani&#232;re la plus synth&#233;tique possible, ses &#171; positions &#187; sur &#171; Isra&#235;l et la Palestine &#187;, &#171; en tant qu'intellectuel, en tant que communiste, en tant que juif &#187;. Avec ce texte fort, Les Temps qui restent ouvre un espace de discussion autour de cette question cruciale et douloureuse, o&#249; se mesurera la capacit&#233; de notre soci&#233;t&#233; &#224; faire vivre un d&#233;bat &#224; la hauteur de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Asie-Proche-Orient-" rel="directory"&gt;Asie/Proche-Orient&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Israel-Palestine-+" rel="tag"&gt;Isra&#235;l - Palestine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Israel-+" rel="tag"&gt;Isra&#235;l&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Palestine-+" rel="tag"&gt;Palestine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Conflit-Israelo-palestinien-+" rel="tag"&gt;Conflit Isra&#233;lo-palestinien&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2024-09-24-+" rel="tag"&gt;Edition du 2024-09-24&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH101/capture_d_e_cran_le_2024-09-23_a_19.25_16-d4319.png?1781362863' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='101' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Invit&#233; &#224; un colloque qui se tient en ce moment m&#234;me en Afrique du Sud, Etienne Balibar a r&#233;dig&#233; ce &#171; memorandum &#187;, exprimant, de la mani&#232;re la plus synth&#233;tique possible, ses &#171; positions &#187; sur &#171; Isra&#235;l et la Palestine &#187;, &#171; en tant qu'intellectuel, en tant que communiste, en tant que juif &#187;. Avec ce texte fort, Les Temps qui restent ouvre un espace de discussion autour de cette question cruciale et douloureuse, o&#249; se mesurera la capacit&#233; de notre soci&#233;t&#233; &#224; faire vivre un d&#233;bat &#224; la hauteur de la gravit&#233; des enjeux.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; d'&lt;a href=&#034;https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article72010&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Europe solidaire sans fronti&#232;re&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce &#171; m&#233;morandum &#187;, demand&#233; par les organisateurs de la conf&#233;rence &#171; Narrative Conditions towards peace in the Middle East &#187;, constitue &#233;galement ma contribution &#224; cette conf&#233;rence, organis&#233;e par le New South Institute de Johannesburg dans la s&#233;rie des &#171; African Global Dialogues &#187;, du 18 au 20 Septembre 2024. Adaptation fran&#231;aise d'&#201;tienne Balibar.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'exposerai mes positions de fa&#231;on aussi directe que possible, en esp&#233;rant que la discussion permette d'apporter les nuances et compl&#233;ments n&#233;cessaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dois commencer par quelques remarques pr&#233;liminaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;rement, je dois avouer que je suis terriblement pessimiste quant &#224; l'&#233;volution de la situation dans la &#171; Palestine historique &#187;. Dans une analyse publi&#233;e le 21 octobre de l'an dernier, j'exprimais la crainte que la guerre d'an&#233;antissement lanc&#233;e par Isra&#235;l contre Gaza pour se venger de l'incursion sanglante du Hamas le 7 octobre n'aboutisse &#224; une destruction totale du pays et de ses habitants. Palestine &#224; la mort . C'est en train de se v&#233;rifier, apr&#232;s des mois de massacre dont le caract&#232;re g&#233;nocidaire saute aux yeux. La complicit&#233; active ou passive de la communaut&#233; internationale, en d&#233;pit des appels r&#233;p&#233;t&#233;s du Secr&#233;taire G&#233;n&#233;ral des Nations Unies, n'a rien arrang&#233;, &#224; commencer par celle des Etats-Unis qui fournissent &#224; Isra&#235;l les bombes &#233;crasant Gaza et opposent leur veto &#224; toute r&#233;solution de cessez-le-feu effectif. Les Etats Arabes du Golfe ou l'Union Europ&#233;enne ont aussi leur responsabilit&#233;. Sans doute le peuple palestinien a-t-il maintes fois d&#233;montr&#233; sa capacit&#233; de survivre et de d&#233;fendre son droit, mais le pessimisme est difficile &#224; &#233;viter. Ce n'est pas une raison pour ne pas essayer d'imaginer l'impossible. C'est m&#234;me une obligation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;mement, je m'exprime ici en tant qu'intellectuel, en tant que communiste, et en tant que juif (parmi d'autres identit&#233;s, aucune n'&#233;tant exclusive). Isra&#235;l se pr&#233;sente toujours comme le &#171; refuge &#187; dont auraient besoin les Juifs du monde entier menac&#233;s par la persistance de l'antis&#233;mitisme, ce qui lui conf&#233;rerait le droit de se &#171; d&#233;fendre &#187; &#224; n'importe quel prix. Mais le petit-fils d'un d&#233;port&#233; du Vel' d'Hiv mort &#224; Auschwitz ne peut pas accepter que la m&#233;moire de la Shoah soit constamment invoqu&#233;e pour justifier le colonialisme, l'apartheid, l'oppression et m&#234;me l'extermination sous pr&#233;texte de &#171; prot&#233;ger le peuple juif &#187;. Je conc&#232;de que cette profession de foi de ma part jettera le doute sur la neutralit&#233; de mon jugement, mais dans cette affaire personne n'est neutre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Troisi&#232;mement, je porte le deuil de toutes les victimes du conflit en cours, m&#234;me celles dont on pourrait dire qu'elles ont une responsabilit&#233; dans ce qui leur arrive. C'est vrai pour le pass&#233;, pour le pr&#233;sent, mais aussi pour l'avenir, car je pense, h&#233;las, que la catastrophe pr&#233;cipit&#233;e par cette guerre va encore s'&#233;tendre et menacer tous les habitants de la r&#233;gion. Il y aura d'autres victimes, les unes &#171; innocentes &#187;, les autres &#171; coupables &#187;. Leurs actes ne se valent pas, mais leurs morts s'inscrivent toutes dans la m&#234;me trag&#233;die.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin quatri&#232;mement, je dois dire que je ne suis pas satisfait de la mani&#232;re dont la pr&#233;sente conf&#233;rence a &#233;t&#233; organis&#233;e et rendue publique. J'aurais pr&#233;f&#233;r&#233; un diff&#233;rent &#171; r&#233;cit &#187; introductif et une autre composition des tables-rondes. Je comprends donc que certains des participants initialement annonc&#233;s aient d&#233;cid&#233; de se retirer, m&#234;me si pour ma part j'ai pr&#233;f&#233;r&#233; rester et essayer de dire ce que je pense. Mais dans sa forme actuelle cette conf&#233;rence n'est pas &#233;quilibr&#233;e. Elle aurait d&#251; inclure les juristes qui ont pr&#233;par&#233; le dossier de l'Afrique du Sud soutenant l'accusation de g&#233;nocide devant la Cour Internationale de Justice (ou un de leurs collaborateurs), des historiens antisionistes isra&#233;liens, des repr&#233;sentants des groupes militants, sud-africains ou autres, qui d&#233;fendent la cause palestinienne, et non pas simplement des d&#233;fenseurs de la politique isra&#233;lienne dont certains plaident pour l'expulsion des Palestiniens hors de Palestine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Je passe maintenant au r&#233;sum&#233; de mes positions sur trois points.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 7 octobre et ses suites. L'assaut meurtrier du Hamas contre des villages, des positions militaires, mais aussi une rave party rassemblant des milliers de festivaliers, accompagn&#233; d'assassinats de civils, de viols et d'autres brutalit&#233;s, et d'enl&#232;vement d'otages, prend place dans un contexte, venant apr&#232;s des ann&#233;es de r&#233;pression et d'op&#233;rations de terreur men&#233;es par Isra&#235;l contre la bande de Gaza et sa population. Sur le plan strictement militaire, ce qui l'a rendu possible &#233;tait l'imp&#233;ritie de l'arm&#233;e isra&#233;lienne et la longue complaisance de l'Etat h&#233;breu envers l'organisation du Hamas, qui lui apparaissait comme l'adversaire id&#233;al &#224; cultiver. C'est ce que la vengeance actuellement exerc&#233;e est cens&#233;e faire oublier ou compenser. Mais cela ne justifie rien. L'attaque du Hamas n'&#233;tait pas, comme on dit tendancieusement, un &#171; pogrom &#187; (c'est contre les villages palestiniens qu'il y a actuellement des pogroms en Cisjordanie). Mais c'&#233;tait sans conteste une action terroriste. Historiquement, terrorisme et r&#233;sistance ne sont pas des notions incompatibles, bien que le premier puisse entacher la l&#233;gitimit&#233; de la seconde. Je continue de penser que le Hamas avait pr&#233;vu que son assaut sanglant entrainerait une vengeance d&#233;vastatrice. Il a donc pris sciemment la responsabilit&#233; de sacrifier son propre peuple pour infliger une d&#233;faite &#171; strat&#233;gique &#187; &#224; l'ennemi, et le prix &#224; payer sera long et terrible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qu'en est-il cependant de l'autre c&#244;t&#233; ? Le gouvernement isra&#233;lien avec son arm&#233;e, de plus en plus soumis &#224; l'influence du parti des colons (qui est un parti fasciste), mais pouvant aussi compter sur la compr&#233;hension de la grande majorit&#233; des citoyens juifs s&#251;rs de leur bon droit, que leur nationalisme rend indiff&#233;rents au sort des Palestiniens (avec des exceptions d'autant plus admirables qu'elles sont de plus en plus r&#233;prim&#233;es), a cyniquement exploit&#233; le traumatisme ressenti par la population et saisi cette &#171; miraculeuse occasion &#187; pour &#171; finir le travail &#187; (comme avait dit David Ben Gourion en 1948) : relancer la Nakba, &#233;tendre les colonies de Cisjordanie en expulsant et d&#233;cimant les Palestiniens, raser les monuments qui t&#233;moignent de leur histoire et de leur culture. Surtout il a planifi&#233; et mis en &#339;uvre l'un des plus grands massacres de civils de l'histoire r&#233;cente, toujours en cours &#224; cette heure. Il est impossible de ne pas parler ici de g&#233;nocide. En janvier dernier la Cour Internationale de Justice, dans l'arr&#234;t rendu &#224; la demande de l'Afrique du Sud, a parl&#233; &#224; ce sujet de &#171; risque grave et imminent &#187;. Ce risque s'est concr&#233;tis&#233; depuis, ce qui veut dire que le g&#233;nocide est en cours. Les nouvelles, toujours partielles, qui nous parviennent du territoire de Gaza, interdit d'acc&#232;s, sont insoutenables. Ainsi que l'a d&#233;montr&#233; l'arr&#234;t ult&#233;rieur de la Cour P&#233;nale Internationale demandant l'&#233;mission de mandats d'arr&#234;t contre les dirigeants isra&#233;liens et les chefs du Hamas (dont l'un a &#233;t&#233; assassin&#233; depuis), rien de tout cela n'efface les crimes du 7 octobre. Mais la guerre d'extermination conduite par Isra&#235;l op&#232;re un changement qualitatif dans le niveau de violence, qui affecte irr&#233;versiblement notre perception de la nature du conflit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parler de &#171; conflit &#187; isra&#233;lo-palestinien est en r&#233;alit&#233; un euph&#233;misme. Ce sera mon second point. Car ce conflit a toujours &#233;t&#233; profond&#233;ment dissym&#233;trique, du point de vue du rapport des forces comme du point de vue moral. Un ab&#238;me s&#233;pare les adversaires. D&#232;s avant 1948 et surtout apr&#232;s, les Palestiniens ont subi la colonisation, l'expropriation (par une politique syst&#233;matique de rachat, puis de s&#233;questration des terres), le nettoyage ethnique, les discriminations raciales et la r&#233;duction au statut de citoyens de seconde zone, ce qui pris ensemble m&#232;ne &#224; l'effacement de tout un peuple sur son propre sol, avec son histoire et sa civilisation. Je ne dis pas que les Palestiniens n'ont aucune responsabilit&#233; dans la fa&#231;on dont ce proc&#232;s s'est enclench&#233; et d&#233;roul&#233;. Mais il n'y a jamais eu de sym&#233;trie et le niveau de brutalit&#233; atteint est aujourd'hui sans &#233;gal. C'est pourquoi on ne peut contester le droit que les Palestiniens ont de r&#233;sister &#224; leur an&#233;antissement, y compris par les armes, ce qui ne veut pas dire que toute strat&#233;gie soit bonne et que toute forme de contre-violence soit juste. De l'autre c&#244;t&#233; cependant, la question de la l&#233;gitimit&#233; se pose en de tout autres termes. Un dramatique renversement s'est produit. Je ne consid&#232;re pas du tout que l'entit&#233; isra&#233;lienne telle que reconnue par les Nations Unies en 1948 (malgr&#233; l'opposition des pays arabes) ait &#233;t&#233; ill&#233;gitime. Mais je pense que la l&#233;gitimit&#233; de l'Etat d'Isra&#235;l &#233;tait conditionnelle, et que depuis lors les conditions qu'elle supposait ont &#233;t&#233; perdues. Pourquoi ? Ce qui faisait la l&#233;gitimit&#233; politique et morale d'Isra&#235;l n'&#233;tait &#233;videmment pas le mythe du &#171; retour &#187; des Juifs exil&#233;s dans leur Terre Promise (que Golda Meir avait cru pouvoir d&#233;crire comme une &#171; terre sans peuple pour un peuple sans terre &#187;). Ce n'&#233;tait pas non plus l'anciennet&#233; des installations de colons Juifs en Palestine, promue par le mouvement sioniste depuis le milieu du 19&#232;me si&#232;cle. L'historien isra&#233;lien Shlomo Sand l'a bien dit dans une d&#233;claration r&#233;cente : les nations europ&#233;ennes, avec leur antis&#233;mitisme parfois virulent et leurs pers&#233;cutions, nous ont &#171; vomis &#187;, nous les Juifs (et il est d'autant plus ironique que les sionistes se soient ensuite pr&#233;sent&#233;s comme charg&#233;s d'apporter la civilisation et la modernit&#233; europ&#233;ennes en Orient !). Il n'en r&#233;sultait &#233;videmment aucune obligation pour les autochtones de leur ouvrir les bras (m&#234;me si, id&#233;alement, l'installation de colonies juives en Palestine aurait pu conduire &#224; leur incorporation dans une soci&#233;t&#233; qui avait toujours eu un caract&#232;re multiculturel et cosmopolite). Le seul et unique fondement de cette l&#233;gitimit&#233; &#8211; mais il pesait tr&#232;s lourd &#8211; c'&#233;tait la capacit&#233; de l'Etat d'Isra&#235;l d'offrir un refuge et de proposer un avenir commun aux survivants de la Shoah, que le monde entier avait rejet&#233;s. Implicitement au moins, et contrairement aux tendances profondes de l'id&#233;ologie sioniste (qui de ce point de vue est un nationalisme europ&#233;en pur et simple), ce fondement s'accompagnait de deux conditions &#224; remplir sur le long terme : 1) il fallait que l'installation des colons juifs soit accept&#233;e par leurs voisins, &#224; travers des n&#233;gociations menant &#224; une alliance entre les peuples, au lieu que les terres historiques des Palestiniens fassent l'objet d'un accaparement par des arrivants qui croient ou pr&#233;tendent avoir sur elles un &#171; droit imm&#233;morial &#187; ; 2) il fallait que l'Etat d'Isra&#235;l se construise comme un Etat d&#233;mocratique et la&#239;que, conf&#233;rant des droits &#233;gaux et une &#233;gale dignit&#233; &#224; tous ses citoyens. Au lieu de quoi (au prix de conflits internes et profitant de diverses circonstances internationales, dont les guerres men&#233;es ou envisag&#233;es par les Etats arabes), la discrimination ethnique s'est institutionnalis&#233;e, le terrorisme d'Etat a &#233;t&#233; syst&#233;matis&#233;, et l'Etat d'Isra&#235;l n'a cess&#233; de se soustraire au droit international, comme si sa vocation messianique le pla&#231;ait au-dessus des lois. Le processus aboutit en 2018 &#224; la proclamation d'Isra&#235;l comme &#171; Etat-nation du peuple juif &#187;, c'est-&#224;-dire &#224; l'adoption d'une autod&#233;finition raciste, qui justifie l'apartheid et pr&#233;figure les crimes contre l'humanit&#233;. Isra&#235;l a perdu sa l&#233;gitimit&#233; historique &#8211; je le dis avec tristesse et inqui&#233;tude quant aux cons&#233;quences. Je n'&#233;prouve aucune Schadenfreude.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon troisi&#232;me point est alors celui-ci : tout peuple a droit &#224; l'existence, je dis bien tout peuple, et par voie de cons&#233;quence c'est un crime contre l'humanit&#233; que de le lui &#244;ter ou de le lui d&#233;nier. Ce droit inclut la s&#233;curit&#233;, la protection, l'auto-d&#233;fense. Mais il ne signifie pas que le droit &#224; l'existence s'exerce dans n'importe quelle forme constitutionnelle, sous n'importe quel nom, dans n'importe quelles fronti&#232;res, et co&#239;ncide avec l'affirmation d'une souverainet&#233; absolue, ignorante des droits des autres peuples, comme si chacun se tenait seul sous le regard de Dieu ou de l'Histoire. Or toute la question dans le cas de la Palestine, c'est qu'au cours du dernier si&#232;cle, au travers d'un encha&#238;nement tragique de violences et d'affrontements, elle est devenue la terre de deux peuples, une terre o&#249; des hommes et des femmes appartenant &#224; deux lign&#233;es d'anc&#234;tres et &#224; deux cultures diff&#233;rentes enterrent leurs morts et &#233;l&#232;vent leurs enfants c&#244;te &#224; c&#244;te. Pour qu'ils puissent cohabiter pacifiquement, partager les ressources et le droit &#224; l'existence qui leur appartient, il faudrait en recr&#233;er les conditions : or la guerre actuelle rend cela pratiquement impensable. A nouveau, je ne dis pas que les Palestiniens n'en portent aucune responsabilit&#233;, surtout s'ils s'en remettent &#224; la politique du jihad. Mais c'est bien l'imp&#233;rialisme isra&#233;lien, auquel les &#171; institutions d&#233;mocratiques &#187; de l'Etat juif n'opposent pratiquement aucun obstacle interne, qui en a ruin&#233; la possibilit&#233;. Briser la fatalit&#233; reviendrait &#224; inventer une forme ou une autre de f&#233;d&#233;ralisme et &#224; imaginer le chemin conduisant &#224; son acceptation par les deux peuples, avec l'appui de la communaut&#233; internationale et sous la surveillance de ses institutions. De ce point de vue les notions de &#171; solution &#224; un Etat &#187; ou &#171; &#224; deux Etats &#187; restent des formules abstraites, qui tournent en rond, tant que la condition imprescriptible d'un r&#232;glement n'est pas remplie, telle qu'Edward Said l'avait &#233;nonc&#233;e apr&#232;s Oslo en toute clart&#233; : &#171; l'&#233;galit&#233; ou rien &#187;. Ce qui veut dire aussi qu'il faut commencer par r&#233;parer les injustices subies et inverser la trajectoire. On en est plus loin que jamais. Mais il ne faut pas se lasser d'en r&#233;affirmer le principe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A supposer qu'on s'oriente dans cette direction, les exigences imm&#233;diates ne sont pas difficiles &#224; formuler. Elles le sont davantage &#224; mettre en &#339;uvre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut un cessez-le feu inconditionnel &#224; Gaza, suivi d'un &#233;change des otages survivants contre les prisonniers politiques, une &#233;vacuation compl&#232;te de ce qui reste aujourd'hui de Gaza par les envahisseurs, et le transfert provisoire de son administration &#224; un ensemble d'organisations humanitaires sous l'autorit&#233; des Nations Unies. Une n&#233;gociation ouverte avec le Hamas et d'autres forces palestiniennes pourrait en faciliter la r&#233;alisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut r&#233;primer la violence des colons en Cisjordanie et &#224; J&#233;rusalem-Est, et engager le d&#233;mant&#232;lement progressif des colonies, qui sont contraires au droit international, m&#234;me si c'est au prix d'un changement de r&#233;gime en Isra&#235;l, et d'une refondation de l'Autorit&#233; palestinienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut appliquer de fa&#231;on rigoureuse et compl&#232;te les d&#233;cisions des tribunaux internationaux, dont la Cour Internationale de Justice &#224; la demande de l'Afrique du Sud, dont on saluera ici le r&#244;le d&#233;terminant. Cela inclut bien entendu les sanctions p&#233;nales et l'interdiction de livrer des armes &#224; une arm&#233;e qui massacre les civils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin il faut lever l'interdit qui p&#232;se encore, sous la pression des Etats-Unis et de leurs alli&#233;s, sur la reconnaissance de l'Etat de Palestine et sur son admission pleine et enti&#232;re &#224; l'ONU. Ce qui est un point de d&#233;part incontournable pour des n&#233;gociations de paix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ces conditions d'une &#171; solution du conflit &#187; qui sont largement reconnues, sinon actuellement r&#233;alisables, je voudrais pour finir en ajouter une de plus, qui peut para&#238;tre subjective, mais qui est tout aussi politique : il faut que ceux qui se consid&#232;rent comme juifs dans le monde entier se dissocient massivement de l'id&#233;e que la &#171; protection du peuple juif &#187; co&#239;ncide avec le soutien au colonialisme isra&#233;lien, qui est meurtrier et autodestructeur. Et qu'ils rejettent l'assimilation de la critique du sionisme avec l'antis&#233;mitisme, telle que plusieurs Etats l'ont malencontreusement officialis&#233;e. Oui, le sort de l'Etat d'Isra&#235;l importe aux juifs, et les cons&#233;quences de ses politiques sont leur affaire, car leur attitude collective n'est pas sans influence sur son comportement. Mais plus g&#233;n&#233;ralement, ce qui est en jeu, c'est le sens que le &#171; nom Juif &#187; gardera dans l'histoire : honneur ou d&#233;shonneur, that is the question. Les juifs, sans doute, n'ont aucun privil&#232;ge &#224; faire valoir dans la d&#233;fense des droits des Palestiniens, dont la cause est universelle ainsi que je l'avais &#233;crit il y a tr&#232;s longtemps Mais en ce moment m&#234;me ils ont sans doute une mission &#224; remplir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Etienne Balibar&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Etienne Balibar : &#171; Palestine &#224; la mort &#187;, Mediapart (en ligne), samedi 21 octobre 2023 : &lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/etienne-balibar/blog/211023/palestine-la-mort&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://blogs.mediapart.fr/etienne-balibar/blog/211023/palestine-la-mort&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Voir le site &lt;a href=&#034;http://www.africanglobaldialogue.org&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;www.africanglobaldialogue.org&lt;/a&gt;, et pour les critiques qu'elle suscite de la part de certains mouvements de soutien &#224; la cause palestinienne : &lt;a href=&#034;https://www.palestinechronicle.com/genocide-washing-upcoming-liberal-zionist-conference-in-south-africa-slammed/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.palestinechronicle.com/genocide-washing-upcoming-liberal-zionist-conference-in-south-africa-slammed/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip-puce ltr&#034;&gt;&lt;b&gt;&#8211;&lt;/b&gt;&lt;/span&gt; Etienne Balibar : Universalit&#233; de la cause palestinienne, Le Monde Diplomatique, Mai 2004 (dossier &#171; Voix de la r&#233;sistance &#187;).&lt;/p&gt;
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>France : Un tournant dans le mouvement</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Un-tournant-dans-le-mouvement</link>
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		<dc:date>2023-04-25T06:42:01Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Etienne Balibar</dc:creator>


		<dc:subject>Edition du 2023-04-25</dc:subject>
		<dc:subject>France</dc:subject>
		<dc:subject>France</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;J'&#233;coute attentivement, depuis ce matin [1] : l'indignation, la rage, l'inqui&#233;tude, la d&#233;termination, les propositions, les dissonances et les points d'accord&#8230; Nous sommes clairement arriv&#233;s, apr&#232;s la d&#233;cision de cette nuit, &#224; un nouveau tournant du mouvement, apr&#232;s celui qui avait suivi l'utilisation du 49-3. On verra dans les prochains jours, je ne sais pas ce qui va se passer, mais s&#251;rement le 1er Mai sera le test du rapport des forces entre les deux camps, celui du pr&#233;sident des riches (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH100/retraitecasseroles-13e-24-avril-v2-1-dcb20.webp?1781362863' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;J'&#233;coute attentivement, depuis ce matin [1] : l'indignation, la rage, l'inqui&#233;tude, la d&#233;termination, les propositions, les dissonances et les points d'accord&#8230; Nous sommes clairement arriv&#233;s, apr&#232;s la d&#233;cision de cette nuit, &#224; un nouveau tournant du mouvement, apr&#232;s celui qui avait suivi l'utilisation du 49-3. On verra dans les prochains jours, je ne sais pas ce qui va se passer, mais s&#251;rement le 1er Mai sera le test du rapport des forces entre les deux camps, celui du pr&#233;sident des riches et celui du peuple des travailleurs et des contribuables.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de &lt;a href=&#034;https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/04/24/casserolade-generale-le-24-avril-on-ne-les-lache-pas-jusquau-premier-mai-et-au-dela/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Entre les lignes et les mots&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'appareil d'Etat, dont fait tr&#232;s clairement partie le Conseil Constitutionnel, a fait bloc autour de la loi antipopulaire, t&#233;moignant chaque jour de plus de surdit&#233;, plus d'arrogance, plus d'arbitraire, plus de brutalit&#233;. Mais le mouvement, quant &#224; lui, s'obstine, il ne se d&#233;courage pas malgr&#233; le temps qui passe et les sacrifices plus lourds &#224; porter chaque jour. Il est fort mais il a aussi des faiblesses. Il d&#233;couvre la n&#233;cessit&#233; de se relancer sur la dur&#233;e et de s'&#233;largir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est un mouvement qui a une signification de classe aveuglante, touchant toutes les g&#233;n&#233;rations, les salari&#233;s, les retrait&#233;s, les ch&#244;meurs, les pr&#233;caires, les sans-papiers, les &#233;tudiants, les jeunes et moins jeunes des quartiers, les hommes et les femmes dont toute la vie est en jeu &#224; travers la question des retraites. Non sans &#171; &lt;i&gt;contradictions au sein du peuple&lt;/i&gt; &#187;, comme disait Mao &#8211; des contradictions qu'il importe de discuter et de surmonter. Mais convergeant avec d'autres oppositions au monde actuel : en particulier le mouvement &#233;cologiste de base, en &#171; soul&#232;vement &#187; pour un avenir vivable dans cette soci&#233;t&#233; et sur cette terre. J'ai propos&#233; ailleurs de parler d'une insurrection de masse, pacifique et d&#233;mocratique [2].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En effet la question de la d&#233;mocratie est au c&#339;ur du mouvement. Ce qui est &#224; l'ordre du jour : sa d&#233;fense contre l'illib&#233;ralisme qui va partout gagnant du terrain en Europe et dans le monde, contre l'autoritarisme gouvernemental et l'instauration d'un &#233;tat d'exception permanent au service de l'oligarchie financi&#232;re. Mais c'est aussi sa refondation, par-del&#224; les limites devenues manifestes d'un parlementarisme soi-disant &#171; rationalis&#233; &#187;, c'est-&#224;-dire corset&#233;, r&#233;duit &#224; l'impuissance, d&#233;l&#233;gitim&#233; et m&#234;me ridiculis&#233; &#8211; ce qui ne va pas sans danger. D'autres circonstances historiques l'ont d&#233;montr&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit de refonder la d&#233;mocratie sociale : le socle de droits fondamentaux acquis historiquement dans les luttes, la l&#233;gitimit&#233; des &#171; corps interm&#233;diaires &#187; ou des contre-pouvoirs en face de l'Etat (mais aussi en son sein, dans les administrations publiques), les valeurs de solidarit&#233; interprofessionnelle et interg&#233;n&#233;rationnelle comme seul principe d'organisation et de gestion de la s&#233;curit&#233; sociale. Pour aller dans ce sens, on va maintenant pouvoir compter sur un retour en force du syndicalisme, marqu&#233; par l'unit&#233; d'action, la d&#233;termination, la responsabilit&#233;, la qualit&#233; de ses dirigeants, qui exerce aujourd'hui de facto une fonction politique, non pas comme un retour au &#171; corporatisme &#187;, mais comme un levier d'avenir, implant&#233; dans la &#171; soci&#233;t&#233; civile &#187;. C'est cela que Macron, &#224; la Thatcher, voudrait casser pour de bon, en cachant mal son exasp&#233;ration devant l'obstacle qu'il a rencontr&#233;. Il faut que ce soit lui qui s'y casse les dents, sans que pour autant l'extr&#234;me droite tire les marrons du feu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ni Macron ni Le Pen, tel est bien le sens profond du mouvement qui s'est d&#233;velopp&#233; autour des syndicats fran&#231;ais refusant la &#171; r&#233;forme &#187; des retraites. Il n'a jamais quitt&#233; l'esprit des manifestants des trois derniers mois et de ceux qui les appellent &#224; occuper la rue semaine apr&#232;s semaine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;mocratie sociale, mais plus g&#233;n&#233;ralement d&#233;mocratie conflictuelle, militante, que je propose d'appeler &#171; oppositionnelle &#187; (en souvenir d'un livre important de la &#171; th&#233;orie critique &#187; allemande) [3]. En effet il n'y a pas de citoyennet&#233; active sans d&#233;bat, sans controverse, sans conflit dans l'espace public, inventant ses propres r&#232;gles et donc sans limites pr&#233;&#233;tablies. Mais non sans responsabilit&#233;, car il y a &#233;videmment des risques. Le conflit n'est pas la guerre civile, dont certains gouvernements seraient plut&#244;t les fauteurs. Mais il n'est pas non plus la domestication, la canalisation des luttes et de la libert&#233; d'expression sous le contr&#244;le de l'ex&#233;cutif et la surveillance de la police, restreignant par avance l'espace terrien, urbain, juridique, professionnel, des contestations. M&#234;me l'ordre public dont la D&#233;claration des Droits de l'Homme et du Citoyen (1789) proclame qu'il ne faut pas le &#171; troubler &#187; (article 10), ne s'identifie pas &#224; un r&#233;gime d'autorit&#233;, impos&#233; d'en haut. L'Etat d&#233;mocratique n'en est que le garant, qui a lui-m&#234;me besoin d'&#234;tre constamment contr&#244;l&#233; dans son action. En derni&#232;re analyse ce sont les citoyens qui sont juges et partie prenante &#224; la fois, donc ce sont eux qui devront faire face aux cons&#233;quences &#233;ventuellement ind&#233;sirables de leurs actes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249;, me semble-t-il, un double imp&#233;ratif de notre actualit&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord et avant tout il faut restaurer, &#233;largir, garantir l&#233;galement et constitutionnellement les libert&#233;s individuelles et collectives, la s&#251;ret&#233; des citoyens, les droits civiques &#224; commencer par celui d'association et de manifestation. Et donc il faut que soient abrog&#233;es les lois discriminatoires et liberticides comme la loi contre le &#171; s&#233;paratisme &#187;, et que soit d&#233;mantel&#233;, interdit dans ses moyens et dans sa mise en &#339;uvre l'instrument de r&#233;pression militaris&#233; qui s'est construit au cours des derni&#232;res d&#233;cennies et qui se renforce tous les jours de fa&#231;on monstrueuse, celui qui pi&#233;tine, qui blesse et qui tue. La voil&#224;, la guerre civile ! Ces exigences ne doivent plus quitter le premier plan, elles doivent mobiliser toutes nos ressources expressives, militantes, juridiques, repr&#233;sentatives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ensuite, il faut &#233;largir la base du mouvement de masse, diversifier ses composantes, en tenant compte des modes de lutte qu'invente chaque groupe social, mais en recherchant les formes les plus unitaires, les plus d&#233;mocratiques elles-m&#234;mes, &#224; la fois librement autog&#233;r&#233;es et potentiellement majoritaires dans le pays. Pas de limites, donc, &#224; l'imagination qui s'exerce dans les occupations, les blocages, les gr&#232;ves, les marches et d&#233;fil&#233;s, les taggages et les collages, sans exclure la d&#233;sob&#233;issance civique, l'autod&#233;fense des manifestations. Pas de l&#233;galisme artificiel. Mais pas non plus de complaisance pour le mirage d'une contre-violence inspir&#233;e par la &#171; haine des flics &#187;, si compr&#233;hensible soit-elle subjectivement et affectivement. Une gu&#233;rilla urbaine ou campagnarde ne fera que donner des pr&#233;textes &#224; la violence d'Etat &#8211; une violence incomparablement sup&#233;rieure et qui se d&#233;cha&#238;ne, comme dit l'autre, &#171; quoi qu'il en co&#251;te &#187; et ne s'embarrasse d'aucun scrupule. La contre-violence est vou&#233;e &#224; l'&#233;chec et conduit droit dans le pi&#232;ge du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La non-violence n'est pas toujours possible, mais elle est, &#224; long terme et m&#234;me &#224; court terme, la plus efficace politiquement. On doit pouvoir inventer une insurrection civilis&#233;e. Ce qui ne veut pas dire une insurrection passive, ou impuissante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La d&#233;mocratie n'est pas un acquis, c'est une conqu&#234;te et une reconqu&#234;te permanente. C'est la soci&#233;t&#233; qui s'&#233;mancipe et qui se gouverne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Intervention lue aux Assises Populaires pour nos Libert&#233;s, Bourse du travail, Paris, samedi 15 avril 2023. Version corrig&#233;e et compl&#233;t&#233;e.&lt;br class='autobr' /&gt;
[2] E. Balibar, &#171; Inventer une insurrection d&#233;mocratique &#187;, L'Humanit&#233;, Mercredi 12 Avril 2023.&lt;br class='autobr' /&gt;
[3] Oskar Negt : L'espace public oppositionnel, traduction fran&#231;aise, Payot 2007. L'original allemand (2001) avait &#233;t&#233; publi&#233; en collaboration avec Alexander Kluge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Etienne Balibar&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/etienne-balibar/blog/160423/un-tournant-dans-le-mouvement&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://blogs.mediapart.fr/etienne-balibar/blog/160423/un-tournant-dans-le-mouvement&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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<item xml:lang="fr">
		<title>Insurrection d&#233;mocratique</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Insurection-democratique</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/Insurection-democratique</guid>
		<dc:date>2023-04-18T06:39:46Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Etienne Balibar</dc:creator>


		<dc:subject>France</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2023-04-18</dc:subject>
		<dc:subject>Europe</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Nous parlons d'un conflit politique g&#233;n&#233;ralis&#233;, issu du projet d'acc&#233;l&#233;rer la casse de l'Etat social en &#171; r&#233;formant &#187; le r&#233;gime des retraites, et de la r&#233;action de masse, organis&#233;e par les syndicats, soutenue par la majorit&#233; des citoyens, qu'il a aussit&#244;t d&#233;clench&#233;e. En se heurtant &#224; l'arrogance du pouvoir et &#224; la brutalit&#233; polici&#232;re, il d&#233;bouche sur une mise en crise du r&#233;gime actuel. Certains (dont je suis) pensent aussi que le capitalisme r&#233;v&#232;le ici l'acuit&#233; de ses contradictions (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH100/revol-2714a.jpg?1781362863' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Nous parlons d'un conflit politique g&#233;n&#233;ralis&#233;, issu du projet d'acc&#233;l&#233;rer la casse de l'Etat social en &#171; r&#233;formant &#187; le r&#233;gime des retraites, et de la r&#233;action de masse, organis&#233;e par les syndicats, soutenue par la majorit&#233; des citoyens, qu'il a aussit&#244;t d&#233;clench&#233;e. En se heurtant &#224; l'arrogance du pouvoir et &#224; la brutalit&#233; polici&#232;re, il d&#233;bouche sur une mise en crise du r&#233;gime actuel. Certains (dont je suis) pensent aussi que le capitalisme r&#233;v&#232;le ici l'acuit&#233; de ses contradictions historiques. Comment penser cette dynamique, et les possibilit&#233;s qui en d&#233;coulent ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Avril 2023 | Tir&#233; de Coudes &#224; coudes |Texte paru dans L'Humanit&#233; -&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux noms me semblent incontournables. Le premier est lutte de classes : au c&#339;ur du conflit, l'enjeu strat&#233;gique de distribution des ressources entre la force de travail (tous ceux qui font vivre la soci&#233;t&#233; et ses services fondamentaux) et la classe capitaliste, d&#233;sormais compl&#232;tement internationalis&#233;e. Rarement aura-t-on vu un gouvernement incarner aussi ouvertement les int&#233;r&#234;ts de l'oligarchie financi&#232;re. Mais rarement aussi les dilemmes de la prol&#233;tarisation de masse ou d'une vie dans la dignit&#233; seront apparus de fa&#231;on aussi globale, aussi politique. Il est frappant que ce soient les syndicats qui lui aient fourni son encadrement et sa coh&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second est insurrection. Non pas la tentative de &#171; prendre le pouvoir &#187; ou de le &#171; destituer &#187; que le gouvernement brandit pour l&#233;gitimer sa brutalit&#233;, et dont, en miroir, des r&#233;volutionnaires en chambre nous clament la venue. Mais une insurrection pacifique et d&#233;mocratique, affirmant la capacit&#233; du peuple d'exercer un r&#244;le dirigeant dans l'Etat. L'avenir proche nous dira si elle r&#233;siste &#224; la r&#233;pression, au d&#233;couragement, &#224; la pr&#233;carit&#233;, pour forcer le pr&#233;sident au recul et instituer de l'irr&#233;versible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ni la lutte ni l'insurrection ne suivent un plan, m&#234;me si elles ont besoin d'objectifs et d'imagination. Compte tenu des forces nouvelles qui s'y agr&#232;gent aujourd'hui, des formes de lutte en devenir, je mettrai l'accent sur deux exigences. D'abord la d&#233;fense des libert&#233;s, &#224; commencer par la s&#251;ret&#233; des citoyens, et le droit d'occuper l'espace public de fa&#231;on &#171; oppositionnelle &#187;. Ne faudrait-il pas aller vers des assises nationales, pour censurer les pratiques r&#233;pressives, interdire les armements l&#233;taux et renforcer les garanties constitutionnelles ? Ensuite l'extension de la d&#233;mocratie au-del&#224; des contre-pouvoirs parlementaires, dont la forme ne suffit plus pour faire avancer la r&#233;solution des &#171; contradictions au sein du peuple &#187; (comme sur la croissance et la d&#233;croissance).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#233;lus municipaux pourraient user de leurs pouvoirs pour inviter manifestants et gr&#233;vistes &#224; s'assembler pour d&#233;battre, avant d'&#233;ventuels Etats-G&#233;n&#233;raux de la refondation sociale et politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le rapport des forces est fragile. Le pi&#232;ge est tendu de l'affrontement entre la rage de ceux qu'on pi&#233;tine et la violence d'Etat militaris&#233;e. Mais le peuple peut inventer une insurrection adapt&#233;e &#224; notre &#233;poque, unissant r&#233;volte, obstination et innovation institutionnelle.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Nous sommes dans la guerre</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Nous-sommes-dans-la-guerre</link>
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		<dc:date>2022-08-23T06:45:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Etienne Balibar</dc:creator>


		<dc:subject>Ukraine</dc:subject>
		<dc:subject>La guerre en Ukraine - Les enjeux</dc:subject>
		<dc:subject>Guerre en Ukraine</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2022-08-23</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Entre imp&#233;rialisme et d&#233;n&#233;gation du droit &#224; l'existence des Ukrainiens, l'invasion russe du 24 f&#233;vrier a marqu&#233; le d&#233;but d'une guerre &#171; totale &#187; s'accompagnant de violations massives des droits de l'homme, et un nouvel &#233;pisode de la guerre civile europ&#233;enne. Face &#224; cette &#171; guerre hybride &#187;, mondialis&#233;e sans &#234;tre mondiale, la priorit&#233; imm&#233;diate est de soutenir le combat du peuple ukrainien qui exprime son exigence d'ind&#233;pendance nationale. &lt;br class='autobr' /&gt; 5 juillet 2022 | tir&#233; d'Analyse Option Critique (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Ukraine-+" rel="tag"&gt;Ukraine&lt;/a&gt;, 
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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Guerre-en-Ukraine-+" rel="tag"&gt;Guerre en Ukraine&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2022-08-23-+" rel="tag"&gt;Edition du 2022-08-23&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH79/arton53683-7e79b.png?1781362864' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='79' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Entre imp&#233;rialisme et d&#233;n&#233;gation du droit &#224; l'existence des Ukrainiens, l'invasion russe du 24 f&#233;vrier a marqu&#233; le d&#233;but d'une guerre &#171; totale &#187; s'accompagnant de violations massives des droits de l'homme, et un nouvel &#233;pisode de la guerre civile europ&#233;enne. Face &#224; cette &#171; guerre hybride &#187;, mondialis&#233;e sans &#234;tre mondiale, la priorit&#233; imm&#233;diate est de soutenir le combat du peuple ukrainien qui exprime son exigence d'ind&#233;pendance nationale.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;5 juillet 2022 | tir&#233; d'Analyse Option Critique&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;https://aoc.media/analyse/2022/07/04/nous-sommes-dans-la-guerre/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://aoc.media/analyse/2022/07/04/nous-sommes-dans-la-guerre/&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voici au 5&#232;me mois de la guerre d&#233;clench&#233;e par l'invasion russe. Dans ce texte[1], j'essayerai de mettre en ordre quelques-unes des r&#233;flexions que m'inspirent la situation en Ukraine et ses prolongements plan&#233;taires. Je formulerai des hypoth&#232;ses et poserai des questions, mais je n'ai pas de certitude absolue quant &#224; la r&#233;ponse qu'il faut leur apporter. Sur plusieurs points je me demande m&#234;me si ces r&#233;ponses existent &#8211; sauf &#224; vouloir projeter sur la r&#233;alit&#233; qui nous assi&#232;ge des cat&#233;gories id&#233;ologiques toutes faites. Mais ce n'est pas une raison, bien au contraire, pour ne pas tenter d'articuler ce que nous savions d&#233;j&#224; et ce que nous apprenons au jour le jour, de fa&#231;on &#224; &#233;clairer les enjeux et les &#233;ventualit&#233;s d'un conflit qui nous concerne tous directement. Devant la guerre d'Ukraine en effet, devant la bataille qui fait rage autour des villes du Donbass, devant les menaces qui s'accumulent aux alentours, nous ne pouvons pas nous comporter comme de simples &#171; observateurs engag&#233;s &#187; qu'affectent plus ou moins les &#233;v&#233;nements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8226;	C'est notre avenir, c'est notre &#171; monde commun &#187; qui sont en jeu, et dont la physionomie va d&#233;pendre aussi de nos interpr&#233;tations et de nos choix. En ce sens, toutes proportions gard&#233;es car &#8211; ne l'oublions jamais &#8211; nous ne sommes pas les combattants ou les victimes directes du conflit, je dirai pourtant que nous sommes dans la guerre, car elle a lieu &#171; chez nous &#187; et &#171; pour nous &#187;. Nous n'avons pas le choix, h&#233;las, comme le propose dans une belle le&#231;on de pacifisme r&#233;volutionnaire mon ami le philosophe Sandro Mezzadra, de &#171; d&#233;serter la guerre &#187;.[2] Je n'en conclus pas pour autant que nous devions nous laisser &#171; mobiliser &#187; et emporter par elle d'une fa&#231;on irr&#233;fl&#233;chie. La marge laiss&#233;e au choix est tr&#232;s faible, mais faut-il d&#233;cider d'avance qu'elle est inexistante ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quelle guerre, cependant, sommes-nous ici en train de parler ? Sur ce point d&#233;j&#224; l'incertitude r&#232;gne. Car au-del&#224; du fait que le territoire ukrainien (en partie occup&#233; ou annex&#233; depuis 2014) a &#233;t&#233; pris d'assaut au matin du 24 f&#233;vrier dernier sur l'injonction de Vladimir Poutine, et que l'arm&#233;e russe y perp&#233;tue jour apr&#232;s jour des exactions qui ont entra&#238;n&#233; de gigantesques d&#233;placements de populations, mais aussi des actions de r&#233;sistance exceptionnellement courageuses et intelligentes du peuple ukrainien, il faudrait une vue plus compl&#232;te des ramifications et des contrecoups de la guerre dans une s&#233;rie d'autres lieux, peut-&#234;tre dans le monde entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une perception compl&#232;te des espaces qui forment le &#171; th&#233;&#226;tre &#187; de la guerre, et de la fa&#231;on dont ils se modifient &#224; mesure qu'elle dure et change de rythme, d&#233;pendent en effet non seulement le jugement que nous porterons sur son &#171; caract&#232;re &#187; historique, mais l'id&#233;e que nous nous ferons de la politique qu'elle appelle ou qu'inversement elle interdit. On ne se lasse pas de r&#233;p&#233;ter la &#171; formule &#187; du Vom Krieg de Clausewitz : &#171; la guerre est la simple continuation de la politique par d'autres moyens &#187;.[3] Ne serait-il pas tout aussi pertinent de nous demander, ici et maintenant, quelle politique &#171; continue la guerre &#187;, ou surgira dans son apr&#232;s-coup (s'il doit y en avoir un), en tant qu'institution et en tant que praxis, sur la base des conditions qu'elle aura cr&#233;&#233;es et des probl&#232;mes qu'elle aura r&#233;v&#233;l&#233;s ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces questions pour l'instant sans r&#233;ponses, je voudrais commencer &#224; les instruire en choisissant trois points d'entr&#233;e : de quoi cette guerre &#171; est-elle le nom &#187;, ou comment la d&#233;finissons-nous pour pouvoir la nommer ? que nous dit-elle des fonctions du nationalisme, de ses fluctuations, de son rapport &#224; la &#171; forme nation &#187; elle-m&#234;me ? quels sont les espaces politiques dont elle recoupe et, le cas &#233;ch&#233;ant, d&#233;place les fronti&#232;res ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Noms et d&#233;finitions&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour saisir le caract&#232;re de la guerre en cours, je pense qu'il faut appliquer plusieurs grilles, op&#233;rant &#224; diff&#233;rents niveaux et faisant ressortir diff&#233;rentes modalit&#233;s du conflit. La guerre se d&#233;veloppe sur de multiples &#171; th&#233;&#226;tres &#187; avec des intensit&#233;s et des rythmes diff&#233;rents. Il est crucial de bien d&#233;crire cette surd&#233;termination intrins&#232;que, dont vont d&#233;pendre son &#233;volution et ses cons&#233;quences, m&#234;me si nos incertitudes en sont d'abord accrues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela n'emp&#234;chera pas qu'il nous faille d&#233;cider quel en est l'aspect principal, d'une d&#233;cision fond&#233;e sur l'analyse aussi rationnelle que possible des multiples dimensions de la guerre, mais qui n'en sera jamais simplement d&#233;ductible et restera par cons&#233;quent subjective. Cette d&#233;cision &#171; commande &#187; notre jugement politique sur les enjeux de la guerre et nos tentatives d'intervention depuis le lieu o&#249; nous sommes situ&#233;s par l'histoire et par la g&#233;ographie, c'est-&#224;-dire en Europe et comme &#171; citoyens d'Europe &#187; (dont font partie beaucoup d'&#233;trangers venus du monde entier, car l'Europe est de facto une entit&#233; cosmopolitique).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je proposerai de consid&#233;rer au moins quatre niveaux superpos&#233;s, mais cette &#233;num&#233;ration appelle quelques pr&#233;liminaires sur lesquels je passe aussi vite que possible. D'abord le caract&#232;re d'une guerre d&#233;pend certes des objectifs que poursuivent les bellig&#233;rants, mais il ne peut se d&#233;finir simplement &#224; partir de leurs intentions ou de leurs d&#233;clarations : il faut les rapporter &#224; la constitution des institutions et des forces (en g&#233;n&#233;ral des nations) qui leur conf&#232;rent une effectivit&#233;, ce qui d&#233;pend toujours de conditions historiques d&#233;termin&#233;es. C'est pourquoi il y a, sans doute, de grands types de guerres, au-del&#224; m&#234;me des distinctions juridiques (guerres civiles ou &#233;trang&#232;res, compatibles ou non avec le droit international&#8230;) et des cat&#233;gories pol&#233;mologiques (guerres de conqu&#234;te ou de d&#233;fense &#8211; voire de d&#233;fense &#171; pr&#233;ventive &#187;, de &#171; haute &#187; ou de &#171; basse intensit&#233; &#187;, sym&#233;triques ou asym&#233;triques&#8230;), que nous cherchons &#224; identifier en ayant recours aux comparaisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs seraient ici pertinentes, dont certaines ont &#233;t&#233; r&#233;guli&#232;rement invoqu&#233;es depuis le d&#233;but de la Guerre d'Ukraine, et d'autres soigneusement &#233;vit&#233;es : guerres d'Alg&#233;rie et du Vietnam, occupation de la Palestine, guerres de Yougoslavie, guerre de Tch&#233;tch&#233;nie, invasion de l'Irak par les &#201;tats-Unis&#8230; Mais en derni&#232;re analyse toute nouvelle guerre est une guerre nouvelle, et les comparaisons, bien qu'elles puissent servir &#224; &#233;viter les &#233;valuations biais&#233;es, fournissent avant tout des contre-exemples. Enfin toute guerre qui dure et engendre ce que Clausewitz appelait des effets de &#171; friction &#187; conna&#238;t plusieurs phases de mouvement ou de position, souvent associ&#233;es &#224; des trac&#233;s de fronts et de fronti&#232;res, qui font &#233;voluer son caract&#232;re et dans lesquelles changent les rapports de forces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En l'occurrence, apr&#232;s la phase d'invasion proprement dite, dans laquelle l'arm&#233;e et les unit&#233;s territoriales ukrainiennes ont r&#233;ussi &#224; repousser les chars russes et &#224; reprendre l'initiative, la guerre s'est fig&#233;e dans une confrontation incertaine et d&#233;vastatrice, d&#233;voreuse d'hommes et de munitions, concentr&#233;e dans les r&#233;gions orientale et m&#233;ridionale du pays que la Russie cherche &#224; annexer. On retourne ainsi, en apparence, mais avec plus d'intensit&#233;, &#224; ce qui avait &#233;t&#233; son th&#233;&#226;tre initial, ce qui veut dire aussi que son vrai commencement date de 2014 et que nous n'en sommes pas au centi&#232;me jour mais &#224; la huiti&#232;me ann&#233;e d&#233;j&#224;&#8230; Cependant ce n'est qu'avec les d&#233;veloppements actuels que toutes les implications du conflit commencent &#224; se faire voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tentons alors une premi&#232;re d&#233;finition. La guerre des Ukrainiens est proprement ce qu'il faut appeler une guerre d'ind&#233;pendance nationale, ce qui en ukrainien se dit ma&#239;dan et appelle la comparaison avec d'autres moments historiques o&#249; la constitution d'une nation souveraine se &#171; lib&#233;rant &#187; de la suj&#233;tion d'un empire, est pass&#233;e par la confrontation arm&#233;e avec celui-ci : la s&#233;cession d'une partie de l'Irlande anglaise au d&#233;but du si&#232;cle dernier, les guerres de lib&#233;ration nationale des colonies (ou semi-colonies) europ&#233;ennes en Afrique et en Asie, mais aussi, plus lointainement bien que symboliquement significatives, les &#171; insurrections &#187; qui donn&#232;rent naissance aux nations modernes d&#233;tach&#233;es des empires anglais, espagnol ou ottoman&#8230; Et sans doute ici on observera que l'Ukraine (qui avait joui au sein de l'URSS d'un statut de &#171; r&#233;publique f&#233;d&#233;rative &#187; et, &#224; ce titre, dispos&#233; d'un si&#232;ge aux Nations unies) &#233;tait d&#233;j&#224; devenue un &#201;tat souverain, internationalement reconnu, &#224; la suite de la dissolution de l'URSS en 1991.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce point est fondamental parce qu'il fait de l'invasion russe une transgression ouverte du droit international, ce qui qualifie l'un des bellig&#233;rants comme agresseur et l'autre comme agress&#233;, fond&#233; pour se d&#233;fendre &#224; faire appel &#224; l'aide &#233;trang&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais sur le plan politique, tel que le traduisent les discours de Poutine et l'ensemble de la propagande justifiant l'occupation et la &#171; russification &#187; des territoires conquis, on voit que la puissance imp&#233;riale &#8211; continu&#233;e sur ce point par le r&#233;gime communiste en d&#233;pit des principes d&#233;mocratiques et f&#233;d&#233;ratifs proclam&#233;s par la r&#233;volution d'Octobre 1917 &#8211; n'avait jamais consid&#233;r&#233; comme l&#233;gitime l'ind&#233;pendance des territoires ayant appartenu &#224; l'Empire. Elle pr&#233;tend exercer quelque chose comme un droit de &#171; retour &#187;.[4] C'est pourquoi on peut dire &#224; bon droit que les Ukrainiens sont engag&#233;s dans une guerre d'ind&#233;pendance qui avait &#233;t&#233; seulement diff&#233;r&#233;e. S'ils remportent la victoire, la souverainet&#233; et l'existence m&#234;me de leur nation deviendront un fait accompli et ne seront plus contestables. &#201;videmment, elles auront co&#251;t&#233; tr&#232;s cher en termes de destructions et de souffrances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons, cependant, en rester l&#224;. La r&#233;f&#233;rence &#224; la continuit&#233; imp&#233;riale dans l'espace qui va de l'Oc&#233;an Pacifique jusqu'&#224; la fronti&#232;re polonaise (et parfois au-del&#224;), mais surtout la r&#233;f&#233;rence &#224; la fa&#231;on dont la r&#233;volution russe a remis en question cette forme imp&#233;riale pour finalement la restaurer et la &#171; moderniser &#187;, imposent de consid&#233;rer les choses sous un autre angle et sur une autre sc&#232;ne.[5] La comparaison qui s'impose ici, trop souvent censur&#233;e dans les commentaires, est avec les guerres de Yougoslavie des ann&#233;es 1990, m&#234;me si l'ampleur des destructions et la masse des troupes et des &#233;quipements engag&#233;s est disproportionn&#233;e (mais la nature des crimes de guerre en train d'&#234;tre commis est, elle, du m&#234;me ordre).[6]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce point de vue, ce que nous avons caract&#233;ris&#233; comme une guerre d'ind&#233;pendance doit aussi nous appara&#238;tre comme l'exemple d'une guerre post-socialiste, ayant sa source dans l'effondrement des r&#233;gimes communistes en Europe, et plus profond&#233;ment dans l'incapacit&#233; de ces r&#233;gimes &#224; trouver une solution pour la &#171; question des nationalit&#233;s &#187; h&#233;rit&#233;e des empires : ce qui a entra&#238;n&#233; &#224; terme une intensification des nationalismes et de leur hostilit&#233; mutuelle, encore aggrav&#233;e par le d&#233;sastre social des politiques de &#171; lib&#233;ralisation &#224; outrance &#187; qui leur ont &#233;t&#233; appliqu&#233;es apr&#232;s 1989 par le n&#233;olib&#233;ralisme triomphant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la profondeur historique dont nous avons besoin est plus grande encore, car l'histoire du communisme europ&#233;en fait int&#233;gralement partie d'un cycle plus vaste et plus complexe : celui de la &#171; guerre civile europ&#233;enne &#187; qui commence en 1914, encha&#238;ne la guerre imp&#233;rialiste et la r&#233;volution, puis d&#233;bouche sur le triomphe du nazisme dans l'Allemagne vaincue, entour&#233; d'une constellation de r&#233;gimes et de mouvements fascistes d'un bout &#224; l'autre de l'Europe, d'o&#249; la Seconde Guerre mondiale, suivie de la guerre froide entre les deux &#171; camps &#187; et de la division du continent, &#224; laquelle mettront fin les r&#233;volutions d&#233;mocratiques de 1989 et la chute du rideau de fer (si toutefois il s'agit vraiment d'une &#171; fin &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Envisag&#233;e dans ce cadre &#8211; celui d'une histoire continentale tragique, faite de r&#233;volutions et de contre-r&#233;volutions, de nations an&#233;anties ou restaur&#233;es (comme la Pologne), scind&#233;es ou r&#233;unifi&#233;es (comme l'Allemagne), de destructions et de reconstructions, de massacres et de g&#233;nocides, de d&#233;placements de populations et de fronti&#232;res, d'allers et retours entre le totalitarisme et la d&#233;mocratie, dont les traces sont omnipr&#233;sentes partout dans notre continent &#8211; la guerre actuelle n'est pas seulement une guerre europ&#233;enne, comme je l'ai dit ailleurs avec d'autres, mais c'est un nouvel &#233;pisode de la guerre civile europ&#233;enne[7].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;montrant du m&#234;me coup que celle-ci n'&#233;tait pas achev&#233;e, ou que les probl&#232;mes dont elle surgissait et qu'elle avait reproduits n'&#233;taient pas non plus r&#233;solus par l'ordre post-communiste ayant un moment fait croire &#224; une &#171; fin de l'histoire &#187;. De ce fait m&#234;me la r&#233;p&#233;tition des destructions, des strat&#233;gies de la terreur, des exodes massifs, constituant &#224; eux tous une manifestation de la guerre totale, devient moins &#233;nigmatique, sans se voir pour autant justifi&#233;e le moins du monde. Peut-&#234;tre avions-nous, Europ&#233;ens, oubli&#233; l'histoire que, tous ensemble, nous &#171; faisons &#187; par nos guerres chaudes et froides entrecoup&#233;es de tr&#234;ves et de refondations &#233;tatiques ou diplomatiques&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; nouveau, cependant, parvenus &#224; ce point, nous devons changer de perspective et consid&#233;rer de plus vastes espaces. Les guerres europ&#233;ennes au 20&#232;me si&#232;cle ont &#233;t&#233;, de fa&#231;on intrins&#232;que, des guerres mondiales, et inversement les guerres mondiales ont conf&#233;r&#233; &#224; l'Europe une place non exclusive, mais toujours centrale comme th&#233;&#226;tre des batailles, comme si&#232;ge historique des &#171; puissances &#187; qui s'y affrontaient et des peuples qui en subissaient les plus lourds effets. La guerre actuelle en Ukraine &#8211; susceptible de d&#233;border ce &#171; th&#233;&#226;tre &#187; initial &#8211; intervient alors que l'Europe est irr&#233;versiblement provincialis&#233;e (ce qui ne veut pas dire, on le voit bien, qu'elle ait perdu toute fonction strat&#233;gique et g&#233;opolitique) : ce serait plut&#244;t, me semble-t-il, une guerre mondialis&#233;e, ou &#171; en cours de mondialisation &#187;.[8]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci n'a de sens cependant que si nous commen&#231;ons &#224; la penser comme une guerre &#171; hybride &#187;, &#224; la fois &#171; chaude &#187; et &#171; froide &#187;, conduite sur le terrain de la technologie et de l'&#233;conomie dont aucune politique ne peut plus se dissocier en m&#234;me temps que sur celui des combats et des bombardements, et dans laquelle sont progressivement attir&#233;es, de fa&#231;on essentiellement dissym&#233;trique, plusieurs r&#233;gions du monde avec leurs populations et leurs &#201;tats. En effet les bellig&#233;rants font partie d'alliances mondiales qui leur fournissent un appui direct ou indirect et dont certaines peuvent &#234;tre dites mener &#171; par procuration &#187; (war by proxy). &#201;tant donn&#233; la position de &#171; r&#233;serve &#187; adopt&#233;e par la Chine sur le plan militaire (ce qui s'explique par l'autosuffisance apparente des armements russes, mais aussi sans doute par le fait que, dans une perspective g&#233;opolitique, sa strat&#233;gie consiste &#224; la fois &#224; soutenir la Russie en face de &#171; l'Occident &#187; et &#224; s'en dissocier pour faire avancer d'autres objectifs), cette derni&#232;re caract&#233;ristique vaut surtout, &#233;videmment, pour le camp &#171; occidental &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair que sans un flot permanent, toujours grossissant, d'armements avec leurs instructeurs et de renseignements &#233;lectroniques, l'arm&#233;e ukrainienne malgr&#233; toute sa valeur et son esprit de sacrifice ne soutiendrait pas l'assaut de l'arm&#233;e russe. Et surtout, n'en d&#233;plaise &#224; la terminologie, la coalition occidentale venue au secours de l'Ukraine m&#232;ne bel et bien une &#171; guerre &#233;conomique &#187; pour essayer de faire plier la Russie. Il est hautement significatif de ce point de vue que, des deux c&#244;t&#233;s, le nom de &#171; guerre &#187; fasse l'objet d'une d&#233;n&#233;gation : les Russes parlent d'une &#171; op&#233;ration militaire sp&#233;ciale &#187; et les Occidentaux disent qu'ils appliquent des &#171; sanctions &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par dessus tout il faut prendre la mesure des effets combin&#233;s qu'engendrent, &#224; l'&#233;chelle mondiale, les destructions mat&#233;rielles, le blocus interdisant l'exportation (et conduisant &#224; la perte) de millions de tonnes de c&#233;r&#233;ales, et la crise &#233;conomique rampante induite par les sanctions portant sur l'&#233;nergie : le monde entre dans une spirale inflationniste lourde de conflits sociaux et voit se profiler des menaces de disette ou m&#234;me de famine. Ce sont naturellement les pays du &#171; Sud Global &#187; qui sont ici menac&#233;s avant tout ou subissent d&#233;j&#224; les contrecoups de la guerre totale et de la guerre hybride. En r&#233;alit&#233;, eux aussi sont maintenant &#171; dans la guerre &#187; avec nous, sans pour autant &#234;tre officiellement &#171; en guerre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir, je pense qu'il faut ins&#233;rer dans nos d&#233;finitions une caract&#233;ristique &#171; virtuelle &#187;, nullement imaginaire pour autant, qui concerne l'intensit&#233; de la guerre plut&#244;t que son extension. Il y a deux mois, dans un article venant &#224; l'appui de son gouvernement qui a imm&#233;diatement fait pol&#233;mique en Allemagne, J&#252;rgen Habermas a soulev&#233; la possibilit&#233; que l'escalade conduise au d&#233;clenchement d'une guerre nucl&#233;aire entre la Russie et l'OTAN (donc fondamentalement les &#201;tats-Unis) dans laquelle toute l'Europe serait menac&#233;e d'an&#233;antissement.[9] Beaucoup de commentateurs avaient d&#233;j&#224; fait remarquer que le pouvoir russe brandit l'utilisation &#233;ventuelle d'armes nucl&#233;aires (en se servant aussi de l'occupation des centrales nucl&#233;aires) comme un instrument de chantage ou d'intimidation, et l'id&#233;e d'une &#171; guerre coloniale sous parapluie nucl&#233;aire &#187;, ayant pour but de contraindre l'adversaire (c'est-&#224;-dire l'OTAN, les &#201;tats-Unis) &#224; limiter le niveau et la port&#233;e de son intervention, avait &#233;t&#233; propos&#233;e par d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce que sugg&#232;re Habermas, c'est une question plus g&#233;n&#233;rale : d&#232;s lors qu'on entre dans une guerre totale, qui porte en elle le risque d'une &#171; mont&#233;e aux extr&#234;mes &#187;, l'&#233;volution du rapport des forces et notamment l'incapacit&#233; de l'un des bellig&#233;rants d'atteindre ses objectifs, consid&#233;r&#233;s comme &#171; vitaux &#187;, par des moyens conventionnels, ou la n&#233;cessit&#233; pour l'autre d'&#233;lever le niveau de son engagement &#224; des armes de plus longue port&#233;e, peuvent conduire &#224; l'utilisation des armements nucl&#233;aires (tactiques ou strat&#233;giques) dont ils disposent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi que l'avaient soutenu en leur temps (critiquant l'id&#233;e d'un &#171; &#233;quilibre de la terreur &#187; qui garantirait paradoxalement la paix par dissuasion mutuelle) des analystes de la nouvelle configuration des guerres comme G&#252;nther Anders ou Edward P. Thompson, c'est l'existence m&#234;me des armes nucl&#233;aires qui entra&#238;ne la possibilit&#233; d'une catastrophe, ou d'un suicide collectif de l'humanit&#233;, devant lequel on ne peut garantir que les &#201;tats auront &#171; l'intelligence &#187; (Clausewitz) de se retenir. Ce que Thompson avait appel&#233; l'exterminisme &#224; l'&#233;poque de la crise des &#171; euromissiles &#187; (au d&#233;but des ann&#233;es 1980) ne peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme &#171; l'impensable &#187;.[10] Et d&#232;s lors qu'il n'est pas impensable il faut le penser, ou faire entrer sa possibilit&#233; dans la d&#233;finition de la guerre en cours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voil&#224; donc ramen&#233;s &#224; la n&#233;cessit&#233; d'une d&#233;cision subjective, si possible &#233;clair&#233;e, mais aussi par d&#233;finition incertaine et risqu&#233;e, quant &#224; l'articulation et &#224; la hi&#233;rarchie des dimensions de la guerre en cours, et au jugement que nous leur appliquons. Il me semble que la priorit&#233; imm&#233;diate est de soutenir le combat du peuple ukrainien, qui exprime son exigence d'ind&#233;pendance nationale : non pas parce que celle-ci serait en soi une valeur absolue, mais parce que le droit &#224; l'autod&#233;termination des Ukrainiens est foul&#233; aux pieds, et que la guerre &#171; totale &#187; qui leur est faite s'accompagne de violations massives des droits de l'homme dont la qualification juridique fait d&#233;bat, mais ne peut &#234;tre inf&#233;rieure &#224; celle de crimes de guerre. Leur d&#233;faite serait moralement inacceptable et d&#233;sastreuse pour la l&#233;galit&#233; internationale (comme l'ont &#233;t&#233; d'autres auparavant, dont certaines r&#233;centes). Ce soutien est entier mais il n'est pas pour autant aveugle &#224; ses conditions et &#224; ses implications. Je passe donc aux deux autres points que j'ai annonc&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Nations et nationalismes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Nationalisme &#187; : le mot fatal est de nouveau au centre de l'espace politique europ&#233;en, avec son cort&#232;ge de tueries, d'intol&#233;rance et d'exclusions. Force est de reconsid&#233;rer ce qui semble conf&#233;rer &#224; la &#171; forme nation &#187;, parmi d'autres formations sociales, une singularit&#233; et un privil&#232;ge : qu'est-ce qui la l&#233;gitime ? dans quelle mesure et pourquoi serait-elle le cadre ind&#233;passable de la conscience collective et de l'action historique ? Il est clair que les Ukrainiens qui se battent pour leur ind&#233;pendance et r&#233;sistent h&#233;ro&#239;quement &#224; des forces plusieurs fois sup&#233;rieures sont anim&#233;s d'un sentiment d'unit&#233; nationale et d'une volont&#233; d'autonomie correspondante. En ce sens ils sont tous des nationalistes, il n'y a pas d'autre mot. Cela n'implique pas qu'ils le soient tous de la m&#234;me fa&#231;on ou pour les m&#234;mes raisons. Surtout cela n'implique aucune &#233;quivalence avec le nationalisme officiel de l'&#201;tat russe, bien qu'&#224; un niveau tr&#232;s abstrait il s'agisse de deux esp&#232;ces d'un m&#234;me genre et qui se renforcent de leur antagonisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non seulement parce qu'on ne peut assimiler des forces aussi in&#233;gales et des positions aussi dissym&#233;triques par rapport au droit international (lequel fait de l'autod&#233;termination des peuples une valeur inconditionnelle, sous condition cependant de reconnaissance par la communaut&#233; des autres nations, ce qui donne lieu &#224; bien des fluctuations). Mais parce que la substance objective, &#233;thique et politique, de ces nationalismes adverses n'est pas la m&#234;me des deux c&#244;t&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
La propagande du r&#233;gime russe exploite sans mesure les composantes &#171; extr&#233;mistes &#187; (voire fascisantes) de la vie politique ukrainienne au cours des derni&#232;res ann&#233;es (qui sont r&#233;elles, mais tr&#232;s minoritaires), ainsi que l'imaginaire de la Grande Guerre patriotique contre le nazisme tel que l'a &#171; russifi&#233; &#187; l'&#201;tat d&#233;j&#224; au temps du communisme, pour d&#233;crire le nationalisme ukrainien comme une r&#233;surgence de l'hitl&#233;risme. Mais on voit bien qu'en r&#233;alit&#233; c'est le r&#233;gime russe actuel qui d&#233;veloppe des caract&#233;ristiques totalitaires, allant de la r&#233;pression violente des opposants par une police politique et de la suppression de la libert&#233; d'expression &#224; la construction id&#233;ologique d'un n&#233;o-imp&#233;rialisme officiel, attribuant au &#171; peuple russe &#187;, d&#233;peint comme un v&#233;ritable peuple de Ma&#238;tres, une valeur et une mission historique sup&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux axiomes politiques, me semble-t-il, en d&#233;coulent. Le premier, c'est qu'il n'existe pas de formation nationale sans &#171; nationalisme &#187;. Rejeter totalement celui-ci en le consid&#233;rant dans l'absolu comme une id&#233;ologie r&#233;actionnaire est d&#233;nu&#233; de sens, sauf si nous croyons devoir (et pouvoir) nous d&#233;barrasser de la forme nation elle-m&#234;me (ce qui, bien entendu, a &#233;t&#233; la position d'une partie de la tradition socialiste et anarchiste). Mais le second, c'est que les fluctuations du nationalisme et les m&#233;tamorphoses de la nation dans l'histoire sont corr&#233;latives. L'histoire des nations (en grande partie d&#233;termin&#233;e par les guerres qu'elles ont men&#233;es ou dans lesquelles elles sont &#233;t&#233; prises : telles guerres, telles nations, ai-je propos&#233; ailleurs[11]) engendre des changements spectaculaires dans la signification et la fonction du discours nationaliste qui peuvent aller jusqu'&#224; de v&#233;ritables retournements (pensons au nationalisme fran&#231;ais dans les ann&#233;es 1940-1945, puis dans les guerres coloniales).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais celui-ci en retour est susceptible de pousser la nation ou la &#171; d&#233;fense nationale &#187; dans les directions les plus oppos&#233;es (m&#234;me cas de figure &#224; l'appui). Ce qui est politiquement d&#233;cisif, ce sont donc les proportions, les &#171; &#233;quilibres instables &#187; qui s'instaurent entre des formes antith&#233;tiques du nationalisme, et sous le m&#234;me nom. C'est pourquoi il n'est pas vraiment pertinent, &#224; mon avis, de demander ce qu'est &#171; en soi &#187; le nationalisme ukrainien, car la question n'admet pas de r&#233;ponse univoque. Il faut plut&#244;t se demander : que devient-il au cours de la guerre et sous son influence ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nouveau j'&#233;prouve ici la fragilit&#233; des hypoth&#232;ses que je vais formuler. Je sais qu'elles pourraient se trouver r&#233;fut&#233;es du jour au lendemain, et pourtant je crois utile de les prendre en consid&#233;ration. La question n&#233;vralgique, me semble-t-il, c'est celle du statut de la diff&#233;rence culturelle, et particuli&#232;rement du multilinguisme dans les institutions de l'&#201;tat-nation. Le sens et les effets politiques du nationalisme ukrainien en d&#233;pendent et en d&#233;pendront. Faisant ici recours &#224; des cat&#233;gories devenues courantes en sociologie politique et proposant un sc&#233;nario &#171; optimiste &#187; inspir&#233; par la r&#233;sistance ukrainienne elle-m&#234;me et le genre de patriotisme qui s'y exprime, je dirai que l'identit&#233; de la nation ukrainienne se d&#233;place id&#233;alement de l'ethnos au demos, d'un &#171; nationalisme ethnique &#187; &#224; un nationalisme &#171; civique &#187;, ou mieux &#224; une pr&#233;valence tendancielle du second sur le premier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la le&#231;on de ce qui s'est pass&#233; lorsque, d&#233;jouant les plans de l'envahisseur, les deux &#171; communaut&#233;s linguistiques &#187; coexistant en Ukraine et qui, ne l'oublions jamais, ne sont pas s&#233;par&#233;es l'une de l'autre, mais se recouvrent en grande partie g&#233;n&#233;alogiquement, sociologiquement et g&#233;ographiquement (de sorte que la majorit&#233; des citoyens sont en fait bilingues en fonction de toute sorte de variables), se sont unies dans la m&#234;me r&#233;sistance patriotique et identiquement reconnues dans l'objectif d'un &#201;tat-nation ind&#233;pendant ukrainien. [12] Beaucoup de forces sans doute tirent en sens contraire, mais elles ne sont pas majoritaires : ce fait est d&#233;cisif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Effectuons ici un rapide d&#233;tour pour comparer les id&#233;ologies &#171; nationalistes &#187; en pr&#233;sence. Du c&#244;t&#233; russe, n&#233;o-imp&#233;rial, c'est la possibilit&#233; m&#234;me d'un &#201;tat-nation s&#233;par&#233; qui est r&#233;cus&#233;e d'avance. Il y a des contradictions internes, sans doute, entre plusieurs discours. Une variante est centr&#233;e sur l'id&#233;e du &#171; monde russe &#187; (Russkyi Mir), entit&#233; substantielle unique &#224; laquelle sont cens&#233;s appartenir indissolublement les trois &#171; peuples fr&#232;res &#187; grand-russe, russe-blanc et petit-russe (Ukrainien) sous l'autorit&#233; &#233;minente de l'un d'entre eux. Cette g&#233;n&#233;alogie se caract&#233;rise par l'&#233;troite combinaison du religieux et du linguistique, et le sens en est donn&#233; symboliquement par le &#171; transfert &#187; du si&#232;ge m&#233;tropolitain de Kiev &#224; Moscou au 15&#232;me si&#232;cle. Une autre variante, beaucoup plus semblable au discours des colonialismes occidentaux, pr&#233;sente l'Ukrainien comme un &#171; dialecte &#187; provincial, et ceux qui le parlent comme les repr&#233;sentants d'une race inf&#233;rieure (de moujiks), &#224; laquelle seule son incorporation &#224; l'Empire (grand) russe aurait enfin permis d' &#171; entrer dans l'histoire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ces contradictions n'emp&#234;chent en rien les porte-paroles de ces id&#233;ologies respectives (comme le patriarche de Moscou, Cyrille, ou le th&#233;oricien &#171; eurasiatique &#187; Alexandre Douguine, l'un et l'autre proches de Poutine) de se retrouver au service du m&#234;me imp&#233;rialisme et de la m&#234;me d&#233;n&#233;gation du droit &#224; l'existence des Ukrainiens. Et l'on comprend, par contrecoup, comment le nationalisme ukrainien a construit son propre discours, en affirmant la continuit&#233; du peuple-nation en Ukraine &#224; travers les si&#232;cles, et en identifiant son existence avec sa r&#233;sistance permanente &#224; l'entreprise d'&#233;limination conduite par les Empires qui l'ont domin&#233;. Ce r&#233;cit projette une continuit&#233; mythique entre des formations sociales compl&#232;tement h&#233;t&#233;rog&#232;nes (le royaume de Kiev ou la Rus' du haut Moyen &#194;ge et la constitution contemporaine de la nation ukrainienne), s&#233;par&#233;es l'une de l'autre par de longues p&#233;riodes d'ali&#233;nation et d'acculturation (malgr&#233; les &#233;v&#233;nements symboliques qui attesteraient d'un m&#234;me &#171; projet &#187; de refondation et de retour aux origines, par exemple la principaut&#233; ou &#171; hetmanat &#187; des Cosaques au 17&#232;me si&#232;cle, ou la &#171; Rada centrale &#187; contemporaine de la r&#233;volution russe et partie prenante de ses luttes internes entre 1917 et 1920).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment l'id&#233;e de la continuit&#233; souterraine fond&#233;e sur la langue, conform&#233;ment aux th&#233;ories romantiques de la constitution des peuples, va de pair avec celle d'une identit&#233; collective que le pouvoir imp&#233;rial (essentiellement celui de l'Empire russe car l'Autriche &#171; multiculturelle &#187; avait d'autres priorit&#233;s) aurait en vain cherch&#233; &#224; &#233;radiquer, dans ce qu'on appellerait aujourd'hui un ethnocide. Qu'on m'entende bien cependant : ce r&#233;cit historiquement probl&#233;matique est l'analogue d'un tr&#232;s grand nombre d'autres mythes nationaux d'origine et de descendance qu'on peut trouver dans le monde, avec ses sp&#233;cificit&#233;s et ses fonctions institutionnelles. Je ne cherche pas &#224; lui en opposer un autre terme &#224; terme, mais &#8211; avec ce que je crois savoir &#8211; je veux indiquer pourquoi l'h&#233;ritage du pass&#233; en Ukraine est probablement un peu plus complexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'indique d&#233;j&#224; son nom (qui signifie &#171; marche &#187;, et donc &#171; r&#233;gion frontali&#232;re &#187; en slave, et qui a commenc&#233; &#224; &#234;tre revendiqu&#233; au 19&#232;me si&#232;cle avant d'&#234;tre officialis&#233; par l'URSS), l'Ukraine est un Borderland ou un &#171; pays-fronti&#232;re &#187; dont les limites ont toujours &#233;t&#233; flottantes au nord, au sud, &#224; l'est et &#224; l'ouest, et dont la culture populaire est marqu&#233;e au cours des si&#232;cles du sceau de la multiplicit&#233; et de l'hybridit&#233;. Les conflits de classe autant que de pouvoir et de forme &#233;tatique qui s'y sont d&#233;roul&#233;s ne cessent de configurer les &#171; appartenances &#187;, cependant que le pays a &#233;t&#233; partag&#233; et repartag&#233; entre les empires (ou les royaumes, comme le grand &#201;tat polono-lituanien de la Renaissance), dont chacun avait sa propre classe privil&#233;gi&#233;e, sa propre fa&#231;on de construire l'h&#233;g&#233;monie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire de l'Ukraine, de ce fait, c'est donc celle des changements d'identit&#233;, mais aussi celle des r&#233;volutions d&#233;mographiques qui passent par des colonisations, des d&#233;portations, des migrations de peuplement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est aussi l'histoire des g&#233;nocides qui laissent une trace ind&#233;l&#233;bile : le Holodomor ou l'extermination des paysans par la famine qu'organis&#232;rent les Bolcheviks au moment de la collectivisation, et la Shoah ou extermination des Juifs par les massacres et les camps de la mort, perp&#233;tr&#233;e par les Nazis avec l'aide de suppl&#233;tifs ukrainiens pendant la Seconde Guerre mondiale. Et ce qui &#171; survit &#187; &#224; cette histoire dans les strates de m&#233;moire de la nation d'aujourd'hui, ce n'est pas tant une identit&#233; unique (m&#234;me si elle fait l'objet d'une promotion officielle) que le bilinguisme et le biculturalisme de la majorit&#233; de la population, probablement renforc&#233; par les effets &#224; long terme de la scolarisation sovi&#233;tique, dans laquelle se sont form&#233;es les g&#233;n&#233;rations majoritaires de la classe moyenne et de la classe ouvri&#232;re.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226;	&lt;br class='autobr' /&gt;
Telles sont quelques-unes des raisons qui peuvent donner &#224; penser que le facteur principal dans la constitution du patriotisme tel qu'il s'illustre dans la guerre actuelle n'est pas &#224; rechercher dans le r&#233;cit ethnique (du moins pas dans ce r&#233;cit seul) mais plut&#244;t dans l'invention d&#233;mocratique (comme aurait dit Claude Lefort) qu'incarne la r&#233;volution de l'Euroma&#239;dan en 2013 et 2014 : c'est elle qui engendre et sous-tend une notion de citoyennet&#233; comme participation &#224; la chose publique, distincte de l'appartenance &#224; la communaut&#233; ethnique, ou susceptible d'en op&#233;rer le d&#233;passement.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226;	&lt;br class='autobr' /&gt;
Il se peut que cette invention ne soit pas pure, qu'elle soit travers&#233;e de conflits sectaires, qu'elle fasse l'objet de manipulations de la part des &#171; oligarques &#187; et de politiciens corrompus (alors m&#234;me qu'elle a &#233;t&#233; principalement dirig&#233;e contre leur influence), et qu'elle se soit achev&#233;e par des affrontements entre des milices &#171; nationalistes &#187; (au sens &#233;troit, exclusif) : ce qui est pourtant incontestable, c'est qu'il s'agissait d'une insurrection populaire et d&#233;mocratique de masse, d'autant plus significative si on la compare aux &#233;volutions vers des id&#233;ologies autoritaires et des r&#233;gimes &#171; post-d&#233;mocratiques &#187; qui se produisent dans toute la r&#233;gion (y compris au sein de l'Union europ&#233;enne).[13]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est manifestement l'une des raisons qui ont pouss&#233; la dictature mise en place en Russie sous l'autorit&#233; et au b&#233;n&#233;fice de Vladimir Poutine &#224; en vouloir la disparition imm&#233;diate, et &#224; chercher &#224; l'obtenir au prix d'une guerre : car cette invention fond&#233;e sur une r&#233;volte contre la corruption et attir&#233;e par la forme d&#233;mocratique des syst&#232;mes politiques lib&#233;raux de l'Occident (qui garantissent le pluralisme politique, m&#234;me s'ils comportent leur propre dimension &#171; oligarchique &#187;), voire par des formes plus radicales de &#171; d&#233;mocratie d'assembl&#233;e &#187;, risquait d'appara&#238;tre aux citoyens de la F&#233;d&#233;ration de Russie comme le mod&#232;le &#224; suivre pour faire face aux m&#234;me maux que leurs voisins et leurs &#171; fr&#232;res &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut ici le redire : des forces poussent en direction diam&#233;tralement oppos&#233;e, et j'en suis tout-&#224;-fait conscient. La plus puissante et la plus dangereuse est la guerre elle-m&#234;me, car elle ne peut pas ne pas semer dans la population ukrainienne brutalis&#233;e les germes d'une russophobie tenace qui ne visera pas seulement la Russie comme &#201;tat ou son r&#233;gime, mais atteindra son peuple et sa culture, voire sa langue telle qu'ont l'habitude de l'utiliser de nombreux citoyens ukrainiens eux-m&#234;mes (et qui donc est aussi &#171; la leur &#187;). Comment &#233;voluera cette antith&#232;se charg&#233;e de potentialit&#233;s contradictoires ? C'est la grande inconnue &#224; laquelle est suspendue, dans la guerre et par-del&#224; la guerre, le destin de la formation nationale qu'elle traverse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Espaces g&#233;opolitiques&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'en reviens alors &#224; l'id&#233;e des multiples &#171; guerres &#187; qui se superposent &#224; la guerre russo-ukrainienne et de leurs espaces politiques, chacun avec ses &#171; fronti&#232;res &#187; propres. Ce qui frappe d'embl&#233;e, c'est le paradoxe inh&#233;rent &#224; la situation contemporaine et de plus en plus accentu&#233; par la guerre elle-m&#234;me : des nations en lutte pour leur ind&#233;pendance, surtout si elles ont affaire &#224; un empire ou &#224; un syst&#232;me politique cherchant &#224; ressusciter la forme d'un ancien empire, ont pour objectif principal la reconnaissance et le respect de leur souverainet&#233;. D'o&#249; l'insistance sur l'int&#233;grit&#233; territoriale, la libert&#233; de choix diplomatique, etc. Mais toute souverainet&#233; en r&#233;alit&#233; est limit&#233;e, m&#234;me pour des nations puissantes et a fortiori pour de &#171; petites &#187; nations, parce que dans le monde actuel elle repose sur l'existence de &#171; garanties &#187; et donc d'alliances, qui sont corr&#233;latives de contraintes. Les choses n'ont cess&#233; d'&#233;voluer, &#233;videmment, &#224; cet &#233;gard, en Europe comme ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'&#233;poque de la guerre froide, dont on comprend maintenant qu'elle opposait deux syst&#232;mes &#171; imp&#233;rialistes &#187; de nature diff&#233;rente, l'autonomie des nations &#171; souveraines &#187; au sein de chaque camp est devenue de plus en plus formelle, en dehors des puissances h&#233;g&#233;moniques, bien que suivant des modalit&#233;s diplomatiques, militaires, &#233;conomiques tr&#232;s h&#233;t&#233;rog&#232;nes (l'Union europ&#233;enne dans ses formats successifs a jou&#233; un r&#244;le ambigu d'assujettissement de ses membres aux objectifs du &#171; camp occidental &#187; en m&#234;me temps que de renforcement des capacit&#233;s de n&#233;gociation du bloc europ&#233;en, cependant que l'OTAN servait &#224; le domestiquer autant qu'&#224; &#233;quilibrer la puissance du camp socialiste adverse, o&#249; ne r&#233;gnait que la &#171; souverainet&#233; limit&#233;e &#187; &#8211; &#224; l'exception notable et d&#233;cisive &#224; long terme de la dissidence chinoise). Cette situation a-t-elle aujourd'hui disparu ? La guerre montre, me semble-t-il, que ce n'est pas totalement le cas, m&#234;me si les rapports de forces et les modalit&#233;s institutionnelles ont profond&#233;ment &#233;volu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit plut&#244;t d'une reconduction du m&#233;canisme de contrainte dans de nouvelles conditions g&#233;opolitiques. Il appara&#238;t tr&#232;s clairement que l'Ukraine n'a de chances de se d&#233;fendre et de se construire comme un &#201;tat-nation stable, assur&#233; de son avenir, que si elle est incorpor&#233;e &#224; un double syst&#232;me supranational. D'une part il faut qu'elle soit int&#233;gr&#233;e &#224; l'alliance militaire occidentale, c'est-&#224;-dire &#224; l'OTAN, une structure qui n'est pas imp&#233;riale mais &#171; imp&#233;rialiste &#187;, au service des int&#233;r&#234;ts des &#201;tats-Unis (en tout cas plac&#233; sous la condition de ne pas les contredire). D'autre part elle consolidera ses institutions et les d&#233;veloppera dans le sens d'un lib&#233;ralisme d&#233;mocratique si elle devient au plus vite un &#201;tat-membre de l'Union Europ&#233;enne, donc d'une structure &#171; quasi-f&#233;d&#233;rale &#187;.[14]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux processus font de la d&#233;pendance le contenu r&#233;el de la souverainet&#233; (d'o&#249; le paradoxe, et &#224; l'occasion la g&#234;ne) : ils sont &#233;troitement articul&#233;s et pourraient sembler mat&#233;riellement indiscernables l'un de l'autre, dans la situation actuelle qui, malgr&#233; quelques proclamations d'ind&#233;pendance, pousse &#224; une plus grande int&#233;gration militaire des &#201;tats-membres de l'UE, in&#233;vitablement chapeaut&#233;e par l'OTAN et d&#233;pendante strat&#233;giquement et technologiquement des &#201;tats-Unis. Et surtout, alors que dans un pass&#233; r&#233;cent les &#233;volutions du politique et du militaire semblaient se dissocier progressivement l'une de l'autre, ce qui conf&#233;rait une autonomie relative au politique et ouvrait la possibilit&#233; d'&#233;volutions d&#233;mocratiques plus radicales, les deux instances se pr&#233;sentent de nouveau comme l'endroit et l'envers d'un m&#234;me processus. Les cons&#233;quences n'en sont pas heureuses, c'est le moins qu'on puisse dire : retour &#224; une logique de &#171; camps &#187; sur la sc&#232;ne internationale et remise &#224; un avenir ind&#233;termin&#233; d'en finir avec ce que j'ai appel&#233; la &#171; guerre civile europ&#233;enne &#187;, verticalisation de l'autorit&#233; politique au sein de la f&#233;d&#233;ration, et distorsion des &#233;conomies dans le sens de la production d'armements.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8226;	&lt;br class='autobr' /&gt;
Est-ce que toutes ces consid&#233;rations viennent &#224; l'appui de la propagande russe, pour qui la guerre (bien que jamais d&#233;nomm&#233;e ainsi) serait la r&#233;ponse &#224; une menace, voire une agression de l'OTAN, engag&#233;e dans une politique de refoulement (&#171; push back &#187;) de son ancien adversaire communiste ? Tel est en effet le plan qu'avaient dessin&#233; les id&#233;ologues n&#233;o-conservateurs am&#233;ricains (comme Zbigniew Brzezi&#324;ski) et qui s'est mat&#233;rialis&#233; dans la mesure o&#249; le permettaient les reculs de la puissance am&#233;ricaine, notamment au travers de l'incorporation dans l'OTAN des pays du &#171; voisinage proche &#187; de la Russie ou de son soutien aux r&#233;volutions &#171; de couleur &#187;, et m&#234;me de l'installation de bases en Asie li&#233;es &#224; l'intervention en Afghanistan. Mais m&#234;me s'il est vrai que l'OTAN a d&#233;velopp&#233; une politique d' &#171; encerclement &#187; de l'espace eurasiatique traditionnellement consid&#233;r&#233; par la Russie comme sa sph&#232;re d'influence g&#233;opolitique (un Grossraum au sens de Schmitt), il reste &#8211; et c'est le point d&#233;cisif &#8211; que l'OTAN n'a pas attaqu&#233; militairement la Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons penser (et je le pense personnellement) que la politique de l'OTAN a contribu&#233; &#224; cr&#233;er dans toute la r&#233;gion les conditions de la guerre, mais &#224; aucun moment, nous ne pouvons faire comme si ce n'&#233;taient pas les arm&#233;es russes qui ont envahi le territoire ukrainien et sont en train de le d&#233;truire faute d'arriver &#224; le contr&#244;ler. J'ajoute que, m&#234;me s'il s'av&#233;rait n&#233;cessaire pour obtenir un cessez-le-feu dans l'int&#233;r&#234;t des populations de n&#233;gocier avec le r&#233;gime de Poutine ou de chercher des &#171; m&#233;diations &#187;, aucune concession &#224; ses exigences ne nous fera sortir (et ne fera sortir les Ukrainiens) du &#171; paradoxe de la souverainet&#233; limit&#233;e &#187; que j'&#233;voquais &#224; l'instant, c'est-&#224;-dire du fait que la seule forme aujourd'hui concevable de l'ind&#233;pendance r&#233;side dans l'assujettissement &#224; un ensemble plus vaste que la nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or ces ensembles sont aujourd'hui command&#233;s par des machines de guerre antagoniques. Mais du point de vue de la politique d&#233;mocratique il y a une dissym&#233;trie manifeste entre les deux perspectives : celle d'&#234;tre absorb&#233; &#224; nouveau, de fa&#231;on violente et revancharde, dans un empire autocratique et pass&#233;iste, et celle d'adh&#233;rer &#224; une f&#233;d&#233;ration qui perp&#233;tue, certes, toutes sortes d'in&#233;galit&#233;s nationales, sociales et culturelles, mais comporte des r&#232;gles de participation et de sortie n&#233;gociables. On voit se profiler ici la n&#233;cessit&#233; d'un grand d&#233;bat sur les formes contemporaines de l'imp&#233;rialisme, une notion qui n'a rien perdu de son actualit&#233; mais dont le contenu ne peut rester fig&#233; aux g&#233;ographies et aux rapports de forces du 20&#232;me si&#232;cle, et dont un des aspects concerne pr&#233;cis&#233;ment les modalit&#233;s de la &#171; d&#233;pendance &#187; politique, militaire, &#233;conomique des nations.[15]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de cette question, essayant d'imaginer l'avenir, il faudrait &#233;valuer les chances qui restent pour l'Ukraine et pour l'Europe elle-m&#234;me d'une int&#233;gration politique et d'un &#233;largissement de son territoire qui ne co&#239;ncide pas purement et simplement avec l'inscription dans un syst&#232;me de camps et ne soit pas synonyme de militarisation de la vie sociale. Tout d&#233;pendra &#233;videmment de la dur&#233;e de la guerre et de la fa&#231;on dont elle se &#171; terminera &#187;, ainsi que de l'attitude des opinions publiques (y compris celle du peuple russe) &#224; l'&#233;gard des solutions qui s'imposeront par la force ou par la n&#233;gociation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais peut-&#234;tre le plus important en mati&#232;re de g&#233;opolitique et de &#171; cosmopolitique &#187; n'a-t-il pas encore &#233;t&#233; dit ? Faut-il tenir pour allant de soi que le niveau des conflits entre alliances militaires et la cartographie &#233;volutive des imp&#233;rialismes mondiaux (o&#249; la Chine appara&#238;tra sans doute, au bout du compte, comme l'arbitre de la situation) constituent la derni&#232;re instance de notre r&#233;flexion ? En esquissant le concept d'une &#171; guerre hybride &#187; qui ne serait pas tant une guerre mondiale qu'une guerre mondialis&#233;e, j'ai voulu indiquer une autre possibilit&#233;. Les guerres ont toujours pour lieu et pour enjeu le trac&#233; de fronts et de fronti&#232;res, mais il en existe de plusieurs sortes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un premier niveau est constitu&#233; par le r&#233;seau des fronti&#232;res nationales (doubl&#233; de leurs &#171; fronti&#232;res int&#233;rieures &#187; qui fixent des r&#232;gles d'inclusion et d'exclusion dans la communaut&#233; des citoyens et d&#233;terminent les sentiments d'appartenance) : ce sont les &#201;tats qui, normalement, sont charg&#233;s de les mettre en vigueur, avec ou sans l'assentiment des peuples. Mais &#224; un autre niveau la population se distribue entre des &#171; r&#233;gions &#187; plan&#233;taires, s&#233;par&#233;es par des lignes ou des zones de transition qui r&#233;sultent de ph&#233;nom&#232;nes historiques de longue dur&#233;e comme la conversion religieuse, les migrations, la colonisation et la d&#233;colonisation, le d&#233;veloppement in&#233;gal et l'h&#233;g&#233;monie de formes de capitalisme compl&#233;mentaires, avec les &#171; visions du monde &#187; qui leur correspondent. Je pense ici en particulier &#224; la grande division du &#171; Nord &#187; et du &#171; Sud global &#187;, qui ne se refl&#232;te pas identiquement dans toutes les r&#233;gions du monde actuel, mais n'en laisse aucune &#224; l'&#233;cart.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit bien que cette division est d&#233;terminante dans la fa&#231;on dont la guerre europ&#233;enne est per&#231;ue par les citoyens d'autres r&#233;gions de la plan&#232;te, en particulier ceux du Sud global qui ont tendance &#224; y voir un conflit entre &#171; imp&#233;rialismes du Nord &#187;, ou m&#234;me une &#171; guerre par procuration &#187; (proxy war) que l'imp&#233;rialisme le plus puissant (&#224; supposer qu'il le soit toujours), &#224; savoir les &#201;tats-Unis, conduirait contre ses adversaires.[16] Mais je veux surtout sugg&#233;rer que cette division, si r&#233;elle et si d&#233;terminante qu'elle soit politiquement, est de plus en plus expos&#233;e aux effets d'un autre ph&#233;nom&#232;ne &#171; plan&#233;taire &#187; qui est en train &#224; la fois de la souligner et de la d&#233;placer : le r&#233;chauffement climatique, avec le &#171; grand d&#233;rangement &#187; qu'il entra&#238;ne dans les &#233;quilibres environnementaux.[17] Toutes les fronti&#232;res du monde en sont affect&#233;es et remises en question, en tant qu'elles s&#233;parent des zones (plus ou moins) habitables et d'autres devenant inhabitables, ou qu'elles d&#233;placent le &#171; front &#187; des territoires ouverts &#224; l'extraction de mati&#232;res premi&#232;res, au prix de catastrophiques atteintes &#224; la stabilit&#233; des milieux naturels.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce processus est en cours, il semble inexorable, mais on n'avait pas anticip&#233; le &#171; suppl&#233;ment &#187; que lui apporte aujourd'hui la guerre, en augmentant la probabilit&#233; de p&#233;nuries et m&#234;me de famines dans diverses r&#233;gions du monde (pour la plupart localis&#233;es dans les pays du Sud qui manquent &#224; la fois de ressources agricoles et de r&#233;serves financi&#232;res pour acheter sur le march&#233; mondial ce qu'ils ne produisent plus eux-m&#234;mes en raison de la destruction des &#233;conomies traditionnelles). Sans oublier les effets directement climaticides de la production accrue et de l'usage des armements. Or la Russie est au c&#339;ur de ces processus. Bruno Latour, dans plusieurs interventions r&#233;centes, a propos&#233; de juxtaposer dans le tableau de l'actualit&#233; deux guerres qui y seraient men&#233;es simultan&#233;ment : celle qui est faite &#224; la libert&#233; du peuple ukrainien au nom du &#171; monde russe &#187;, et celle qui est faite &#224; la Terre au nom de la &#171; modernit&#233; &#187; postindustrielle.[18] Ne faudrait-il pas convenir qu'en r&#233;alit&#233; ces deux guerres n'en font plus qu'une si nous nous &#233;levons &#224; la consid&#233;ration de la sc&#232;ne plan&#233;taire et des ph&#233;nom&#232;nes de violence &#171; hybride &#187; qui s'y superposent ? L'avenir imm&#233;diat n'offre pas, il faut le dire, de perspectives bien encourageantes pour sortir de cette &#171; guerre g&#233;n&#233;ralis&#233;e &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me garderai donc de conclure. Mais j'essayerai de prendre parti, avec et contre mon propre &#171; camp &#187;. Je suis tr&#232;s attach&#233; &#224; la position pacifiste de principe qui fait partie de la tradition de la gauche mondiale, et corr&#233;lativement &#224; l'internationalisme h&#233;rit&#233; du communisme r&#233;volutionnaire et renouvel&#233; par l'anti-imp&#233;rialisme du 20&#232;me si&#232;cle. Mais le pacifisme se trouve aujourd'hui pris entre des exigences contradictoires, tout particuli&#232;rement sur le continent europ&#233;en, comme ce fut d&#233;j&#224; le cas &#224; l'occasion d'autres conflits o&#249; les droits humains fondamentaux &#233;taient en cause. Et l'internationalisme, plus n&#233;cessaire que jamais dans sa &#171; m&#233;thodologie &#187; politique, apparait tragiquement d&#233;sarm&#233; lorsque la logique de guerre ne s'accompagne pas d'une mobilisation transnationale au moins virtuelle, ayant son propre &#171; mythe &#187; ou sa propre &#171; utopie &#187; comme ciment. La cage d'acier s'est referm&#233;e. Je ne vois d'autre perspective imm&#233;diate qu'une &#171; unit&#233; de contraires &#187;, en esp&#233;rant qu'elle se d&#233;veloppe dialectiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut soutenir effectivement, efficacement, un peuple envahi, tortur&#233;, massacr&#233;, dont les maisons, les infrastructures &#233;conomiques et les lieux de culture sont journellement &#233;cras&#233;s sous les bombes. Il a le droit de se d&#233;fendre par tous les moyens &#224; sa disposition et de vaincre son envahisseur. Ceci d&#233;signe un ennemi qui est aussi le n&#244;tre, mais qui n'est pas un &#233;tranger au sens exclusif du terme. Nous ne devons donc rien c&#233;der &#224; l'id&#233;e que le r&#233;gime dictatorial du pr&#233;sident Poutine est l'&#233;manation d'une &#171; essence imp&#233;riale &#187; du peuple russe, pas plus que le Nazisme n'incarnait l'essence de l'Allemagne, ou Bush et Trump n'expriment celle de l'Am&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc combattre la russophobie imb&#233;cile et chercher toutes les possibilit&#233;s de solidarit&#233; active avec les dissidents russes, qui combattent le r&#233;gime et s'opposent &#224; la guerre de l'int&#233;rieur au p&#233;ril de leur libert&#233;. Car ils portent l'espoir. Enfin et surtout il faut relancer de toute urgence les campagnes pour le d&#233;sarmement nucl&#233;aire et contre la militarisation de nos soci&#233;t&#233;s, pour la construction d'un ordre international fond&#233; sur l'ind&#233;pendance des nations en m&#234;me temps que l'interd&#233;pendance des peuples, sur la s&#233;curit&#233; collective au lieu de l'&#233;quilibre de la terreur, de l'intervention militaire au-del&#224; des fronti&#232;res et des sanctions qui frappent les populations civiles autant et plus que les &#201;tats agresseurs et les classes dominantes, pour la priorit&#233; donn&#233;e aux int&#233;r&#234;ts qui r&#233;unissent l'esp&#232;ce humaine toute enti&#232;re et posent des questions de vie et de mort, non seulement &#224; long terme, mais de fa&#231;on urgente et imm&#233;diate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tienne Balibar&lt;br class='autobr' /&gt;
PHILOSOPHE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre imp&#233;rialisme et d&#233;n&#233;gation du droit &#224; l'existence des Ukrainiens, l'invasion russe du 24 f&#233;vrier a marqu&#233; le d&#233;but d'une guerre &#171; totale &#187; s'accompagnant de violations massives des droits de l'homme, et un nouvel &#233;pisode de la guerre civile europ&#233;enne. Face &#224; cette &#171; guerre hybride &#187;, mondialis&#233;e sans &#234;tre mondiale, la priorit&#233; imm&#233;diate est de soutenir le combat du peuple ukrainien qui exprime son exigence d'ind&#233;pendance nationale.&lt;/p&gt;
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Nous voici au 5&#232;me mois de la guerre d&#233;clench&#233;e par l'invasion russe. Dans ce texte[1], j'essayerai de mettre en ordre quelques-unes des r&#233;flexions que m'inspirent la situation en Ukraine et ses prolongements plan&#233;taires. Je formulerai des hypoth&#232;ses et poserai des questions, mais je n'ai pas de certitude absolue quant &#224; la r&#233;ponse qu'il faut leur apporter. Sur plusieurs points je me demande m&#234;me si ces r&#233;ponses existent &#8211; sauf &#224; vouloir projeter sur la r&#233;alit&#233; qui nous assi&#232;ge des cat&#233;gories id&#233;ologiques toutes faites. Mais ce n'est pas une raison, bien au contraire, pour ne pas tenter d'articuler ce que nous savions d&#233;j&#224; et ce que nous apprenons au jour le jour, de fa&#231;on &#224; &#233;clairer les enjeux et les &#233;ventualit&#233;s d'un conflit qui nous concerne tous directement. Devant la guerre d'Ukraine en effet, devant la bataille qui fait rage autour des villes du Donbass, devant les menaces qui s'accumulent aux alentours, nous ne pouvons pas nous comporter comme de simples &#171; observateurs engag&#233;s &#187; qu'affectent plus ou moins les &#233;v&#233;nements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;publicit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
C'est notre avenir, c'est notre &#171; monde commun &#187; qui sont en jeu, et dont la physionomie va d&#233;pendre aussi de nos interpr&#233;tations et de nos choix. En ce sens, toutes proportions gard&#233;es car &#8211; ne l'oublions jamais &#8211; nous ne sommes pas les combattants ou les victimes directes du conflit, je dirai pourtant que nous sommes dans la guerre, car elle a lieu &#171; chez nous &#187; et &#171; pour nous &#187;. Nous n'avons pas le choix, h&#233;las, comme le propose dans une belle le&#231;on de pacifisme r&#233;volutionnaire mon ami le philosophe Sandro Mezzadra, de &#171; d&#233;serter la guerre &#187;.[2] Je n'en conclus pas pour autant que nous devions nous laisser &#171; mobiliser &#187; et emporter par elle d'une fa&#231;on irr&#233;fl&#233;chie. La marge laiss&#233;e au choix est tr&#232;s faible, mais faut-il d&#233;cider d'avance qu'elle est inexistante ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De quelle guerre, cependant, sommes-nous ici en train de parler ? Sur ce point d&#233;j&#224; l'incertitude r&#232;gne. Car au-del&#224; du fait que le territoire ukrainien (en partie occup&#233; ou annex&#233; depuis 2014) a &#233;t&#233; pris d'assaut au matin du 24 f&#233;vrier dernier sur l'injonction de Vladimir Poutine, et que l'arm&#233;e russe y perp&#233;tue jour apr&#232;s jour des exactions qui ont entra&#238;n&#233; de gigantesques d&#233;placements de populations, mais aussi des actions de r&#233;sistance exceptionnellement courageuses et intelligentes du peuple ukrainien, il faudrait une vue plus compl&#232;te des ramifications et des contrecoups de la guerre dans une s&#233;rie d'autres lieux, peut-&#234;tre dans le monde entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une perception compl&#232;te des espaces qui forment le &#171; th&#233;&#226;tre &#187; de la guerre, et de la fa&#231;on dont ils se modifient &#224; mesure qu'elle dure et change de rythme, d&#233;pendent en effet non seulement le jugement que nous porterons sur son &#171; caract&#232;re &#187; historique, mais l'id&#233;e que nous nous ferons de la politique qu'elle appelle ou qu'inversement elle interdit. On ne se lasse pas de r&#233;p&#233;ter la &#171; formule &#187; du Vom Krieg de Clausewitz : &#171; la guerre est la simple continuation de la politique par d'autres moyens &#187;.[3] Ne serait-il pas tout aussi pertinent de nous demander, ici et maintenant, quelle politique &#171; continue la guerre &#187;, ou surgira dans son apr&#232;s-coup (s'il doit y en avoir un), en tant qu'institution et en tant que praxis, sur la base des conditions qu'elle aura cr&#233;&#233;es et des probl&#232;mes qu'elle aura r&#233;v&#233;l&#233;s ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces questions pour l'instant sans r&#233;ponses, je voudrais commencer &#224; les instruire en choisissant trois points d'entr&#233;e : de quoi cette guerre &#171; est-elle le nom &#187;, ou comment la d&#233;finissons-nous pour pouvoir la nommer ? que nous dit-elle des fonctions du nationalisme, de ses fluctuations, de son rapport &#224; la &#171; forme nation &#187; elle-m&#234;me ? quels sont les espaces politiques dont elle recoupe et, le cas &#233;ch&#233;ant, d&#233;place les fronti&#232;res ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Noms et d&#233;finitions&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour saisir le caract&#232;re de la guerre en cours, je pense qu'il faut appliquer plusieurs grilles, op&#233;rant &#224; diff&#233;rents niveaux et faisant ressortir diff&#233;rentes modalit&#233;s du conflit. La guerre se d&#233;veloppe sur de multiples &#171; th&#233;&#226;tres &#187; avec des intensit&#233;s et des rythmes diff&#233;rents. Il est crucial de bien d&#233;crire cette surd&#233;termination intrins&#232;que, dont vont d&#233;pendre son &#233;volution et ses cons&#233;quences, m&#234;me si nos incertitudes en sont d'abord accrues.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela n'emp&#234;chera pas qu'il nous faille d&#233;cider quel en est l'aspect principal, d'une d&#233;cision fond&#233;e sur l'analyse aussi rationnelle que possible des multiples dimensions de la guerre, mais qui n'en sera jamais simplement d&#233;ductible et restera par cons&#233;quent subjective. Cette d&#233;cision &#171; commande &#187; notre jugement politique sur les enjeux de la guerre et nos tentatives d'intervention depuis le lieu o&#249; nous sommes situ&#233;s par l'histoire et par la g&#233;ographie, c'est-&#224;-dire en Europe et comme &#171; citoyens d'Europe &#187; (dont font partie beaucoup d'&#233;trangers venus du monde entier, car l'Europe est de facto une entit&#233; cosmopolitique).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je proposerai de consid&#233;rer au moins quatre niveaux superpos&#233;s, mais cette &#233;num&#233;ration appelle quelques pr&#233;liminaires sur lesquels je passe aussi vite que possible. D'abord le caract&#232;re d'une guerre d&#233;pend certes des objectifs que poursuivent les bellig&#233;rants, mais il ne peut se d&#233;finir simplement &#224; partir de leurs intentions ou de leurs d&#233;clarations : il faut les rapporter &#224; la constitution des institutions et des forces (en g&#233;n&#233;ral des nations) qui leur conf&#232;rent une effectivit&#233;, ce qui d&#233;pend toujours de conditions historiques d&#233;termin&#233;es. C'est pourquoi il y a, sans doute, de grands types de guerres, au-del&#224; m&#234;me des distinctions juridiques (guerres civiles ou &#233;trang&#232;res, compatibles ou non avec le droit international&#8230;) et des cat&#233;gories pol&#233;mologiques (guerres de conqu&#234;te ou de d&#233;fense &#8211; voire de d&#233;fense &#171; pr&#233;ventive &#187;, de &#171; haute &#187; ou de &#171; basse intensit&#233; &#187;, sym&#233;triques ou asym&#233;triques&#8230;), que nous cherchons &#224; identifier en ayant recours aux comparaisons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs seraient ici pertinentes, dont certaines ont &#233;t&#233; r&#233;guli&#232;rement invoqu&#233;es depuis le d&#233;but de la Guerre d'Ukraine, et d'autres soigneusement &#233;vit&#233;es : guerres d'Alg&#233;rie et du Vietnam, occupation de la Palestine, guerres de Yougoslavie, guerre de Tch&#233;tch&#233;nie, invasion de l'Irak par les &#201;tats-Unis&#8230; Mais en derni&#232;re analyse toute nouvelle guerre est une guerre nouvelle, et les comparaisons, bien qu'elles puissent servir &#224; &#233;viter les &#233;valuations biais&#233;es, fournissent avant tout des contre-exemples. Enfin toute guerre qui dure et engendre ce que Clausewitz appelait des effets de &#171; friction &#187; conna&#238;t plusieurs phases de mouvement ou de position, souvent associ&#233;es &#224; des trac&#233;s de fronts et de fronti&#232;res, qui font &#233;voluer son caract&#232;re et dans lesquelles changent les rapports de forces.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En l'occurrence, apr&#232;s la phase d'invasion proprement dite, dans laquelle l'arm&#233;e et les unit&#233;s territoriales ukrainiennes ont r&#233;ussi &#224; repousser les chars russes et &#224; reprendre l'initiative, la guerre s'est fig&#233;e dans une confrontation incertaine et d&#233;vastatrice, d&#233;voreuse d'hommes et de munitions, concentr&#233;e dans les r&#233;gions orientale et m&#233;ridionale du pays que la Russie cherche &#224; annexer. On retourne ainsi, en apparence, mais avec plus d'intensit&#233;, &#224; ce qui avait &#233;t&#233; son th&#233;&#226;tre initial, ce qui veut dire aussi que son vrai commencement date de 2014 et que nous n'en sommes pas au centi&#232;me jour mais &#224; la huiti&#232;me ann&#233;e d&#233;j&#224;&#8230; Cependant ce n'est qu'avec les d&#233;veloppements actuels que toutes les implications du conflit commencent &#224; se faire voir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tentons alors une premi&#232;re d&#233;finition. La guerre des Ukrainiens est proprement ce qu'il faut appeler une guerre d'ind&#233;pendance nationale, ce qui en ukrainien se dit ma&#239;dan et appelle la comparaison avec d'autres moments historiques o&#249; la constitution d'une nation souveraine se &#171; lib&#233;rant &#187; de la suj&#233;tion d'un empire, est pass&#233;e par la confrontation arm&#233;e avec celui-ci : la s&#233;cession d'une partie de l'Irlande anglaise au d&#233;but du si&#232;cle dernier, les guerres de lib&#233;ration nationale des colonies (ou semi-colonies) europ&#233;ennes en Afrique et en Asie, mais aussi, plus lointainement bien que symboliquement significatives, les &#171; insurrections &#187; qui donn&#232;rent naissance aux nations modernes d&#233;tach&#233;es des empires anglais, espagnol ou ottoman&#8230; Et sans doute ici on observera que l'Ukraine (qui avait joui au sein de l'URSS d'un statut de &#171; r&#233;publique f&#233;d&#233;rative &#187; et, &#224; ce titre, dispos&#233; d'un si&#232;ge aux Nations unies) &#233;tait d&#233;j&#224; devenue un &#201;tat souverain, internationalement reconnu, &#224; la suite de la dissolution de l'URSS en 1991.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce point est fondamental parce qu'il fait de l'invasion russe une transgression ouverte du droit international, ce qui qualifie l'un des bellig&#233;rants comme agresseur et l'autre comme agress&#233;, fond&#233; pour se d&#233;fendre &#224; faire appel &#224; l'aide &#233;trang&#232;re. Mais sur le plan politique, tel que le traduisent les discours de Poutine et l'ensemble de la propagande justifiant l'occupation et la &#171; russification &#187; des territoires conquis, on voit que la puissance imp&#233;riale &#8211; continu&#233;e sur ce point par le r&#233;gime communiste en d&#233;pit des principes d&#233;mocratiques et f&#233;d&#233;ratifs proclam&#233;s par la r&#233;volution d'Octobre 1917 &#8211; n'avait jamais consid&#233;r&#233; comme l&#233;gitime l'ind&#233;pendance des territoires ayant appartenu &#224; l'Empire. Elle pr&#233;tend exercer quelque chose comme un droit de &#171; retour &#187;.[4] C'est pourquoi on peut dire &#224; bon droit que les Ukrainiens sont engag&#233;s dans une guerre d'ind&#233;pendance qui avait &#233;t&#233; seulement diff&#233;r&#233;e. S'ils remportent la victoire, la souverainet&#233; et l'existence m&#234;me de leur nation deviendront un fait accompli et ne seront plus contestables. &#201;videmment, elles auront co&#251;t&#233; tr&#232;s cher en termes de destructions et de souffrances.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne pouvons, cependant, en rester l&#224;. La r&#233;f&#233;rence &#224; la continuit&#233; imp&#233;riale dans l'espace qui va de l'Oc&#233;an Pacifique jusqu'&#224; la fronti&#232;re polonaise (et parfois au-del&#224;), mais surtout la r&#233;f&#233;rence &#224; la fa&#231;on dont la r&#233;volution russe a remis en question cette forme imp&#233;riale pour finalement la restaurer et la &#171; moderniser &#187;, imposent de consid&#233;rer les choses sous un autre angle et sur une autre sc&#232;ne.[5] La comparaison qui s'impose ici, trop souvent censur&#233;e dans les commentaires, est avec les guerres de Yougoslavie des ann&#233;es 1990, m&#234;me si l'ampleur des destructions et la masse des troupes et des &#233;quipements engag&#233;s est disproportionn&#233;e (mais la nature des crimes de guerre en train d'&#234;tre commis est, elle, du m&#234;me ordre).[6]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce point de vue, ce que nous avons caract&#233;ris&#233; comme une guerre d'ind&#233;pendance doit aussi nous appara&#238;tre comme l'exemple d'une guerre post-socialiste, ayant sa source dans l'effondrement des r&#233;gimes communistes en Europe, et plus profond&#233;ment dans l'incapacit&#233; de ces r&#233;gimes &#224; trouver une solution pour la &#171; question des nationalit&#233;s &#187; h&#233;rit&#233;e des empires : ce qui a entra&#238;n&#233; &#224; terme une intensification des nationalismes et de leur hostilit&#233; mutuelle, encore aggrav&#233;e par le d&#233;sastre social des politiques de &#171; lib&#233;ralisation &#224; outrance &#187; qui leur ont &#233;t&#233; appliqu&#233;es apr&#232;s 1989 par le n&#233;olib&#233;ralisme triomphant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la profondeur historique dont nous avons besoin est plus grande encore, car l'histoire du communisme europ&#233;en fait int&#233;gralement partie d'un cycle plus vaste et plus complexe : celui de la &#171; guerre civile europ&#233;enne &#187; qui commence en 1914, encha&#238;ne la guerre imp&#233;rialiste et la r&#233;volution, puis d&#233;bouche sur le triomphe du nazisme dans l'Allemagne vaincue, entour&#233; d'une constellation de r&#233;gimes et de mouvements fascistes d'un bout &#224; l'autre de l'Europe, d'o&#249; la Seconde Guerre mondiale, suivie de la guerre froide entre les deux &#171; camps &#187; et de la division du continent, &#224; laquelle mettront fin les r&#233;volutions d&#233;mocratiques de 1989 et la chute du rideau de fer (si toutefois il s'agit vraiment d'une &#171; fin &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Envisag&#233;e dans ce cadre &#8211; celui d'une histoire continentale tragique, faite de r&#233;volutions et de contre-r&#233;volutions, de nations an&#233;anties ou restaur&#233;es (comme la Pologne), scind&#233;es ou r&#233;unifi&#233;es (comme l'Allemagne), de destructions et de reconstructions, de massacres et de g&#233;nocides, de d&#233;placements de populations et de fronti&#232;res, d'allers et retours entre le totalitarisme et la d&#233;mocratie, dont les traces sont omnipr&#233;sentes partout dans notre continent &#8211; la guerre actuelle n'est pas seulement une guerre europ&#233;enne, comme je l'ai dit ailleurs avec d'autres, mais c'est un nouvel &#233;pisode de la guerre civile europ&#233;enne[7].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;montrant du m&#234;me coup que celle-ci n'&#233;tait pas achev&#233;e, ou que les probl&#232;mes dont elle surgissait et qu'elle avait reproduits n'&#233;taient pas non plus r&#233;solus par l'ordre post-communiste ayant un moment fait croire &#224; une &#171; fin de l'histoire &#187;. De ce fait m&#234;me la r&#233;p&#233;tition des destructions, des strat&#233;gies de la terreur, des exodes massifs, constituant &#224; eux tous une manifestation de la guerre totale, devient moins &#233;nigmatique, sans se voir pour autant justifi&#233;e le moins du monde. Peut-&#234;tre avions-nous, Europ&#233;ens, oubli&#233; l'histoire que, tous ensemble, nous &#171; faisons &#187; par nos guerres chaudes et froides entrecoup&#233;es de tr&#234;ves et de refondations &#233;tatiques ou diplomatiques&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; nouveau, cependant, parvenus &#224; ce point, nous devons changer de perspective et consid&#233;rer de plus vastes espaces. Les guerres europ&#233;ennes au 20&#232;me si&#232;cle ont &#233;t&#233;, de fa&#231;on intrins&#232;que, des guerres mondiales, et inversement les guerres mondiales ont conf&#233;r&#233; &#224; l'Europe une place non exclusive, mais toujours centrale comme th&#233;&#226;tre des batailles, comme si&#232;ge historique des &#171; puissances &#187; qui s'y affrontaient et des peuples qui en subissaient les plus lourds effets. La guerre actuelle en Ukraine &#8211; susceptible de d&#233;border ce &#171; th&#233;&#226;tre &#187; initial &#8211; intervient alors que l'Europe est irr&#233;versiblement provincialis&#233;e (ce qui ne veut pas dire, on le voit bien, qu'elle ait perdu toute fonction strat&#233;gique et g&#233;opolitique) : ce serait plut&#244;t, me semble-t-il, une guerre mondialis&#233;e, ou &#171; en cours de mondialisation &#187;.[8]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci n'a de sens cependant que si nous commen&#231;ons &#224; la penser comme une guerre &#171; hybride &#187;, &#224; la fois &#171; chaude &#187; et &#171; froide &#187;, conduite sur le terrain de la technologie et de l'&#233;conomie dont aucune politique ne peut plus se dissocier en m&#234;me temps que sur celui des combats et des bombardements, et dans laquelle sont progressivement attir&#233;es, de fa&#231;on essentiellement dissym&#233;trique, plusieurs r&#233;gions du monde avec leurs populations et leurs &#201;tats. En effet les bellig&#233;rants font partie d'alliances mondiales qui leur fournissent un appui direct ou indirect et dont certaines peuvent &#234;tre dites mener &#171; par procuration &#187; (war by proxy). &#201;tant donn&#233; la position de &#171; r&#233;serve &#187; adopt&#233;e par la Chine sur le plan militaire (ce qui s'explique par l'autosuffisance apparente des armements russes, mais aussi sans doute par le fait que, dans une perspective g&#233;opolitique, sa strat&#233;gie consiste &#224; la fois &#224; soutenir la Russie en face de &#171; l'Occident &#187; et &#224; s'en dissocier pour faire avancer d'autres objectifs), cette derni&#232;re caract&#233;ristique vaut surtout, &#233;videmment, pour le camp &#171; occidental &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est clair que sans un flot permanent, toujours grossissant, d'armements avec leurs instructeurs et de renseignements &#233;lectroniques, l'arm&#233;e ukrainienne malgr&#233; toute sa valeur et son esprit de sacrifice ne soutiendrait pas l'assaut de l'arm&#233;e russe. Et surtout, n'en d&#233;plaise &#224; la terminologie, la coalition occidentale venue au secours de l'Ukraine m&#232;ne bel et bien une &#171; guerre &#233;conomique &#187; pour essayer de faire plier la Russie. Il est hautement significatif de ce point de vue que, des deux c&#244;t&#233;s, le nom de &#171; guerre &#187; fasse l'objet d'une d&#233;n&#233;gation : les Russes parlent d'une &#171; op&#233;ration militaire sp&#233;ciale &#187; et les Occidentaux disent qu'ils appliquent des &#171; sanctions &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par dessus tout il faut prendre la mesure des effets combin&#233;s qu'engendrent, &#224; l'&#233;chelle mondiale, les destructions mat&#233;rielles, le blocus interdisant l'exportation (et conduisant &#224; la perte) de millions de tonnes de c&#233;r&#233;ales, et la crise &#233;conomique rampante induite par les sanctions portant sur l'&#233;nergie : le monde entre dans une spirale inflationniste lourde de conflits sociaux et voit se profiler des menaces de disette ou m&#234;me de famine. Ce sont naturellement les pays du &#171; Sud Global &#187; qui sont ici menac&#233;s avant tout ou subissent d&#233;j&#224; les contrecoups de la guerre totale et de la guerre hybride. En r&#233;alit&#233;, eux aussi sont maintenant &#171; dans la guerre &#187; avec nous, sans pour autant &#234;tre officiellement &#171; en guerre &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour finir, je pense qu'il faut ins&#233;rer dans nos d&#233;finitions une caract&#233;ristique &#171; virtuelle &#187;, nullement imaginaire pour autant, qui concerne l'intensit&#233; de la guerre plut&#244;t que son extension. Il y a deux mois, dans un article venant &#224; l'appui de son gouvernement qui a imm&#233;diatement fait pol&#233;mique en Allemagne, J&#252;rgen Habermas a soulev&#233; la possibilit&#233; que l'escalade conduise au d&#233;clenchement d'une guerre nucl&#233;aire entre la Russie et l'OTAN (donc fondamentalement les &#201;tats-Unis) dans laquelle toute l'Europe serait menac&#233;e d'an&#233;antissement.[9] Beaucoup de commentateurs avaient d&#233;j&#224; fait remarquer que le pouvoir russe brandit l'utilisation &#233;ventuelle d'armes nucl&#233;aires (en se servant aussi de l'occupation des centrales nucl&#233;aires) comme un instrument de chantage ou d'intimidation, et l'id&#233;e d'une &#171; guerre coloniale sous parapluie nucl&#233;aire &#187;, ayant pour but de contraindre l'adversaire (c'est-&#224;-dire l'OTAN, les &#201;tats-Unis) &#224; limiter le niveau et la port&#233;e de son intervention, avait &#233;t&#233; propos&#233;e par d'autres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ce que sugg&#232;re Habermas, c'est une question plus g&#233;n&#233;rale : d&#232;s lors qu'on entre dans une guerre totale, qui porte en elle le risque d'une &#171; mont&#233;e aux extr&#234;mes &#187;, l'&#233;volution du rapport des forces et notamment l'incapacit&#233; de l'un des bellig&#233;rants d'atteindre ses objectifs, consid&#233;r&#233;s comme &#171; vitaux &#187;, par des moyens conventionnels, ou la n&#233;cessit&#233; pour l'autre d'&#233;lever le niveau de son engagement &#224; des armes de plus longue port&#233;e, peuvent conduire &#224; l'utilisation des armements nucl&#233;aires (tactiques ou strat&#233;giques) dont ils disposent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi que l'avaient soutenu en leur temps (critiquant l'id&#233;e d'un &#171; &#233;quilibre de la terreur &#187; qui garantirait paradoxalement la paix par dissuasion mutuelle) des analystes de la nouvelle configuration des guerres comme G&#252;nther Anders ou Edward P. Thompson, c'est l'existence m&#234;me des armes nucl&#233;aires qui entra&#238;ne la possibilit&#233; d'une catastrophe, ou d'un suicide collectif de l'humanit&#233;, devant lequel on ne peut garantir que les &#201;tats auront &#171; l'intelligence &#187; (Clausewitz) de se retenir. Ce que Thompson avait appel&#233; l'exterminisme &#224; l'&#233;poque de la crise des &#171; euromissiles &#187; (au d&#233;but des ann&#233;es 1980) ne peut &#234;tre consid&#233;r&#233; comme &#171; l'impensable &#187;.[10] Et d&#232;s lors qu'il n'est pas impensable il faut le penser, ou faire entrer sa possibilit&#233; dans la d&#233;finition de la guerre en cours.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous voil&#224; donc ramen&#233;s &#224; la n&#233;cessit&#233; d'une d&#233;cision subjective, si possible &#233;clair&#233;e, mais aussi par d&#233;finition incertaine et risqu&#233;e, quant &#224; l'articulation et &#224; la hi&#233;rarchie des dimensions de la guerre en cours, et au jugement que nous leur appliquons. Il me semble que la priorit&#233; imm&#233;diate est de soutenir le combat du peuple ukrainien, qui exprime son exigence d'ind&#233;pendance nationale : non pas parce que celle-ci serait en soi une valeur absolue, mais parce que le droit &#224; l'autod&#233;termination des Ukrainiens est foul&#233; aux pieds, et que la guerre &#171; totale &#187; qui leur est faite s'accompagne de violations massives des droits de l'homme dont la qualification juridique fait d&#233;bat, mais ne peut &#234;tre inf&#233;rieure &#224; celle de crimes de guerre. Leur d&#233;faite serait moralement inacceptable et d&#233;sastreuse pour la l&#233;galit&#233; internationale (comme l'ont &#233;t&#233; d'autres auparavant, dont certaines r&#233;centes). Ce soutien est entier mais il n'est pas pour autant aveugle &#224; ses conditions et &#224; ses implications. Je passe donc aux deux autres points que j'ai annonc&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nations et nationalismes&lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Nationalisme &#187; : le mot fatal est de nouveau au centre de l'espace politique europ&#233;en, avec son cort&#232;ge de tueries, d'intol&#233;rance et d'exclusions. Force est de reconsid&#233;rer ce qui semble conf&#233;rer &#224; la &#171; forme nation &#187;, parmi d'autres formations sociales, une singularit&#233; et un privil&#232;ge : qu'est-ce qui la l&#233;gitime ? dans quelle mesure et pourquoi serait-elle le cadre ind&#233;passable de la conscience collective et de l'action historique ? Il est clair que les Ukrainiens qui se battent pour leur ind&#233;pendance et r&#233;sistent h&#233;ro&#239;quement &#224; des forces plusieurs fois sup&#233;rieures sont anim&#233;s d'un sentiment d'unit&#233; nationale et d'une volont&#233; d'autonomie correspondante. En ce sens ils sont tous des nationalistes, il n'y a pas d'autre mot. Cela n'implique pas qu'ils le soient tous de la m&#234;me fa&#231;on ou pour les m&#234;mes raisons. Surtout cela n'implique aucune &#233;quivalence avec le nationalisme officiel de l'&#201;tat russe, bien qu'&#224; un niveau tr&#232;s abstrait il s'agisse de deux esp&#232;ces d'un m&#234;me genre et qui se renforcent de leur antagonisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non seulement parce qu'on ne peut assimiler des forces aussi in&#233;gales et des positions aussi dissym&#233;triques par rapport au droit international (lequel fait de l'autod&#233;termination des peuples une valeur inconditionnelle, sous condition cependant de reconnaissance par la communaut&#233; des autres nations, ce qui donne lieu &#224; bien des fluctuations). Mais parce que la substance objective, &#233;thique et politique, de ces nationalismes adverses n'est pas la m&#234;me des deux c&#244;t&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La propagande du r&#233;gime russe exploite sans mesure les composantes &#171; extr&#233;mistes &#187; (voire fascisantes) de la vie politique ukrainienne au cours des derni&#232;res ann&#233;es (qui sont r&#233;elles, mais tr&#232;s minoritaires), ainsi que l'imaginaire de la Grande Guerre patriotique contre le nazisme tel que l'a &#171; russifi&#233; &#187; l'&#201;tat d&#233;j&#224; au temps du communisme, pour d&#233;crire le nationalisme ukrainien comme une r&#233;surgence de l'hitl&#233;risme. Mais on voit bien qu'en r&#233;alit&#233; c'est le r&#233;gime russe actuel qui d&#233;veloppe des caract&#233;ristiques totalitaires, allant de la r&#233;pression violente des opposants par une police politique et de la suppression de la libert&#233; d'expression &#224; la construction id&#233;ologique d'un n&#233;o-imp&#233;rialisme officiel, attribuant au &#171; peuple russe &#187;, d&#233;peint comme un v&#233;ritable peuple de Ma&#238;tres, une valeur et une mission historique sup&#233;rieures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux axiomes politiques, me semble-t-il, en d&#233;coulent. Le premier, c'est qu'il n'existe pas de formation nationale sans &#171; nationalisme &#187;. Rejeter totalement celui-ci en le consid&#233;rant dans l'absolu comme une id&#233;ologie r&#233;actionnaire est d&#233;nu&#233; de sens, sauf si nous croyons devoir (et pouvoir) nous d&#233;barrasser de la forme nation elle-m&#234;me (ce qui, bien entendu, a &#233;t&#233; la position d'une partie de la tradition socialiste et anarchiste). Mais le second, c'est que les fluctuations du nationalisme et les m&#233;tamorphoses de la nation dans l'histoire sont corr&#233;latives. L'histoire des nations (en grande partie d&#233;termin&#233;e par les guerres qu'elles ont men&#233;es ou dans lesquelles elles sont &#233;t&#233; prises : telles guerres, telles nations, ai-je propos&#233; ailleurs[11]) engendre des changements spectaculaires dans la signification et la fonction du discours nationaliste qui peuvent aller jusqu'&#224; de v&#233;ritables retournements (pensons au nationalisme fran&#231;ais dans les ann&#233;es 1940-1945, puis dans les guerres coloniales).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais celui-ci en retour est susceptible de pousser la nation ou la &#171; d&#233;fense nationale &#187; dans les directions les plus oppos&#233;es (m&#234;me cas de figure &#224; l'appui). Ce qui est politiquement d&#233;cisif, ce sont donc les proportions, les &#171; &#233;quilibres instables &#187; qui s'instaurent entre des formes antith&#233;tiques du nationalisme, et sous le m&#234;me nom. C'est pourquoi il n'est pas vraiment pertinent, &#224; mon avis, de demander ce qu'est &#171; en soi &#187; le nationalisme ukrainien, car la question n'admet pas de r&#233;ponse univoque. Il faut plut&#244;t se demander : que devient-il au cours de la guerre et sous son influence ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nouveau j'&#233;prouve ici la fragilit&#233; des hypoth&#232;ses que je vais formuler. Je sais qu'elles pourraient se trouver r&#233;fut&#233;es du jour au lendemain, et pourtant je crois utile de les prendre en consid&#233;ration. La question n&#233;vralgique, me semble-t-il, c'est celle du statut de la diff&#233;rence culturelle, et particuli&#232;rement du multilinguisme dans les institutions de l'&#201;tat-nation. Le sens et les effets politiques du nationalisme ukrainien en d&#233;pendent et en d&#233;pendront. Faisant ici recours &#224; des cat&#233;gories devenues courantes en sociologie politique et proposant un sc&#233;nario &#171; optimiste &#187; inspir&#233; par la r&#233;sistance ukrainienne elle-m&#234;me et le genre de patriotisme qui s'y exprime, je dirai que l'identit&#233; de la nation ukrainienne se d&#233;place id&#233;alement de l'ethnos au demos, d'un &#171; nationalisme ethnique &#187; &#224; un nationalisme &#171; civique &#187;, ou mieux &#224; une pr&#233;valence tendancielle du second sur le premier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est la le&#231;on de ce qui s'est pass&#233; lorsque, d&#233;jouant les plans de l'envahisseur, les deux &#171; communaut&#233;s linguistiques &#187; coexistant en Ukraine et qui, ne l'oublions jamais, ne sont pas s&#233;par&#233;es l'une de l'autre, mais se recouvrent en grande partie g&#233;n&#233;alogiquement, sociologiquement et g&#233;ographiquement (de sorte que la majorit&#233; des citoyens sont en fait bilingues en fonction de toute sorte de variables), se sont unies dans la m&#234;me r&#233;sistance patriotique et identiquement reconnues dans l'objectif d'un &#201;tat-nation ind&#233;pendant ukrainien. [12] Beaucoup de forces sans doute tirent en sens contraire, mais elles ne sont pas majoritaires : ce fait est d&#233;cisif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Effectuons ici un rapide d&#233;tour pour comparer les id&#233;ologies &#171; nationalistes &#187; en pr&#233;sence. Du c&#244;t&#233; russe, n&#233;o-imp&#233;rial, c'est la possibilit&#233; m&#234;me d'un &#201;tat-nation s&#233;par&#233; qui est r&#233;cus&#233;e d'avance. Il y a des contradictions internes, sans doute, entre plusieurs discours. Une variante est centr&#233;e sur l'id&#233;e du &#171; monde russe &#187; (Russkyi Mir), entit&#233; substantielle unique &#224; laquelle sont cens&#233;s appartenir indissolublement les trois &#171; peuples fr&#232;res &#187; grand-russe, russe-blanc et petit-russe (Ukrainien) sous l'autorit&#233; &#233;minente de l'un d'entre eux. Cette g&#233;n&#233;alogie se caract&#233;rise par l'&#233;troite combinaison du religieux et du linguistique, et le sens en est donn&#233; symboliquement par le &#171; transfert &#187; du si&#232;ge m&#233;tropolitain de Kiev &#224; Moscou au 15&#232;me si&#232;cle. Une autre variante, beaucoup plus semblable au discours des colonialismes occidentaux, pr&#233;sente l'Ukrainien comme un &#171; dialecte &#187; provincial, et ceux qui le parlent comme les repr&#233;sentants d'une race inf&#233;rieure (de moujiks), &#224; laquelle seule son incorporation &#224; l'Empire (grand) russe aurait enfin permis d' &#171; entrer dans l'histoire &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais ces contradictions n'emp&#234;chent en rien les porte-paroles de ces id&#233;ologies respectives (comme le patriarche de Moscou, Cyrille, ou le th&#233;oricien &#171; eurasiatique &#187; Alexandre Douguine, l'un et l'autre proches de Poutine) de se retrouver au service du m&#234;me imp&#233;rialisme et de la m&#234;me d&#233;n&#233;gation du droit &#224; l'existence des Ukrainiens. Et l'on comprend, par contrecoup, comment le nationalisme ukrainien a construit son propre discours, en affirmant la continuit&#233; du peuple-nation en Ukraine &#224; travers les si&#232;cles, et en identifiant son existence avec sa r&#233;sistance permanente &#224; l'entreprise d'&#233;limination conduite par les Empires qui l'ont domin&#233;. Ce r&#233;cit projette une continuit&#233; mythique entre des formations sociales compl&#232;tement h&#233;t&#233;rog&#232;nes (le royaume de Kiev ou la Rus' du haut Moyen &#194;ge et la constitution contemporaine de la nation ukrainienne), s&#233;par&#233;es l'une de l'autre par de longues p&#233;riodes d'ali&#233;nation et d'acculturation (malgr&#233; les &#233;v&#233;nements symboliques qui attesteraient d'un m&#234;me &#171; projet &#187; de refondation et de retour aux origines, par exemple la principaut&#233; ou &#171; hetmanat &#187; des Cosaques au 17&#232;me si&#232;cle, ou la &#171; Rada centrale &#187; contemporaine de la r&#233;volution russe et partie prenante de ses luttes internes entre 1917 et 1920).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;videmment l'id&#233;e de la continuit&#233; souterraine fond&#233;e sur la langue, conform&#233;ment aux th&#233;ories romantiques de la constitution des peuples, va de pair avec celle d'une identit&#233; collective que le pouvoir imp&#233;rial (essentiellement celui de l'Empire russe car l'Autriche &#171; multiculturelle &#187; avait d'autres priorit&#233;s) aurait en vain cherch&#233; &#224; &#233;radiquer, dans ce qu'on appellerait aujourd'hui un ethnocide. Qu'on m'entende bien cependant : ce r&#233;cit historiquement probl&#233;matique est l'analogue d'un tr&#232;s grand nombre d'autres mythes nationaux d'origine et de descendance qu'on peut trouver dans le monde, avec ses sp&#233;cificit&#233;s et ses fonctions institutionnelles. Je ne cherche pas &#224; lui en opposer un autre terme &#224; terme, mais &#8211; avec ce que je crois savoir &#8211; je veux indiquer pourquoi l'h&#233;ritage du pass&#233; en Ukraine est probablement un peu plus complexe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'indique d&#233;j&#224; son nom (qui signifie &#171; marche &#187;, et donc &#171; r&#233;gion frontali&#232;re &#187; en slave, et qui a commenc&#233; &#224; &#234;tre revendiqu&#233; au 19&#232;me si&#232;cle avant d'&#234;tre officialis&#233; par l'URSS), l'Ukraine est un Borderland ou un &#171; pays-fronti&#232;re &#187; dont les limites ont toujours &#233;t&#233; flottantes au nord, au sud, &#224; l'est et &#224; l'ouest, et dont la culture populaire est marqu&#233;e au cours des si&#232;cles du sceau de la multiplicit&#233; et de l'hybridit&#233;. Les conflits de classe autant que de pouvoir et de forme &#233;tatique qui s'y sont d&#233;roul&#233;s ne cessent de configurer les &#171; appartenances &#187;, cependant que le pays a &#233;t&#233; partag&#233; et repartag&#233; entre les empires (ou les royaumes, comme le grand &#201;tat polono-lituanien de la Renaissance), dont chacun avait sa propre classe privil&#233;gi&#233;e, sa propre fa&#231;on de construire l'h&#233;g&#233;monie. L'histoire de l'Ukraine, de ce fait, c'est donc celle des changements d'identit&#233;, mais aussi celle des r&#233;volutions d&#233;mographiques qui passent par des colonisations, des d&#233;portations, des migrations de peuplement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est aussi l'histoire des g&#233;nocides qui laissent une trace ind&#233;l&#233;bile : le Holodomor ou l'extermination des paysans par la famine qu'organis&#232;rent les Bolcheviks au moment de la collectivisation, et la Shoah ou extermination des Juifs par les massacres et les camps de la mort, perp&#233;tr&#233;e par les Nazis avec l'aide de suppl&#233;tifs ukrainiens pendant la Seconde Guerre mondiale. Et ce qui &#171; survit &#187; &#224; cette histoire dans les strates de m&#233;moire de la nation d'aujourd'hui, ce n'est pas tant une identit&#233; unique (m&#234;me si elle fait l'objet d'une promotion officielle) que le bilinguisme et le biculturalisme de la majorit&#233; de la population, probablement renforc&#233; par les effets &#224; long terme de la scolarisation sovi&#233;tique, dans laquelle se sont form&#233;es les g&#233;n&#233;rations majoritaires de la classe moyenne et de la classe ouvri&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telles sont quelques-unes des raisons qui peuvent donner &#224; penser que le facteur principal dans la constitution du patriotisme tel qu'il s'illustre dans la guerre actuelle n'est pas &#224; rechercher dans le r&#233;cit ethnique (du moins pas dans ce r&#233;cit seul) mais plut&#244;t dans l'invention d&#233;mocratique (comme aurait dit Claude Lefort) qu'incarne la r&#233;volution de l'Euroma&#239;dan en 2013 et 2014 : c'est elle qui engendre et sous-tend une notion de citoyennet&#233; comme participation &#224; la chose publique, distincte de l'appartenance &#224; la communaut&#233; ethnique, ou susceptible d'en op&#233;rer le d&#233;passement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se peut que cette invention ne soit pas pure, qu'elle soit travers&#233;e de conflits sectaires, qu'elle fasse l'objet de manipulations de la part des &#171; oligarques &#187; et de politiciens corrompus (alors m&#234;me qu'elle a &#233;t&#233; principalement dirig&#233;e contre leur influence), et qu'elle se soit achev&#233;e par des affrontements entre des milices &#171; nationalistes &#187; (au sens &#233;troit, exclusif) : ce qui est pourtant incontestable, c'est qu'il s'agissait d'une insurrection populaire et d&#233;mocratique de masse, d'autant plus significative si on la compare aux &#233;volutions vers des id&#233;ologies autoritaires et des r&#233;gimes &#171; post-d&#233;mocratiques &#187; qui se produisent dans toute la r&#233;gion (y compris au sein de l'Union europ&#233;enne).[13]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Telle est manifestement l'une des raisons qui ont pouss&#233; la dictature mise en place en Russie sous l'autorit&#233; et au b&#233;n&#233;fice de Vladimir Poutine &#224; en vouloir la disparition imm&#233;diate, et &#224; chercher &#224; l'obtenir au prix d'une guerre : car cette invention fond&#233;e sur une r&#233;volte contre la corruption et attir&#233;e par la forme d&#233;mocratique des syst&#232;mes politiques lib&#233;raux de l'Occident (qui garantissent le pluralisme politique, m&#234;me s'ils comportent leur propre dimension &#171; oligarchique &#187;), voire par des formes plus radicales de &#171; d&#233;mocratie d'assembl&#233;e &#187;, risquait d'appara&#238;tre aux citoyens de la F&#233;d&#233;ration de Russie comme le mod&#232;le &#224; suivre pour faire face aux m&#234;me maux que leurs voisins et leurs &#171; fr&#232;res &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut ici le redire : des forces poussent en direction diam&#233;tralement oppos&#233;e, et j'en suis tout-&#224;-fait conscient. La plus puissante et la plus dangereuse est la guerre elle-m&#234;me, car elle ne peut pas ne pas semer dans la population ukrainienne brutalis&#233;e les germes d'une russophobie tenace qui ne visera pas seulement la Russie comme &#201;tat ou son r&#233;gime, mais atteindra son peuple et sa culture, voire sa langue telle qu'ont l'habitude de l'utiliser de nombreux citoyens ukrainiens eux-m&#234;mes (et qui donc est aussi &#171; la leur &#187;). Comment &#233;voluera cette antith&#232;se charg&#233;e de potentialit&#233;s contradictoires ? C'est la grande inconnue &#224; laquelle est suspendue, dans la guerre et par-del&#224; la guerre, le destin de la formation nationale qu'elle traverse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Espaces g&#233;opolitiques&lt;br class='autobr' /&gt;
J'en reviens alors &#224; l'id&#233;e des multiples &#171; guerres &#187; qui se superposent &#224; la guerre russo-ukrainienne et de leurs espaces politiques, chacun avec ses &#171; fronti&#232;res &#187; propres. Ce qui frappe d'embl&#233;e, c'est le paradoxe inh&#233;rent &#224; la situation contemporaine et de plus en plus accentu&#233; par la guerre elle-m&#234;me : des nations en lutte pour leur ind&#233;pendance, surtout si elles ont affaire &#224; un empire ou &#224; un syst&#232;me politique cherchant &#224; ressusciter la forme d'un ancien empire, ont pour objectif principal la reconnaissance et le respect de leur souverainet&#233;. D'o&#249; l'insistance sur l'int&#233;grit&#233; territoriale, la libert&#233; de choix diplomatique, etc. Mais toute souverainet&#233; en r&#233;alit&#233; est limit&#233;e, m&#234;me pour des nations puissantes et a fortiori pour de &#171; petites &#187; nations, parce que dans le monde actuel elle repose sur l'existence de &#171; garanties &#187; et donc d'alliances, qui sont corr&#233;latives de contraintes. Les choses n'ont cess&#233; d'&#233;voluer, &#233;videmment, &#224; cet &#233;gard, en Europe comme ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'&#233;poque de la guerre froide, dont on comprend maintenant qu'elle opposait deux syst&#232;mes &#171; imp&#233;rialistes &#187; de nature diff&#233;rente, l'autonomie des nations &#171; souveraines &#187; au sein de chaque camp est devenue de plus en plus formelle, en dehors des puissances h&#233;g&#233;moniques, bien que suivant des modalit&#233;s diplomatiques, militaires, &#233;conomiques tr&#232;s h&#233;t&#233;rog&#232;nes (l'Union europ&#233;enne dans ses formats successifs a jou&#233; un r&#244;le ambigu d'assujettissement de ses membres aux objectifs du &#171; camp occidental &#187; en m&#234;me temps que de renforcement des capacit&#233;s de n&#233;gociation du bloc europ&#233;en, cependant que l'OTAN servait &#224; le domestiquer autant qu'&#224; &#233;quilibrer la puissance du camp socialiste adverse, o&#249; ne r&#233;gnait que la &#171; souverainet&#233; limit&#233;e &#187; &#8211; &#224; l'exception notable et d&#233;cisive &#224; long terme de la dissidence chinoise). Cette situation a-t-elle aujourd'hui disparu ? La guerre montre, me semble-t-il, que ce n'est pas totalement le cas, m&#234;me si les rapports de forces et les modalit&#233;s institutionnelles ont profond&#233;ment &#233;volu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il s'agit plut&#244;t d'une reconduction du m&#233;canisme de contrainte dans de nouvelles conditions g&#233;opolitiques. Il appara&#238;t tr&#232;s clairement que l'Ukraine n'a de chances de se d&#233;fendre et de se construire comme un &#201;tat-nation stable, assur&#233; de son avenir, que si elle est incorpor&#233;e &#224; un double syst&#232;me supranational. D'une part il faut qu'elle soit int&#233;gr&#233;e &#224; l'alliance militaire occidentale, c'est-&#224;-dire &#224; l'OTAN, une structure qui n'est pas imp&#233;riale mais &#171; imp&#233;rialiste &#187;, au service des int&#233;r&#234;ts des &#201;tats-Unis (en tout cas plac&#233; sous la condition de ne pas les contredire). D'autre part elle consolidera ses institutions et les d&#233;veloppera dans le sens d'un lib&#233;ralisme d&#233;mocratique si elle devient au plus vite un &#201;tat-membre de l'Union Europ&#233;enne, donc d'une structure &#171; quasi-f&#233;d&#233;rale &#187;.[14]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces deux processus font de la d&#233;pendance le contenu r&#233;el de la souverainet&#233; (d'o&#249; le paradoxe, et &#224; l'occasion la g&#234;ne) : ils sont &#233;troitement articul&#233;s et pourraient sembler mat&#233;riellement indiscernables l'un de l'autre, dans la situation actuelle qui, malgr&#233; quelques proclamations d'ind&#233;pendance, pousse &#224; une plus grande int&#233;gration militaire des &#201;tats-membres de l'UE, in&#233;vitablement chapeaut&#233;e par l'OTAN et d&#233;pendante strat&#233;giquement et technologiquement des &#201;tats-Unis. Et surtout, alors que dans un pass&#233; r&#233;cent les &#233;volutions du politique et du militaire semblaient se dissocier progressivement l'une de l'autre, ce qui conf&#233;rait une autonomie relative au politique et ouvrait la possibilit&#233; d'&#233;volutions d&#233;mocratiques plus radicales, les deux instances se pr&#233;sentent de nouveau comme l'endroit et l'envers d'un m&#234;me processus. Les cons&#233;quences n'en sont pas heureuses, c'est le moins qu'on puisse dire : retour &#224; une logique de &#171; camps &#187; sur la sc&#232;ne internationale et remise &#224; un avenir ind&#233;termin&#233; d'en finir avec ce que j'ai appel&#233; la &#171; guerre civile europ&#233;enne &#187;, verticalisation de l'autorit&#233; politique au sein de la f&#233;d&#233;ration, et distorsion des &#233;conomies dans le sens de la production d'armements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Est-ce que toutes ces consid&#233;rations viennent &#224; l'appui de la propagande russe, pour qui la guerre (bien que jamais d&#233;nomm&#233;e ainsi) serait la r&#233;ponse &#224; une menace, voire une agression de l'OTAN, engag&#233;e dans une politique de refoulement (&#171; push back &#187;) de son ancien adversaire communiste ? Tel est en effet le plan qu'avaient dessin&#233; les id&#233;ologues n&#233;o-conservateurs am&#233;ricains (comme Zbigniew Brzezi&#324;ski) et qui s'est mat&#233;rialis&#233; dans la mesure o&#249; le permettaient les reculs de la puissance am&#233;ricaine, notamment au travers de l'incorporation dans l'OTAN des pays du &#171; voisinage proche &#187; de la Russie ou de son soutien aux r&#233;volutions &#171; de couleur &#187;, et m&#234;me de l'installation de bases en Asie li&#233;es &#224; l'intervention en Afghanistan. Mais m&#234;me s'il est vrai que l'OTAN a d&#233;velopp&#233; une politique d' &#171; encerclement &#187; de l'espace eurasiatique traditionnellement consid&#233;r&#233; par la Russie comme sa sph&#232;re d'influence g&#233;opolitique (un Grossraum au sens de Schmitt), il reste &#8211; et c'est le point d&#233;cisif &#8211; que l'OTAN n'a pas attaqu&#233; militairement la Russie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pouvons penser (et je le pense personnellement) que la politique de l'OTAN a contribu&#233; &#224; cr&#233;er dans toute la r&#233;gion les conditions de la guerre, mais &#224; aucun moment, nous ne pouvons faire comme si ce n'&#233;taient pas les arm&#233;es russes qui ont envahi le territoire ukrainien et sont en train de le d&#233;truire faute d'arriver &#224; le contr&#244;ler. J'ajoute que, m&#234;me s'il s'av&#233;rait n&#233;cessaire pour obtenir un cessez-le-feu dans l'int&#233;r&#234;t des populations de n&#233;gocier avec le r&#233;gime de Poutine ou de chercher des &#171; m&#233;diations &#187;, aucune concession &#224; ses exigences ne nous fera sortir (et ne fera sortir les Ukrainiens) du &#171; paradoxe de la souverainet&#233; limit&#233;e &#187; que j'&#233;voquais &#224; l'instant, c'est-&#224;-dire du fait que la seule forme aujourd'hui concevable de l'ind&#233;pendance r&#233;side dans l'assujettissement &#224; un ensemble plus vaste que la nation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or ces ensembles sont aujourd'hui command&#233;s par des machines de guerre antagoniques. Mais du point de vue de la politique d&#233;mocratique il y a une dissym&#233;trie manifeste entre les deux perspectives : celle d'&#234;tre absorb&#233; &#224; nouveau, de fa&#231;on violente et revancharde, dans un empire autocratique et pass&#233;iste, et celle d'adh&#233;rer &#224; une f&#233;d&#233;ration qui perp&#233;tue, certes, toutes sortes d'in&#233;galit&#233;s nationales, sociales et culturelles, mais comporte des r&#232;gles de participation et de sortie n&#233;gociables. On voit se profiler ici la n&#233;cessit&#233; d'un grand d&#233;bat sur les formes contemporaines de l'imp&#233;rialisme, une notion qui n'a rien perdu de son actualit&#233; mais dont le contenu ne peut rester fig&#233; aux g&#233;ographies et aux rapports de forces du 20&#232;me si&#232;cle, et dont un des aspects concerne pr&#233;cis&#233;ment les modalit&#233;s de la &#171; d&#233;pendance &#187; politique, militaire, &#233;conomique des nations.[15]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de cette question, essayant d'imaginer l'avenir, il faudrait &#233;valuer les chances qui restent pour l'Ukraine et pour l'Europe elle-m&#234;me d'une int&#233;gration politique et d'un &#233;largissement de son territoire qui ne co&#239;ncide pas purement et simplement avec l'inscription dans un syst&#232;me de camps et ne soit pas synonyme de militarisation de la vie sociale. Tout d&#233;pendra &#233;videmment de la dur&#233;e de la guerre et de la fa&#231;on dont elle se &#171; terminera &#187;, ainsi que de l'attitude des opinions publiques (y compris celle du peuple russe) &#224; l'&#233;gard des solutions qui s'imposeront par la force ou par la n&#233;gociation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais peut-&#234;tre le plus important en mati&#232;re de g&#233;opolitique et de &#171; cosmopolitique &#187; n'a-t-il pas encore &#233;t&#233; dit ? Faut-il tenir pour allant de soi que le niveau des conflits entre alliances militaires et la cartographie &#233;volutive des imp&#233;rialismes mondiaux (o&#249; la Chine appara&#238;tra sans doute, au bout du compte, comme l'arbitre de la situation) constituent la derni&#232;re instance de notre r&#233;flexion ? En esquissant le concept d'une &#171; guerre hybride &#187; qui ne serait pas tant une guerre mondiale qu'une guerre mondialis&#233;e, j'ai voulu indiquer une autre possibilit&#233;. Les guerres ont toujours pour lieu et pour enjeu le trac&#233; de fronts et de fronti&#232;res, mais il en existe de plusieurs sortes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un premier niveau est constitu&#233; par le r&#233;seau des fronti&#232;res nationales (doubl&#233; de leurs &#171; fronti&#232;res int&#233;rieures &#187; qui fixent des r&#232;gles d'inclusion et d'exclusion dans la communaut&#233; des citoyens et d&#233;terminent les sentiments d'appartenance) : ce sont les &#201;tats qui, normalement, sont charg&#233;s de les mettre en vigueur, avec ou sans l'assentiment des peuples. Mais &#224; un autre niveau la population se distribue entre des &#171; r&#233;gions &#187; plan&#233;taires, s&#233;par&#233;es par des lignes ou des zones de transition qui r&#233;sultent de ph&#233;nom&#232;nes historiques de longue dur&#233;e comme la conversion religieuse, les migrations, la colonisation et la d&#233;colonisation, le d&#233;veloppement in&#233;gal et l'h&#233;g&#233;monie de formes de capitalisme compl&#233;mentaires, avec les &#171; visions du monde &#187; qui leur correspondent. Je pense ici en particulier &#224; la grande division du &#171; Nord &#187; et du &#171; Sud global &#187;, qui ne se refl&#232;te pas identiquement dans toutes les r&#233;gions du monde actuel, mais n'en laisse aucune &#224; l'&#233;cart.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit bien que cette division est d&#233;terminante dans la fa&#231;on dont la guerre europ&#233;enne est per&#231;ue par les citoyens d'autres r&#233;gions de la plan&#232;te, en particulier ceux du Sud global qui ont tendance &#224; y voir un conflit entre &#171; imp&#233;rialismes du Nord &#187;, ou m&#234;me une &#171; guerre par procuration &#187; (proxy war) que l'imp&#233;rialisme le plus puissant (&#224; supposer qu'il le soit toujours), &#224; savoir les &#201;tats-Unis, conduirait contre ses adversaires.[16] Mais je veux surtout sugg&#233;rer que cette division, si r&#233;elle et si d&#233;terminante qu'elle soit politiquement, est de plus en plus expos&#233;e aux effets d'un autre ph&#233;nom&#232;ne &#171; plan&#233;taire &#187; qui est en train &#224; la fois de la souligner et de la d&#233;placer : le r&#233;chauffement climatique, avec le &#171; grand d&#233;rangement &#187; qu'il entra&#238;ne dans les &#233;quilibres environnementaux.[17] Toutes les fronti&#232;res du monde en sont affect&#233;es et remises en question, en tant qu'elles s&#233;parent des zones (plus ou moins) habitables et d'autres devenant inhabitables, ou qu'elles d&#233;placent le &#171; front &#187; des territoires ouverts &#224; l'extraction de mati&#232;res premi&#232;res, au prix de catastrophiques atteintes &#224; la stabilit&#233; des milieux naturels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce processus est en cours, il semble inexorable, mais on n'avait pas anticip&#233; le &#171; suppl&#233;ment &#187; que lui apporte aujourd'hui la guerre, en augmentant la probabilit&#233; de p&#233;nuries et m&#234;me de famines dans diverses r&#233;gions du monde (pour la plupart localis&#233;es dans les pays du Sud qui manquent &#224; la fois de ressources agricoles et de r&#233;serves financi&#232;res pour acheter sur le march&#233; mondial ce qu'ils ne produisent plus eux-m&#234;mes en raison de la destruction des &#233;conomies traditionnelles). Sans oublier les effets directement climaticides de la production accrue et de l'usage des armements. Or la Russie est au c&#339;ur de ces processus. Bruno Latour, dans plusieurs interventions r&#233;centes, a propos&#233; de juxtaposer dans le tableau de l'actualit&#233; deux guerres qui y seraient men&#233;es simultan&#233;ment : celle qui est faite &#224; la libert&#233; du peuple ukrainien au nom du &#171; monde russe &#187;, et celle qui est faite &#224; la Terre au nom de la &#171; modernit&#233; &#187; postindustrielle.[18] Ne faudrait-il pas convenir qu'en r&#233;alit&#233; ces deux guerres n'en font plus qu'une si nous nous &#233;levons &#224; la consid&#233;ration de la sc&#232;ne plan&#233;taire et des ph&#233;nom&#232;nes de violence &#171; hybride &#187; qui s'y superposent ? L'avenir imm&#233;diat n'offre pas, il faut le dire, de perspectives bien encourageantes pour sortir de cette &#171; guerre g&#233;n&#233;ralis&#233;e &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me garderai donc de conclure. Mais j'essayerai de prendre parti, avec et contre mon propre &#171; camp &#187;. Je suis tr&#232;s attach&#233; &#224; la position pacifiste de principe qui fait partie de la tradition de la gauche mondiale, et corr&#233;lativement &#224; l'internationalisme h&#233;rit&#233; du communisme r&#233;volutionnaire et renouvel&#233; par l'anti-imp&#233;rialisme du 20&#232;me si&#232;cle. Mais le pacifisme se trouve aujourd'hui pris entre des exigences contradictoires, tout particuli&#232;rement sur le continent europ&#233;en, comme ce fut d&#233;j&#224; le cas &#224; l'occasion d'autres conflits o&#249; les droits humains fondamentaux &#233;taient en cause. Et l'internationalisme, plus n&#233;cessaire que jamais dans sa &#171; m&#233;thodologie &#187; politique, apparait tragiquement d&#233;sarm&#233; lorsque la logique de guerre ne s'accompagne pas d'une mobilisation transnationale au moins virtuelle, ayant son propre &#171; mythe &#187; ou sa propre &#171; utopie &#187; comme ciment. La cage d'acier s'est referm&#233;e. Je ne vois d'autre perspective imm&#233;diate qu'une &#171; unit&#233; de contraires &#187;, en esp&#233;rant qu'elle se d&#233;veloppe dialectiquement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut soutenir effectivement, efficacement, un peuple envahi, tortur&#233;, massacr&#233;, dont les maisons, les infrastructures &#233;conomiques et les lieux de culture sont journellement &#233;cras&#233;s sous les bombes. Il a le droit de se d&#233;fendre par tous les moyens &#224; sa disposition et de vaincre son envahisseur. Ceci d&#233;signe un ennemi qui est aussi le n&#244;tre, mais qui n'est pas un &#233;tranger au sens exclusif du terme. Nous ne devons donc rien c&#233;der &#224; l'id&#233;e que le r&#233;gime dictatorial du pr&#233;sident Poutine est l'&#233;manation d'une &#171; essence imp&#233;riale &#187; du peuple russe, pas plus que le Nazisme n'incarnait l'essence de l'Allemagne, ou Bush et Trump n'expriment celle de l'Am&#233;rique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut donc combattre la russophobie imb&#233;cile et chercher toutes les possibilit&#233;s de solidarit&#233; active avec les dissidents russes, qui combattent le r&#233;gime et s'opposent &#224; la guerre de l'int&#233;rieur au p&#233;ril de leur libert&#233;. Car ils portent l'espoir. Enfin et surtout il faut relancer de toute urgence les campagnes pour le d&#233;sarmement nucl&#233;aire et contre la militarisation de nos soci&#233;t&#233;s, pour la construction d'un ordre international fond&#233; sur l'ind&#233;pendance des nations en m&#234;me temps que l'interd&#233;pendance des peuples, sur la s&#233;curit&#233; collective au lieu de l'&#233;quilibre de la terreur, de l'intervention militaire au-del&#224; des fronti&#232;res et des sanctions qui frappent les populations civiles autant et plus que les &#201;tats agresseurs et les classes dominantes, pour la priorit&#233; donn&#233;e aux int&#233;r&#234;ts qui r&#233;unissent l'esp&#232;ce humaine toute enti&#232;re et posent des questions de vie et de mort, non seulement &#224; long terme, mais de fa&#231;on urgente et imm&#233;diate.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tienne Balibar&lt;br class='autobr' /&gt;
PHILOSOPHE&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Adaptation fran&#231;aise de ma conf&#233;rence &#171; In the War : nationalism, imperialism, cosmopolitics &#187;, London Critical Theory Summer School, Birkbeck College, 27 juin 2022.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Voir Sandro Mezzadra, &#171; Disertare la guerra &#187;, Euronomade, 11 mars 2022.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Carl von Clausewitz, De la guerre, traduction de Denise Naville, Les &#201;ditions de Minuit, 1955, Livre I, chapitre Ier, &#167;24, p. 69. Les commentateurs s'&#233;pargnent en g&#233;n&#233;ral la discussion du &#171; simple &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Ceci vaut d'une fa&#231;on g&#233;n&#233;rale pour l'ensemble des territoires ayant appartenu &#224; l'Empire Russe ou &#224; l'URSS apr&#232;s 1945 et constituant ce que le discours officiel russe, de fa&#231;on quasi-constitutionnelle, d&#233;signe comme &#171; l'&#233;tranger proche &#187;. Mais &#224; l'int&#233;rieur de cet ensemble, qui inclut notamment les pays baltes, il est clair que l'Ukraine, pour des raisons &#233;conomiques, d&#233;mographiques, historiques et id&#233;ologiques sur lesquelles je reviens plus bas, occupe une place tout &#224; fait singuli&#232;re, per&#231;ue non seulement comme &#171; non n&#233;gociable &#187; mais comme &#171; existentielle &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] La reprise de la forme empire par l'URSS est un objet de discussion en soi. Elle ne peut &#233;videmment pas se concevoir comme l'effet du seul pouvoir de Staline et de son id&#233;ologie. Peut-&#234;tre m&#234;me faut-il voir les choses en sens inverse : c'est le retour du refoul&#233; imp&#233;rial au sein de la r&#233;volution qui explique l'ascension de Staline et les modalit&#233;s de son exercice du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] Un aspect particuli&#232;rement important de la comparaison concerne les violences exerc&#233;es contre les femmes, et plus g&#233;n&#233;ralement le caract&#232;re &#171; viriliste &#187; de la guerre. D'o&#249; l'importance de tenir compte des analyses et des propositions des f&#233;ministes, parmi les rares &#224; mettre en &#339;uvre effectivement une m&#233;thode internationaliste. Voir le texte r&#233;cent de Rada Ivekovic : Postsocialist Wars and the Masculinist Backlash, Alienocene, 30 mars 2022.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Le concept de guerre civile europ&#233;enne n'est pas la propri&#233;t&#233; exclusive de Ernst Nolte, dont l'ouvrage de 1997 (Der Europ&#228;ische B&#252;rgerkrieg 1917-1945) a lanc&#233; en Allemagne la &#171; querelle des historiens &#187;. Au contraire il a &#233;t&#233; employ&#233; (avec des &#171; p&#233;riodisations &#187; et des interpr&#233;tations diverses) par des historiens conservateurs, lib&#233;raux, socialistes. Voir mon commentaire dans E. Balibar, Histoire interminable. D'un si&#232;cle l'autre, &#201;ditions La D&#233;couverte 2020, p. 40-41.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] J'emprunte cette formulation &#224; l'excellent &#233;ditorial de Denis Sieffert dans Politis, 16 mars 2022 : &#171; Ukraine : Un conflit qui se mondialise &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] J&#252;rgen Habermas zur Ukraine : Krieg und Emp&#246;rung, S&#252;ddeutsche Zeitung, 28 avril 2022.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Voir Edward P. Thompson et al., L'exterminisme. Armement nucl&#233;aire et pacifisme, tr. fr. Presses Universitaires de France 1983.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] E. Balibar, Cosmopolitique. Des fronti&#232;res &#224; l'esp&#232;ce humaine, &#201;ditions La D&#233;couverte, 2022, p. 17.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] Voir l'article tr&#232;s &#233;clairant paru dans la revue ukrainienne Commons : Journal of Social Criticism, 15 juin 2022 : Denys Gorbach : &#171; : Ukrainian identity map in wartime : Thesis-antithesis-synthesis ? &#187;. Un symbole frappant de cette situation est constitu&#233; par le fait que le Vocabulaire Europ&#233;en des Philosophies (Paris, 2014) a fait l'objet d'une double traduction en russe et en ukrainien publi&#233;e &#224; Kiev/Kyiv sous la direction de Konstantin Sigov, aujourd'hui un des porte-paroles de la r&#233;sistance parmi les intellectuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] Voir le volume tr&#232;s int&#233;ressant paru chez Suhrkamp en 2014 : Euromaidan. Was in der Ukraine auf dem Spiel steht, Herausgegeben von Juri Andruchowytsch (5&#232;me &#233;dition r&#233;vis&#233;e 2022) .&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[14] Dans le pass&#233;, j'ai caract&#233;ris&#233; la structure de l'Union Europ&#233;enne comme &#171; pseudo-f&#233;d&#233;rale &#187;, et plus r&#233;cemment comme &#171; &#233;tatisme de march&#233; &#187;, &#224; la suite de Carlos Herrera (voir Ninon Grang&#233; et Carlos M. Herrera (dir.), Une Europe politique ? Obstacles et possibles, Kim&#233;, 2021). Il s'agissait de faire voir ce qui manque &#224; l'Union Europ&#233;enne pour acc&#233;der vraiment &#224; un fonctionnement de type f&#233;d&#233;ral. Mais dans le cadre de la grande antith&#232;se entre les deux formes de &#171; supranationalit&#233; &#187;, c'est &#233;videmment la promesse de cette structure antith&#233;tique de l'empire qu'il faut &#233;voquer pour comprendre l'attraction exerc&#233;e sur les nations de l'ancien bloc sovi&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[15] Ce d&#233;bat a &#233;t&#233; puissamment relanc&#233; parmi les marxistes (ou les postmarxistes) depuis le d&#233;but de la guerre en Ukraine par les divergences m&#234;mes qui les ont oppos&#233;s entre eux. Je signale l'int&#233;r&#234;t de l'&#233;change entre Gilbert Achcar et Alex Callinicos.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[16] Voir l'article de Boaventura de Sousa Santos dans le Wall Street International Magazine du 10 mars 2022 : &#171; Ukraine : complexity and war. Is it still possible to think ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[17] Amitav Ghosh, Le Grand D&#233;rangement. D'autres r&#233;cits &#224; l'&#232;re de la crise climatique, &#201;ditions Wildproject, Marseille, 2021.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[18] Bruno Latour, &#171; Quelles entre-deux-guerres ? &#187;, AOC media, 3 mars 2022.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Racisme, Antis&#233;mitisme, Islamophobie</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Racisme-Antisemitisme-Islamophobie-48249</link>
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		<dc:date>2021-05-11T08:40:18Z</dc:date>
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		<dc:creator>Etienne Balibar</dc:creator>


		<dc:subject>D&#233;bats</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-05-11</dc:subject>

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&lt;p&gt;Les d&#233;bats actuels imposent de r&#233;&#233;valuer l'importance du facteur th&#233;ologico-politique. Il contribue &#224; expliquer pourquoi il faut incorporer la notion d'islamophobie &#224; tout programme de recherche portant sur &#171; Racisme et antis&#233;mitisme &#187;, surtout s'il est vrai qu'une politique visant les discriminations doit faire preuve de la m&#234;me intransigeance en face de l'antis&#233;mitisme et de l'islamophobie. &lt;br class='autobr' /&gt; 7 MAI 2021 PAR ETIENNE BALIBAR BLOG : LE BLOG DE ETIENNE BALIBAR &lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis extr&#234;mement honor&#233; de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les d&#233;bats actuels imposent de r&#233;&#233;valuer l'importance du facteur th&#233;ologico-politique. Il contribue &#224; expliquer pourquoi il faut incorporer la notion d'islamophobie &#224; tout programme de recherche portant sur &#171; Racisme et antis&#233;mitisme &#187;, surtout s'il est vrai qu'une politique visant les discriminations doit faire preuve de la m&#234;me intransigeance en face de l'antis&#233;mitisme et de l'islamophobie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;7 MAI 2021 PAR ETIENNE BALIBAR BLOG : LE BLOG DE ETIENNE BALIBAR&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis extr&#234;mement honor&#233; de venir discuter du racisme contemporain sous le patronage de Hannah Arendt et du Centre qui porte son nom.[1] J'avais propos&#233; un titre provisoire (&#171; New Racism &#187; ou &#171; n&#233;o-racisme &#187;) pour me donner le temps de la r&#233;flexion mais aussi pour faire le pont avec un d&#233;bat des ann&#233;es 90 du si&#232;cle dernier auquel j'ai contribu&#233; avec d'autres, et qui portait sur le d&#233;placement d'un &#171; racisme biologique &#187; &#224; un &#171; racisme culturel &#187;, d&#233;nomm&#233; &#233;galement &#171; racisme diff&#233;rentialiste &#187; (Colette Guillaumin, Pierre-Andr&#233; Taguieff). Ces d&#233;nominations ne sont pas innocentes. Voici quelques semaines, j'ai eu l'honneur peu enviable d'&#234;tre attaqu&#233; dans les colonnes du journal allemand Junge Freiheit (l'organe du parti n&#233;o-Nazi Alternative f&#252;r Deutschland) comme l'inventeur de l'id&#233;e d'un &#171; racisme sans races &#187;. L'auteur de l'article expliquait que ce type de formulation cherche &#224; stigmatiser les &#171; bons patriotes &#187; qui s'efforcent de dresser une barri&#232;re devant l'invasion des migrants qui menace leur identit&#233; nationale. Ce qui est certain, c'est que dans un contexte o&#249; les controverses relatives aux effets d&#233;mographiques r&#233;els ou imaginaires de flux migratoires du Sud vers le Nord de la plan&#232;te, cons&#233;cutifs au processus de d&#233;colonisation et de mondialisation, commen&#231;aient &#224; envahir l'espace public, nous &#233;tions quelques-uns &#224; vouloir &#233;tudier les effets d'un glissement s&#233;mantique qui fait que le signifiant (ou le nom) de la &#171; race &#187; se d&#233;place tout au long d'une &#171; cha&#238;ne d'&#233;quivalences &#187; o&#249; il peut &#234;tre partiellement ou compl&#232;tement remplac&#233; par d'autres dans ses fonctions de discrimination : ainsi &#171; ethnicit&#233; &#187;, &#171; culture &#187;, &#171; diff&#233;rence &#187;, &#171; alt&#233;rit&#233; &#187;. Tout est bien entendu question de contexte.[2] Je ne pense pas que de telles discussions aient perdu leur int&#233;r&#234;t, bien au contraire, mais il faut aujourd'hui les recentrer et les reformuler, pour tenir compte des tendances qui viennent au premier plan dans la conjoncture actuelle, o&#249; les tensions de toujours entre d&#233;mographie et d&#233;mocratie, en particulier, atteignent des niveaux de conflictualit&#233; inqui&#233;tants.[3]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait, bien entendu, pouvoir consacrer de longues analyses &#224; ce th&#232;me, ce dont je n'ai pas le loisir ici, d'autant que je veux aller le plus directement possible &#224; l'id&#233;e qui constituera ma contribution principale aux d&#233;bats de ce colloque, &#224; savoir que l'antis&#233;mitisme et l'islamophobie sont des discours de haine qu'il faut examiner ensemble, en comparant leur extension mondiale, qui traverse les fronti&#232;res, et la sp&#233;cificit&#233; de leurs manifestations locales. Bien entendu ils font partie l'un et l'autre de ce qu'on peut appeler le &#171; racisme &#187;, au sens large. Mais ils s'en distinguent aussi sym&#233;triquement, bien que pas exactement suivant les m&#234;mes modalit&#233;s. Cela tient en particulier &#224; la fa&#231;on singuli&#232;re dont s'y articule un discours de la race avec un registre de signification th&#233;ologique et th&#233;ologico-politique, dans un sens qu'il convient aussi de pr&#233;ciser. Avant d'en venir &#224; ce point, je dois formuler deux remarques pr&#233;liminaires &#224; caract&#232;re m&#233;thodologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici la premi&#232;re : le racisme n'a pas une forme unique, ni par cons&#233;quent une forme simple. Il est essentiellement &#171; diff&#233;renci&#233; &#187;, parce qu'il porte les traces de multiples histoires, qu'il est li&#233; &#224; une grande vari&#233;t&#233; de structures de pouvoir et de discrimination, et qu'il se combine toujours avec d'autres passions politiques et sociales. Pour autant des tentatives sont p&#233;riodiquement faites pour en produire une &#171; d&#233;finition &#187;, ou encore pour unifier les diff&#233;rentes d&#233;finitions de ses &#171; objets &#187;. Ce qui est toujours probl&#233;matique, mais comporte aussi l'avantage de signaler des alternatives strat&#233;giques. La plus importante de ces tentatives de d&#233;finition demeure aujourd'hui, pour des raisons institutionnelles autant qu'intellectuelles, celle qui lui a pratiquement donn&#233; son nom en invoquant le &#171; mythe de la race &#187; comme une construction ou une projection id&#233;ologique, et qui demeure implicite dans la plupart de nos d&#233;bats actuels, m&#234;me lorsque nous en questionnons les pr&#233;suppos&#233;s. Elle a &#233;t&#233; propos&#233;e sur la base de la D&#233;claration universelle des droits de l'homme de 1948 par l'UNESCO dans deux &#171; d&#233;clarations &#187; successives (en anglais Statements on the Race Question) de 1950 et 1951.[4] A regret, je laisse de c&#244;t&#233; l'histoire complexe qui a abouti &#224; la formulation de ces d&#233;clarations (en particulier sur le point de savoir pourquoi il y eut deux d&#233;clarations et non pas une seule, avec des diff&#233;rences significatives entre elles, bien qu'elles fussent cens&#233;es contribuer ensemble &#224; la promotion de l'antiracisme, notamment dans les structures &#233;ducatives). Ce que je veux souligner ici, c'est que ces d&#233;finitions et la critique du &#171; mythe biologique de la race &#187; dont elles proc&#232;dent (surtout la premi&#232;re), se fondaient sur la mise en parall&#232;le de trois &#171; cas &#187; dont les g&#233;n&#233;alogies n'en demeurent pas moins profond&#233;ment h&#233;t&#233;rog&#232;nes : la ligne de couleur qui institue la s&#233;gr&#233;gation sociale dans les soci&#233;t&#233;s post-esclavagistes (essentiellement les soci&#233;t&#233;s am&#233;ricaines du Nord et du Sud, mais aussi l'Afrique du Sud de l'apartheid) ; l'assujettissement et la d&#233;shumanisation des populations &#171; indig&#232;nes &#187; dans les empires coloniaux ; enfin la pers&#233;cution des Juifs qui, &#224; partir de l'Europe, s'est &#233;tendue &#224; d'autre parties du monde, et qui a trouv&#233; son aboutissement tragique dans leur extermination par les Nazis. Ainsi on pourrait dire que ce que le concept de &#171; racisme &#187; signifie d'abord historiquement, c'est le fait qu'on puisse subsumer ces trois cas sous une seule d&#233;finition, ce qui a priori n'a rien d'&#233;vident, mais se fonde sur l'extension de th&#233;ories pseudo-biologiques de l'&#233;volution et de la d&#233;g&#233;n&#233;rescence qui ont &#233;t&#233; mises en &#339;uvre &#224; des degr&#233;s divers dans les trois contextes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon second pr&#233;liminaire consiste &#224; revenir &#224; la question du nom de &#171; race &#187; comme signifiant &#171; glissant &#187; (sliding signifier) dans la th&#233;orisation de Stuart Hall. Les &#171; cha&#238;nes d'&#233;quivalence &#187; (notion emprunt&#233;e au travail de Ernesto Laclau et Chantal Mouffe qui trouve ici une application pertinente) incluent aussi bien des corr&#233;lats que des substituts du nom de la race. On s'aper&#231;oit en les examinant que l'importance singuli&#232;re de ce nom est venue du fait qu'il articulait ensemble des discours &#171; th&#233;oriques &#187; &#224; pr&#233;tention scientifique avec des &#171; grands r&#233;cits &#187; portant sur l'histoire de l'humanit&#233; et sa signification cosmologique, dont l'ensemble permettait de l&#233;gitimer des institutions de discrimination ou d'&#233;limination (comportant naturellement de nombreux degr&#233;s, depuis les statuts de Limpieza de sangre hispaniques jusqu'&#224; l'apartheid, en passant par le Code Noir, le &#171; code de l'indig&#233;nat &#187;, les lois raciales de Nuremberg, les r&#232;glements s&#233;gr&#233;gationnistes dits &#034;Jim Crow&#034; aux Etats-Unis, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce complexe s'est form&#233;, pour l'essentiel, &#224; l'&#233;poque o&#249; se d&#233;ploie la colonisation du monde par les nations europ&#233;ennes occidentales. Il applique un sch&#232;me g&#233;n&#233;alogique d'origine et de descendance aux individus comme aux groupes humains, et finalement aux populations enti&#232;res, de fa&#231;on &#224; proscrire le &#171; m&#233;tissage &#187; ou &#171; l'hybridation &#187; comme facteurs de d&#233;g&#233;n&#233;rescence et de destruction des &#171; caract&#232;res &#187; des races (c'est-&#224;-dire des populations) dites &#171; sup&#233;rieures &#187; (qui sont devenues dominantes dans le nouveau syst&#232;me-monde). L'h&#233;t&#233;roracisation (assignation des &#171; autres &#187; &#224; une race) ne va jamais sans une auto-racisation (dont la forme la plus visible est le white supremacism), qui constitue en r&#233;alit&#233; son objectif. La conception biologique de l'h&#233;r&#233;dit&#233;, dont les justifications proc&#232;dent d'une &#171; id&#233;ologie scientifique &#187; (au sens de Canguilhem), le darwinisme social, n'en est pas le point de d&#233;part. C'est d&#233;j&#224; un premier glissement. Et le racisme culturel, ou la racisation des diff&#233;rences (ethno)culturelles, r&#233;sulte d'un autre glissement, historiquement li&#233; aux processus de d&#233;colonisation et de n&#233;ocolonisation. Ce n'est donc pas vraiment un &#171; racisme sans races &#187;, mais plut&#244;t une formation discursive dans laquelle l'usage maintenu du signifiant &#171; race &#187; s'accompagne d'une permanente d&#233;n&#233;gation, au profit des notions de &#171; culture &#187; ou de &#171; civilisation &#187; qui, historiquement, avaient d&#233;j&#224; constitu&#233; ses corr&#233;lats ou avaient servi comme &#171; marqueurs &#187; de la race, avec les traits physiques pr&#233;tendument homog&#232;nes et propres &#224; chaque subdivision de &#171; l'esp&#232;ce humaine &#187;. Notons qu'aucune de ces formations discursives n'a jamais enti&#232;rement quitt&#233; la sc&#232;ne, parce que les hi&#233;rarchies sociales, les rapports de pouvoir dont elles procurent la l&#233;gitimation, m&#234;me contest&#233;s, ne sont pas abolis, et qu'une caract&#233;ristique essentielle du sch&#232;me g&#233;n&#233;alogique est son caract&#232;re fonci&#232;rement conservateur. En plus de la permanence ou de la reconduction des pratiques et des institutions sociales fonctionnant &#224; la discrimination ouverte ou masqu&#233;e, on peut ainsi s'expliquer que nous soyons toujours (notamment en France) hant&#233;s par les traces de l'esclavage et de la &#171; ligne de couleur &#187;, ou de la colonie, et par le stigmate qui s'applique aux &#171; indig&#232;nes &#187; d'origine extra-Europ&#233;enne, ceux que Nacira Gu&#233;nif-Souilamas appelle les &#171; issus de &#187;.[5]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#8211; telle est la question cruciale que je voudrais maintenant poser &#8211; ne doit-on pas supposer que de nouveaux glissements, de nouvelles m&#233;tonymies du nom de la race sont en cours, qui sont li&#233;es mat&#233;riellement &#224; l'&#233;mergence d'un nouveau &#171; Nomos de la terre &#187;, c'est-&#224;-dire d'un nouveau mod&#232;le d&#233;mographique et territorial, incluant en particulier, &#224; l'&#233;chelle du globe, des migrations, des mouvements de r&#233;fugi&#233;s, des d&#233;placements de populations plus ou moins massifs ? C'est bien ce qui a lieu, me semble-t-il, et c'est ce qui me conduit &#224; invoquer ici le titre du grand ouvrage que publia en 1950 un th&#233;oricien ultra-conservateur, qui avait r&#233;ussi &#224; faire &#171; oublier &#187; temporairement son engagement national-socialiste, mais continuait d'insister sur le lien existant entre toute &#171; loi de distribution &#187; d&#233;mographique et territoriale (ce qu'&#233;voque la cat&#233;gorie grecque du nomos) et la construction d'un &#171; ennemi int&#233;rieur &#187;.[6] Celui-ci, aujourd'hui, est de plus en plus identifi&#233; &#224; l'autre venant du Sud, c'est-&#224;-dire de l'ancien espace colonial, qui forme le &#171; dehors &#187; par excellence, et qui cependant nous vient du &#171; dedans &#187; et se trouve toujours d&#233;j&#224; chez lui quand il est &#171; chez nous &#187;, du fait des liens de d&#233;pendance et de voisinage qui ont &#233;t&#233; tiss&#233;s par l'histoire. Raison suffisante pour que nous prenions tr&#232;s au s&#233;rieux l'id&#233;ologie meurtri&#232;re de la lutte contre le &#171; grand remplacement &#187;, formul&#233;e il y a une dizaine d'ann&#233;es par un plumitif d'extr&#234;me droite fran&#231;ais (Renaud Camus), et maintenant universellement adopt&#233;e par les courants n&#233;o-nazis qui se d&#233;veloppent dans le monde entier &#224; l'enseigne d'une &#171; d&#233;fense de la race blanche &#187; qui serait menac&#233;e de devenir &#171; minoritaire &#187;, sinon m&#234;me de dispara&#238;tre dans ses propres terres d'origine.[7]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre suis-je maintenant en mesure de revenir au point que j'avais annonc&#233; pour commencer : celui qui concerne l'antis&#233;mitisme et l'islamophobie en tant qu'ils constitueraient une sorte d'exception int&#233;rieure au sein de l'ensemble des discours racistes. Peut-&#234;tre faudrait-il d'ailleurs parler plut&#244;t des discours du racisme occidental, non pas tant parce que le racisme n'existerait qu'en Occident, ce qui est manifestement faux (il suffit de penser &#224; ce qui se passe en ce moment en Chine, en Birmanie ou en Inde pour ce qui concerne la pers&#233;cution des musulmans, mais en r&#233;alit&#233; je ne vois pas quelle r&#233;gion du monde en serait aujourd'hui immunis&#233;e), mais parce qu'il nous faut consid&#233;rer en priorit&#233; le probl&#232;me tel qu'il se pose au lieu o&#249; nous nous situons nous-m&#234;mes pour en discuter. Toute analyse est situ&#233;e et doit en prendre conscience. Elle ne peut saisir son &#171; objet &#187; qu'&#224; la condition d'y mesurer l'incidence d'un &#171; sujet &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avancerai alors deux id&#233;es. La premi&#232;re, c'est qu'il faut continuer de compter l'antis&#233;mitisme et l'islamophobie comme des genres de racisme au sens large : l'un et l'autre correspondent &#224; des syst&#232;mes de pers&#233;cution (racisme &#034;institutionnel&#034;, racisme &#034;d'Etat&#034;) et d'&#233;limination fond&#233;s sur ce que j'ai appel&#233; plus haut le &#171; sch&#232;me g&#233;n&#233;alogique &#187;, et nous observons aujourd'hui leur combinaison et leur intensification dans l'id&#233;ologie des groupes violents qui s'organisent au nom de &#171; l'identit&#233; &#187; nationale ou europ&#233;enne &#171; menac&#233;e &#187; par ce qu'ils appellent des &#233;l&#233;ments &#233;trangers. Il est vrai que les m&#234;mes groupes d&#233;veloppent d'autres discours de haine, en particulier des discours homophobes et misogynes. Un aspect important de leur id&#233;ologie est la d&#233;fense des &#171; valeurs familiales &#187; et des &#171; valeurs chr&#233;tiennes &#187;, m&#234;me s&#233;cularis&#233;es - ce qui nous am&#232;ne &#224; la question de la religion. Je pense qu'il faut aller maintenant au-del&#224; de cette simple r&#233;f&#233;rence, et que pour comprendre la singularit&#233; de l'antis&#233;mitisme et de l'islamophobie dans le vaste spectre des racismes contemporains, il faut invoquer une composante religieuse, et mieux encore une d&#233;termination th&#233;ologique : celle-ci est pr&#233;sente aussi bien dans le cas de l'antis&#233;mitisme que dans celui de l'islamophobie, o&#249; elle renvoie &#224; des histoires de &#171; peuples &#233;lus &#187; et de &#171; communaut&#233;s de croyants &#187; qui s'investissent d'une &#171; mission &#187; universelle dans l'histoire, entretiennent une relation privil&#233;gi&#233;e avec une v&#233;rit&#233; r&#233;v&#233;l&#233;e et avec un concept souverain de la &#171; loi &#187;. Bien entendu tout ceci s'enracine dans l'histoire des conflits internes &#224; la tradition monoth&#233;iste dans ses diff&#233;rents rameaux.[8] Il s'agit par cons&#233;quent d'un &#233;l&#233;ment symbolique qui vient surd&#233;terminer le discours et le &#171; nom &#187; tout aussi symbolique de la race.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait croire (beaucoup de bons esprits autour de nous sont persuad&#233;s) que cet &#233;l&#233;ment a &#233;t&#233; progressivement effac&#233; par le processus de &#171; s&#233;cularisation &#187; qui est cens&#233; avoir pr&#233;par&#233; et accompagn&#233; le d&#233;veloppement de nouveaux rapports sociaux fond&#233;s sur le droit et l'&#233;conomie dans la modernit&#233; capitaliste. Il n'en est rien, m&#234;me si la modalit&#233; de conscience collective et le degr&#233; d'autorit&#233; symbolique ont subi une mutation. Le philosophe Jacques Derrida avait sugg&#233;r&#233; une fois qu'une puissance th&#233;ologique habite toujours la combinaison des id&#233;es d'&#233;lection (d'un peuple, d'une culture, d'une forme d'Etat) et de s&#233;lection (entre les populations humaines) qui fait tenir ensemble les discours du racisme et du nationalisme, contribuant par l&#224;-m&#234;me &#224; leur capacit&#233; de p&#233;n&#233;tration dans la conscience collective. [9] Poursuivant dans le m&#234;me sens, je crois pouvoir avancer maintenant que, lorsque &#8211; au lendemain du combat contre le nazisme et de la r&#233;v&#233;lation de l'horreur de la Shoah - l'UNESCO a r&#233;uni sous la cat&#233;gorie de &#171; racisme biologique &#187; l'antis&#233;mitisme avec l'institution de la color line et la r&#233;duction des indig&#232;nes &#224; la condition de &#171; sous-hommes &#187;, les Juifs ont bien &#233;t&#233; repr&#233;sent&#233;s comme l'autre mal&#233;fique des Chr&#233;tiens (m&#234;me &#171; s&#233;cularis&#233;s &#187;) et transform&#233;s en ennemis int&#233;rieurs de la civilisation europ&#233;enne dont ils faisaient eux-m&#234;mes partie. Mais dans ce statut singulier, sinon &#171; privil&#233;gi&#233; &#187;, ils n'ont cess&#233; d'&#234;tre compar&#233;s une autre figure de l'alt&#233;rit&#233;, proprement imp&#233;riale : celle des &#171; races inf&#233;rieures &#187; (dans la terminologie fran&#231;aise : Jules Ferry) ou des &#171; subject races &#187; (dans la terminologie du colonialisme anglais : Lord Curzon). Tant&#244;t situ&#233;s &#224; l'oppos&#233;, tant&#244;t ramen&#233;s au m&#234;me niveau, notamment quand il s'est agi de leur appliquer les m&#234;mes crit&#232;res d'&#233;limination (ce que Hannah Arendt a particuli&#232;rement soulign&#233;). En apparence au moins les Musulmans, comprenant des Arabes et d'autres &#171; ethnies &#187; ou &#171; races &#187; &#224; travers le monde, restaient assimil&#233;s aux figures de l'indig&#232;ne ou comprises en leur sein.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette apparence est fragile. D&#233;j&#224; au 19&#232;me si&#232;cle les Arabes et les Juifs se retrouvaient au sein d'une construction raciale fond&#233;e sur des arguments philologiques (combinant la grammaire compar&#233;e avec l'histoire des religions, deux sciences profond&#233;ment &#171; orientalistes &#187; au sens d'Edward Said, comme on le voit bien chez Renan) : celle des &#171; S&#233;mites &#187;, &#233;ternels ennemis des &#171; Aryens &#187;, et donc de la &#171; race des ma&#238;tres &#187; europ&#233;ens &#224; qui ils disputeraient fantasmatiquement la domination et le gouvernement du monde. Tel est, en un sens, le mod&#232;le ou l'arch&#233;type auquel je cherchais &#224; revenir lorsque, au d&#233;but des ann&#233;es 2000, j'avais (apr&#232;s bien d'autres) propos&#233; de faire entrer l'islamophobie dans un &#171; antis&#233;mitisme au sens large &#187;, constitu&#233; par la r&#233;union de la jud&#233;ophobie et de l'islamophobie.[10] Evidemment cette proposition comportait des intentions politiques, dont je dois admettre qu'elles peuvent faire probl&#232;me. Il ne s'agissait pas, cela va sans dire, de nier qu'il existe un antis&#233;mitisme virulent (jud&#233;ophobe) dans le monde arabo-islamique, de m&#234;me qu'il existe une virulente islamophobie parmi les Juifs (pas tous, heureusement), plus ou moins directement li&#233;e au racisme d'Etat anti-Arabe qui s&#233;vit en Isra&#235;l. Mais il s'agissait de contrer l'id&#233;e (particuli&#232;rement r&#233;pandue en France) d'une &#171; nouvelle Jud&#233;ophobie &#187; ou d'une nouvelle vague d'antis&#233;mitisme dont la source r&#233;siderait essentiellement dans le ralliement des intellectuels fran&#231;ais (et plus g&#233;n&#233;ralement europ&#233;ens) &#224; l'antisionisme largement r&#233;pandu (et pour cause&#8230;) chez les Arabes et les Musulmans par sympathie avec la cause palestinienne. La fa&#231;on dont les groupes n&#233;o-nazis ou n&#233;o-fascistes en plein essor dans presque tous les pays europ&#233;ens aujourd'hui combinent &#233;troitement la jud&#233;ophobie et l'islamophobie (jusque dans les attentats meurtriers qu'ils sont susceptibles de perp&#233;trer) suffirait &#224; montrer qu'une telle g&#233;n&#233;alogie est trop simple. Mais elle pose aussi d'autres probl&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois plus en effet &#224; la possibilit&#233; de renverser le mythe &#171; s&#233;mitique &#187; de cette fa&#231;on m&#233;canique. Plus exactement, je crois que les &#233;l&#233;ments de dissym&#233;trie entre jud&#233;ophobie et islamophobie sont tout aussi importants que les &#233;l&#233;ments de sym&#233;trie. A l'&#233;vidence ces deux discours s'enracinent dans des histoires tr&#232;s diff&#233;rentes d'hostilit&#233; et de diabolisation, les unes li&#233;es &#224; la rivalit&#233; s&#233;culaire des &#171; universalismes &#187; musulman et chr&#233;tien (qu'on peut faire remonter jusqu'aux Croisades et &#224; la Reconquista, sans oublier l'&#233;pisode d&#233;cisif que constitue l'Exp&#233;dition d'Egypte lanc&#233;e par la R&#233;publique fran&#231;aise sous les ordres du G&#233;n&#233;ral Bonaparte), les autres &#224; la ghetto&#239;sation et &#224; la pers&#233;cution des Juifs en Europe, qu'ils se soient trouv&#233;s en position de &#171; parias &#187; ou de &#171; parvenus &#187;. A quoi vient s'ajouter la place tr&#232;s diff&#233;rente que les Juifs et les Musulmans occupent dans le &#171; Nomos de la terre &#187; tel qu'il s'&#233;tablit aujourd'hui, et dont fait intrins&#232;quement partie le processus des migrations internationales. Les Juifs, en particuliers les Juifs originaires d'Europe centrale et de l'Empire russe, ont &#233;t&#233; nagu&#232;re le prototype du &#171; peuple &#187; errant et sans Etat, alternativement confin&#233; et chass&#233; de certains territoires nationaux.[11] Ce qu'ils ne sont plus aujourd'hui, bien que la trace imaginaire en soit profonde. Inversement les musulmans (ou plut&#244;t des musulmans, mais en grand nombre) forment aujourd'hui une part importante de l'errance des migrants et des r&#233;fugi&#233;s en Europe, ce qui vient r&#233;activer leur image de &#171; nomades &#187;. Leur identification massive avec la figure du terroriste s'en trouve facilit&#233;e, comme s'il y avait dans leur religion et leur culture une pr&#233;disposition unique &#224; cette forme d'action antipolitique. Au travers de vieux st&#233;r&#233;otypes imp&#233;riaux sur la &#171; violence du d&#233;sert &#187; le privil&#232;ge n&#233;gatif dont ils &#171; b&#233;n&#233;ficient &#187; n'en continue pas moins la repr&#233;sentation de l'Islam comme autre th&#233;ologique absolu. Car paradoxalement celle-ci s'alimente &#224; la fois &#224; l'id&#233;e d'un ennemi imm&#233;morial de la Chr&#233;tient&#233; (devenue &#171; notre civilisation chr&#233;tienne &#187;) et &#224; celle d'un groupe ultrareligieux (ou dont la religiosit&#233; est intrins&#232;quement excessive, totalitaire), r&#233;sistant &#224; toute institution de la la&#239;cit&#233; (puisqu'en un sens, il a lui-m&#234;me d&#233;j&#224; absorb&#233; l'&#233;l&#233;ment s&#233;culier de la civilisation dans son code ritualiste et l&#233;galiste, &#171; soumettant &#187; toute la vie des croyants &#224; une autorit&#233; sans partage). De ce point de vue, il y aurait donc plut&#244;t un processus de substitution qu'une sym&#233;trie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce premier &#233;l&#233;ment de dissym&#233;trie, nous pouvons je crois en ajouter un second : en Occident, depuis un demi-si&#232;cle environ, l'antis&#233;mitisme a &#233;t&#233; progressivement d&#233;racis&#233;, c'est-&#224;-dire isol&#233; et extrait du paradigme &#171; racial &#187; d&#233;l&#233;gitim&#233; par le nazisme - &#224; commencer bien entendu par sa formulation pseudo-biologique, cependant que, au contraire, l'islamophobie est de plus en plus intens&#233;ment racialis&#233;e (et donc ses victimes de plus en plus racis&#233;es), tout particuli&#232;rement dans des pays comme la France (mais plus g&#233;n&#233;ralement en Europe) au travers de la confusion syst&#233;matique entre les repr&#233;sentations du &#171; musulman &#187; et de &#171; l'arabe &#187;, qui reprend &#224; son compte un h&#233;ritage colonial de &#171; gouvernement de l'Islam &#187; en tant que religion des indig&#232;nes, constitutif de ce qu'on peut appeler le postcolonialisme. Non seulement le &#171; musulman &#187; se trouve incorpor&#233; comme tel &#224; une population racis&#233;e dont l'extr&#234;me h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; est neutralis&#233;e, mais il en est souvent pr&#233;sent&#233; comme l'&#233;l&#233;ment le plus redoutable, qui porterait en lui un danger permanent contre les institutions, l'ordre social et la s&#233;curit&#233; des bons citoyens, cens&#233;ment impr&#233;gn&#233;s des traditions et des m&#339;urs qui font &#171; l'identit&#233; nationale &#187;. De ce c&#244;t&#233; aussi, l'association pr&#233;judicielle avec le terrorisme (ou le &#171; djihadisme &#187;) apporte un &#233;l&#233;ment multiplicateur des angoisses et des haines, parce qu'elle est cens&#233;e exprimer et prolonger la violence des nouvelles &#171; classes dangereuses &#187; que sont par excellence les jeunes exclus &#171; issus de l'immigration &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous le voyez, je cherche &#224; brosser ici un tableau complexe, essentiellement surd&#233;termin&#233;. Mais pour conclure ces remarques beaucoup trop sch&#233;matiques, et ouvrir le d&#233;bat, je voudrais insister sur les points suivants : premi&#232;rement, il faut absolument que la notion d'islamophobie soit incorpor&#233;e comme un troisi&#232;me terme &#224; tout programme de recherche et de discussion portant, comme c'est le cas aujourd'hui en ce lieu, sur &#171; Racisme et antis&#233;mitisme &#187;. A fortiori est-ce le cas pour toute campagne d'&#233;ducation civique et de lutte contre les ph&#233;nom&#232;nes de haine et de m&#233;pris visant tel ou tel groupe dans nos soci&#233;t&#233;s. Ce troisi&#232;me terme soul&#232;ve ses propres probl&#232;mes et poss&#232;de sa propre g&#233;n&#233;alogie. C'est pourquoi il ne saurait &#234;tre compris implicitement dans la somme des deux pr&#233;c&#233;dents. Son omission, intentionnelle ou non, produit un effet de distorsion et de camouflage dont les cons&#233;quences politiques et morales sont tr&#232;s graves. Deuxi&#232;mement, toute politique qui, dans les conditions actuelles, cherche &#224; combattre les discriminations et &#224; combattre la violence, doit faire preuve de la m&#234;me intransigeance en face de l'antis&#233;mitisme et de l'islamophobie, non pas malgr&#233; l'existence de conflits aigus entre Juifs et Musulmans (je devrais dire &#233;videmment : certains Juifs et certains Musulmans, mais ils sont nombreux), mais en raison m&#234;me de ces conflits et de capacit&#233; qu'ils poss&#232;dent de nourrir dans toute la soci&#233;t&#233; un racisme meurtrier. Il n'y a pas et il ne peut pas y avoir de priorit&#233; dans la critique, pour ne rien dire de l'obsc&#233;nit&#233; que serait une pr&#233;f&#233;rence. Enfin, troisi&#232;mement et un peu plus abstraitement : quelle que soit la difficult&#233; conceptuelle intrins&#232;que de ce probl&#232;me, nous sommes amen&#233;s une fois de plus &#224; r&#233;&#233;valuer l'importance politique du facteur th&#233;ologique (ou de la trace du th&#233;ologique) dans l'histoire des soci&#233;t&#233;s contemporaines : elle est occult&#233;e par un certain paradigme sociologique de la &#171; s&#233;cularisation &#187;, au moins dans ses versions les plus r&#233;ductrices, qui p&#233;n&#232;trent les discours de la &#171; la&#239;cit&#233; &#187; (et qui, chez nous du moins, ont la m&#234;me origine intellectuelle et institutionnelle). Nous prenons conscience &#224; nouveau du fait qu'il y a toujours dans le racisme, au sens large, une dimension th&#233;ologique dont les sources r&#233;sident en derni&#232;re analyse dans des constructions symboliques, mais dont les effets pratiques sont, en revanche, terriblement mat&#233;riels. Cette dimension th&#233;ologique et th&#233;ologico-politique n'agit jamais en dehors des conditions historiques et sociales plus &#171; mat&#233;rielles &#187; qui en d&#233;limitent les effets, en les intensifiant ou les neutralisant relativement. Mais &#8211; comme on disait nagu&#232;re &#8211; elle poss&#232;de une &#171; autonomie relative &#187; qu'il faut cesser de refouler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Communication au Colloque &#171; Racism and Antisemitism &#187; organis&#233; les 10 et 11 Octobre 2019 au Hannah Arendt Center for Politics and Humanities de Bard College (Etats-Unis), dont c'&#233;tait le 12&#232;me colloque annuel. Les d&#233;bats du colloque peuvent &#234;tre vus sur internet en ouvrant le site &lt;a href=&#034;https://totalwebcasting.com/view/?func=VOFF&amp;id=bard&amp;date=2019-10-10&amp;seq=1&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://totalwebcasting.com/view/?func=VOFF&amp;id=bard&amp;date=2019-10-10&amp;seq=1&lt;/a&gt; Pour la pr&#233;sente adaptation fran&#231;aise, j'ai explicit&#233; quelques allusions et donn&#233; quelques r&#233;f&#233;rences. Les actes complets viennent d'&#234;tre publi&#233;s comme cahier sp&#233;cial dans The Journal of the Hannah Arendt Center for Politics and Humanities at Bard College, Volume 8/2020.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Le mod&#232;le d'une telle analyse demeure &#224; mes yeux celle que propose Stuart Hall, en particulier dans ses &#171; Du Bois lectures &#187; de 1994, &#233;dit&#233;es par Kobena Mercer apr&#232;s sa disparition sous le titre The Fateful Triangle : Race, Ethnicity, Nation, Harvard University Press 2017.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Ce qui impose en particulier une attention renouvel&#233;e pour la question des &#171; rapports ethniques &#187; en tant que rapports sociaux : voir le recueil des &#233;crits de V&#233;ronique de Rudder, Sociologie du racisme, &#233;ditions Syllepse 2019, ainsi que les livres de Fran&#231;ois H&#233;ran, dont Le temps des immigr&#233;s. Essai sur le destin de la population fran&#231;aise, Seuil 2007.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Voir Four Statements on the Race Question, Unesco, Paris 1969, ainsi que le volume qui en d&#233;veloppait les attendus, avec la collaboration de grandes figures scientifiques (dont Claude L&#233;vi-Strauss) : Le Racisme devant la science, Gallimard-Unesco, 1960.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Voir le blog de Nacira Gu&#233;nif-Souilamas sur Mediapart : &lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/nacira-guenif/blog/150612/issu-e-s-de-ou-pas&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://blogs.mediapart.fr/nacira-guenif/blog/150612/issu-e-s-de-ou-pas&lt;/a&gt; . Pour la reconduction des distinctions de race par-del&#224; l'abolition de l'esclavage dans les Antilles fran&#231;aises, voir en particulier Silyane Larcher, L'autre citoyen. L'id&#233;al r&#233;publicain et les Antilles apr&#232;s l'esclavage, Paris, Armand Colin, 2014.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] La r&#233;f&#233;rence est &#224; Carl Schmitt, Le nomos de la terre dans le droit des gens du Ius Publicum Europaeum [1950], trad. fr. PUF 2001.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Voir l'expos&#233; d'Eric Ward au cours de ce m&#234;me colloque, &#224; propos notamment de la fonction strat&#233;gique remplie par l'antis&#233;mitisme et l'exterminisme nazi dans les discours racistes du monde actuel (&#171; How Antisemitism Animates White Nationalism&#8221;) : &lt;a href=&#034;https://totalwebcasting.com/view/?func=VOFF&amp;id=bard&amp;date=2019-10-10&amp;seq=1&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://totalwebcasting.com/view/?func=VOFF&amp;id=bard&amp;date=2019-10-10&amp;seq=1&lt;/a&gt;. La th&#233;orie du &#171; grand remplacement &#187; a &#233;t&#233; invoqu&#233;e en particulier par l'auteur du massacre de fid&#232;les dans les mosqu&#233;es de Christchurch (Nouvelle-Z&#233;lande) le 15 mars 2019. Elle est aujourd'hui banalis&#233;e dans l'extr&#234;me-droite europ&#233;enne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Jean-Luc Nancy a d&#233;fendu de mani&#232;re &#224; mon avis convaincante l'id&#233;e que, dans certaines de ses formulations au moins, la &#171; la&#239;cit&#233; r&#233;publicaine &#187; constitue elle-m&#234;me une variante du discours monoth&#233;iste : un monoth&#233;isme &#171; sans Dieu &#187;, du moins sans Dieu personnifi&#233; : voir son article &#171; La&#239;cit&#233; monoth&#233;iste &#187;, dans Le Monde, 1 janvier 2004. Ainsi que mon ouvrage Saeculum. Culture, religion, id&#233;ologie, &#233;ditions Galil&#233;e, 2012. A suivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] Intervention de Jacques Derrida au colloque &#171; Race, d&#233;construction et th&#233;orie critique &#187; auquel nous participions ensemble en 2003 &#224; l'Universit&#233; de Californie &#224; Irvine. Voir mon essai &#8220;Election/S&#233;lection&#8221;, in Cahier de l'Herne Derrida, sous la direction de Marie-Louise Mallet et Ginette Michaud, Editions de l'Herne, Paris 2004.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Etienne Balibar : &#171; Un nouvel antis&#233;mitisme ? &#187;, in Antis&#233;mitisme : l'intol&#233;rable chantage. Isra&#235;l-Palestine, une affaire fran&#231;aise ?, Editions La D&#233;couverte, Paris, 2003, pp. 89-96. Sur l'invention du mythe &#034;s&#233;mitique&#034;, voir en particulier Gil Anidjar, S&#233;mites. Religion, race et politique en Occident chr&#233;tien, Editions Le Bord de l'eau 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] Cette caract&#233;risation vaut &#233;videmment d'abord pour les Juifs europ&#233;ens, qui ont &#233;t&#233; les premiers objets de l'antis&#233;mitisme &#233;rig&#233; en doctrine et en parti, puis en (bio)politique d'Etat, et forment donc la r&#233;f&#233;rence des d&#233;finitions &#171; officielles &#187;. Elle ne s'applique pas de la m&#234;me fa&#231;on aux Juifs du monde arabe et oriental, notamment aux Maghr&#233;bins &#171; distingu&#233;s &#187; par le colonisateur au sein des populations conquises et s&#233;lectivement &#171; assimil&#233;es &#187;. Voir Benjamin Stora : Les trois exils juifs d'Alg&#233;rie, Editions Stock 2006.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Racisme, Antis&#233;mitisme, Islamophobie</title>
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		<dc:date>2021-05-11T07:24:36Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Etienne Balibar</dc:creator>


		<dc:subject>France</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;bats</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-05-11</dc:subject>

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&lt;p&gt;Les d&#233;bats actuels imposent de r&#233;&#233;valuer l'importance du facteur th&#233;ologico-politique. Il contribue &#224; expliquer pourquoi il faut incorporer la notion d'islamophobie &#224; tout programme de recherche portant sur &#171; Racisme et antis&#233;mitisme &#187;, surtout s'il est vrai qu'une politique visant les discriminations doit faire preuve de la m&#234;me intransigeance en face de l'antis&#233;mitisme et de l'islamophobie. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; du blogue de l'auteur. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je suis extr&#234;mement honor&#233; de venir discuter du racisme (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH106/arton48204-1bcf8.jpg?1781362864' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='106' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les d&#233;bats actuels imposent de r&#233;&#233;valuer l'importance du facteur th&#233;ologico-politique. Il contribue &#224; expliquer pourquoi il faut incorporer la notion d'islamophobie &#224; tout programme de recherche portant sur &#171; Racisme et antis&#233;mitisme &#187;, surtout s'il est vrai qu'une politique visant les discriminations doit faire preuve de la m&#234;me intransigeance en face de l'antis&#233;mitisme et de l'islamophobie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du &lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/etienne-balibar/blog/070521/racisme-antisemitisme-islamophobie&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;blogue de l'auteur&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suis extr&#234;mement honor&#233; de venir discuter du racisme contemporain sous le patronage de Hannah Arendt et du Centre qui porte son nom.[1] J'avais propos&#233; un titre provisoire (&#171; New Racism &#187; ou &#171; n&#233;o-racisme &#187;) pour me donner le temps de la r&#233;flexion mais aussi pour faire le pont avec un d&#233;bat des ann&#233;es 90 du si&#232;cle dernier auquel j'ai contribu&#233; avec d'autres, et qui portait sur le d&#233;placement d'un &#171; racisme biologique &#187; &#224; un &#171; racisme culturel &#187;, d&#233;nomm&#233; &#233;galement &#171; racisme diff&#233;rentialiste &#187; (Colette Guillaumin, Pierre-Andr&#233; Taguieff). Ces d&#233;nominations ne sont pas innocentes. Voici quelques semaines, j'ai eu l'honneur peu enviable d'&#234;tre attaqu&#233; dans les colonnes du journal allemand Junge Freiheit (l'organe du parti n&#233;o-Nazi Alternative f&#252;r Deutschland) comme l'inventeur de l'id&#233;e d'un &#171; racisme sans races &#187;. L'auteur de l'article expliquait que ce type de formulation cherche &#224; stigmatiser les &#171; bons patriotes &#187; qui s'efforcent de dresser une barri&#232;re devant l'invasion des migrants qui menace leur identit&#233; nationale. Ce qui est certain, c'est que dans un contexte o&#249; les controverses relatives aux effets d&#233;mographiques r&#233;els ou imaginaires de flux migratoires du Sud vers le Nord de la plan&#232;te, cons&#233;cutifs au processus de d&#233;colonisation et de mondialisation, commen&#231;aient &#224; envahir l'espace public, nous &#233;tions quelques-uns &#224; vouloir &#233;tudier les effets d'un glissement s&#233;mantique qui fait que le signifiant (ou le nom) de la &#171; race &#187; se d&#233;place tout au long d'une &#171; cha&#238;ne d'&#233;quivalences &#187; o&#249; il peut &#234;tre partiellement ou compl&#232;tement remplac&#233; par d'autres dans ses fonctions de discrimination : ainsi &#171; ethnicit&#233; &#187;, &#171; culture &#187;, &#171; diff&#233;rence &#187;, &#171; alt&#233;rit&#233; &#187;. Tout est bien entendu question de contexte.[2] Je ne pense pas que de telles discussions aient perdu leur int&#233;r&#234;t, bien au contraire, mais il faut aujourd'hui les recentrer et les reformuler, pour tenir compte des tendances qui viennent au premier plan dans la conjoncture actuelle, o&#249; les tensions de toujours entre d&#233;mographie et d&#233;mocratie, en particulier, atteignent des niveaux de conflictualit&#233; inqui&#233;tants.[3]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faudrait, bien entendu, pouvoir consacrer de longues analyses &#224; ce th&#232;me, ce dont je n'ai pas le loisir ici, d'autant que je veux aller le plus directement possible &#224; l'id&#233;e qui constituera ma contribution principale aux d&#233;bats de ce colloque, &#224; savoir que l'antis&#233;mitisme et l'islamophobie sont des discours de haine qu'il faut examiner ensemble, en comparant leur extension mondiale, qui traverse les fronti&#232;res, et la sp&#233;cificit&#233; de leurs manifestations locales. Bien entendu ils font partie l'un et l'autre de ce qu'on peut appeler le &#171; racisme &#187;, au sens large. Mais ils s'en distinguent aussi sym&#233;triquement, bien que pas exactement suivant les m&#234;mes modalit&#233;s. Cela tient en particulier &#224; la fa&#231;on singuli&#232;re dont s'y articule un discours de la race avec un registre de signification th&#233;ologique et th&#233;ologico-politique, dans un sens qu'il convient aussi de pr&#233;ciser. Avant d'en venir &#224; ce point, je dois formuler deux remarques pr&#233;liminaires &#224; caract&#232;re m&#233;thodologique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Voici la premi&#232;re : le racisme n'a pas une forme unique, ni par cons&#233;quent une forme simple. Il est essentiellement &#171; diff&#233;renci&#233; &#187;, parce qu'il porte les traces de multiples histoires, qu'il est li&#233; &#224; une grande vari&#233;t&#233; de structures de pouvoir et de discrimination, et qu'il se combine toujours avec d'autres passions politiques et sociales. Pour autant des tentatives sont p&#233;riodiquement faites pour en produire une &#171; d&#233;finition &#187;, ou encore pour unifier les diff&#233;rentes d&#233;finitions de ses &#171; objets &#187;. Ce qui est toujours probl&#233;matique, mais comporte aussi l'avantage de signaler des alternatives strat&#233;giques. La plus importante de ces tentatives de d&#233;finition demeure aujourd'hui, pour des raisons institutionnelles autant qu'intellectuelles, celle qui lui a pratiquement donn&#233; son nom en invoquant le &#171; mythe de la race &#187; comme une construction ou une projection id&#233;ologique, et qui demeure implicite dans la plupart de nos d&#233;bats actuels, m&#234;me lorsque nous en questionnons les pr&#233;suppos&#233;s. Elle a &#233;t&#233; propos&#233;e sur la base de la D&#233;claration universelle des droits de l'homme de 1948 par l'UNESCO dans deux &#171; d&#233;clarations &#187; successives (en anglais Statements on the Race Question) de 1950 et 1951.[4] A regret, je laisse de c&#244;t&#233; l'histoire complexe qui a abouti &#224; la formulation de ces d&#233;clarations (en particulier sur le point de savoir pourquoi il y eut deux d&#233;clarations et non pas une seule, avec des diff&#233;rences significatives entre elles, bien qu'elles fussent cens&#233;es contribuer ensemble &#224; la promotion de l'antiracisme, notamment dans les structures &#233;ducatives). Ce que je veux souligner ici, c'est que ces d&#233;finitions et la critique du &#171; mythe biologique de la race &#187; dont elles proc&#232;dent (surtout la premi&#232;re), se fondaient sur la mise en parall&#232;le de trois &#171; cas &#187; dont les g&#233;n&#233;alogies n'en demeurent pas moins profond&#233;ment h&#233;t&#233;rog&#232;nes : la ligne de couleur qui institue la s&#233;gr&#233;gation sociale dans les soci&#233;t&#233;s post-esclavagistes (essentiellement les soci&#233;t&#233;s am&#233;ricaines du Nord et du Sud, mais aussi l'Afrique du Sud de l'apartheid) ; l'assujettissement et la d&#233;shumanisation des populations &#171; indig&#232;nes &#187; dans les empires coloniaux ; enfin la pers&#233;cution des Juifs qui, &#224; partir de l'Europe, s'est &#233;tendue &#224; d'autre parties du monde, et qui a trouv&#233; son aboutissement tragique dans leur extermination par les Nazis. Ainsi on pourrait dire que ce que le concept de &#171; racisme &#187; signifie d'abord historiquement, c'est le fait qu'on puisse subsumer ces trois cas sous une seule d&#233;finition, ce qui a priori n'a rien d'&#233;vident, mais se fonde sur l'extension de th&#233;ories pseudo-biologiques de l'&#233;volution et de la d&#233;g&#233;n&#233;rescence qui ont &#233;t&#233; mises en &#339;uvre &#224; des degr&#233;s divers dans les trois contextes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon second pr&#233;liminaire consiste &#224; revenir &#224; la question du nom de &#171; race &#187; comme signifiant &#171; glissant &#187; (sliding signifier) dans la th&#233;orisation de Stuart Hall. Les &#171; cha&#238;nes d'&#233;quivalence &#187; (notion emprunt&#233;e au travail de Ernesto Laclau et Chantal Mouffe qui trouve ici une application pertinente) incluent aussi bien des corr&#233;lats que des substituts du nom de la race. On s'aper&#231;oit en les examinant que l'importance singuli&#232;re de ce nom est venue du fait qu'il articulait ensemble des discours &#171; th&#233;oriques &#187; &#224; pr&#233;tention scientifique avec des &#171; grands r&#233;cits &#187; portant sur l'histoire de l'humanit&#233; et sa signification cosmologique, dont l'ensemble permettait de l&#233;gitimer des institutions de discrimination ou d'&#233;limination (comportant naturellement de nombreux degr&#233;s, depuis les statuts de Limpieza de sangre hispaniques jusqu'&#224; l'apartheid, en passant par le Code Noir, le &#171; code de l'indig&#233;nat &#187;, les lois raciales de Nuremberg, les r&#232;glements s&#233;gr&#233;gationnistes dits &#034;Jim Crow&#034; aux Etats-Unis, etc.).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce complexe s'est form&#233;, pour l'essentiel, &#224; l'&#233;poque o&#249; se d&#233;ploie la colonisation du monde par les nations europ&#233;ennes occidentales. Il applique un sch&#232;me g&#233;n&#233;alogique d'origine et de descendance aux individus comme aux groupes humains, et finalement aux populations enti&#232;res, de fa&#231;on &#224; proscrire le &#171; m&#233;tissage &#187; ou &#171; l'hybridation &#187; comme facteurs de d&#233;g&#233;n&#233;rescence et de destruction des &#171; caract&#232;res &#187; des races (c'est-&#224;-dire des populations) dites &#171; sup&#233;rieures &#187; (qui sont devenues dominantes dans le nouveau syst&#232;me-monde). L'h&#233;t&#233;roracisation (assignation des &#171; autres &#187; &#224; une race) ne va jamais sans une auto-racisation (dont la forme la plus visible est le white supremacism), qui constitue en r&#233;alit&#233; son objectif. La conception biologique de l'h&#233;r&#233;dit&#233;, dont les justifications proc&#232;dent d'une &#171; id&#233;ologie scientifique &#187; (au sens de Canguilhem), le darwinisme social, n'en est pas le point de d&#233;part. C'est d&#233;j&#224; un premier glissement. Et le racisme culturel, ou la racisation des diff&#233;rences (ethno)culturelles, r&#233;sulte d'un autre glissement, historiquement li&#233; aux processus de d&#233;colonisation et de n&#233;ocolonisation. Ce n'est donc pas vraiment un &#171; racisme sans races &#187;, mais plut&#244;t une formation discursive dans laquelle l'usage maintenu du signifiant &#171; race &#187; s'accompagne d'une permanente d&#233;n&#233;gation, au profit des notions de &#171; culture &#187; ou de &#171; civilisation &#187; qui, historiquement, avaient d&#233;j&#224; constitu&#233; ses corr&#233;lats ou avaient servi comme &#171; marqueurs &#187; de la race, avec les traits physiques pr&#233;tendument homog&#232;nes et propres &#224; chaque subdivision de &#171; l'esp&#232;ce humaine &#187;. Notons qu'aucune de ces formations discursives n'a jamais enti&#232;rement quitt&#233; la sc&#232;ne, parce que les hi&#233;rarchies sociales, les rapports de pouvoir dont elles procurent la l&#233;gitimation, m&#234;me contest&#233;s, ne sont pas abolis, et qu'une caract&#233;ristique essentielle du sch&#232;me g&#233;n&#233;alogique est son caract&#232;re fonci&#232;rement conservateur. En plus de la permanence ou de la reconduction des pratiques et des institutions sociales fonctionnant &#224; la discrimination ouverte ou masqu&#233;e, on peut ainsi s'expliquer que nous soyons toujours (notamment en France) hant&#233;s par les traces de l'esclavage et de la &#171; ligne de couleur &#187;, ou de la colonie, et par le stigmate qui s'applique aux &#171; indig&#232;nes &#187; d'origine extra-Europ&#233;enne, ceux que Nacira Gu&#233;nif-Souilamas appelle les &#171; issus de &#187;.[5]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais &#8211; telle est la question cruciale que je voudrais maintenant poser &#8211; ne doit-on pas supposer que de nouveaux glissements, de nouvelles m&#233;tonymies du nom de la race sont en cours, qui sont li&#233;es mat&#233;riellement &#224; l'&#233;mergence d'un nouveau &#171; Nomos de la terre &#187;, c'est-&#224;-dire d'un nouveau mod&#232;le d&#233;mographique et territorial, incluant en particulier, &#224; l'&#233;chelle du globe, des migrations, des mouvements de r&#233;fugi&#233;s, des d&#233;placements de populations plus ou moins massifs ? C'est bien ce qui a lieu, me semble-t-il, et c'est ce qui me conduit &#224; invoquer ici le titre du grand ouvrage que publia en 1950 un th&#233;oricien ultra-conservateur, qui avait r&#233;ussi &#224; faire &#171; oublier &#187; temporairement son engagement national-socialiste, mais continuait d'insister sur le lien existant entre toute &#171; loi de distribution &#187; d&#233;mographique et territoriale (ce qu'&#233;voque la cat&#233;gorie grecque du nomos) et la construction d'un &#171; ennemi int&#233;rieur &#187;.[6] Celui-ci, aujourd'hui, est de plus en plus identifi&#233; &#224; l'autre venant du Sud, c'est-&#224;-dire de l'ancien espace colonial, qui forme le &#171; dehors &#187; par excellence, et qui cependant nous vient du &#171; dedans &#187; et se trouve toujours d&#233;j&#224; chez lui quand il est &#171; chez nous &#187;, du fait des liens de d&#233;pendance et de voisinage qui ont &#233;t&#233; tiss&#233;s par l'histoire. Raison suffisante pour que nous prenions tr&#232;s au s&#233;rieux l'id&#233;ologie meurtri&#232;re de la lutte contre le &#171; grand remplacement &#187;, formul&#233;e il y a une dizaine d'ann&#233;es par un plumitif d'extr&#234;me droite fran&#231;ais (Renaud Camus), et maintenant universellement adopt&#233;e par les courants n&#233;o-nazis qui se d&#233;veloppent dans le monde entier &#224; l'enseigne d'une &#171; d&#233;fense de la race blanche &#187; qui serait menac&#233;e de devenir &#171; minoritaire &#187;, sinon m&#234;me de dispara&#238;tre dans ses propres terres d'origine.[7]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peut-&#234;tre suis-je maintenant en mesure de revenir au point que j'avais annonc&#233; pour commencer : celui qui concerne l'antis&#233;mitisme et l'islamophobie en tant qu'ils constitueraient une sorte d'exception int&#233;rieure au sein de l'ensemble des discours racistes. Peut-&#234;tre faudrait-il d'ailleurs parler plut&#244;t des discours du racisme occidental, non pas tant parce que le racisme n'existerait qu'en Occident, ce qui est manifestement faux (il suffit de penser &#224; ce qui se passe en ce moment en Chine, en Birmanie ou en Inde pour ce qui concerne la pers&#233;cution des musulmans, mais en r&#233;alit&#233; je ne vois pas quelle r&#233;gion du monde en serait aujourd'hui immunis&#233;e), mais parce qu'il nous faut consid&#233;rer en priorit&#233; le probl&#232;me tel qu'il se pose au lieu o&#249; nous nous situons nous-m&#234;mes pour en discuter. Toute analyse est situ&#233;e et doit en prendre conscience. Elle ne peut saisir son &#171; objet &#187; qu'&#224; la condition d'y mesurer l'incidence d'un &#171; sujet &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'avancerai alors deux id&#233;es. La premi&#232;re, c'est qu'il faut continuer de compter l'antis&#233;mitisme et l'islamophobie comme des genres de racisme au sens large : l'un et l'autre correspondent &#224; des syst&#232;mes de pers&#233;cution (racisme &#034;institutionnel&#034;, racisme &#034;d'Etat&#034;) et d'&#233;limination fond&#233;s sur ce que j'ai appel&#233; plus haut le &#171; sch&#232;me g&#233;n&#233;alogique &#187;, et nous observons aujourd'hui leur combinaison et leur intensification dans l'id&#233;ologie des groupes violents qui s'organisent au nom de &#171; l'identit&#233; &#187; nationale ou europ&#233;enne &#171; menac&#233;e &#187; par ce qu'ils appellent des &#233;l&#233;ments &#233;trangers. Il est vrai que les m&#234;mes groupes d&#233;veloppent d'autres discours de haine, en particulier des discours homophobes et misogynes. Un aspect important de leur id&#233;ologie est la d&#233;fense des &#171; valeurs familiales &#187; et des &#171; valeurs chr&#233;tiennes &#187;, m&#234;me s&#233;cularis&#233;es - ce qui nous am&#232;ne &#224; la question de la religion. Je pense qu'il faut aller maintenant au-del&#224; de cette simple r&#233;f&#233;rence, et que pour comprendre la singularit&#233; de l'antis&#233;mitisme et de l'islamophobie dans le vaste spectre des racismes contemporains, il faut invoquer une composante religieuse, et mieux encore une d&#233;termination th&#233;ologique : celle-ci est pr&#233;sente aussi bien dans le cas de l'antis&#233;mitisme que dans celui de l'islamophobie, o&#249; elle renvoie &#224; des histoires de &#171; peuples &#233;lus &#187; et de &#171; communaut&#233;s de croyants &#187; qui s'investissent d'une &#171; mission &#187; universelle dans l'histoire, entretiennent une relation privil&#233;gi&#233;e avec une v&#233;rit&#233; r&#233;v&#233;l&#233;e et avec un concept souverain de la &#171; loi &#187;. Bien entendu tout ceci s'enracine dans l'histoire des conflits internes &#224; la tradition monoth&#233;iste dans ses diff&#233;rents rameaux.[8] Il s'agit par cons&#233;quent d'un &#233;l&#233;ment symbolique qui vient surd&#233;terminer le discours et le &#171; nom &#187; tout aussi symbolique de la race. On pourrait croire (beaucoup de bons esprits autour de nous sont persuad&#233;s) que cet &#233;l&#233;ment a &#233;t&#233; progressivement effac&#233; par le processus de &#171; s&#233;cularisation &#187; qui est cens&#233; avoir pr&#233;par&#233; et accompagn&#233; le d&#233;veloppement de nouveaux rapports sociaux fond&#233;s sur le droit et l'&#233;conomie dans la modernit&#233; capitaliste. Il n'en est rien, m&#234;me si la modalit&#233; de conscience collective et le degr&#233; d'autorit&#233; symbolique ont subi une mutation. Le philosophe Jacques Derrida avait sugg&#233;r&#233; une fois qu'une puissance th&#233;ologique habite toujours la combinaison des id&#233;es d'&#233;lection (d'un peuple, d'une culture, d'une forme d'Etat) et de s&#233;lection (entre les populations humaines) qui fait tenir ensemble les discours du racisme et du nationalisme, contribuant par l&#224;-m&#234;me &#224; leur capacit&#233; de p&#233;n&#233;tration dans la conscience collective. [9] Poursuivant dans le m&#234;me sens, je crois pouvoir avancer maintenant que, lorsque &#8211; au lendemain du combat contre le nazisme et de la r&#233;v&#233;lation de l'horreur de la Shoah - l'UNESCO a r&#233;uni sous la cat&#233;gorie de &#171; racisme biologique &#187; l'antis&#233;mitisme avec l'institution de la color line et la r&#233;duction des indig&#232;nes &#224; la condition de &#171; sous-hommes &#187;, les Juifs ont bien &#233;t&#233; repr&#233;sent&#233;s comme l'autre mal&#233;fique des Chr&#233;tiens (m&#234;me &#171; s&#233;cularis&#233;s &#187;) et transform&#233;s en ennemis int&#233;rieurs de la civilisation europ&#233;enne dont ils faisaient eux-m&#234;mes partie. Mais dans ce statut singulier, sinon &#171; privil&#233;gi&#233; &#187;, ils n'ont cess&#233; d'&#234;tre compar&#233;s une autre figure de l'alt&#233;rit&#233;, proprement imp&#233;riale : celle des &#171; races inf&#233;rieures &#187; (dans la terminologie fran&#231;aise : Jules Ferry) ou des &#171; subject races &#187; (dans la terminologie du colonialisme anglais : Lord Curzon). Tant&#244;t situ&#233;s &#224; l'oppos&#233;, tant&#244;t ramen&#233;s au m&#234;me niveau, notamment quand il s'est agi de leur appliquer les m&#234;mes crit&#232;res d'&#233;limination (ce que Hannah Arendt a particuli&#232;rement soulign&#233;). En apparence au moins les Musulmans, comprenant des Arabes et d'autres &#171; ethnies &#187; ou &#171; races &#187; &#224; travers le monde, restaient assimil&#233;s aux figures de l'indig&#232;ne ou comprises en leur sein.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette apparence est fragile. D&#233;j&#224; au 19&#232;me si&#232;cle les Arabes et les Juifs se retrouvaient au sein d'une construction raciale fond&#233;e sur des arguments philologiques (combinant la grammaire compar&#233;e avec l'histoire des religions, deux sciences profond&#233;ment &#171; orientalistes &#187; au sens d'Edward Said, comme on le voit bien chez Renan) : celle des &#171; S&#233;mites &#187;, &#233;ternels ennemis des &#171; Aryens &#187;, et donc de la &#171; race des ma&#238;tres &#187; europ&#233;ens &#224; qui ils disputeraient fantasmatiquement la domination et le gouvernement du monde. Tel est, en un sens, le mod&#232;le ou l'arch&#233;type auquel je cherchais &#224; revenir lorsque, au d&#233;but des ann&#233;es 2000, j'avais (apr&#232;s bien d'autres) propos&#233; de faire entrer l'islamophobie dans un &#171; antis&#233;mitisme au sens large &#187;, constitu&#233; par la r&#233;union de la jud&#233;ophobie et de l'islamophobie.[10] Evidemment cette proposition comportait des intentions politiques, dont je dois admettre qu'elles peuvent faire probl&#232;me. Il ne s'agissait pas, cela va sans dire, de nier qu'il existe un antis&#233;mitisme virulent (jud&#233;ophobe) dans le monde arabo-islamique, de m&#234;me qu'il existe une virulente islamophobie parmi les Juifs (pas tous, heureusement), plus ou moins directement li&#233;e au racisme d'Etat anti-Arabe qui s&#233;vit en Isra&#235;l. Mais il s'agissait de contrer l'id&#233;e (particuli&#232;rement r&#233;pandue en France) d'une &#171; nouvelle Jud&#233;ophobie &#187; ou d'une nouvelle vague d'antis&#233;mitisme dont la source r&#233;siderait essentiellement dans le ralliement des intellectuels fran&#231;ais (et plus g&#233;n&#233;ralement europ&#233;ens) &#224; l'antisionisme largement r&#233;pandu (et pour cause&#8230;) chez les Arabes et les Musulmans par sympathie avec la cause palestinienne. La fa&#231;on dont les groupes n&#233;o-nazis ou n&#233;o-fascistes en plein essor dans presque tous les pays europ&#233;ens aujourd'hui combinent &#233;troitement la jud&#233;ophobie et l'islamophobie (jusque dans les attentats meurtriers qu'ils sont susceptibles de perp&#233;trer) suffirait &#224; montrer qu'une telle g&#233;n&#233;alogie est trop simple. Mais elle pose aussi d'autres probl&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois plus en effet &#224; la possibilit&#233; de renverser le mythe &#171; s&#233;mitique &#187; de cette fa&#231;on m&#233;canique. Plus exactement, je crois que les &#233;l&#233;ments de dissym&#233;trie entre jud&#233;ophobie et islamophobie sont tout aussi importants que les &#233;l&#233;ments de sym&#233;trie. A l'&#233;vidence ces deux discours s'enracinent dans des histoires tr&#232;s diff&#233;rentes d'hostilit&#233; et de diabolisation, les unes li&#233;es &#224; la rivalit&#233; s&#233;culaire des &#171; universalismes &#187; musulman et chr&#233;tien (qu'on peut faire remonter jusqu'aux Croisades et &#224; la Reconquista, sans oublier l'&#233;pisode d&#233;cisif que constitue l'Exp&#233;dition d'Egypte lanc&#233;e par la R&#233;publique fran&#231;aise sous les ordres du G&#233;n&#233;ral Bonaparte), les autres &#224; la ghetto&#239;sation et &#224; la pers&#233;cution des Juifs en Europe, qu'ils se soient trouv&#233;s en position de &#171; parias &#187; ou de &#171; parvenus &#187;. A quoi vient s'ajouter la place tr&#232;s diff&#233;rente que les Juifs et les Musulmans occupent dans le &#171; Nomos de la terre &#187; tel qu'il s'&#233;tablit aujourd'hui, et dont fait intrins&#232;quement partie le processus des migrations internationales. Les Juifs, en particuliers les Juifs originaires d'Europe centrale et de l'Empire russe, ont &#233;t&#233; nagu&#232;re le prototype du &#171; peuple &#187; errant et sans Etat, alternativement confin&#233; et chass&#233; de certains territoires nationaux.[11] Ce qu'ils ne sont plus aujourd'hui, bien que la trace imaginaire en soit profonde. Inversement les musulmans (ou plut&#244;t des musulmans, mais en grand nombre) forment aujourd'hui une part importante de l'errance des migrants et des r&#233;fugi&#233;s en Europe, ce qui vient r&#233;activer leur image de &#171; nomades &#187;. Leur identification massive avec la figure du terroriste s'en trouve facilit&#233;e, comme s'il y avait dans leur religion et leur culture une pr&#233;disposition unique &#224; cette forme d'action antipolitique. Au travers de vieux st&#233;r&#233;otypes imp&#233;riaux sur la &#171; violence du d&#233;sert &#187; le privil&#232;ge n&#233;gatif dont ils &#171; b&#233;n&#233;ficient &#187; n'en continue pas moins la repr&#233;sentation de l'Islam comme autre th&#233;ologique absolu. Car paradoxalement celle-ci s'alimente &#224; la fois &#224; l'id&#233;e d'un ennemi imm&#233;morial de la Chr&#233;tient&#233; (devenue &#171; notre civilisation chr&#233;tienne &#187;) et &#224; celle d'un groupe ultrareligieux (ou dont la religiosit&#233; est intrins&#232;quement excessive, totalitaire), r&#233;sistant &#224; toute institution de la la&#239;cit&#233; (puisqu'en un sens, il a lui-m&#234;me d&#233;j&#224; absorb&#233; l'&#233;l&#233;ment s&#233;culier de la civilisation dans son code ritualiste et l&#233;galiste, &#171; soumettant &#187; toute la vie des croyants &#224; une autorit&#233; sans partage). De ce point de vue, il y aurait donc plut&#244;t un processus de substitution qu'une sym&#233;trie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A ce premier &#233;l&#233;ment de dissym&#233;trie, nous pouvons je crois en ajouter un second : en Occident, depuis un demi-si&#232;cle environ, l'antis&#233;mitisme a &#233;t&#233; progressivement d&#233;racis&#233;, c'est-&#224;-dire isol&#233; et extrait du paradigme &#171; racial &#187; d&#233;l&#233;gitim&#233; par le nazisme - &#224; commencer bien entendu par sa formulation pseudo-biologique, cependant que, au contraire, l'islamophobie est de plus en plus intens&#233;ment racialis&#233;e (et donc ses victimes de plus en plus racis&#233;es), tout particuli&#232;rement dans des pays comme la France (mais plus g&#233;n&#233;ralement en Europe) au travers de la confusion syst&#233;matique entre les repr&#233;sentations du &#171; musulman &#187; et de &#171; l'arabe &#187;, qui reprend &#224; son compte un h&#233;ritage colonial de &#171; gouvernement de l'Islam &#187; en tant que religion des indig&#232;nes, constitutif de ce qu'on peut appeler le postcolonialisme. Non seulement le &#171; musulman &#187; se trouve incorpor&#233; comme tel &#224; une population racis&#233;e dont l'extr&#234;me h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; est neutralis&#233;e, mais il en est souvent pr&#233;sent&#233; comme l'&#233;l&#233;ment le plus redoutable, qui porterait en lui un danger permanent contre les institutions, l'ordre social et la s&#233;curit&#233; des bons citoyens, cens&#233;ment impr&#233;gn&#233;s des traditions et des m&#339;urs qui font &#171; l'identit&#233; nationale &#187;. De ce c&#244;t&#233; aussi, l'association pr&#233;judicielle avec le terrorisme (ou le &#171; djihadisme &#187;) apporte un &#233;l&#233;ment multiplicateur des angoisses et des haines, parce qu'elle est cens&#233;e exprimer et prolonger la violence des nouvelles &#171; classes dangereuses &#187; que sont par excellence les jeunes exclus &#171; issus de l'immigration &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Vous le voyez, je cherche &#224; brosser ici un tableau complexe, essentiellement surd&#233;termin&#233;. Mais pour conclure ces remarques beaucoup trop sch&#233;matiques, et ouvrir le d&#233;bat, je voudrais insister sur les points suivants : premi&#232;rement, il faut absolument que la notion d'islamophobie soit incorpor&#233;e comme un troisi&#232;me terme &#224; tout programme de recherche et de discussion portant, comme c'est le cas aujourd'hui en ce lieu, sur &#171; Racisme et antis&#233;mitisme &#187;. A fortiori est-ce le cas pour toute campagne d'&#233;ducation civique et de lutte contre les ph&#233;nom&#232;nes de haine et de m&#233;pris visant tel ou tel groupe dans nos soci&#233;t&#233;s. Ce troisi&#232;me terme soul&#232;ve ses propres probl&#232;mes et poss&#232;de sa propre g&#233;n&#233;alogie. C'est pourquoi il ne saurait &#234;tre compris implicitement dans la somme des deux pr&#233;c&#233;dents. Son omission, intentionnelle ou non, produit un effet de distorsion et de camouflage dont les cons&#233;quences politiques et morales sont tr&#232;s graves. Deuxi&#232;mement, toute politique qui, dans les conditions actuelles, cherche &#224; combattre les discriminations et &#224; combattre la violence, doit faire preuve de la m&#234;me intransigeance en face de l'antis&#233;mitisme et de l'islamophobie, non pas malgr&#233; l'existence de conflits aigus entre Juifs et Musulmans (je devrais dire &#233;videmment : certains Juifs et certains Musulmans, mais ils sont nombreux), mais en raison m&#234;me de ces conflits et de capacit&#233; qu'ils poss&#232;dent de nourrir dans toute la soci&#233;t&#233; un racisme meurtrier. Il n'y a pas et il ne peut pas y avoir de priorit&#233; dans la critique, pour ne rien dire de l'obsc&#233;nit&#233; que serait une pr&#233;f&#233;rence. Enfin, troisi&#232;mement et un peu plus abstraitement : quelle que soit la difficult&#233; conceptuelle intrins&#232;que de ce probl&#232;me, nous sommes amen&#233;s une fois de plus &#224; r&#233;&#233;valuer l'importance politique du facteur th&#233;ologique (ou de la trace du th&#233;ologique) dans l'histoire des soci&#233;t&#233;s contemporaines : elle est occult&#233;e par un certain paradigme sociologique de la &#171; s&#233;cularisation &#187;, au moins dans ses versions les plus r&#233;ductrices, qui p&#233;n&#232;trent les discours de la &#171; la&#239;cit&#233; &#187; (et qui, chez nous du moins, ont la m&#234;me origine intellectuelle et institutionnelle). Nous prenons conscience &#224; nouveau du fait qu'il y a toujours dans le racisme, au sens large, une dimension th&#233;ologique dont les sources r&#233;sident en derni&#232;re analyse dans des constructions symboliques, mais dont les effets pratiques sont, en revanche, terriblement mat&#233;riels. Cette dimension th&#233;ologique et th&#233;ologico-politique n'agit jamais en dehors des conditions historiques et sociales plus &#171; mat&#233;rielles &#187; qui en d&#233;limitent les effets, en les intensifiant ou les neutralisant relativement. Mais &#8211; comme on disait nagu&#232;re &#8211; elle poss&#232;de une &#171; autonomie relative &#187; qu'il faut cesser de refouler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Communication au Colloque &#171; Racism and Antisemitism &#187; organis&#233; les 10 et 11 Octobre 2019 au Hannah Arendt Center for Politics and Humanities de Bard College (Etats-Unis), dont c'&#233;tait le 12&#232;me colloque annuel. Les d&#233;bats du colloque peuvent &#234;tre vus sur internet en ouvrant le site &lt;a href=&#034;https://totalwebcasting.com/view/?func=VOFF&amp;id=bard&amp;date=2019-10-10&amp;seq=1&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://totalwebcasting.com/view/?func=VOFF&amp;id=bard&amp;date=2019-10-10&amp;seq=1&lt;/a&gt; Pour la pr&#233;sente adaptation fran&#231;aise, j'ai explicit&#233; quelques allusions et donn&#233; quelques r&#233;f&#233;rences. Les actes complets viennent d'&#234;tre publi&#233;s comme cahier sp&#233;cial dans The Journal of the Hannah Arendt Center for Politics and Humanities at Bard College, Volume 8/2020.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Le mod&#232;le d'une telle analyse demeure &#224; mes yeux celle que propose Stuart Hall, en particulier dans ses &#171; Du Bois lectures &#187; de 1994, &#233;dit&#233;es par Kobena Mercer apr&#232;s sa disparition sous le titre The Fateful Triangle : Race, Ethnicity, Nation, Harvard University Press 2017.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] Ce qui impose en particulier une attention renouvel&#233;e pour la question des &#171; rapports ethniques &#187; en tant que rapports sociaux : voir le recueil des &#233;crits de V&#233;ronique de Rudder, Sociologie du racisme, &#233;ditions Syllepse 2019, ainsi que les livres de Fran&#231;ois H&#233;ran, dont Le temps des immigr&#233;s. Essai sur le destin de la population fran&#231;aise, Seuil 2007.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] Voir Four Statements on the Race Question, Unesco, Paris 1969, ainsi que le volume qui en d&#233;veloppait les attendus, avec la collaboration de grandes figures scientifiques (dont Claude L&#233;vi-Strauss) : Le Racisme devant la science, Gallimard-Unesco, 1960.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Voir le blog de Nacira Gu&#233;nif-Souilamas sur Mediapart : &lt;a href=&#034;https://blogs.mediapart.fr/nacira-guenif/blog/150612/issu-e-s-de-ou-pas&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://blogs.mediapart.fr/nacira-guenif/blog/150612/issu-e-s-de-ou-pas&lt;/a&gt; . Pour la reconduction des distinctions de race par-del&#224; l'abolition de l'esclavage dans les Antilles fran&#231;aises, voir en particulier Silyane Larcher, L'autre citoyen. L'id&#233;al r&#233;publicain et les Antilles apr&#232;s l'esclavage, Paris, Armand Colin, 2014.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] La r&#233;f&#233;rence est &#224; Carl Schmitt, Le nomos de la terre dans le droit des gens du Ius Publicum Europaeum [1950], trad. fr. PUF 2001.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] Voir l'expos&#233; d'Eric Ward au cours de ce m&#234;me colloque, &#224; propos notamment de la fonction strat&#233;gique remplie par l'antis&#233;mitisme et l'exterminisme nazi dans les discours racistes du monde actuel (&#171; How Antisemitism Animates White Nationalism&#8221;) : &lt;a href=&#034;https://totalwebcasting.com/view/?func=VOFF&amp;id=bard&amp;date=2019-10-10&amp;seq=1&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://totalwebcasting.com/view/?func=VOFF&amp;id=bard&amp;date=2019-10-10&amp;seq=1&lt;/a&gt;. La th&#233;orie du &#171; grand remplacement &#187; a &#233;t&#233; invoqu&#233;e en particulier par l'auteur du massacre de fid&#232;les dans les mosqu&#233;es de Christchurch (Nouvelle-Z&#233;lande) le 15 mars 2019. Elle est aujourd'hui banalis&#233;e dans l'extr&#234;me-droite europ&#233;enne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Jean-Luc Nancy a d&#233;fendu de mani&#232;re &#224; mon avis convaincante l'id&#233;e que, dans certaines de ses formulations au moins, la &#171; la&#239;cit&#233; r&#233;publicaine &#187; constitue elle-m&#234;me une variante du discours monoth&#233;iste : un monoth&#233;isme &#171; sans Dieu &#187;, du moins sans Dieu personnifi&#233; : voir son article &#171; La&#239;cit&#233; monoth&#233;iste &#187;, dans Le Monde, 1 janvier 2004. Ainsi que mon ouvrage Saeculum. Culture, religion, id&#233;ologie, &#233;ditions Galil&#233;e, 2012. A suivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] Intervention de Jacques Derrida au colloque &#171; Race, d&#233;construction et th&#233;orie critique &#187; auquel nous participions ensemble en 2003 &#224; l'Universit&#233; de Californie &#224; Irvine. Voir mon essai &#8220;Election/S&#233;lection&#8221;, in Cahier de l'Herne Derrida, sous la direction de Marie-Louise Mallet et Ginette Michaud, Editions de l'Herne, Paris 2004.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Etienne Balibar : &#171; Un nouvel antis&#233;mitisme ? &#187;, in Antis&#233;mitisme : l'intol&#233;rable chantage. Isra&#235;l-Palestine, une affaire fran&#231;aise ?, Editions La D&#233;couverte, Paris, 2003, pp. 89-96. Sur l'invention du mythe &#034;s&#233;mitique&#034;, voir en particulier Gil Anidjar, S&#233;mites. Religion, race et politique en Occident chr&#233;tien, Editions Le Bord de l'eau 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] Cette caract&#233;risation vaut &#233;videmment d'abord pour les Juifs europ&#233;ens, qui ont &#233;t&#233; les premiers objets de l'antis&#233;mitisme &#233;rig&#233; en doctrine et en parti, puis en (bio)politique d'Etat, et forment donc la r&#233;f&#233;rence des d&#233;finitions &#171; officielles &#187;. Elle ne s'applique pas de la m&#234;me fa&#231;on aux Juifs du monde arabe et oriental, notamment aux Maghr&#233;bins &#171; distingu&#233;s &#187; par le colonisateur au sein des populations conquises et s&#233;lectivement &#171; assimil&#233;es &#187;. Voir Benjamin Stora : Les trois exils juifs d'Alg&#233;rie, Editions Stock 2006.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Avant-propos au recueil de textes de V&#233;ronique De Rudder : Sociologie du racisme. Portrait par &#201;tienne Balibar</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Avant-propos-au-recueil-de-textes-de-Veronique-De-Rudder-Sociologie-du-racisme</link>
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		<dc:date>2019-12-10T08:30:00Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Etienne Balibar</dc:creator>


		<dc:subject>France</dc:subject>
		<dc:subject>Livres et revues</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2019-11-19</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les &#233;ditrices du volume rassemblant dix-sept &#233;tudes de V&#233;ronique sur la cohabitation pluri-ethnique et le racisme, et Patrick Germe son &#233;poux, me demandent de r&#233;diger un &#171; portrait &#187; de V&#233;ronique pour &#171; introduire &#187; cet ouvrage. J'accepte, &#233;videmment, bien que peut-&#234;tre je ne poss&#232;de pas toutes les comp&#233;tences qui seraient requises pour le faire. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; du blogue de Christine Delphy. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je ne veux pas manquer l'occasion de dire toute l'importance que j'attache &#224; la diffusion d'une &#339;uvre (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-France-+" rel="tag"&gt;France&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Livres-+" rel="tag"&gt;Livres et revues&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2019-11-19-+" rel="tag"&gt;Edition du 2019-11-19&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L100xH150/arton41183-c7e2a.jpg?1781362864' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les &#233;ditrices du volume rassemblant dix-sept &#233;tudes de V&#233;ronique sur la cohabitation pluri-ethnique et le racisme, et Patrick Germe son &#233;poux, me demandent de r&#233;diger un &#171; portrait &#187; de V&#233;ronique pour &#171; introduire &#187; cet ouvrage. J'accepte, &#233;videmment, bien que peut-&#234;tre je ne poss&#232;de pas toutes les comp&#233;tences qui seraient requises pour le faire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du &lt;a href=&#034;https://christinedelphy.wordpress.com/2019/11/18/avant-propos-au-recueil-de-textes-de-veronique-de-rudder-sociologie-du-racisme-portrait-par-etienne-balibar/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;blogue de Christine Delphy&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne veux pas manquer l'occasion de dire toute l'importance que j'attache &#224; la diffusion d'une &#339;uvre essentielle, qui se r&#233;clame de la sociologie (et, je crois, apporte &#224; cette discipline une contribution fondamentale), mais aussi &#8211;&#8194;en raison de son objet et de la fa&#231;on dont elle l'a red&#233;fini &#8211;&#8194;d&#233;borde tr&#232;s largement ce champ disciplinaire particulier. Une &#339;uvre qui d&#233;montre de fa&#231;on irr&#233;cusable combien il importe &#224; toute v&#233;ritable sociologie, sans renoncer &#224; aucune de ses sp&#233;cificit&#233;s, de communiquer avec les espaces concurrents de la politique et de la philosophie, dans un &#233;change r&#233;gl&#233; de connaissances et d'hypoth&#232;ses, soigneusement contr&#244;l&#233; par les normes de la v&#233;rification et de la conceptualisation, mais d&#233;gag&#233; de tout a priori bureaucratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est &#224; cette enseigne que, d&#232;s les ann&#233;es quatre-vingt du si&#232;cle dernier, j'avais rencontr&#233; V&#233;ronique (en compagnie d'Isabelle Taboada-Leonetti et de Maryse Tripier, ses fid&#232;les compagnes de travail), alors que, parties d'horizons diff&#233;rents mais pouss&#233;s par le m&#234;me sentiment de l'urgence politique et de l'insuffisance des structures existantes de la recherche scientifique, nous avions commenc&#233; avec quelques autres (1) &#224; &#233;changer savoirs, comp&#233;tences dans nos domaines respectifs, questionnements et hypoth&#232;ses interpr&#233;tatives autour de la question du racisme : objet tout &#224; la fois d'une surench&#232;re de discours h&#233;t&#233;rog&#232;nes, d'un conflit de d&#233;finitions aux enjeux de soci&#233;t&#233; dramatiques, et d'une stup&#233;fiante sous-d&#233;termination &#233;pist&#233;mologique. Ces &#233;changes se poursuivirent au long des ann&#233;es suivantes, et j'en ai immens&#233;ment b&#233;n&#233;fici&#233;, &#224; mesure que &#8211;&#8194;en &#233;troite collaboration avec les chercheurs et chercheuses de l'URMIS (Unit&#233; de recherches &#171; Migrations et soci&#233;t&#233; &#187;) dont elle &#233;tait l'infatigable animatrice, mais avec son langage et sa d&#233;marche propre &#8211;&#8194;V&#233;ronique De Rudder approfondissait l'analyse du &#171; complexe &#187; de questions qui se rejoignent et se d&#233;terminent mutuellement, formant l'un des grands enjeux de citoyennet&#233; de notre histoire nationale, un des plus dangereux aussi : la place de l'immigration et de sa &#171; descendance &#187; dans la soci&#233;t&#233; fran&#231;aise, la structure des relations inter-ethniques dans lesquelles elle vient prendre place et dont les modalit&#233;s du traitement (notamment par l'&#201;tat et ses administrations) intensifient le caract&#232;re conflictuel, les dimensions institutionnelles, sociologiques, politiques du racisme qui s'incruste et se reproduit dans notre pays au point d'en grever directement l'avenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je viens donc de relire (ou de lire, car je ne les connaissais pas tous) les essais rassembl&#233;s dans ce volume &#8211;&#8194;auxquels je n'ai pas pu ne pas joindre ceux (&#233;crits ou sign&#233;s avec Christian Poiret et Fran&#231;ois Vourc'h) du livre L'In&#233;galit&#233; raciste. L'universalit&#233; r&#233;publicaine &#224; l'&#233;preuve, publi&#233; dans la collection que je dirigeais &#224; l'&#233;poque avec Dominique Lecourt (2), car ils sont totalement compl&#233;mentaires. Depuis le premier qui a fait date (&#171; La tol&#233;rance s'arr&#234;te au seuil &#187;), jusqu'au dernier qui rassemble les postulats essentiels (l'article &#171; Racisme &#187; du Dictionnaire de l'immigration en France (3)), je les ai trouv&#233;s impressionnants de force, de pr&#233;cision, d'actualit&#233;. Et l'image de V&#233;ronique a resurgi, toujours aussi vive. Comme tous ceux qui l'ont connue, qui ont travaill&#233; ou se sont engag&#233;s avec elle, je ne peux oublier ce que sa personnalit&#233; avait d'irr&#233;sistible : une chercheuse et une directrice de travaux d'un s&#233;rieux absolu, d'une lucidit&#233; et d'une sinc&#233;rit&#233; intransigeantes, mais d'une l&#233;g&#232;ret&#233;, d'une &#233;l&#233;gance, d'une gaiet&#233;, d'une g&#233;n&#233;rosit&#233; inimitables ; une citoyenne engag&#233;e &#8211;&#8194;&#171; militante &#187; si l'on entend par l&#224; qu'elle &#233;tait dispos&#233;e &#224; toutes les interventions, &#224; toutes les t&#226;ches collectives et toutes les missions qu'imposent les circonstances parfois critiques de la lutte pour les droits humains de tous et de chacun, mais absolument libre de son jugement, rebelle &#224; tout endoctrinement, &#224; toute discipline d'appareil. F&#233;ministe, certes, mais convaincue de la possibilit&#233; et des vertus de la mixit&#233;, d&#232;s lors qu'elle ne sert pas simplement d'alibi &#224; la perp&#233;tuation de vieilles hi&#233;rarchies, et je pense qu'on retrouve cette position de principe dans son antiracisme fondamental &#8211;&#8194;j'y reviendrai.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une enqu&#234;te scientifique et engag&#233;e&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un mot encore sur l'impression g&#233;n&#233;rale qu'on peut retirer du -rassemblement des textes &#233;crits entre&#8239;1980 et 2012 &#8211;&#8194;soit de part et d'autre de l'ouvrage paru en 2000 aux PUF &#8211;&#8194;tant&#244;t seule, tant&#244;t en collaboration (4) : il donne le sentiment d'une enqu&#234;te au sens fort, balis&#233;e de plusieurs &#171; synth&#232;ses &#187; ou tentatives de &#171; d&#233;finition &#187; rigoureuses, mais qui ne s'est jamais arr&#234;t&#233;e. Tr&#232;s t&#244;t cependant elle a clarifi&#233; son orientation de chercheuse, et cela tenait &#224; la fa&#231;on m&#234;me dont elle s'inscrivait activement dans les conditions de son exercice, sur lesquelles elle n'a cess&#233; de r&#233;fl&#233;chir, en les incorporant &#224; l'objet scientifique lui-m&#234;me : dispositif institutionnel et &#233;tat du travail scientifique au croisement de plusieurs institutions, avec ses r&#233;percussions sur le d&#233;bat public ; conjoncture politique nationale et transnationale en &#233;volution rapide, marqu&#233;e par l'accentuation de tendances in&#233;galitaires aux racines tr&#232;s anciennes (on dirait aujourd'hui passage de la colonisation &#224; la &#171; postcolonie &#187;) ; transformations en profondeur de la soci&#233;t&#233;, des relations de travail et de l'identit&#233; m&#234;me des acteurs sociaux. Cette recherche est donc pr&#233;cis&#233;ment dat&#233;e, mais elle n'est pas p&#233;rim&#233;e pour autant, et je ne crois pas qu'elle soit proche de le devenir. Au contraire, pour avoir fait preuve en son temps d'une singuli&#232;re capacit&#233; d'anticipation et de renversement des pr&#233;jug&#233;s, elle s'av&#232;re d'une &#233;tonnante actualit&#233;. Il n'en faudra pas moins essayer d'indiquer sur quels points &#8211;&#8194;dans son esprit m&#234;me &#8211;&#8194;il conviendrait aujourd'hui de la compl&#233;ter ou d'en prolonger les interrogations. J'y reviendrai en conclusion, &#224; mes risques et p&#233;rils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'universalit&#233; r&#233;publicaine &#224; l'&#233;preuve&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui me frappe aussi, et qui constitue l'horizon commun de tous les essais, c'est l'intensit&#233; de l'engagement civique et de l'exigence th&#233;orique de V&#233;ronique De Rudder en face de ce qui lui appara&#238;t comme le paradoxe constitutif, &#233;volutif, et cependant fondamentalement intenable, du &#171; r&#233;publicanisme &#187; fran&#231;ais dans son rapport &#224; l'universalisme qui lui conf&#232;re historiquement sa l&#233;gitimit&#233; politique. Le sous-titre du livre de 2000 est ici r&#233;v&#233;lateur : &#171; L'universalit&#233; r&#233;publicaine &#224; l'&#233;preuve &#187;. Force est en effet de le constater : cet universalisme qui est inscrit en lettres d'or dans les textes constitutionnels, revendiqu&#233; par la France comme un point d'honneur sur la sc&#232;ne internationale, d&#233;taill&#233; et mis en &#339;uvre par toute une l&#233;gislation r&#233;pressive aussi bien que prescriptive, enseign&#233; dans les &#233;coles, enjoint aux administrations sous forme de directives et de normes, revendiqu&#233; par toutes les tendances politiques nationales (&#224; peu d'exceptions pr&#232;s), co&#239;ncide en pratique avec un syst&#232;me inv&#233;t&#233;r&#233; de discriminations &#224; &#171; fondement &#187; ethnique, tol&#233;r&#233;es ou m&#234;me &#224; l'occasion codifi&#233;es, qui est aujourd'hui en voie d'expansion plut&#244;t que de correction (en d&#233;pit des d&#233;clarations d'intention). Ses victimes sont, massivement, les &#171; immigr&#233;s &#187; originaires des anciennes colonies fran&#231;aises (et notamment du Maghreb) et leurs descendants, citoyens fran&#231;ais de plein &#171; droit &#187; et pourtant de seconde zone, constamment renvoy&#233;s aux origines qu'on leur assigne comme &#224; une marque d'indignit&#233;. Cet universalisme est donc tr&#232;s largement retourn&#233; contre ses id&#233;aux et sa signification th&#233;orique, et du coup la question se pose in&#233;vitablement : doit-on penser qu'il s'agit d'une &#171; trahison &#187; du fait de circonstances et d'acteurs (collectifs, individuels, institutionnels) qui en ont oubli&#233; ou reni&#233; les principes ? ou bien au contraire, suivant la logique d'un marxisme simplifi&#233; qui est tr&#232;s fr&#233;quemment reprise ou retrouv&#233;e par des courants de pens&#233;e critique et de protestation militante faisant de l'opposition dominants/domin&#233;s une utilisation m&#233;canique et m&#234;me conspirative, que le discours de l'universalisme est comme tel l'instrument d'un camouflage de la domination qui sert en m&#234;me temps &#224; d&#233;sarmer la r&#233;sistance des domin&#233;s ? ou enfin que l'universalisme en tant que &#171; formation &#187; historique, compos&#233;e de discours aussi bien que de pratiques institutionnelles, est un ensemble contradictoire et un enjeu de rapports de forces qui peuvent le faire &#171; tourner &#187; en des sens oppos&#233;s, et par cons&#233;quent le cadre d'une bataille permanente pour sa propre signification ? Naturellement toute r&#233;ponse &#224; cette question est en m&#234;me temps une prise de position qui a des implications pratiques et pas seulement philosophiques. C'est bien le cas chez V&#233;ronique De Rudder : elle s'est r&#233;clam&#233;e, on le sait, d'un &#171; universalisme pratique &#187; (ou d'un &#171; universalisme en acte &#187;), en insistant &#224; la fois sur la n&#233;cessit&#233; de corriger les politiques publiques &#171; antidiscriminatoires &#187; et sur celle de poser les questions d'interpr&#233;tation de l'id&#233;ologie officielle &#224; partir de la &#171; voix des victimes &#187;, qui refl&#232;te l'exp&#233;rience m&#234;me du retournement du langage de l'&#233;mancipation en pratique de domination. Ce que je prendrai la libert&#233; de retraduire aussi comme un universalisme civique, n'acceptant de c&#233;der ni sur la puissance &#233;mancipatrice des id&#233;aux d'&#233;gale dignit&#233; des &#234;tres humains, que les opprim&#233;s peuvent mobiliser pour se conforter dans leur lutte et pour mettre un ordre discriminatoire en contradiction avec lui-m&#234;me, ni sur la n&#233;cessit&#233; de critiquer les &#171; abstractions &#187; et les &#171; refoulements &#187; au moyen desquels le retournement se rend invisible, et trouve m&#234;me le moyen de disqualifier par avance la protestation ou la r&#233;sistance qu'il suscite, en les taxant de &#171; particularisme &#187; (ou, terminologie surabondamment instrumentalis&#233;e en France, de &#171; communautarisme &#187;). Il s'agit donc non pas de relativiser la contradiction, mais d'y s&#233;journer longuement, d'en retracer les causes historiques, d'en montrer les ressorts sociaux et psychologiques, d'en identifier les proc&#233;dures de reconduction, et finalement de proposer une d&#233;fense de l'universalisme qui soit ins&#233;parable de sa transformation, c'est-&#224;-dire qui surmonte l'insupportable paradoxe actuel en incorporant &#224; notre compr&#233;hension des valeurs d&#233;mocratiques les le&#231;ons m&#234;me d'une exp&#233;rience qui les a tr&#232;s profond&#233;ment malmen&#233;es. Mais pour cela il ne suffit pas d'une position de principe, si lucide soit-elle, il faut un patient effort d'analyse concr&#232;te des r&#233;alit&#233;s et de la mat&#233;rialit&#233; des conflits. En d'autres termes il faut une sociologie du racisme. C'est bien ce dont on va trouver (ou retrouver) ici les protocoles d'enqu&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Une sociologie du racisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais maintenant essayer, sans exc&#233;der les limites convenables d'un avant-propos ou d'un &#171; portrait &#187; intellectuel, identifier quelques traits saillants de cette sociologie telle que &#8211;&#8194;non-sociologue moi-m&#234;me, bien qu'anim&#233; des m&#234;mes pr&#233;occupations &#8211;&#8194;j'ai cru les voir se dessiner au long des essais ici r&#233;unis. Je le ferai sch&#233;matiquement autour de trois th&#232;mes, qui correspondent &#224; peu pr&#232;s aux trois sections du recueil, m&#234;me si bien entendu (et les &#233;ditrices l'ont clairement indiqu&#233;) le recouvrement de l'une &#224; l'autre est la loi de leur &#233;criture (et le ressort de leur f&#233;condit&#233;) : d'abord l'importance du souci &#233;pist&#233;mologique dans le travail sociologique de V&#233;ronique De Rudder, travail constamment &#171; r&#233;flexif &#187; ainsi que je l'indiquais ci-dessus ; ensuite l'originalit&#233; de son concept de relation inter-ethnique, ou plut&#244;t du &#171; jeu &#187; qu'elle &#233;tablit entre les deux plans d&#233;sign&#233;s respectivement comme &#171; rapport &#187; et &#171; relation &#187; inter-ethnique, d'o&#249; d&#233;coule la possibilit&#233; d'analyser une &#171; ethnicisation du social &#187; qui est comme une r&#233;duction des capacit&#233;s de &#171; cohabitation &#187; des diff&#233;rences ethniques et culturelles elles-m&#234;mes ; enfin, par une combinaison de toutes les analyses portant sur l'emploi, l'habitat, l'exercice quotidien des droits civiques et des libert&#233;s &#171; priv&#233;es &#187; et l'usage politique des repr&#233;sentations dominantes, la qualification du racisme contemporain comme un ordre social intrins&#232;quement in&#233;galitaire, o&#249; les diff&#233;rences de classe sont surd&#233;termin&#233;es et aggrav&#233;es par des assignations d'origine g&#233;n&#233;alogique inv&#233;t&#233;r&#233;es. Ce qui me conduira, en conclusion, &#224; relancer la question des formes et des forces de lib&#233;ration par rapport &#224; ce syst&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La construction d'un objet de connaissance&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le souci &#233;pist&#233;mologique est omnipr&#233;sent dans les travaux de V&#233;ronique De Rudder. Il doit &#234;tre soigneusement distingu&#233; d'un simple souci &#171; m&#233;thodologique &#187;, m&#234;me si elle n'en a pas ignor&#233; l'utilit&#233; et les points d'application (le contraire serait &#233;tonnant s'agissant d'un travail d'enqu&#234;te qui exigeait non seulement d'aller sur le &#171; terrain &#187; mais de surmonter de puissants obstacles institutionnels &#224; la &#171; rencontre &#187; de ses sujets). Ce qui est en cause, comme le dit d'embl&#233;e un texte tr&#232;s important, c'est la construction d'un objet de connaissance qui est aussit&#244;t pr&#233;sent&#233; comme double, ou complexe : &#171; migrations et relations inter-ethniques &#187;. Comprenons que ni l'un ni l'autre de ces deux termes en constitue s&#233;par&#233;ment un &#171; objet &#187; susceptible d'enqu&#234;te, d'explication, bref de connaissance scientifique. Mais d'un autre c&#244;t&#233; il ne suffit &#233;videmment pas de circuler entre les deux termes ou de les examiner ensemble pour produire un v&#233;ritable &#171; objet &#187;, il faut justement une construction, laquelle commence par une d&#233;construction. Les &#171; migrations &#187; sont appr&#233;hend&#233;es au sein de notre soci&#233;t&#233; dans un r&#233;seau &#233;pais de repr&#233;sentations qui, en fait, cachent les &#171; migrants &#187;ou les font appara&#238;tre sous un jour partiel et biais&#233; : car d'un c&#244;t&#233; elles les d&#233;crivent uniquement comme un &#171; flux &#187; entrant (quand ce n'est pas, de plus en plus, un flux &#171; envahissant &#187;), hors de toute r&#233;f&#233;rence &#224; leur parcours, aux histoires complexes qui expliquent les d&#233;placements humains entre r&#233;gions dans le monde d'aujourd'hui, histoires profond&#233;ment marqu&#233;es par l'h&#233;ritage des d&#233;pendances coloniales, mais aussi assujetties aux fluctuations de l'emploi et aux contrecoups des processus de d&#233;possession capitaliste ; mais d'un autre c&#244;t&#233; elles amalgament sous le nom de &#171; migrants &#187; ou &#171; d'immigration &#187; (ou de populations d'&#171; origine immigr&#233;e &#187;) des ensembles de plusieurs g&#233;n&#233;rations dont le statut au regard de la nationalit&#233; comme du mode de vie, de l'int&#233;gration ou de l'acculturation est totalement h&#233;t&#233;rog&#232;ne et constitu&#233; dans les faits par une multitude de d&#233;terminations sociales. La confusion de ces repr&#233;sentations, propices &#224; la stigmatisation collective et utilis&#233;es pour la renforcer (donc pour cr&#233;er des &#171; minorit&#233;s &#187;), atteint son comble lorsque le processus de cat&#233;gorisation (qui est une modalit&#233; fondamentale de la simplification et de la r&#233;ification des formes de vie et des diff&#233;rences sociologiques, surtout lorsqu'elle traduit la perception de &#171; minorit&#233;s &#187; par une &#171; majorit&#233; &#187;, ou sert l'institution m&#234;me de leur dissym&#233;trie) se combine avec l'utilisation des statistiques de population (globales, locales) comme un instrument (ou une &#171; donn&#233;e &#187;) de la connaissance qui est en m&#234;me temps un instrument de &#171; gestion &#187; des probl&#232;mes sociaux, notamment les probl&#232;mes d'habitat et d'&#233;quipements urbains collectifs. C'est cette confusion bien entendu qui fait probl&#232;me, mais qui traduit aussi la nature intrins&#232;quement conflictuelle de &#171; l'objet &#187; qu'il s'agit ici de construire &#224; partir de la critique des formes sous lesquelles il nous est donn&#233;, ou plut&#244;t impos&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;V&#233;ronique De Rudder rappelle &#224; juste titre que l'institution m&#234;me de la statistique, depuis les origines, r&#233;pond &#224; une fonction &#233;tatique de gouvernement des populations, et que le besoin de connaissance y est &#233;troitement subordonn&#233; aux objectifs de contr&#244;le ou de r&#233;pression (notamment quand il s'agit des &#171; classes dangereuses &#187;, dont ladite &#171; immigration &#187; a largement pris le relais dans l'imaginaire politique contemporain). Voire il se renverse en un besoin de m&#233;connaissance. Je trouve admirable le patient travail op&#233;r&#233; par V&#233;ronique sur la signification et l'utilisation des statistiques de population, qui occupe une place centrale dans sa construction th&#233;orique, et contribue directement &#224; d&#233;gager le terrain pour une &#233;tude concr&#232;te de ce qui engendre les &#171; conflits de cohabitation &#187; et d&#233;termine leur &#233;volution vers une issue plus ou moins vivable, dans un cadre de citoyennet&#233; et sous la condition de certaines politiques publiques : non pas le &#171; fait &#187; de l'immigration (qui est une abstraction, et devient une redoutable mystification quand on lui amalgame des marques de descendance consid&#233;r&#233;es comme ind&#233;l&#233;biles), mais le &#171; rapport &#187; entre des situations &#171; inter-ethniques &#187; de d&#233;part et d'arriv&#233;e qui portent l'une et l'autre le poids de l'histoire (colonisation, d&#233;colonisation, postcolonisation, mondialisation&#8230;), entre lesquelles le &#171; d&#233;placement &#187; plus ou moins volontaire, plus ou moins l&#233;gal, plus ou moins durable de nombreux individus aux caract&#233;ristiques sociales et culturelles diff&#233;renci&#233;es, &#233;tablit un rapport historique en permanente &#233;volution. Ce travail est critique, mais il n'est pas nihiliste (car le sociologue, m&#234;me s'il n'en fait pas le crit&#232;re ultime de la v&#233;rification, a besoin de statistiques), m&#234;me si V&#233;ronique ne se prive pas de pointer jusque dans les travaux &#171; scientifiques &#187; de l'Insee et de l'Ined des biais politiques et id&#233;ologiques inacceptables (comme la reprise d'une cat&#233;gorie de &#171; Fran&#231;ais de souche &#187;, dont on sait &#224; quelles fins meurtri&#232;res elle est destin&#233;e &#224; servir). Ce travail devient extraordinairement d&#233;licat et sensible quand il se trouve recouper la controverse sur l'utilisation et la signification des &#171; statistiques ethniques &#187;, qui &#233;clate en m&#234;me temps que se d&#233;veloppe l'enqu&#234;te de V&#233;ronique De Rudder, et par rapport &#224; laquelle elle prend une position non pas prudente (voire ambigu&#235;, comme on a pu le lui reprocher), mais &#233;clair&#233;e (y compris par la comparaison entre les termes du d&#233;bat fran&#231;ais et ceux d'autres pays) (5) : pour la mise en &#339;uvre de tous les instruments statistiques, directs et indirects, qui permettent de supprimer l'invisibilit&#233; recouvrant les discriminations &#224; l'embauche, au logement, &#224; l'ascension sociale et &#224; la repr&#233;sentation politique, au traitement administratif (y compris par les forces de police), dont sont syst&#233;matiquement victimes les populations dites &#171; immigr&#233;es &#187; (et en leur sein certaines cat&#233;gories plus encore que d'autres : par exemple les jeunes maghr&#233;bins et noirs de sexe masculin) ; mais contre l'utilisation (et a fortiori) l'imposition par l'&#201;tat de cat&#233;gorisations univoques, qui enferment les individus dans une identit&#233; g&#233;n&#233;rique et exclusive, au d&#233;triment &#224; la fois de la multiplicit&#233; des affiliations correspondant &#224; diff&#233;rents contextes de socialisation (au travail, &#224; l'&#233;cole, au quartier, ou encore en fonction des diff&#233;rences sexuelles et religieuses), et de l'&#233;volution des individualit&#233;s, en particulier d'une g&#233;n&#233;ration &#224; l'autre. En d'autres termes elle travaille constamment sur un double front : imposer la reconnaissance (et la connaissance) des in&#233;galit&#233;s r&#233;elles, r&#233;sister &#224; l'imposition et &#224; l'int&#233;riorisation des dichotomies factices.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On voit alors ce que signifie &#171; construction de l'objet &#187; : c'est plonger au c&#339;ur d'une question qui est &#224; la fois per&#231;ue comme telle et &#171; invers&#233;e &#187; dans sa formulation, pour la transformer en un probl&#232;me d'articulation et de variations des d&#233;pendances entre plusieurs relations sociales, plusieurs niveaux de d&#233;termination (local, global, national), plusieurs types d'acteurs institutionnels. Ce n'est pas neutraliser les conflits ou les mettre entre parenth&#232;ses, ni s'interdire les jugements de valeur &#224; leur &#233;gard, mais c'est en r&#233;cuser les conceptions dominantes qui ont partie li&#233;e avec la domination elle-m&#234;me et qui en font l'expression de la nature des parties prenantes (serait-elle une nature &#171; culturelle &#187;, historique) pour en identifier &#224; la fois les conditions d'&#233;mergence et les contradictions internes, donc les possibilit&#233;s d'&#233;volution. D'o&#249; la &#171; topographie &#187; complexe, le syst&#232;me de rep&#232;res conceptuels entre lesquels &#8211;&#8194;sans jamais se dissoudre ou perdre de sa violence &#8211;&#8194;circule le probl&#232;me des &#171; relations inter-ethniques &#187; identifi&#233; par V&#233;ronique comme soubassement et mati&#232;re des ph&#233;nom&#232;nes de racisme dans un pays comme la France aujourd'hui : distribution, d&#233;placement, s&#233;dimentation des flux de populations migrantes ; cat&#233;gorisation et, indissociablement, assignation de l'&#233;trang&#232;ret&#233; &#224; des identit&#233;s et des territoires ou des fonctions sociales restrictives (ce qui revient en pratique &#224; la mise en &#339;uvre d'un interdit d'int&#233;gration &#8211; alors m&#234;me que celle-ci, au prix de confusions int&#233;ress&#233;es entre la communaut&#233;, voire l'identit&#233; nationale et la soci&#233;t&#233;, demeure l'objectif officiel de l'&#201;tat) ; enfin convergence &#171; syst&#233;mique &#187; des m&#233;canismes de s&#233;gr&#233;gation et des pratiques discriminatoires, dont l'ensemble donne corps &#224; un v&#233;ritable ordre social raciste, qui a sa propre capacit&#233; d'expansion &#224; toutes les sph&#232;res de la vie sociale, mais aussi &#8211;&#8194;heureusement &#8211;&#8194;ses insurmontables contradictions internes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Rapports et relations inter-ethniques&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je m'arr&#234;terai ici, sans entrer dans tous les d&#233;tails (le lecteur les d&#233;couvrira peu &#224; peu dans l'enqu&#234;te de V&#233;ronique), &#224; quelques propri&#233;t&#233;s remarquables du concept de &#171; relations inter-ethniques &#187;, et aux possibilit&#233;s d'analyse qui en d&#233;coulent. Ce concept, je l'annon&#231;ais d'embl&#233;e, est &#224; double face, il suscite une analyse qui est conduite en permanence sur deux plans d'&#233;chelle et de modalit&#233; ph&#233;nom&#233;nologique diff&#233;rente. V&#233;ronique s'est servie d&#233;lib&#233;r&#233;ment de la possibilit&#233; qu'offre la langue fran&#231;aise de juxtaposer deux notions apparent&#233;es mais distinctes : celle de rapport et celle de relation, toutes deux cependant inscrites dans le champ du &#171; social &#187;. Dans l'allemand th&#233;orique &#8211;&#8194;par exemple celui de Marx &#8211;&#8194;il n'y a qu'un terme : Verh&#228;ltnis, qu'on peut traduire en fran&#231;ais soit pas &#171; rapport &#187; soit par &#171; relation &#187;, suivant qu'on veut mettre l'accent plut&#244;t sur l'objectivit&#233;, la mat&#233;rialit&#233; d'une structure sociale dont les individus et les groupes seront les &#171; porteurs &#187;, et qui leur assigne une position univoque par rapport &#224; d'autres (ainsi : patron et employ&#233;, voire exploiteur et exploit&#233;), ou au contraire sur la dimension subjective des interactions entre ces m&#234;mes individus ou groupes, telle qu'ils l'int&#233;riorisent et l'incorporent &#224; leurs actions, &#224; leur comportement et &#224; leur image r&#233;ciproque (6). L'objet qu'elle construit, c'est la r&#233;versibilit&#233; des rapports et des relations inter-ethniques, donc la correspondance qui s'&#233;tablit entre eux mais aussi les d&#233;calages et les tensions qui surgissent au sein de cette correspondance. On a l&#224; une &#171; dialectique &#187; d'autant plus efficace qu'elle ne se justifie pas de lourds pr&#233;suppos&#233;s philosophiques, mais des possibilit&#233;s d'analyse qu'elle procure. Il faut ces deux niveaux d'analyse et d'interpr&#233;tation en effet, car d'une part il est certain que les individus mobiles ou immobiles sont &#171; jet&#233;s &#187; par l'histoire et par l'&#233;conomie dans des rapports sociaux, des conditions structurelles qu'ils ne choisissent pas, et qui leur imposent de s&#233;v&#232;res contraintes mat&#233;rielles (ce qui vaut non seulement pour les &#171; domin&#233;s &#187; mais aussi pour les &#171; dominants &#187;) ; mais d'autre part il est tout aussi certain que la position des individus ou des groupes &#224; l'int&#233;rieur des structures sociales n'est pas celle de supports passifs condamn&#233;s &#224; un comportement unique de fa&#231;on d&#233;terministe : c'est une position d'acteurs qui doivent &#171; interpr&#233;ter &#187; leurs r&#244;les ou les vivre selon diff&#233;rentes modalit&#233;s, allant de la surench&#232;re et du conformisme jusqu'&#224; la r&#233;volte et &#224; la contre-conduite, et parfois m&#234;me en exploiter les contradictions et les potentialit&#233;s conflictuelles pour y apporter des transformations plus ou moins profondes. Dans le cas du complexe constitu&#233; par les migrations, l'int&#233;gration diff&#233;rentielle des ethnies et des g&#233;n&#233;rations au sein de l'ordre &#171; r&#233;publicain &#187;, et la p&#233;n&#233;tration du racisme au sein de la vie quotidienne, la contrainte structurelle c'est l'h&#233;ritage pesant des hi&#233;rarchies et des identifications issues du pass&#233; colonial (un pass&#233; qui d&#233;cid&#233;ment ne &#171; passe &#187; pas, ou tr&#232;s lentement et tr&#232;s in&#233;galement), et c'est la pression du march&#233; du travail capitaliste, qui a bascul&#233; dans les ann&#233;es 1970 de l'attraction de main-d'&#339;uvre &#233;trang&#232;re vers la rar&#233;faction des emplois d&#233;qualifi&#233;s et les taux de ch&#244;mage &#233;lev&#233;s alors m&#234;me que les flux migratoires du Sud vers le Nord s'institutionnalisaient (7). Quant &#224; la libert&#233; d'action relative des sujets sociaux, elle est repr&#233;sent&#233;e avant tout par les possibilit&#233;s qu'ils ont de g&#233;rer la &#171; cohabitation &#187; dans leurs lieux de vie et de travail, o&#249; les relations inter-ethniques se pr&#233;sentent &#224; la fois comme des relations de concurrence et comme des modalit&#233;s de voisinage et d'interd&#233;pendance, plus ou moins bien r&#233;gul&#233;es par les pouvoirs publics. Toute la subtilit&#233; des analyses de V&#233;ronique De Rudder tient dans sa capacit&#233; de d&#233;celer l'ouverture, l'ind&#233;termination relative des relations de voisinage (qui sont en derni&#232;re analyse des relations de &#171; con-citoyennet&#233; &#187;), malgr&#233; les conflits qui les caract&#233;risent ou plut&#244;t en raison de l'incertitude et de la plasticit&#233; de ces conflits, sans pour autant entretenir si peu que ce soit l'illusion que des changements de rapports de forces &#224; l'&#233;chelle locale (urbaine, voire nationale) suffiront &#224; changer les structures du march&#233; capitaliste global. En revanche, il n'est pas dit qu'ils soient sans effets sur la reproduction des cat&#233;gorisations d'origine coloniale, et c'est peut-&#234;tre pourquoi celles-ci font l'objet de confrontations aussi violentes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le fait que V&#233;ronique De Rudder (avec ses coll&#232;gues de l'URMIS), sans n&#233;gliger la question cruciale des relations de travail, ait accord&#233; une attention privil&#233;gi&#233;e &#224; l'&#233;tude des conditions de d&#233;veloppement de l'habitat &#171; p&#233;riph&#233;rique &#187; des quartiers populaires, &#224; la fa&#231;on dont s'y succ&#232;dent des populations d'origine diff&#233;rentes mais qui ont en commun de se situer au plus bas de la hi&#233;rarchie sociale des revenus et des statuts, et aux effets &#8211;&#8194;tant&#244;t palliatifs, tant&#244;t d&#233;vastateurs &#8211;&#8194;des politiques publiques du &#171; logement social &#187; (en montrant en particulier comment celles-ci se trouvent prises dans la contradiction insoluble d'un imp&#233;ratif de &#171; regroupement &#187;, voire de &#171; s&#233;gr&#233;gation &#187;, et d'une hantise du &#171; ghetto &#187; et du &#171; communautarisme &#187;), me semble avoir jou&#233; un grand r&#244;le pour conf&#233;rer &#224; la dialectique des rapports et des relations une &#233;paisseur concr&#232;te et une capacit&#233; d&#233;monstrative exceptionnelles. On reconna&#238;tra ici l'h&#233;ritage de la pens&#233;e et de la m&#233;thode d'Henri Lefebvre, dont V&#233;ronique De Rudder a &#8211;&#8194;parmi d'autres en France et &#224; l'&#233;tranger &#8211;&#8194;recueilli et fait fructifier l'h&#233;ritage. Mais aussi celui de l'&#201;cole de Chicago (Thomas et Znaniecki, Wirth, Park) dont elle se r&#233;clame explicitement, et dont le point de vue anthropologique &#171; interactionniste &#187; associe &#233;troitement la consid&#233;ration des lieux avec celle des comportements oscillant entre &#171; d&#233;viance &#187; et &#171; normalit&#233; &#187;. C'est pourquoi, dans toutes les formulations dont elle se sert pour caract&#233;riser la modalit&#233; ambivalente des relations inter-ethniques et l'ind&#233;termination relative des conflits auxquels elles donnent lieu sous la contrainte des structures, j'ai privil&#233;gi&#233; celui de &#171; cohabitation &#187;, qui me semble tenir ensemble les diff&#233;rentes dimensions du probl&#232;me. Il a aussi l'avantage d'attirer notre attention sur deux variables strat&#233;giques, &#233;troitement li&#233;es entre elles dans le cadre de la &#171; soci&#233;t&#233; salariale &#187; et de l'&#201;tat &#171; social &#187; modernes, m&#234;me si ces constructions institutionnelles sont aujourd'hui en pleine crise (8), et surtout dans un pays comme la France : ce sont l'omnipr&#233;sence du &#171; tiers &#187; &#233;tatique dans les relations sociales, et l'impossibilit&#233; d'&#233;tudier les relations inter-ethniques et leur &#233;volution concr&#232;te (en tant que devenir des in&#233;galit&#233;s) ind&#233;pendamment des rapports de classes. Par tiers, ou m&#233;diation &#233;tatique, il faut &#233;videmment entendre l'action (souvent faite d'inaction, ou d'impuissance) de toute une &#233;chelle d'institutions allant des municipalit&#233;s aux politiques gouvernementales en passant par la gestion des offices HLM, des services publics, des forces de l'ordre&#8230; Ce n'est jamais ind&#233;pendamment de leur rapport diff&#233;rentiel &#224; l'&#201;tat, et de la fa&#231;on dont l'&#201;tat les traite lui-m&#234;me diff&#233;rentiellement, que les groupes ou collectivit&#233;s &#171; ethniquement &#187; d&#233;finis ou autod&#233;finis se rapportent les uns aux autres, notamment en mati&#232;re d'occupation d'un m&#234;me secteur immobilier ou d'un m&#234;me &#171; territoire &#187; urbain. Mais ces traitements diff&#233;rentiels sont d'abord des politiques de classe avant de se surd&#233;terminer par des repr&#233;sentations et des cat&#233;gorisations -ethniques : c'est pourquoi V&#233;ronique De Rudder ne cesse de revenir sur l'histoire &#171; ancienne &#187; de la d&#233;finition des classes dangereuses par les &#233;lites au pouvoir, et s'emploie &#224; d&#233;montrer que les conflits de cohabitation qui se cristallisent autour d'enjeux &#171; identitaires &#187;, &#171; culturels &#187;, &#171; religieux &#187; et finalement &#171; raciaux &#187;, ont pour condition de possibilit&#233; le drame historique qu'a &#233;t&#233; dans la France de l'apr&#232;s-guerre la cr&#233;ation &#224; marche forc&#233;e, suivie de l'abandon des ensembles de logements sociaux et de leurs &#233;quipements, soit par manque de moyens soit par volont&#233; de diff&#233;renciation sociale (ce qui, &#224; un certain niveau, revient d'ailleurs au m&#234;me).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Ethnicisation des rapports sociaux et ordre social raciste&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La &#171; race &#187; n'est une race discrimin&#233;e et stigmatis&#233;e que parce qu'elle est une classe, ou une &#171; sous-classe &#187; (underclass), mais la classe n'est elle-m&#234;me une &#171; classe &#187; exploit&#233;e et domin&#233;e que parce qu'elle est &#171; racis&#233;e &#187;, ou plus exactement se stratifie au moyen de crit&#232;res de &#171; race &#187;. C'est pourquoi aussi ledit ph&#233;nom&#232;ne de l'ethnicisation des rapports sociaux, dont les cons&#233;quences politiques sont immenses (et d&#233;sastreuses, en particulier du c&#244;t&#233; de l'action syndicale), est un ph&#233;nom&#232;ne intrins&#232;quement &#171; pervers &#187;. Il est bien vrai que des formes de domination et d'exclusion sociale qui ont fondamentalement une d&#233;termination de classe se trouvent &#171; d&#233;natur&#233;es &#187; ou &#171; d&#233;voy&#233;es &#187; au profit de conflits ethniques qui sont alors repr&#233;sent&#233;s comme insolubles. Mais il n'est pas vrai, inversement, qu'une d&#233;mystification de ces repr&#233;sentations, une restitution des processus communs d'exploitation et de reproduction des in&#233;galit&#233;s doive nous conduire &#224; effacer ou neutraliser les relations ethniques. Ce serait une autre mystification, une forme &#171; ouvri&#233;riste &#187; ou &#171; populiste &#187; d'universalisation abstraite. L'analyse du r&#233;el dans sa complexit&#233; doit conduire &#224; faire voir les diff&#233;rences de classe et les diff&#233;rences ethniques comme imbriqu&#233;es les unes dans les autres, chaque composante ayant droit &#224; la reconnaissance th&#233;orique et &#224; l'expression sociale. Ce qui compte th&#233;oriquement et politiquement est la modalit&#233; de cette reconnaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qui m'am&#232;ne &#224; quelques remarques sur mon dernier point &#8211;&#8194;en v&#233;rit&#233; bien s&#251;r le plus important, celui qui concentre tous les enjeux critiques du travail de V&#233;ronique : sa contribution &#224; la red&#233;finition du racisme. Je crois qu'il faut ici, pour faire bref, repartir de la question du rapport social et aboutir &#224; la proposition n&#233;vralgique d'un ordre social raciste. Traiter (sur l'exemple de la France, mais en convoquant &#224; chaque instant une dimension comparative, ne serait-ce que pour pouvoir utiliser &#224; bon escient l'&#171; avance &#187; relative que poss&#233;dait la recherche &#233;trang&#232;re, notamment anglo-saxonne, sur la recherche fran&#231;aise au moment o&#249; V&#233;ronique a entrepris son enqu&#234;te) le racisme contemporain comme un &#171; rapport social &#187;, c'est d'une part prendre ses distances avec une d&#233;finition du racisme comme simple id&#233;ologie, d'autre part &#8211;&#8194;&#224; premi&#232;re vue au moins &#8211;&#8194;prendre le risque de redire en un autre langage, plus dramatique, ce qui a d&#233;j&#224; &#233;t&#233; dit du &#171; rapport inter-ethnique &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les deux aspects sont li&#233;s en r&#233;alit&#233;, en particulier par l'utilisation que V&#233;ronique De Rudder a faite des analyses de Colette Guillaumin (9). Si &#171; id&#233;ologie &#187; est entendu comme un pur discours, ou syst&#232;me d'id&#233;es, a fortiori (ce qui fut souvent le cas dans la p&#233;dagogie &#171; antiraciste &#187;) comme un choix d'opinion qui proc&#232;de de la malveillance ou du pr&#233;jug&#233; et peut &#234;tre combattu par d'autres opinions, il est clair que la r&#233;alit&#233; sociale &#224; laquelle nous avons affaire et &#224; laquelle s'adressent les analyses de V&#233;ronique ne rel&#232;ve pas de l'id&#233;ologie. Mais si ce terme d&#233;signe la coh&#233;rence de discours et de st&#233;r&#233;otypes qui s'inscrivent dans la profondeur historique, font corps avec des rapports sociaux de domination et s'incarnent dans des institutions, c'est bien d'id&#233;ologie qu'il s'agit, parce que l'id&#233;ologie est elle-m&#234;me un rapport social. On pourrait m&#234;me dire que l'exemple du racisme, de son efficacit&#233; et de sa r&#233;sistance &#224; la critique, constitue aujourd'hui le cas privil&#233;gi&#233; de ce que nous pouvons entendre par id&#233;ologie. En mettant l'accent sur le &#171; rapport &#187;, cependant, V&#233;ronique veut aussi attirer notre attention sur un autre ph&#233;nom&#232;ne : la transformation de diff&#233;rences ethniques qui ont un caract&#232;re &#171; structurel &#187; et qui constituent, dans leur variabilit&#233; m&#234;me, une caract&#233;ristique anthropologique de l'esp&#232;ce humaine, en un r&#233;gime de discriminations et d'in&#233;galit&#233;s ayant un caract&#232;re transmissible, et qui servent ainsi (jusqu'&#224; l'explosion de violence) &#224; mystifier les rapports de pouvoir. Car cette transformation non seulement procure (comme dans les soci&#233;t&#233;s coloniales et notamment esclavagistes) une &#171; l&#233;gitimit&#233; naturelle &#187; au pouvoir des dominants sur les domin&#233;s, mais surtout elle produit l'apparence objective d'une solidarit&#233; entre les dominants et une partie des domin&#233;s, en face de l'autre (&#233;tranger, exog&#232;ne) qui constituerait pour eux tous une &#171; menace &#187; semblable (10).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'o&#249; le travail approfondi auquel elle se livre sur les notions d'origine, de g&#233;n&#233;ration et de g&#233;n&#233;alogie (ou m&#234;me de &#171; g&#233;n&#233;alogisation &#187;). Je crois que V&#233;ronique De Rudder a touch&#233; ici un point crucial qui permet d'unifier des dimensions apparemment h&#233;t&#233;rog&#232;nes dans la structure de &#171; racisation &#187; de certains groupes sociaux et, par voie de cons&#233;quence, de la soci&#233;t&#233; tout enti&#232;re. Il ne suffit pas en effet de poser que les stigmatisations permettent des discriminations qui, &#224; leur tour, procurent ou garantissent des &#171; privil&#232;ges &#187; (d'embauche, de logement, de consid&#233;ration) &#224; certaines fractions de la population (m&#234;me lorsqu'elles sont en butte &#224; des conditions de vie tr&#232;s pr&#233;caires ou soumises elles-m&#234;mes &#224; des rapports d'exploitation), en faisant en sorte que, par contraste, d'autres soient syst&#233;matiquement refoul&#233;s, exclus ou d&#233;valoris&#233;s &#8211;&#8194;car cette explication fonctionnelle n'est ni suffisante pour rendre compte de la composition du discours raciste, ni m&#234;me universellement valable (elle souffre de nombreuses exceptions, &#224; la diff&#233;rence de ce qui se produirait par exemple dans un r&#233;gime de castes). Il ne suffit pas non plus de d&#233;crire le racisme comme la persistance des formes pass&#233;es de hi&#233;rarchisation dans l'esp&#232;ce humaine (en particulier celles qui proviennent de la colonisation et d'une d&#233;colonisation souvent plus apparente que r&#233;elle sur le plan &#233;conomique), car cette explication est circulaire : il faudrait dire encore d'o&#249; le pass&#233; tire la force de se prolonger, ou de se reproduire dans d'autres conditions historiques. Le sch&#232;me de la &#171; g&#233;n&#233;alogisation &#187; ne fournit certes pas une explication miracle, mais il rend intelligible la cristallisation de deux &#171; temporalit&#233;s &#187; h&#233;t&#233;rog&#232;nes et de deux &#171; territorialit&#233;s &#187; &#233;loign&#233;es l'une de l'autre autour de la simple notion d'origine, en raison des multiples &#171; questions &#187; qu'elle recouvre : d'o&#249; venez-vous (d'o&#249; viennent-ils) ? o&#249; allez-vous (o&#249; pouvez-vous l&#233;gitimement aller) ? o&#249; devriez-vous &#171; retourner &#187; ? de qui (de quels gens, de quels anc&#234;tres) descendez-vous ? qui descend de vous (et qu'est-ce qui va provenir de vous, quel &#171; m&#233;lange &#187; ou quel &#171; corps &#233;tranger &#187;, selon que vous allez vous &#171; fondre &#187; et vous &#171; assimiler &#187;, ou bien vous &#171; distinguer &#187; et vous &#171; regrouper &#187;, deux &#233;volutions antith&#233;tiques que le discours raciste consid&#232;re comme &#233;galement inacceptables) ? Entre la question d'origine (ethnique, donc raciale, mais le cas &#233;ch&#233;ant transpos&#233;e en appartenance culturelle) et la question d'h&#233;r&#233;dit&#233; et d'h&#233;ritage &#224; travers les g&#233;n&#233;rations, c'est le sch&#232;me g&#233;n&#233;alogique qui assure la conversion permanente. Et, en raison de sa fonction administrative et de sa valeur de transmission symbolique pour les sujets eux-m&#234;mes, c'est le nom, avant m&#234;me la couleur de peau ou d'autres marques de &#171; diff&#233;rence &#187;, ou les rassemblant toutes pour les amalgamer, qui constitue massivement le crit&#232;re de son application aux individus.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#232;s lors que ce sch&#232;me est accept&#233; et mis en &#339;uvre &#224; travers toute la soci&#233;t&#233;, en se subordonnant toutes les questions de diversit&#233;, de concurrence, de cohabitation qui sont l'ordinaire d'une soci&#233;t&#233; de classes et de statuts in&#233;gaux, on peut voir &#233;merger un ordre social raciste. Le terme employ&#233; ici par V&#233;ronique est, ne nous le cachons pas, extr&#234;mement violent et provocant. Il exprime exactement ce que la soci&#233;t&#233; ne veut pas voir et ne veut pas dire, aussi bien du c&#244;t&#233; des dominants que du c&#244;t&#233; des domin&#233;s. Mais il est aussi ajust&#233; de fa&#231;on &#224; &#233;viter diff&#233;rents &#233;cueils id&#233;ologiques. Ce dont elle traite est un ordre de fait, et non pas un ordre de droit (comme dans les r&#233;gimes d'apartheid ou de s&#233;gr&#233;gation constitutionnelle), m&#234;me s'il est bien rare que le syst&#232;me juridique lui soit totalement oppos&#233; (ne serait-ce que par omission &#224; sanctionner les discriminations ou &#224; prescrire les &#171; actions positives &#187; qui les feraient dispara&#238;tre). C'est un ordre qui se fortifie dans les repr&#233;sentations aussi bien que dans les pratiques, et qui pour cette raison d&#233;borde du c&#244;t&#233; de la vie quotidienne ce que le langage militant (en partie &#171; traduit &#187; de l'idiome invent&#233; aux &#201;tats-Unis par le mouvement des droits civiques et radicalis&#233; par le Black Power) a appel&#233; &#171; racisme institutionnel &#187; ou &#171; racisme syst&#233;mique (11) &#187;. A fortiori cette notion ne se r&#233;duit-elle pas &#224; l'id&#233;e d'un racisme d'&#201;tat, qu'il m'est arriv&#233; de d&#233;fendre moi-m&#234;me (12). Certes elle inclut la pr&#233;sence de l'&#201;tat et de ses administrations au c&#339;ur des m&#233;canismes de discrimination, sa fonction d'interm&#233;diaire et d'enjeu entre les p&#244;les dominant et domin&#233; du processus de racisation, l'effet de &#171; multiplicateur &#187; id&#233;ologique que produit l'acceptation par l'&#201;tat ou ses repr&#233;sentants de mots d'ordre provenant de l'extr&#234;me droite nationaliste (comme le souci de prot&#233;ger l'&#171; identit&#233; nationale &#187;), ou encore les effets pervers du double jeu politique d'organisation et de d&#233;nonciation de l'immigration &#171; clandestine &#187;&#8230; Mais elle ne c&#232;de pas &#224; la tentation &#171; conspirative &#187; d'imaginer que l'ordre social raciste proc&#232;de d'une intention ou d'une volont&#233; de l'&#201;tat, dont le reste de la soci&#233;t&#233; ne serait que l'ex&#233;cutant (ou, inversement, le commanditaire).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le moment est donc venu, en guise de conclusion ou plut&#244;t d'ouverture, de poser et de lui poser imaginairement la question : quelles formes d'action ou, si l'on veut, de luttes, des analyses comme celles de V&#233;ronique De Rudder peuvent-elles contribuer &#224; fonder, et surtout &#224; &#233;clairer ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Questions pour un antiracisme politique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais donner ici mon sentiment, sans aucune pr&#233;tention d'infaillibilit&#233;. Je crois qu'il faut repartir d'un double constat de m&#233;thode, et pour ainsi dire de d&#233;ontologie. V&#233;ronique a &#233;t&#233;, entre autres choses, comme je le rappelais ci-dessus, une militante convaincue d'organisations ou d'associations de lutte contre le racisme (ou dont la lutte contre le racisme constituait l'une des pr&#233;occupations constantes). Le travail d'enqu&#234;te et de th&#233;orisation dont on peut d&#233;couvrir les r&#233;sultats dans ses articles ou rapports d'enqu&#234;te n'a jamais &#233;t&#233; con&#231;u pour &#171; servir &#187; ces activit&#233;s : cependant loin de constituer un d&#233;faut sous l'angle de la praxis, cette distance &#233;pist&#233;mologique a eu (et a encore) pour cons&#233;quence de lui conf&#233;rer un formidable pouvoir de rectification des insuffisances d'un certain antiracisme id&#233;ologique (ou &#171; p&#233;dagogique &#187;). C'est le cas en particulier en raison de la connexion organique qu'elle &#233;tablit d'embl&#233;e entre le traitement du probl&#232;me raciste (ou l'affrontement du processus de &#171; racisation &#187; de notre soci&#233;t&#233;) et l'engagement politique pour la d&#233;fense des droits fondamentaux des immigr&#233;s, dont l'urgence n'a cess&#233; de se manifester depuis l'&#233;mergence du mouvement des &#171; sans-papiers &#187; dans les ann&#233;es 1990. Plus g&#233;n&#233;ralement, c'est le cas parce que l'inscription du racisme au c&#339;ur d'un syst&#232;me de rapports sociaux dont il devient alors une composante implique une politisation d'un tout autre type que la simple exhortation morale. Toutes les propositions sociologiques de V&#233;ronique De Rudder sont en ce sens politiques au sens fort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Inversement &#8211;&#8194;deuxi&#232;me constat &#8211;&#8194;le travail de V&#233;ronique De Rudder s'inscrit sans aucune &#233;quivoque possible dans un cadre scientifique d'&#201;tat &#8211;&#8194;puisque pour l'essentiel (et particuli&#232;rement dans le domaine des &#171; sciences humaines &#187;) la recherche scientifique en France est une recherche publique. C'est m&#234;me une composante permanente de ce travail que de r&#233;clamer de meilleurs moyens, plus d'&#233;quipes et plus de chercheurs comme ceux de l'URMIS, plus d'autonomie et plus de reconnaissance &#224; la fois pour les r&#233;sultats de la recherche. On en conclurait alors h&#226;tivement que la posture dans laquelle elle s'est install&#233;e avec ses coll&#232;gues est, au mieux, celle d'une &#171; neutralit&#233; &#187; politique, au pire celle d'une &#171; conseill&#232;re du prince r&#233;publicain &#187;, aussi ind&#233;pendante intellectuellement que l'on voudra, mais essentiellement orient&#233;e vers un objectif d'am&#233;lioration et d'ajustement de l'action de l'&#201;tat envers les populations de &#171; sujets &#187; qu'il pr&#233;tend avoir le monopole de gouverner. Il pourrait alors sembler que la contradiction est intenable entre ce &#171; statut social &#187; de la recherche, qui retentit in&#233;vitablement sur ses produits, et la th&#232;se &#171; th&#233;orique &#187; d&#233;fendue dans ces m&#234;mes travaux : th&#232;se radicale qui conclut &#224; l'existence d'un ordre social raciste construit et consolid&#233; en m&#234;me temps que l'&#201;tat se r&#233;organisait pour &#171; d&#233;fendre &#187; un certain r&#233;gime d'in&#233;galit&#233;s ; th&#232;se qui implique un antagonisme entre le fonctionnement de l'&#201;tat et les combats des citoyens pour la justice, l'&#233;galit&#233;, l'&#233;mancipation des domin&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d'esquisser un d&#233;passement de cette contradiction apparemment insoluble, je voudrais ajouter une consid&#233;ration qui la complique encore : il est clair que dans le travail sociologique de V&#233;ronique De Rudder sur les questions de migrations, de relations inter-ethniques et de racisme institutionnel, la question des politiques publiques joue un r&#244;le fondamental, aussi bien par ce qu'elles font que par ce qu'elles ne font pas (mais cette &#171; abstention &#187; est tout sauf innocente, d&#232;s lors en particulier qu'elle dure et se fait passer pour une volont&#233; de r&#233;forme). On l'a vu plus haut en &#233;voquant la racine des conflits de &#171; cohabitation &#187; dans l'abandon d&#233;lib&#233;r&#233; des programmes d'extension, de r&#233;novation et d'am&#233;lioration du logement collectif dans les territoires d&#233;sh&#233;rit&#233;s o&#249; se concentrent les populations les plus pr&#233;caris&#233;es et les moins ais&#233;es, qu'elles soient compos&#233;es de nationaux ou d'&#233;trangers. On verra encore dans ce recueil &#224; l'occasion de la comparaison entre les conceptions am&#233;ricaine (&#171; affirmative action &#187;) et fran&#231;aise (&#171; int&#233;gration &#187;) de la lutte (au moins th&#233;orique) contre les discriminations. Du constat d&#233;solant que les politiques publiques, dans l'ensemble, produisent non seulement des effets pervers, mais un effet de masquage et de consolidation de l'ordre social raciste, il ne faudrait pas tirer pour autant la conclusion que, aux yeux de V&#233;ronique, l'id&#233;al d'un antiracisme cons&#233;quent, efficace, l&#233;gitime, r&#233;side dans l'abolition de l'intervention de l'&#201;tat, au profit d'on ne sait quelle autor&#233;gulation des conflits. C'est &#233;videmment l'inverse, et c'est pourquoi les critiques qui sont adress&#233;es par elle aux politiques publiques, depuis la conception des statistiques de population jusqu'aux m&#233;thodes d'ill&#233;galisation des populations de migrants ou de r&#233;fugi&#233;s, ont toujours pour contrepartie l'affirmation que d'autres politiques sont possibles, qui auraient en particulier pour effet de r&#233;sorber la contradiction entre la proclamation de principes universalistes et la poursuite de pratiques syst&#233;matiquement discriminatoires au d&#233;triment des &#171; minorit&#233;s &#187;. La question se pose donc avec d'autant plus d'acuit&#233; : quelles sont les forces, quelles sont les modalit&#233;s d'action civique qui seraient susceptibles de produire ce redressement de l'action de l'&#201;tat, et &#224; travers lui de la soci&#233;t&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je formulerai la question dans un langage un peu diff&#233;rent : ce que V&#233;ronique appelle &#233;videmment de ses v&#339;ux, ce dont elle proclame l'urgence au vu d'une d&#233;gradation constante des relations inter-ethniques, c'est une r&#233;forme des politiques publiques et de l'&#201;tat lui-m&#234;me. Mais ce que toutes ses analyses font voir clair comme le jour, c'est qu'une telle r&#233;forme a elle-m&#234;me pour condition une r&#233;volution dans le sens g&#233;n&#233;ral de ce terme : un renversement des rapports de forces politiques, une transformation majoritaire de l'opinion publique, la mobilisation d'un &#171; acteur &#187; collectif en faveur du r&#233;tablissement de l'&#233;galit&#233; et de la reconnaissance des droits de &#171; l'autre &#187;&#8230; La question lancinante revient donc toujours : sur quelles mobilisations compter pour enclencher une telle dynamique de r&#233;volution sans laquelle il n'y aura pas de r&#233;forme ? Or si la question ne date pas d'aujourd'hui (et les gens de ma g&#233;n&#233;ration, un peu plus anciens, renverront &#224; cet &#233;gard aux &#171; marches &#187; et aux &#171; convergences &#187; du d&#233;but des ann&#233;es 1980), elle a &#233;volu&#233; tr&#232;s rapidement dans la derni&#232;re p&#233;riode, avec le surgissement de mouvements et d'initiatives, bas&#233;es dans les &#171; quartiers &#187; racis&#233;s des &#171; banlieues &#187; ou s'exprimant &#224; leur intention, qui ont mis &#224; l'ordre du jour l'id&#233;e d'un &#171; antiracisme politique &#187;, o&#249; l'accent est plac&#233; &#224; la fois sur la confrontation avec les appareils d'&#201;tat et sur l'auto-organisation, ind&#233;pendante des formations politiques &#171; nationales &#187; existantes et, a fortiori, des organisations antiracistes &#171; universalistes &#187;. Il ne s'agit pas de demander fictivement &#224; V&#233;ronique ce qu'elle en aurait pens&#233;, mais de confronter la tendance de ses analyses du conflit inh&#233;rent &#224; l'ordre social raciste avec l'id&#233;e d'un antiracisme politique : c'est-&#224;-dire un antiracisme qui ne se r&#233;duit plus &#224; des &#171; politiques antiracistes &#187;, parce qu'il veut conf&#233;rer &#224; ceux qu'on d&#233;crivait jusqu'&#224; pr&#233;sent avant tout comme les victimes d'un syst&#232;me discriminatoire une fonction de protagonistes dans leur propre lutte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le bilan, de ce point de vue, me semble nuanc&#233; &#8211;&#8194;ce qui &#224; mes yeux n'est pas une marque de faiblesse, mais refl&#232;te la complexit&#233; r&#233;elle du probl&#232;me. Il est certain que la r&#233;f&#233;rence aux victimes du racisme institutionnel est omnipr&#233;sente dans ses textes : et comment en serait-il autrement, sauf &#224; neutraliser, aseptiser les violences qu'il s'agit de d&#233;crire ? S'il y a des violences (et les discriminations sont des violences), il y a des victimes. Mais passe-t-on de l'identification des victimes &#224; une conception victimaire de leur existence et de leurs luttes, qui aurait pour contrepartie &#224; son tour la perp&#233;tuation d'un paternalisme r&#233;formiste, participant lui-m&#234;me de l'in&#233;galit&#233; ? Je ne le crois pas, pour deux raisons essentielles, bien qu'elles soient encore n&#233;gatives. La premi&#232;re, c'est que V&#233;ronique a d'embl&#233;e, et constamment, insist&#233; sur la n&#233;cessit&#233; de faire entendre la voix des victimes, qui naturellement comporte un &#233;l&#233;ment de plainte ou de protestation, mais n'a aucune raison de se couler dans les formes et les codes de ceux qui, qu'on le veuille ou non, participent du &#171; privil&#232;ge &#187; d'appartenance &#171; majoritaire &#187;, et peut m&#234;me prendre des formes d'affrontement violent (comme &#224; l'occasion de la &#171; r&#233;volte des banlieues &#187; de 2005). La seconde, c'est que V&#233;ronique m&#232;ne une lutte sans faille contre la fa&#231;on dont l'ordre social raciste essaye de disqualifier les r&#233;sistances, en particulier en les stigmatisant comme des formes de &#171; racisme invers&#233; &#187; ou de &#171; communautarisme &#187;, convoquant au besoin pour cela de fa&#231;on parfaitement hypocrite les &#171; libert&#233;s &#187; suppos&#233;es de l'ordre social des dominants (13). Ce qui &#171; manque &#187; encore, dira-t-on (diront certains), c'est l'indication des voies qu'il faut emprunter pour renverser la position de victime en position de r&#233;sistance et de contestation de l'ordre &#233;tabli. C'est aussi une r&#233;ponse &#224; la question de savoir si un antiracisme politique devrait, non seulement se dissocier des politiques publiques pour cr&#233;er avec elles un rapport de forces, revendiquer l'initiative et l'autonomie des racis&#233;s dans le combat pour leurs propres droits et leur propre dignit&#233;, mais pratiquer ce que Proudhon et Sorel appelaient l'esprit de scission, c'est-&#224;-dire l'organisation de mouvements et de luttes qui s'isolent volontairement de tout contact avec le monde des &#171; dominants &#187; (comme l'avait voulu en particulier le Black Power, dans un contexte &#8211;&#8194;autre &#171; ordre social raciste &#187; &#8211;&#8194;il est vrai historiquement et politiquement tr&#232;s diff&#233;rent) ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'ai pas moi-m&#234;me de r&#233;ponse simple &#224; cette question (et peut-&#234;tre ne suis-je pas plac&#233; au bon endroit pour y r&#233;pondre). Il me semble que V&#233;ronique n'&#233;crit rien contre l'id&#233;e que les &#171; racis&#233;s &#187; doivent organiser leur r&#233;sistance et leurs luttes en &#171; comptant sur leurs propres forces &#187; en face d'un &#201;tat et d'une soci&#233;t&#233; qui se politisent eux-m&#234;mes de plus en plus au moyen d'un discours raciste et nationaliste. Mais d'un autre c&#244;t&#233; tout ce qu'elle &#233;crit constitue une mise en garde implicite contre la justification de ces luttes au moyen d'un autre discours &#171; identitaire &#187;, serait-il sous-tendu par la revendication de dignit&#233; des cultures ou des ethnies que le racisme d&#233;valorise, mais risquant de tomber dans le pi&#232;ge d'une auto-assignation des individus aux cat&#233;gories que le racisme leur applique d&#233;j&#224;. Nous sommes l&#224;, bien s&#251;r, au c&#339;ur des d&#233;bats les plus difficiles et les plus d&#233;cisifs du moment actuel, ceux qui ont pour enjeu les modes de politisation antith&#233;tiques du conflit social. La &#171; r&#233;serve &#187; de V&#233;ronique, r&#233;examin&#233;e dans une conjoncture nouvelle dont elle avait elle-m&#234;me anticip&#233; les caract&#233;ristiques, fait corps avec sa double exigence de d&#233;fendre l'universalisme et de le transformer pour pouvoir le mettre en pratique de fa&#231;on juste. C'est pourquoi, je le r&#233;p&#232;te, &#224; mes yeux du moins elle ne constitue pas une faiblesse mais une ressource pour la pens&#233;e critique, dont nous aurons encore longtemps l'usage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tienne Balibar&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;V&#233;ronique De Rudder : Sociologie du racisme&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.syllepse.net/sociologie-du-racisme-_r_46_i_790.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.syllepse.net/sociologie-du-racisme-_r_46_i_790.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Editions Syllepse, Paris 2019, 344 pages, 22 euros&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. Colette Guillaumin, Ren&#233; Gallissot, Claude Meillassoux, Michel Giraud et Claude Valentin Marie en particulier, &#224; l'occasion de s&#233;minaires organis&#233;s &#224; la Maison des sciences de l'Homme en compagnie d'Immanuel Wallerstein en&#8239;1984 et&#8239;1985.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Collection &#171; Pratiques th&#233;oriques &#187;, Presses universitaires de France, Paris 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Sma&#239;n Laacher (dir.), Dictionnaire de l'immigration en France, Paris, Larousse, 2012.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Les collaborateurs de V&#233;ronique De Rudder pour certains articles, comme rappel&#233; ci-dessous, sont Isabelle Taboada-Leonetti, Fran&#231;ois Vourc'h, Christian Poiret et Maryse Tripier, dont je n'ai garde de sous-estimer la contribution. Isabelle Taboada et Fran&#231;ois Vourc'h nous ont quitt&#233;s respectivement en&#8239;2005 et&#8239;2012.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. Je trouve tr&#232;s int&#233;ressante &#224; cet &#233;gard la confrontation entre le travail critique op&#233;r&#233; par V&#233;ronique De Rudder et celui qu'avait entrepris il y a quelques ann&#233;es &#224; propos des &#201;tats-Unis&#8194;&#8211;&#8194;situation classiquement consid&#233;r&#233;e comme antith&#233;tique, o&#249; le recensement &#171; ethnique &#187; et m&#234;me &#171; racial &#187; fait l'objet non pas d'un interdit officiel mais d'une injonction justifi&#233;e aujourd'hui par les politiques d'affirmative action, par David Theo Goldberg dans son recueil The Racial State, Wiley-Blackwell 2001.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. Ainsi dans la fameuse &#171; sixi&#232;me th&#232;se sur Feuerbach &#187;, Marx &#233;crit : &#171; In seiner Wirklichkeit [das menschliche Wesen] ist das ensemble der gesellschaftlichen Verh&#228;ltnisse &#187;, qu'on traduit g&#233;n&#233;ralement par : &#171; Dans sa r&#233;alit&#233;, l'essence humaine est l'ensemble des rapports sociaux &#187;, mais qui pourrait aussi vouloir dire : &#171; L'&#234;tre humain r&#233;el n'est rien d'autre que l'ensemble de ses propres relations &#224; d'autres&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. V&#233;ronique De Rudder parle ici d'un renversement de conjoncture, mais je suis tent&#233; pour ma part, avec le recul, d'y d&#233;chiffrer l'entr&#233;e dans un nouveau &#171; r&#233;gime &#187; de pr&#233;carisation de la main-d'&#339;uvre, ce qu'en termes marxistes on appellerait une nouvelle &#171; loi de population &#187; du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8. Ces termes font r&#233;f&#233;rence en particulier &#224; l'&#339;uvre de Robert Castel, depuis Les M&#233;tamorphoses de la question sociale : une chronique du salariat, Paris, Fayard, 1995, jusqu'&#224; La Discrimination n&#233;gative, Paris, La R&#233;publique des id&#233;es/Le Seuil, 2007.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;9. Colette Guillaumin : L'Id&#233;ologie raciste, gen&#232;se et langage actuel, Paris, Gallimard, [1972] 2002 ; mais aussi son livre sur la naturalisation des rapports de sexe et de race : Sexe, race et pratique du pouvoir : l'id&#233;e de Nature, Paris, C&#244;t&#233;-femmes, 1992.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;10. Voir en particulier, dans l'in&#233;galit&#233; raciste, la remarquable &#233;tude &#171; S&#233;gr&#233;gation et discrimination : in&#233;galit&#233;, diff&#233;rence, alt&#233;rit&#233; &#187; (chap. 3)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;11. Il me semble qu'il y a beaucoup de recoupements entre les analyses de V&#233;ronique De Rudder sur ce point et celles, par exemple, de Philomena Essed &#224; propos du &#171; everyday racism &#187; aux Pays-Bas : voir Everyday Racism. Reports From Women of Two Cultures, Hunter House, 1990. Je ne sais pas si elles ont communiqu&#233; entre elles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;12. &#201;tienne Balibar, &#171; Avec les &#8220;Rosa Parks&#8221;, contre le racisme d'&#201;tat &#187;, Lib&#233;ration, 25&#8239;novembre 2018.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;13. On le voit en particulier dans la r&#233;ponse intransigeante qu'elle fait, en tant que f&#233;ministe et militante antiraciste &#224; la fois, &#224; la r&#233;pression d'&#201;tat du &#171; foulard islamique &#187; : voir l'essai de 2003, &#171; Le &#8220;foulard islamique&#8221; : de quelle in&#233;galit&#233; s'agit-il ? &#187;, dans ce recueil, p.&#8239;231.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Bifurcation dans la &#171; fin &#187; du capitalisme. R&#233;ponse &#224; Immanuel Wallerstein</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Bifurcation-dans-la-fin-du-capitalisme-Reponse-a-Immanuel-Wallerstein</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/Bifurcation-dans-la-fin-du-capitalisme-Reponse-a-Immanuel-Wallerstein</guid>
		<dc:date>2019-09-10T07:38:46Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Etienne Balibar</dc:creator>


		<dc:subject>France</dc:subject>
		<dc:subject>D&#233;bats</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2019-09-10</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;En guise d'hommage &#224; un penseur fondamental tant pour l'anticapitalisme que pour l'anti-imp&#233;rialisme, Immanuel Wallerstein, qui vient de d&#233;c&#233;der &#224; l'&#226;ge de 89 ans, nous publions ici un texte du philosophe &#201;tienne Balibar. Ce dernier avait eu l'occasion de dialoguer directement avec I. Wallerstein dans le livre classique Race, nation, classe (La D&#233;couverte), initialement publi&#233; en 1988 et issu d'un s&#233;minaire anim&#233; en commun au milieu des ann&#233;es 1980. Ce texte est tir&#233; du livre La Gauche (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Gauche-politique-intellectuelle-et-debats-" rel="directory"&gt;Gauche politique, intellectuelle et d&#233;bats&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-France-+" rel="tag"&gt;France&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Debats-515-+" rel="tag"&gt;D&#233;bats&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2019-09-10-+" rel="tag"&gt;Edition du 2019-09-10&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH84/arton40153-b87b1.png?1781362864' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;En guise d'hommage &#224; un penseur fondamental tant pour l'anticapitalisme que pour l'anti-imp&#233;rialisme, Immanuel Wallerstein, qui vient de d&#233;c&#233;der &#224; l'&#226;ge de 89 ans, nous publions ici un texte du philosophe &#201;tienne Balibar. Ce dernier avait eu l'occasion de dialoguer directement avec I. Wallerstein dans le livre classique Race, nation, classe (La D&#233;couverte), initialement publi&#233; en 1988 et issu d'un s&#233;minaire anim&#233; en commun au milieu des ann&#233;es 1980. Ce texte est tir&#233; du livre La Gauche globale, paru aux &#233;ditions de la Maison des sciences de l'homme en 2017.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du &lt;a href=&#034;http://www.contretemps.eu/fin-capitalisme-wallerstein-balibar/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;site de la revue Contretemps&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_4492 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L325xH499/101ee0b5c15b0a23-54ec7a44-c9fa3.jpg?1781139688' width='325' height='499' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Outre ses nombreux ouvrages disponibles en fran&#231;ais, notamment Capitalisme et &#233;conomie-monde (Flammarion), Le Capitalisme historique (La D&#233;couverte), L'universalisme europ&#233;en. De la colonisation au droit d'ing&#233;rence (Demopolis), ou encore Sortir du monde &#233;tats-unien (Liana Levi), on pourra relire &lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/author/immanuel-wallerstein/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;sur notre site&lt;/a&gt; de nombreux articles d'Immanuel Wallerstein que nous avions traduits et publi&#233;s il y a quelques ann&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;R&#233;pondre &#224; Immanuel Wallerstein, en prenant pour r&#233;f&#233;rence le texte des trois conf&#233;rences qu'il a prononc&#233;es en 2016 au &#171; Coll&#232;ge d'Etudes Mondiales &#187; sous le titre &#171; The Global Left : Past, Present, and Future &#187;, ce n'est pas faire l'&#233;loge de l'auteur, ou son portrait intellectuel. C'est entendre une interpellation, relancer une interrogation, prendre au s&#233;rieux des probl&#232;mes d'int&#233;r&#234;t g&#233;n&#233;ral auxquels, il est vrai, la rigueur et l'ampleur de sa pens&#233;e, longuement mise &#224; l'&#233;preuve des faits, lui permettent aujourd'hui de conf&#233;rer une formulation d'une pr&#233;cision sans &#233;gale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant d'en venir &#224; quelques-unes au moins des questions que pose Wallerstein, ou que je me pose en le lisant, je demanderai cependant la permission de dire quelques mots de notre relation intellectuelle et de la signification que ses id&#233;es ont acquise pour moi, ce qui a contribu&#233; irr&#233;versiblement &#224; transformer ma conception de l'histoire et de la politique, ainsi que de la fa&#231;on dont on doit traiter aujourd'hui l'h&#233;ritage de la th&#233;orie marxiste. Je ne le fais pas seulement parce qu'il me sera plus facile ainsi de faire comprendre sur quels points je suis en accord avec sa perspective et ses propositions, et sur quels points je souhaiterais proposer (et lui proposer) des formulations divergentes, mais aussi parce que je crois pouvoir &#233;clairer ainsi l'arri&#232;re-plan des th&#232;ses qui sont &#233;nonc&#233;es dans &#171; The Global Left &#187;.[1]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai rencontr&#233; Immanuel Wallerstein (apr&#232;s avoir lu le volume I, seul paru &#224; l'&#233;poque, de The Modern World-System)[2] en 1981 &#224; New Delhi, &#224; l'occasion d'un colloque international consacr&#233; aux &#171; classes sociales et status groups dans l'&#233;conomie-monde capitaliste &#187;, que la Maison des Sciences de l'Homme organisait en collaboration avec le Fernand Braudel Center de Binghamton et le Social Science Research Council of India. La MSH m'avait demand&#233; de faire partie de la d&#233;l&#233;gation fran&#231;aise pour y repr&#233;senter un certain &#171; marxisme structuraliste &#187; et je n'avais pas voulu laisser passer cette occasion de confrontation avec un des grands paradigmes d'interpr&#233;tation du mat&#233;rialisme historique, tr&#232;s diff&#233;rent de celui que je pratiquais moi-m&#234;me, car plus directement articul&#233; avec l'&#233;tude des formes de l'imp&#233;rialisme et de ce qu'on n'appelait pas encore &#224; l'&#233;poque la condition &#171; postcoloniale &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1983, lorsque nous nous sommes &#224; nouveau rencontr&#233;s &#224; Paris, Wallerstein me posa la question : quelle est ta pr&#233;occupation actuelle ? C'&#233;tait au lendemain des premi&#232;res victoires &#233;lectorales du Front National, un parti directement issu de l'extr&#234;me-droite colonialiste qui avait fait le putsch d'Alger en 1961, et plus lointainement du fascisme fran&#231;ais des ann&#233;es 30 et 40, qui a connu depuis les succ&#232;s que l'on sait. Je lui r&#233;pondis : &#171; le racisme &#187;, car &#171; il me semble que le marxisme dans sa forme classique, y compris celle qu'autour d'Althusser nous avons voulu repenser philosophiquement, est totalement incapable d'en expliquer l'origine et les transformations ; il y a l&#224; comme un obstacle &#233;pist&#233;mologique dont les cons&#233;quences politiques sont d&#233;sastreuses &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand je lui adressai &#224; mon tour la m&#234;me question, il me r&#233;pondit : &#171; l'ethnicit&#233; &#187;. C'&#233;tait en effet le moment o&#249;, aux Etats-Unis, du fait en particulier de l'importance croissante de l'immigration hispanique et des mouvements dont elle &#233;tait porteuse, la question des &#171; race relations &#187; &#233;tait en train de se d&#233;placer d'une probl&#233;matique de la &#171; colour line &#187; centr&#233;e sur les cons&#233;quences de l'esclavage vers une probl&#233;matique des multiples &#171; ethnic relations &#187;, avec leurs dimensions &#233;conomiques (travail sous-pay&#233; comme moyen de contournement des accords syndicaux) et culturelles (on ne parlait pas encore de &#171; multiculturalisme &#187;, mais on s'approchait de cette question). Wallerstein pensait &#8211; &#224; juste titre &#8211; qu'il fallait inscrire ces transformations dans un cadre mondial, et que sa th&#233;orie de l'&#233;conomie-monde permettait d'en proposer l'explication.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_4496 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;a href=&#034;https://www.pressegauche.org/IMG/jpg/livre-2.jpg?4496/6aea7e542f5d793a0e9d5eeb1223522576478cb97b35dc88addd4fcc465a26d4&#034; class=&#034;spip_doc_lien mediabox&#034; type=&#034;image/jpeg&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L500xH759/6aea7e542f5d793a-ab1dc964-f8044.jpg?1781362864' width='500' height='759' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Sur la base de cette rencontre objective, qui ne pouvait &#234;tre l'effet du hasard, nous d&#233;cid&#226;mes d'organiser un s&#233;minaire pluridisciplinaire, qui se tint &#224; la MSH entre 1985 et 1987, et dont sortit notre ouvrage commun Race, Nation, Classe. Les identit&#233;s ambigu&#235;s (Editions La D&#233;couverte, 1988).[3] Dans ce volume, ma contribution portait en particulier sur ce que je pensais (et pense toujours) &#234;tre la corr&#233;lation interne du racisme et du nationalisme &#224; l'&#233;poque moderne. Celle de Wallerstein consistait justement &#224; inscrire dans le cadre du syst&#232;me-monde capitaliste les formations politiques et id&#233;ologiques qui en r&#233;gulent les contradictions de fa&#231;on plus ou moins fonctionnelle (en insistant en particulier sur la sym&#233;trie des probl&#232;mes que posent le racisme et le sexisme comme instruments de &#171; hi&#233;rarchisation &#187; et de &#171; cat&#233;gorisation &#187; des populations). J'&#233;voque ces souvenirs et cette collaboration parce qu'ils d&#233;bouchent directement sur ce qui m'appara&#238;t comme l'apport fondamental de Wallerstein &#224; la refonte de l'id&#233;e du capitalisme h&#233;rit&#233;e de Marx, permettant &#224; la fois d'en utiliser les concepts fondamentaux et de les arracher &#224; certains pr&#233;suppos&#233;s id&#233;ologiques dont ils paraissaient, &#224; l'origine, indissociables. De fa&#231;on non limitative, j'&#233;voquerai trois aspects de cet apport.[4]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le capitalisme historique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier aspect concerne l'historicisation du concept de capitalisme construit par Marx autour de la forme salariale de l'exploitation du travail et des lois d'accumulation et de distribution du surplus marchand (&#171; plus-value &#187; ou &#171; survaleur &#187;) qui en r&#233;sultent. Certes Marx n'a cess&#233; de se r&#233;f&#233;rer &#224; l'histoire (au point que sa doctrine a &#233;t&#233; d&#233;sign&#233;e sous le nom de &#171; mat&#233;rialisme historique &#187;), &#224; la fois pour inscrire le capitalisme dans une succession de modes de production et de formations sociales caract&#233;ris&#233;es par les formes diff&#233;rentes qu'elles conf&#232;rent &#224; l'exploitation du travail et &#224; la lutte des classes, et pour analyser les transformations &#233;conomiques et institutionnelles du capitalisme lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette r&#233;f&#233;rence &#224; l'histoire reste prisonni&#232;re d'un &#233;volutionnisme fondamental, dont la colonne vert&#233;brale est l'id&#233;e de tendances se r&#233;alisant n&#233;cessairement au cours de l'histoire du capitalisme et se reproduisant, au prix de variations plus ou moins grandes, partout o&#249; le mode de production capitaliste est introduit et devient dominant. Cette conception de la n&#233;cessit&#233; des lois tendancielles est ins&#233;parable de la th&#232;se suivant laquelle le capitalisme pr&#233;pare au moyen de la &#171; socialisation &#187; interne des forces productives qu'il d&#233;veloppe, la transition au socialisme et au communisme dont il porterait en lui la possibilit&#233;, et donc la promesse. Tout en conservant les traits fondamentaux du capitalisme d&#233;fini comme un mode d'accumulation ind&#233;finie de valeur et de survaleur, Wallerstein oppose &#224; cette repr&#233;sentation une critique radicale de l'id&#233;e de tendance (en partie remplac&#233;e par celle de cycles), et surtout la d&#233;monstration que les &#171; lois &#187; du capitalisme sont le r&#233;sultat de son histoire concr&#232;te, et non l'inverse. C'est ce qu'il appelle le capitalisme historique.[5]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le capitalisme historique n'est pas un &#171; invariant &#187; transportable dans le temps et dans l'espace, il est ins&#233;parable d'une g&#233;ographie et d'une g&#233;opolitique dont son histoire exprime pr&#233;cis&#233;ment les configurations successives. Si l'espace dans lequel se d&#233;ploie le capitalisme n'&#233;tait pas diff&#233;renci&#233; et hi&#233;rarchis&#233;, il n'aurait pas d'histoire au sens fort du terme, ce qui rend impossible sa d&#233;duction &#224; partir d'un sch&#233;ma d'&#233;volution pr&#233;existant. C'est pourquoi l'historicisation du concept du capitalisme est indissociable (ce qui a aussi, &#233;videmment, une signification politique) d'une rectification de la th&#232;se &#171; eurocentrique &#187; &#224; laquelle les marxistes officiels n'ont jamais r&#233;ussi &#224; &#233;chapper totalement (malgr&#233; leurs discussions sur l'imp&#233;rialisme, o&#249; la contribution dont Wallerstein est le plus proche est &#233;videmment celle de Rosa Luxemburg). Il convient de consid&#233;rer la colonisation comme un trait originaire du capitalisme, qui continue de l'accompagner dans son histoire (et ne se r&#233;duit donc pas &#224; &#171; l'accumulation primitive &#187;).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et par cons&#233;quent il faut se repr&#233;senter le capitalisme non pas comme un syst&#232;me formel export&#233; dans le monde &#224; partir d'un noyau europ&#233;en, mais au contraire concr&#232;tement comme un &#171; syst&#232;me-monde &#187; qui s'&#233;tablit d'embl&#233;e &#224; l'&#233;chelle plan&#233;taire (&#224; partir des &#171; grandes d&#233;couvertes &#187;), et dont les possibilit&#233;s d'accumulation refluent de la p&#233;riph&#233;rie vers le centre plut&#244;t qu'elles ne s'exportent du centre vers la p&#233;riph&#233;rie (ce qui s'exporte du centre vers la p&#233;riph&#233;rie, c'est la domination, la violence). En ce sens, non seulement la mondialisation n'est pas un ph&#233;nom&#232;ne r&#233;cent, mais elle fait partie des caract&#233;ristiques intrins&#232;ques (ou &#171; syst&#233;miques &#187;) du capitalisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le second aspect, qui approfondit le pr&#233;c&#233;dent, concerne le mode d'historicit&#233; du capitalisme, c'est-&#224;-dire le jeu des grands facteurs qui engendrent ses fluctuations et permettent sa p&#233;riodisation, non pas en &#171; stades &#187; d'&#233;volution, mais en &#171; &#233;poques &#187; caract&#233;ris&#233;es par certaines conditions du processus d'accumulation et par l'identit&#233; de certains acteurs historiques, collectifs, qui s'en font les porteurs et s'efforcent de l'orienter &#224; leur profit ou, au contraire, de lui faire obstacle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Fondamentalement, en simplifiant beaucoup les choses pour les besoins de cette introduction, les facteurs qui agissent les uns sur les autres pour configurer chaque &#233;poque et conf&#233;rer ainsi au capitalisme son histoire singuli&#232;re, r&#233;fract&#233;e localement en fonction de la place que chaque &#171; r&#233;gion du monde &#187; occupe dans le tout, sont au nombre de trois : premi&#232;rement la distribution des diff&#233;rents modes d'exploitation du travail (salariat, esclavage, diff&#233;rentes modalit&#233;s de &#171; travail d&#233;pendant &#187;) entre des zones distinctes (et notamment entre un &#171; centre &#187; et une &#171; p&#233;riph&#233;rie &#187;) sp&#233;cialis&#233;es dans des modes de production diff&#233;rents, dont les uns sont labour-intensive et les autres capital-intensive, de sorte que l'&#233;change entre elles est fondamentalement un &#233;change in&#233;gal, effectuant une redistribution de la valeur produite au profit du centre ; deuxi&#232;mement la fluctuation des rapports de force entre le centre et la p&#233;riph&#233;rie, et au sein de chacune de ces zones ; troisi&#232;mement l'&#233;mergence et le degr&#233; d'organisation, donc d'efficacit&#233;, de &#171; mouvements antisyst&#233;miques &#187;, dont les deux principaux au 19&#232;me et au 20&#232;me si&#232;cle sont le mouvement ouvrier (avec ou sans id&#233;ologie socialiste) et le nationalisme (visant &#224; l'autod&#233;termination des populations assujetties) &#8211; le premier &#233;tant principalement localis&#233; dans le centre, le second (du moins en tant que mouvement d'opposition) dans la p&#233;riph&#233;rie. On voit qu'un aspect fondamental de cette probl&#233;matique est de ne pas dissocier l'&#233;conomique et le politique (en tout cas pas au sens d'un sch&#233;ma de &#171; base &#187; et de &#171; superstructure &#187;), mais d'&#233;tudier en permanence leur r&#233;ciprocit&#233; et leur ind&#233;pendance. Celle-ci se traduit en particulier dans l'articulation de la question des cycles d'accumulation (donc des phases de croissance et de crise) et de la question des h&#233;g&#233;monies g&#233;opolitiques successives et de leur contestation ou de leur renversement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin le troisi&#232;me aspect concerne la possibilit&#233; de poser, dans ce cadre, une s&#233;rie de probl&#232;mes, dont d&#233;pendent les formes prises par la politique dans l'histoire du capitalisme, pour lesquelles Wallerstein a accr&#233;dit&#233; des formulations et des notions originales. Je mentionne sans exhaustivit&#233;, en fonction de mes propres int&#233;r&#234;ts et de la discussion ouverte par ses conf&#233;rences :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1) au-del&#224; de la question des &#171; mouvements antisyst&#233;miques &#187;, l'id&#233;e d'une corr&#233;lation fondamentale, caract&#233;ristique du capitalisme historique, entre la pr&#233;valence de la forme nation comme forme d'organisation du rapport Etat-soci&#233;t&#233; (d'abord dans le centre, ensuite dans la p&#233;riph&#233;rie) et le fait que les luttes entre dominants et domin&#233;s prennent la forme d'un affrontement entre des classes ; classe et nation sont les deux &#171; formations sociales &#187; ou formes de &#171; groupement &#187; concurrentes et compl&#233;mentaires &#224; l'int&#233;rieur du syst&#232;me-monde capitaliste (ce qui est un d&#233;part significatif par rapport &#224; la fa&#231;on dont le marxisme classique cherche &#224; &#171; r&#233;duire &#187; la seconde forme &#224; la premi&#232;re) ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2) l'insistance mise sur la fonction &#171; strat&#233;gique &#187; de la semi-p&#233;riph&#233;rie, dont il ne cesse de r&#233;p&#233;ter qu'elle ne constitue pas simplement une &#171; zone moyenne &#187; statistiquement d&#233;finie (par exemple du point de vue des niveaux de vie ou des rapports de d&#233;pendance), mais la zone politiquement sensible, parce qu'elle est tant&#244;t la zone de dilution des r&#233;voltes, transform&#233;es en efforts de &#171; rattrapage &#187; &#233;conomique et social, tant&#244;t au contraire la zone dans laquelle se produisent les r&#233;volutions (o&#249; les &#171; mouvements antisyst&#233;miques &#187; convergent, voire fusionnent, comme on l'a vu en Russie en 1917). Les r&#233;volutions, dont il fait varier le concept, sont des moments importants dans l'histoire du capitalisme telle que l'&#233;crit Wallerstein ;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3) la probl&#233;matique de la dispersion ou r&#233;duction &#224; l'unit&#233; des &#171; id&#233;ologies &#187; au sens que retient Wallerstein, c'est-&#224;-dire les discours politiques entre lesquels se clivent les soci&#233;t&#233;s issues des deux &#171; r&#233;volutions &#187; concomitantes qui ont coup&#233; en deux la modernit&#233; au tournant du 19&#232;me si&#232;cle : la r&#233;volution d&#233;mocratique (en particulier la r&#233;volution fran&#231;aise, avec son retentissement mondial) et la r&#233;volution industrielle (&#224; l'origine de la pr&#233;pond&#233;rance imp&#233;riale de l'Angleterre au XIXe si&#232;cle). Ces id&#233;ologies sont le conservatisme, le lib&#233;ralisme et le socialisme, qui ont en commun de partir de l'&#233;vidence du changement social, mais en tirent des conclusions oppos&#233;es. Sur cette base, Wallerstein a d&#233;fendu la th&#232;se &#224; la fois risqu&#233;e et tr&#232;s &#233;clairante de la r&#233;duction tendancielle des trois id&#233;ologies &#224; l'id&#233;ologie lib&#233;rale, centr&#233;e sur l'id&#233;e d'un progr&#232;s social ind&#233;fini fond&#233; sur la croissance &#233;conomique, et d'un recours &#171; paradoxal &#187; &#224; la force de l'Etat pour mettre en &#339;uvre une tendance qui est cens&#233;e &#234;tre celle de la soci&#233;t&#233; (ou de la &#171; soci&#233;t&#233; civile &#187;) elle-m&#234;me, de fa&#231;on autonome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle le conduit aujourd'hui &#224; invoquer comme un sympt&#244;me caract&#233;ristique de la phase de &#171; crise &#187; g&#233;n&#233;rale ou syst&#233;mique (depuis les ann&#233;es 1979-1980, ann&#233;es de l'&#233;mergence et de l'institutionnalisation du n&#233;o-lib&#233;ralisme) le fait que les extr&#234;mes s'autonomisent et se polarisent &#224; nouveau. Il est important de comprendre que le marxisme historique n'est pas ext&#233;rieur &#224; cette dynamique, ce qui veut dire qu'il a tendu &#224; se rabattre lui-m&#234;me sur le lib&#233;ralisme dominant (on peut interpr&#233;ter ainsi sa soumission &#224; l'&#233;volutionnisme). Et cela veut dire aussi, sur un plan plus philosophique, que le capitalisme historique induit comme son &#171; id&#233;ologie dominante &#187; une certaine conception de l'histoire, o&#249; se r&#233;fl&#233;chit son historicit&#233; propre. Il serait &#233;videmment contradictoire de chercher &#224; interpr&#233;ter la &#171; fin &#187; ou la &#171; crise &#187; du capitalisme en tant que syst&#232;me au moyen d'une conception de l'histoire qui est interne au capitalisme historique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Crise finale ou mutation du capitalisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On aura compris &#224; ce r&#233;sum&#233; &#8211; que j'esp&#232;re ne pas &#234;tre trop infid&#232;le &#8211; que j'adh&#232;re &#224; l'essentiel des th&#232;ses que Wallerstein a d&#233;velopp&#233;es &#224; propos des caract&#233;ristiques du syst&#232;me-monde capitaliste en tant que syst&#232;me historique de longue dur&#233;e. Mais voici qu'il en tire des conclusions &#224; la fois dramatiques et audacieuses quant &#224; la phase critique dans laquelle se trouverait aujourd'hui le capitalisme, et aux conditions qui en r&#233;sultent quant &#224; l'action d'une &#171; gauche globale &#187;.[6] On pourrait dire que c'est l'&#233;preuve de v&#233;rit&#233; &#8211; &#224; la fois pour la validit&#233; et la coh&#233;rence du sch&#233;ma historique de Wallerstein et pour notre capacit&#233; de le rejoindre dans son diagnostic et ses propositions. La question sensible, &#233;videmment, ne portera pas sur le point de savoir quel &#171; camp &#187; on doit choisir dans l'affrontement entre les deux voies qu'il d&#233;crit comme les banches d'une bifurcation ouverte par la crise du syst&#232;me-monde capitaliste &#8211; du moins ce n'est pas mon probl&#232;me, car mon choix est fait &#8211; mais sur le point de savoir si c'est bien en ces termes qu'on doit probl&#233;matiser la situation actuelle, en fonction m&#234;me des pr&#233;misses qu'on lui a accord&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notons ici comme un point nullement secondaire que le pronostic (pour ne pas dire la &#171; proph&#233;tie &#187;) de l'entr&#233;e du syst&#232;me-monde capitaliste dans une crise finale, qualitativement diff&#233;rente des pr&#233;c&#233;dentes en ce sens qu'elle ne pourrait plus se r&#233;soudre par la r&#233;organisation du syst&#232;me &#224; une &#233;chelle &#233;largie et sous une forme plus complexe, n'a rien de nouveau dans le discours de Wallerstein. Il fait m&#234;me partie des axiomes de sa th&#233;orie, comme on peut le voir &#224; la relecture d'un grand texte m&#233;thodologique dans lequel il avait syst&#233;matis&#233; son entreprise en 1974.[7] Cependant une mutation est intervenue il y a quelques ann&#233;es, que refl&#232;tent les conf&#233;rences qui nous sont ici propos&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Wallerstein ne s'est plus content&#233; d'annoncer qu'une telle crise se produirait in&#233;luctablement, mais &#224; une date ind&#233;termin&#233;e : il a &#233;nonc&#233; &#8211; en se fondant naturellement sur des sympt&#244;mes observables et interpr&#233;tables en ce sens &#8211; que nous &#233;tions d&#233;sormais entr&#233;s dans la crise.[8] En cons&#233;quence le probl&#232;me de l'action collective destin&#233;e &#224; &#171; faire pencher &#187; l'&#233;volution historique dans le sens de l'une ou l'autre des issues (substitution au capitalisme historique d'une soci&#233;t&#233; d'exploitation plus violente et plus hi&#233;rarchique encore, ou au contraire &#233;mergence d'une soci&#233;t&#233; plus &#233;galitaire et plus solidaire, qu'il se garde bien d'appeler &#171; socialisme &#187; ou &#171; communisme &#187;, mais qu'il d&#233;crit comme une alternative &#224; la logique de l'accumulation pour l'accumulation) ne se posait plus au futur, mais au pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour fixer les id&#233;es, il &#233;value &#224; quelques d&#233;cennies (&#171; trente &#224; quarante ans &#187;, ce qui veut dire en clair une ou deux g&#233;n&#233;rations) le temps n&#233;cessaire &#224; la r&#233;solution de cette crise, dont il ne se cache pas le caract&#232;re chaotique et violent. L'argumentaire sur le fond n'a pas chang&#233;, mais la modalit&#233; de son application n'est plus la m&#234;me, elle est devenue plus urgente. Et comme c'est justement cette urgence qui nous interpelle, il faut aller au fond de l'explication sur les attendus aussi bien que sur les conclusions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour la clart&#233;, je voudrais donner ici d'embl&#233;e le tableau de mes positions, avant de les expliciter et de les d&#233;fendre. Je suis fondamentalement d'accord sur l'id&#233;e qu'il y a une mutation du capitalisme li&#233;e &#224; l'ach&#232;vement de l'expansion g&#233;ographique de l'&#233;conomie-monde, cons&#233;cutive &#224; la d&#233;colonisation et &#224; la fin de la guerre froide. De m&#234;me je suis d'accord avec l'id&#233;e que toute lutte politique &#171; antisyst&#233;mique &#187; doit s'inscrire aujourd'hui dans un horizon mondial (ce qui vaut aussi bien pour la &#171; droite &#187; que pour la &#171; gauche &#187;, mais n'entra&#238;ne pas du tout les m&#234;mes contraintes pour l'une et pour l'autre). Enfin et surtout je suis d'accord avec l'id&#233;e (qui me para&#238;t fondamentale) suivant laquelle la forme logique et historique du &#171; d&#233;passement &#187; du capitalisme (ou de la &#171; transition &#187; vers un autre type de soci&#233;t&#233;) n'est pas celle du prolongement d'une tendance de d&#233;veloppement au-del&#224; de ses limites, ou d'une n&#233;gation de la n&#233;gation, mais celle d'une bifurcation, ce qui n'a absolument pas les m&#234;mes implications morales et politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On verra, je pense, que cela entra&#238;ne des cons&#233;quences importantes, aussi bien th&#233;oriques que pratiques. En revanche je suis en d&#233;saccord &#8211; ou du moins je vois ici de grosses difficult&#233;s &#224; d&#233;battre &#8211; sur l'id&#233;e que la crise actuelle est insurmontable pour le capitalisme, et d'autre part sur l'id&#233;e qu'il existe aujourd'hui une &#171; gauche mondiale &#187; (Global Left) &#224; laquelle on puisse attribuer des int&#233;r&#234;ts uniques et des perspectives communes (ce qui, j'y reviendrai, semble opposer un pessimisme radical &#224; ce qui, malgr&#233; sa prudence, serait l'optimisme fondamental de Wallerstein). J'essayerai d'argumenter sur ces deux points avec s&#233;rieux et scrupule, de fa&#231;on &#224; ne pas lui attribuer d'autres positions que les siennes. Et pour finir, je montrerai en quel sens mes objections ou d&#233;saccords n'annulent pas les points d'accord, mais obligent seulement &#224; ouvrir une discussion approfondie sur le sens de l'interpellation de Wallerstein, ce qui est aussi une fa&#231;on d'en souligner la valeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'&#233;puisement des ressources &#171; h&#233;g&#233;moniques &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Wallerstein &#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; &#171; Historical capitalism reached its structural crisis because of the steady increase over time of the three fundamental costs of production : personnel, inputs, and taxation. In a capitalist system, producers make their profits by keeping the total of these costs as far as possible below the prices at which they are able to sell their products. However, as these costs rise over time, they also reach levels at which the willingness of prospective buyers to purchase the goods is reached. At this point it is no longer possible to accumulate capital via production. That is to say, worldwide effective demand begins to go down. This establishes a squeeze between increasing real costs and decreasing effective demand&#8221; (I&#232;re Conf&#233;rence).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et il fait suivre cette th&#232;se g&#233;n&#233;rale d'une analyse portant sur les trois types fondamentaux de co&#251;ts de production des marchandises capitalistes (co&#251;ts salariaux internes, co&#251;ts environnementaux externalis&#233;s, co&#251;ts fiscaux &#233;tatiques). Il est &#224; noter que cette interpr&#233;tation combine des facteurs que l'on appellerait conventionnellement &#171; &#233;conomiques &#187; (les possibilit&#233;s d'investissement rentables), et d'autres qu'on appellerait conventionnellement &#171; politiques &#187; (le rapport des forces entre les Etats, les capitalistes et les travailleurs autour de l'expansion ou du d&#233;mant&#232;lement de &#171; l'Etat social &#187;). Ce qui a pour avantage de mettre en lumi&#232;re une caract&#233;ristique essentielle qui n'a cess&#233; de s'approfondir depuis le tournant des ann&#233;es 70 si ce n'est depuis le lendemain de la 2&#232;me guerre mondiale : l'&#233;troite imbrication des strat&#233;gies &#233;conomiques et des strat&#233;gies politiques, qui fait d&#233;pendre en permanence la &#171; r&#233;gulation &#187; du processus d'accumulation de rapports de forces politiques (entre classes et nations, d'autres acteurs &#233;ventuellement).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela n'emp&#234;che pas qu'il se produise un effet de feedback n&#233;gatif qui met en corr&#233;lation la stagnation de l'investissement (ou son recul au profit de la sp&#233;culation) et l'ass&#232;chement de la demande effective. Wallerstein rejoint ainsi (mais il serait plus juste de dire qu'il l'a pr&#233;c&#233;d&#233;) un d&#233;bat de plus en plus vif aujourd'hui autour de la question de la &#171; stagnation s&#233;culaire &#187;, aliment&#233; notamment par les travaux de Robert Gordon. [9] Mais il en donne une interpr&#233;tation plus radicale : elle consiste &#224; nier qu'il existe aujourd'hui une possibilit&#233; de relance de l'accumulation, soit par la voie &#171; keyn&#233;sienne &#187; (investissements d'Etat, politique sociale et politique mon&#233;taire), soit par la voie &#171; schumpet&#233;rienne &#187; (innovations technologiques r&#233;volutionnaires). Ces points sont disput&#233;s, mais il vaut la peine de prendre en consid&#233;ration la th&#232;se &#171; pessimiste &#187; (du point de vue capitaliste) parce qu'elle est seule &#224; rendre compte de l'obstination des couches dirigeantes du capitalisme mondial (celles qui se r&#233;unissent p&#233;riodiquement &#224; Davos) &#224; s'engager dans une autre voie que les politiques d'aust&#233;rit&#233; sociale et de d&#233;r&#233;gulation financi&#232;re, en d&#233;pit des avertissements lanc&#233;s depuis quelque temps par les organismes de surveillance de l'&#233;conomie mondiale.[10]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du m&#234;me coup elle procure la v&#233;rit&#233; de la formule qui, depuis son invention par Margaret Thatcher, est devenue le mantra du n&#233;olib&#233;ralisme : &#171; There Is No Alternative ! &#187;. Surtout, cette th&#232;se se combine avec l'autre grande le&#231;on tir&#233;e par Wallerstein de son &#233;tude des fluctuations au moyen desquelles, sur la longue dur&#233;e (pluris&#233;culaire), le syst&#232;me capitaliste a construit ses &#171; sorties de crise &#187; : en associant la d&#233;couverte de nouveaux gisements de main d'&#339;uvre salari&#233;e &#224; bas co&#251;t dans la p&#233;riph&#233;rie (ce qui fait aussi entrer de nouvelles masses de consommateurs dans ce que Marx appelait le &#171; secteur II &#187; de la reproduction du capital) avec la r&#233;volution technologique dans le centre, o&#249; les emplois manuels se transforment tendanciellement en emplois intellectuels.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec la fin du processus d'extension (et d'expansion) g&#233;ographique parti d'Europe au XVI&#232;me si&#232;cle, la division du travail dans l'&#233;conomie monde perd progressivement son caract&#232;re polaris&#233; (ou plut&#244;t la polarisation cesse de co&#239;ncider pour l'essentiel avec une grande distribution de la population mondiale entre deux zones h&#233;t&#233;rog&#232;nes). Et avec l'informatisation qui commande toutes les innovations technologiques actuelles, le progr&#232;s technique cesse de &#171; prot&#233;ger &#187; ind&#233;finiment les travailleurs intellectuels contre les effets de d&#233;qualification et de mise au ch&#244;mage qui, jusqu'&#224; pr&#233;sent, &#233;taient essentiellement r&#233;serv&#233;s aux travailleurs manuels.[11] Cette transformation g&#233;o&#233;conomique est surd&#233;termin&#233;e par le d&#233;clin des USA en tant que puissance capitaliste absolument dominante et r&#233;gion de concentration des profits et des investissements &#171; de pointe &#187; qui tirent la croissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La th&#232;se de Wallerstein est qu'on ne peut pas simplement imaginer une redistribution de ces fonctions entre plusieurs centres &#171; coop&#233;rant &#187; les uns avec les autres : sans doute il y a toujours concurrence pour la position dominante, d'o&#249; l'alternance de p&#233;riodes d'h&#233;g&#233;monie sans partage et de p&#233;riodes o&#249; s'affrontent des puissances rivales, mais fondamentalement le &#171; monopole &#187; est une condition du profit dans une &#233;conomie-monde stratifi&#233;e, m&#234;me et surtout si elle a pour institution principale le &#171; march&#233; &#187;, et le d&#233;clin de cette fonction est lui aussi un facteur de perp&#233;tuation de la crise.[12]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me semble que ces propositions et les analyses qui les sous-tendent posent un probl&#232;me incontournable, qu'on accepte ou non de les lire comme d&#233;monstration du fait que le &#171; moment &#187; annonc&#233; par la th&#233;orie (celui d'une crise g&#233;n&#233;rale ou finale du capitalisme, co&#239;ncidant avec l'&#233;puisement de ses capacit&#233;s de &#171; retour &#224; l'&#233;quilibre &#187;) est effectivement (c'est-&#224;-dire empiriquement) celui que nous vivons. Car elles attirent notre attention sur le fait qu'un seuil historique a &#233;t&#233; franchi dans l'histoire du capitalisme, au cours de la deuxi&#232;me moiti&#233; du XX&#232;me si&#232;cle, dont nous commen&#231;ons maintenant &#224; enregistrer les effets sur notre vie quotidienne et qui, de fa&#231;on hautement incertaine, probablement aussi violente, annonce encore d'autres changements fondamentaux (qu'on peut, avec Wallerstein, appeler &#171; structurels &#187;). L'indice le plus significatif, peut-&#234;tre, dans sa perspective, c'est le fait que la forme des cycles de croissance et de stagnation (phases A et B de Kondratieff) soit d&#233;sormais durablement d&#233;s&#233;quilibr&#233;e : car ces cycles expriment justement la capacit&#233; du syst&#232;me de trouver un &#233;quilibre dynamique &#224; partir des obstacles qu'il g&#233;n&#232;re lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprend dans ces conditions pourquoi j'adh&#232;re &#233;galement &#224; la th&#232;se qui est comme le leitmotiv des conf&#233;rences de Wallerstein : l'id&#233;e que toute politique antisyst&#233;mique, ou qui envisage une rupture avec la logique d'accumulation ind&#233;finie du capitalisme, ne peut &#234;tre con&#231;ue et organis&#233;e que comme une lutte mondiale, &#224; l'&#233;chelle de l'&#233;conomie-monde elle-m&#234;me et suivant les formes de solidarit&#233; et de complexit&#233; (ou de diversit&#233;) qu'elle prescrit. Il ne s'agit pas du tout l&#224; d'une simple affirmation internationaliste de principe (encore qu'une telle affirmation n'est pas secondaire, ni du point de vue moral, ni du point de vue strat&#233;gique), mais il s'agit de prendre en compte dans la d&#233;finition m&#234;me de ce qu'on appelle une politique de gauche, et qui soit &#171; vraiment de gauche &#187; dans la conjoncture actuelle, deux probl&#232;mes qui, d'ailleurs, ne se recouvrent pas exactement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le premier tient &#224; la nouvelle forme sous laquelle s'effectue la concentration, l'organisation et la l&#233;gitimation du pouvoir de classe dans le capitalisme d'aujourd'hui. La diffusion (y compris au sein de formations officiellement &#171; de gauche &#187;) du discours n&#233;o-lib&#233;ral en est incontestablement l'un des sympt&#244;mes. En se r&#233;f&#233;rant de fa&#231;on r&#233;p&#233;t&#233;e &#224; ce qu'il appelle &#171; l'esprit de Davos &#187; et, d'abord, aux institutions et aux activit&#233;s qui le concr&#233;tisent, Wallerstein donne une autre indication fondamentale : les Etats-nations ne disparaissent certes pas de la sc&#232;ne politique actuelle, mais leur importance et leur autonomie sont compl&#232;tement red&#233;finies, elles sont incorpor&#233;es &#224; une &#171; gouvernance &#187; plus complexe.[13]&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il leur faut, non pas moins, mais plus de coordination au sein de structures nouvelles dans lesquelles les gouvernements se trouvent &#224; &#233;galit&#233;, non seulement avec des institutions internationales, mais avec des soci&#233;t&#233;s multinationales qui ont un &#171; poids &#187; &#233;conomique et politique &#233;gal ou sup&#233;rieur &#224; certains d'entre eux. Le r&#233;sultat est une centralisation conflictuelle, qui peut faire penser &#224; ce que certains marxistes dans le pass&#233; avaient appel&#233; un &#171; ultra-imp&#233;rialisme &#187;, mais comporte une redistribution tout &#224; fait originale des instances de d&#233;cision &#224; laquelle il est indispensable de trouver une r&#233;ponse &#8211; faute de quoi aucun changement n'aura lieu. C'est ce que Wallerstein appelle all&#233;goriquement &#171; l'esprit de Porto Alegre &#187;, et je comprends tr&#232;s bien qu'il s'agit pour lui non pas d'un nouveau Komintern, mais d'une convergence &#224; trouver et d'un probl&#232;me &#224; r&#233;soudre par ceux-l&#224; m&#234;mes qui sont assujettis au capitalisme mondialis&#233;. Je suis tout &#224; fait d'accord avec cette th&#232;se, qui nous m&#232;ne imm&#233;diatement au second probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour des raisons historiques tr&#232;s profondes (auxquelles je faisais allusion ci-dessus en rappelant que les classes et les nations sont les sujets collectifs pertinents du capitalisme historique, dont la hi&#233;rarchie a tendance &#224; s'inverser quand on passe du centre &#224; la p&#233;riph&#233;rie et inversement), les r&#233;sistances et les alternatives au capitalisme (y compris dans la tradition marxiste) ont eu tendance &#224; osciller entre deux p&#244;les id&#233;ologiques ou deux discours (tant&#244;t r&#233;formistes, tant&#244;t r&#233;volutionnaires) : celui des luttes de classes et du mouvement ouvrier, avec ses strat&#233;gies alternatives, qui (en Europe du moins) a tendance &#224; monopoliser l'&#233;tiquette &#171; anticapitaliste &#187;, et celui des luttes anti-imp&#233;rialistes de lib&#233;ration nationale et, plus g&#233;n&#233;ralement, de r&#233;sistance au colonialisme et au n&#233;ocolonialisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait longuement discuter pour savoir jusqu'&#224; quel point ces deux discours sont s&#233;parables ou m&#234;me antagoniques. Ce qui importe ici pour nous, c'est d'abord le fait que le surgissement au premier plan (dans la deuxi&#232;me moiti&#233; du 20&#232;me si&#232;cle) des luttes anti-imp&#233;rialistes (v&#233;ritable &#171; r&#233;volution dans la r&#233;volution &#187;) a radicalement modifi&#233; notre compr&#233;hension de la nature et des objectifs de lutte contre le syst&#232;me capitaliste, et donc de ce syst&#232;me lui-m&#234;me. A bien des &#233;gards, l'&#339;uvre de Wallerstein en est une cons&#233;quence et une expression, parce que la domination du centre sur la p&#233;riph&#233;rie ne pouvait &#234;tre bien per&#231;ue que depuis la p&#233;riph&#233;rie, comme il l'explique lui-m&#234;me. C'est pourquoi il est juste de parler de &#171; l'esprit de Porto Alegre &#187; et non pas de l'esprit de &#171; Occupy Wall Street &#187; &#8230; Cependant il faut ajouter aussit&#244;t que nous ne sommes plus dans l'&#233;poque du &#171; tiers-mondisme &#187;, m&#234;me si des agents extraordinairement diff&#233;rents entre eux (y compris la Chine, en passe de devenir la premi&#232;re puissance capitaliste mondiale) continuent de s'en r&#233;clamer pour les b&#233;n&#233;fices id&#233;ologiques qu'ils peuvent en tirer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La mondialisation n&#233;olib&#233;rale a redistribu&#233; et redistribue de plus en plus les centres d'accumulation et de pouvoir, et de m&#234;me elle modifie et redistribue les modalit&#233;s de r&#233;sistance, les formes de subjectivation collective, et d&#233;place les lignes de conflit. &#171; Classe &#187; et &#171; nation &#187; ne peuvent plus polariser la multiplicit&#233; des mouvements antisyst&#233;miques de m&#234;me qu'au cours des 19&#232;me et 20&#232;me si&#232;cles, sans oublier la venue au jour de mouvements d'une tout autre nature, malais&#233;ment unifi&#233;s mais potentiellement mondialis&#233;s eux-m&#234;mes, comme le mouvement &#233;cologique et celui des peuples indig&#232;nes d&#233;fendant indissociablement des territoires et des cultures, et surtout le mouvement f&#233;ministe &#8211; grand &#171; refoul&#233; &#187; des luttes de classes et des luttes nationales classiques, dont la pr&#233;sence, d&#233;sormais surd&#233;termine toute lutte sociale ou politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Encore une fois, par cons&#233;quent, il est juste (et crucial) de d&#233;finir l'espace &#171; public &#187; dans lequel toutes les luttes qui, d'une fa&#231;on ou d'une autre, ont affaire au capitalisme et aux formes de domination qu'il concentre en son sein, comme un espace mondial &#8211; m&#234;me si, &#233;videmment, rien de tel qu'une convergence spontan&#233;e ne se produit dans cet espace, qui est plut&#244;t le lieu du d&#233;ploiement des diff&#233;rences et des divergences qui servent la perp&#233;tuation du syst&#232;me (or la perp&#233;tuation d'un syst&#232;me en crise est une course &#224; l'ab&#238;me). Sur ce point aussi, mon accord avec Wallerstein est total : une alternative (ou si l'on veut une &#171; gauche &#187;) qui ne serait pas mondiale ne serait pas une alternative&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Dans la suite de cette discussion, je m'appuierai &#233;galement sur un texte parall&#232;le : &#171; Structural Crisis, or Why Capitalists May No Longer Find Capitalism rewarding &#187;, dans I.W., Randall Collins, Michael Mann, Georgi Derlugian and Craig Calhoun, Does Capitalism Have a Future ?, Oxford University Press, 2013 (traduction fran&#231;aise : &#233;ditions La d&#233;couverte, 2014).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] Immanuel Wallerstein, The modern World-System. Capitalist Agriculture and the Origins of the European World-Economy in the Sixteenth Century, Academic press, New York 1974. C'est Yves Duroux qui, comme tant d'autres ressources, me l'avait mis entre les mains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] L'&#233;dition anglo-am&#233;ricaine (Verso) a paru l'ann&#233;e suivante. En 1990-1992, nous organis&#226;mes en commun un autre s&#233;minaire sur &#171; Les trois id&#233;ologies de la modernit&#233; : conservatisme, lib&#233;ralisme, socialisme &#187;, dont une partie des actes fut publi&#233; dans le N&#176; 9 (octobre 1992) de la revue Gen&#232;ses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[4] L'effort de Wallerstein dont je vais ici r&#233;sumer le sens &#224; tr&#232;s grands traits, en me tenant aussi pr&#232;s que possible de sa propre terminologie, est &#233;videmment ins&#233;parable d'un travail collectif plus divers, auquel, dans sa version initiale (l'&#233;tude des relations de &#171; d&#233;pendance &#187; entre centre et p&#233;riph&#233;rie dans l'&#233;conomie monde capitaliste), sont &#233;galement attach&#233;s les noms d'Andr&#233; Gunder Frank, Terence K. Hopkins, Samir Amin et Giovanni Arrighi. Mon objet n'est pas ici d'en retracer la g&#233;n&#233;alogie et les variantes. De m&#234;me, il importe de savoir que la r&#233;f&#233;rence marxienne n'est ni exclusive ni m&#234;me, peut-&#234;tre, dominante, dans le syst&#232;me de pens&#233;e de Wallerstein, qui a entretenu avec Braudel une relation d'inspiration mutuelle fondamentale. Mais pour des raisons qui appara&#238;tront dans la suite (et qui sont inscrites dans l'orientation de ses conf&#233;rences sur &#171; The Global Left &#187;), c'est elle que je privil&#233;gie ici. Voir les consid&#233;rations de Wallerstein sur les sources de sa probl&#233;matique et la place qu'elle veut occuper dans l'histoire des &#171; sciences sociales &#187; dans son livre Impenser la science sociale. Pour sortir du XIXe si&#232;cle, PUF 1991.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[5] Voir l'ouvrage du m&#234;me nom : I.W., Le capitalisme historique, Editions La d&#233;cdouverte, Collection &#171; rep&#232;res &#187;, 1985.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[6] ou gauche mondiale : ici on se heurte &#224; l'&#233;quivocit&#233; du terme &#171; global &#187; pour un lecteur fran&#231;ais, et je pense qu'elle n'est pas sans incidence sur le fond du probl&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[7] &#171; The Rise and Future Demise of the World Capitalist System : Concepts for Comparative Analysis &#187;, d'abord paru dans The Capitalist World Economy (Cambridge University Press/Editions de la MSH, 1979), puis r&#233;&#233;dit&#233; dans The Essential Wallerstein, The New press, New York, 2000.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[8] Voir I. W., Utopistics. Or, Historical Choices of the Twenty-first Century, The New Press, N.Y. 1998&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[9] Robert J. Gordon : The Rise and Fall of American Growth : The U.S. Standard of Living Since the Civil War. Princeton University Press. 2016. Voir les commentaires de Paul Krugman et de Michel Aglietta, respectivement dans New York Times Book Review, Jan. 25, 2016, et New Left Review n&#176; 100, July-August 2016.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[10] Dans un r&#233;cent &#171; commentaire &#187;, Wallerstein se r&#233;f&#232;re &#224; juste titre au sympt&#244;me que constitue le tournant &#224; 180&#176; dans les politiques pr&#233;conis&#233;es par le FMI et l'OCDE pour &#171; sortir &#187; de la stagnation : I.W., Commentaries, Fernand Braudel Center, No. 420, March 1, 2016 : &#171; Declining demand : Is reality creeping In ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[11] Cf. Wallerstein, Commentary No. 420, cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[12] A ce point pr&#233;cis se situe l'une des objections qui vient le plus naturellement &#224; l'esprit d'un lecteur de Wallerstein dans sa logique m&#234;me : qu'est-ce qui interdit de penser une &#171; rel&#232;ve &#187; de l'h&#233;g&#233;monie am&#233;ricaine dans sa double fonction politique et &#233;conomique, m&#234;me au prix d'une confrontation qui pourrait devenir violente, par la puissance chinoise &#171; &#233;mergente &#187; au 21&#232;me si&#232;cle ? Wallerstein n'ignore pas cette objection possible, mais il argumente, d'une part, sur l'impossibilit&#233; pour la Chine de maintenir ind&#233;finiment des taux de croissance disproportionn&#233;s par rapport au reste du monde, d'autre part sur le fait que la mont&#233;e en puissance industrielle de la Chine ne change rien &#224; l'&#233;puisement potentiel des nouvelles zones &#171; &#224; mettre en exploitation &#187; dans le monde. Cf. son commentaire : Commentary, FBC, No. 439, December 15, 2016 : &#171; China is Confident : How realistic ?&#8221; J'esquisserai plus loin une autre alternative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[13] Le mot &#233;tant d'ailleurs apparu au d&#233;but des ann&#233;es 1990, selon toute apparence d'abord dans les travaux de la World Bank. Voir le dossier &#171; governance &#187; dans la revue Parolechiave (Carocci editore, Roma), Nuova serie di &#171; Problemi del socialismo &#187;,n. 56 (2017).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Avec les &#171; Rosa Parks &#187;, contre le racisme d'Etat</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Avec-les-Rosa-Parks-contre-le-racisme-d-Etat</link>
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		<dc:date>2018-12-11T08:08:40Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Etienne Balibar</dc:creator>


		<dc:subject>France</dc:subject>
		<dc:subject>Le mouvement des femmes dans le monde</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2018-12-11</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Tribune. Trente-cinq ans apr&#232;s les &#171; Marches pour l'&#233;galit&#233; &#187;, treize ans apr&#232;s la mort de Zyed et Bouna dans le transformateur de Clichy et la r&#233;volte des banlieues, un appel est lanc&#233; par un collectif qui prend le nom de Rosa Parks, c&#233;l&#232;bre h&#233;ro&#239;ne des droits civiques : &#171; Le 30 novembre, c'est sans nous ! Le 1 er d&#233;cembre, c'est 100% nous ! &#187; (1) &lt;br class='autobr' /&gt;
tir&#233; de : Entre les lignes et les mots 2018 - 46 - 1 d&#233;cembre : notes de lecture, textes, p&#233;tition et annonce &lt;br class='autobr' /&gt; Avec l'aimable autorisation de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Femmes-" rel="directory"&gt;Mouvement des femmes&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-France-+" rel="tag"&gt;France&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Le-mouvement-des-femmes-dans-le-monde-+" rel="tag"&gt;Le mouvement des femmes dans le monde&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2018-12-11-+" rel="tag"&gt;Edition du 2018-12-11&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Tribune. Trente-cinq ans apr&#232;s les &#171; Marches pour l'&#233;galit&#233; &#187;, treize ans apr&#232;s la mort de Zyed et Bouna dans le transformateur de Clichy et la r&#233;volte des banlieues, un appel est lanc&#233; par un collectif qui prend le nom de Rosa Parks, c&#233;l&#232;bre h&#233;ro&#239;ne des droits civiques : &#171; Le 30 novembre, c'est sans nous ! Le 1 er d&#233;cembre, c'est 100% nous ! &#187; (1)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tir&#233; de : Entre les lignes et les mots 2018 - 46 - 1 d&#233;cembre : notes de lecture, textes, p&#233;tition et annonce&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Avec l'aimable autorisation de l'auteur&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Autrement dit, apr&#232;s avoir marqu&#233;, par la gr&#232;ve ou l'abstention, le vide que creuserait leur absence de la vie sociale, ceux qui se d&#233;finissent comme &#171; h&#233;ritiers de l'immigration coloniale &#187; et &#171; victimes de discours et d'actes racistes dont le caract&#232;re structurel fait syst&#232;me &#187; repara&#238;tront pour &#171; occuper la place &#187;, r&#233;clamant &#171; &#233;galit&#233; et dignit&#233; pour tous et toutes &#187;. Je forme des v&#339;ux pour que cette initiative originale soit un succ&#232;s, et voici pourquoi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le langage dont elle se sert, celui de &#171; l'antiracisme politique &#187;, ne fera s&#251;rement pas l'unanimit&#233;. Mais il touche juste, faisant entendre bien haut la voix de ceux qui subissent au quotidien les violences du racisme dans notre &#171; pays des droits de l'homme &#187;. Il peut &#234;tre ent&#233;rin&#233; par quiconque, citoyen ou r&#233;sident, voudra les rejoindre ou les soutenir par solidarit&#233; et par souci de l'avenir commun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul ne met en doute que le racisme soit un ph&#233;nom&#232;ne complexe. Ses multiples formes, convergentes ou divergentes, s&#233;vissent in&#233;galement suivant les r&#233;gions du monde et les &#233;poques : m&#233;pris de caste, x&#233;nophobie, antis&#233;mitisme, n&#233;grophobie, racisme anti-arabe et anti-maghr&#233;bin, islamophobie, racisme anti-roms, anti-indien, anti-asiatique ou antilatino et, de plus en plus, violemment anti-migrants&#8230; A quoi s'ajoutent les intersections avec d'autres discriminations, notamment de classe et de sexe. C'est pourquoi il faut prendre garde aux simplifications. Je ne suis pas enthousiaste de l'opposition entre des &#171; racis&#233;s &#187;, amalgam&#233;s en un seul groupe, et un &#171; privil&#232;ge blanc &#187;, bien al&#233;atoire d'un lieu ou d'un pays &#224; l'autre, dont l'invocation risque aussi de favoriser les politiques &#171; identitaires &#187; aujourd'hui galopantes en Europe comme aux Etats-Unis. Mais ces pr&#233;cautions ne doivent pas nous emp&#234;cher de nommer le processus de racisation omnipr&#233;sent : s&#233;gr&#233;gation de certaines populations, discrimination envers les individus en raison de leur couleur ou de leurs origines, et finalement d&#233;shumanisation de groupes entiers &#224; travers la n&#233;gation de leur histoire et le d&#233;nigrement de leurs cultures.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Surtout, la multiplicit&#233; des formes du racisme est soumise aujourd'hui &#224; une triple surd&#233;termination qui le concentre et l'intensifie jusqu'&#224; l'intol&#233;rable : par l'assignation dans des territoires (les &#171; quartiers &#187;) o&#249; sont d&#233;mantel&#233;s les services publics et ne cesse de grandir l'ins&#233;curit&#233; sociale du ch&#244;mage et de la pauvret&#233; ; par la fa&#231;on dont l'Etat n&#233;olib&#233;ral met en &#339;uvre la &#171; loi de population &#187; du capitalisme mondialis&#233;, faisant jouer les unes contre les autres toutes les formes de la pr&#233;carit&#233;, nomades et s&#233;dentaires ; par l'imposition des st&#233;r&#233;otypes ethnoculturels dans notre soci&#233;t&#233; postcoloniale, entretenant des stigmatisations qui ressemblent aux anciennes &#224; s'y m&#233;prendre. Car, il faut bien le dire, la R&#233;publique fran&#231;aise n'a jamais tir&#233; de la d&#233;colonisation les le&#231;ons qui s'imposaient, ni dans sa politique &#233;trang&#232;re, ni dans sa perception de ceux et celles qui la composent elle-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Faut-il donc parler de racisme d'Etat ? Je suis persuad&#233; que c'est n&#233;cessaire, au-del&#224; des &#233;quivalents partiels comme &#171; racisme syst&#233;mique &#187; et &#171; racisme institutionnel &#187;, qui ne pointent pas vraiment la responsabilit&#233; strat&#233;gique. Oui, le racisme d'Etat peut exister et prosp&#233;rer, diffusant dans toute la population, m&#234;me quand il n'est pas officialis&#233; (encore qu'il y ait des d&#233;rives de ce c&#244;t&#233; en France, comme le montrent les lois d'exception envers les manifestations d'appartenance &#224; l'islam). Il suffit, et c'est d&#233;cisif, que l'Etat tol&#232;re ou justifie les violences qu'exercent ses corps constitu&#233;s (notamment la police) contre des populations identifi&#233;es par leur &#171; faci&#232;s &#187; ou par leur &#171; dangerosit&#233; sp&#233;cifique &#187;, et qu'il s'abstienne syst&#233;matiquement, au nom du lib&#233;ralisme voire de &#171; l'&#233;galit&#233; des citoyens &#187;, de mettre en &#339;uvre les politiques qui s'attaqueraient &#224; ce qu'un Premier ministre osa nommer nagu&#232;re &#171; un apartheid territorial, social, ethnique &#187;, ainsi que l'exigeraient pourtant ses principes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce point est crucial. Il montre que la lutte antiraciste, oblig&#233;e de se mobiliser en permanence contre l'Etat ou ses repr&#233;sentants, doit aussi se mener au sein de l'Etat, dans le sens large qui organise et institue tous les rapports sociaux. C'est pourquoi il faut qu'une initiative comme celle des Rosa Parks re&#231;oive le soutien d'associations, de militants, d'&#233;lus, et converge avec leurs propres efforts h&#233;rit&#233;s de la tradition d&#233;mocratique, de l'internationalisme et des luttes anticolonialistes, m&#234;me si l'invention du langage commun et le partage des responsabilit&#233;s ne sont pas faciles. Peut-&#234;tre cela nous permettra-t-il de corriger le terrible &#171; lapsus &#187; qu'a repr&#233;sent&#233; la d&#233;cision r&#233;cente de retirer de la Constitution, non pas (comme on l'a dit ou cru) &#171; la notion de race &#187;, mais la prescription de l'&#233;galit&#233; &#171; sans distinction de race &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Politique, l'initiative du Collectif l'est en effet, et de plusieurs fa&#231;ons : par la radicalit&#233; de sa critique du syst&#232;me de racisation qui atteint des populations enti&#232;res dans notre pays ; par la cr&#233;ativit&#233; dont elle fait preuve et l'impulsion qu'elle peut donner &#224; de multiples r&#233;sistances ; par la main qu'elle tend, au nom de l'&#233;galit&#233;, &#224; tous ceux que frappe la pr&#233;carisation et que menacent les d&#233;rives autoritaires du pouvoir. Sans oublier, ce qui n'est pas le moindre &#224; mes yeux, le d&#233;placement vers le concret qu'elle pourrait op&#233;rer au sein d'un d&#233;bat public qui tournait en rond dans le duel des souverainistes et des europ&#233;istes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Souhaitons donc le succ&#232;s de cette initiative. Essayons d'y contribuer. Elle est opportune, elle est pacifique, elle est responsable. Faute de quoi, comme l'a &#233;crit James Baldwin en mots dont la tristesse et la col&#232;re r&#233;sonnent jusque chez nous : &#171; La prochaine fois, le feu. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(1) Voir le texte complet de l'appel sur le site du Collectif : Rosaparks.webflow.io&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Etienne Balibar&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tribune parue dans Lib&#233;ration&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.liberation.fr/debats/2018/11/25/avec-les-rosa-parks-contre-le-racisme-d-etat_1694192&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.liberation.fr/debats/2018/11/25/avec-les-rosa-parks-contre-le-racisme-d-etat_1694192&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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