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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>Le Mouvement indien des femmes : comprendre et d&#233;passer l'&#171; ONGisation &#187;</title>
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		<dc:date>2017-08-15T09:09:43Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Srila Roy</dc:creator>


		<dc:subject>Indes</dc:subject>
		<dc:subject>Le mouvement des femmes dans le monde</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2017-08-15</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les ONG se sont impos&#233;es comme actrices incontournables sur le terrain f&#233;ministe en Inde, au d&#233;triment des groupes autonomes &#224; l'origine du mouvement. Ce processus &#233;volutif s'est traduit par une professionnalisation, une cooptation et une d&#233;politisation du f&#233;minisme qui a cr&#233;&#233; de forts clivages entre les parties. Si les critiques sont l&#233;gitimes, elles ont toutefois abouti &#224; une f&#233;tichisation de l'autonomie, impropre &#224; r&#233;pondre aux enjeux actuels1. &lt;br class='autobr' /&gt;
tir&#233; de : entre les lignes et les mots (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Asie-Proche-Orient-" rel="directory"&gt;Asie/Proche-Orient&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Indes-+" rel="tag"&gt;Indes&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Le-mouvement-des-femmes-dans-le-monde-+" rel="tag"&gt;Le mouvement des femmes dans le monde&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2017-08-15-+" rel="tag"&gt;Edition du 2017-08-15&lt;/a&gt;

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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L100xH150/arton31459-d1260.png?1781144759' class='spip_logo spip_logo_right' width='100' height='150' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les ONG se sont impos&#233;es comme actrices incontournables sur le terrain f&#233;ministe en Inde, au d&#233;triment des groupes autonomes &#224; l'origine du mouvement. Ce processus &#233;volutif s'est traduit par une professionnalisation, une cooptation et une d&#233;politisation du f&#233;minisme qui a cr&#233;&#233; de forts clivages entre les parties. Si les critiques sont l&#233;gitimes, elles ont toutefois abouti &#224; une f&#233;tichisation de l'autonomie, impropre &#224; r&#233;pondre aux enjeux actuels1.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;tir&#233; de : entre les lignes et les mots 2017 27 1 juillet&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Avec l'aimable autorisation des Editions Syllepse&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; La fracture entre d'un c&#244;t&#233;, des appels en faveur de la peine de mort et de la castration, des appels irr&#233;fl&#233;chis &#224; la vengeance (exigeant le viol, le lynchage public, la sodomisation ou la pendaison des violeurs) et de l'autre, des demandes formul&#233;es par des f&#233;ministes issues de la classe moyenne (r&#233;clamant la libert&#233; d'acc&#232;s &#224; l'espace public, le droit de se v&#234;tir selon son choix, de sortir et de circuler sans restriction), r&#233;v&#232;le l'&#233;chec du f&#233;minisme indien apr&#232;s plusieurs d&#233;cennies &#187; (Tellis, 2012).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'opinion accablante d'Ashley Tellis sur les manifestations de masse qui ont &#233;clat&#233; en Inde apr&#232;s le viol collectif et le meurtre de Jyoti Singh Pandey &#224; New Delhi, le 16&#8239;d&#233;cembre 2012, peut surprendre. Les mobilisations sans pr&#233;c&#233;dent et les effusions d'&#233;motion par des jeunes hommes et femmes ne sugg&#232;rent-elles pas justement le contraire &#8211; que le f&#233;minisme en Inde est bien portant et qu'il serait parvenu &#224; un stade de maturit&#233;2 ? Tellis, qui s'est autoproclam&#233; l'&#171; enfant terrible &#187; du mouvement indien queer, est particuli&#232;rement provocant dans sa d&#233;claration, sans &#234;tre le seul &#224; exprimer un tel scepticisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une pl&#233;thore d'accusations et de reproches ont &#233;t&#233; adress&#233;s aux rassemblements qui &#233;taient in&#233;dits par leur nombre, leur composition (des &#171; citoyens ordinaires &#187;) et par leurs formes (non organis&#233;s, non affili&#233;s ou organis&#233;s par des partis politiques mainstream). Pour de nombreuses f&#233;ministes et militantes de gauche, l'ancrage des mobilisations dans la classe moyenne a expliqu&#233; la partialit&#233; des demandes (la protection des femmes plut&#244;t que leur libert&#233; ; Krishnan, 2013), leur na&#239;vet&#233; politique, leur tendance conservatrice (peine de mort, castration comme sanction l&#233;gale pour un viol) et une empathie &#224; g&#233;om&#233;trie variable (destin&#233;e avant tout aux victimes de l'&#233;lite urbaine plut&#244;t qu'aux victimes &#171; ordinaires &#187;, les femmes dalit des campagnes)3.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des &#171; militantes et intellectuelles &#187; ont tent&#233; &#8211; au moment des manifestations &#8211; de collaborer en d&#233;pit de certaines r&#233;ticences politiques (Dixit, 2013), mais d'autres, comme Tellis, d&#233;sapprouvant la repr&#233;sentation du f&#233;minisme v&#233;hicul&#233;e, ont refus&#233; d'accorder leur soutien. Certains avis ont &#233;t&#233; moins cyniques et tranch&#233;s, mais personne n'a contredit le fait que cet &#233;pisode de consensus populaire autour des droits des femmes &#233;tait directement inspir&#233; par le discours du Mouvement indien des femmes (MIF)4.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces vives r&#233;actions aux protestations ne sont pas surprenantes et sont &#224; l'image de critiques d&#233;j&#224; formul&#233;es &#224; l'encontre du MIF. Pour Tellis et d'autres, les manifestations &#224; New Delhi symbolisaient l'incapacit&#233; d'un certain f&#233;minisme d'&#233;veiller et de transformer les consciences des &#171; citoyens ordinaires &#187;. Selon eux, le MIF a &#233;t&#233; discr&#233;dit&#233; &#224; plusieurs reprises par le pass&#233;, car consid&#233;r&#233; comme &#171; coopt&#233; &#187; par des forces ext&#233;rieures. Tellis affirme ainsi que &#171; le mouvement des femmes autonome des ann&#233;es 1970 et 1980 (qui s'est attaqu&#233; &#224; plusieurs affaires, allant du viol d'une femme indig&#232;ne dans un commissariat de police &#224; la probl&#233;matique de la dot et de la sati en passant par la violence conjugale) a &#233;t&#233; affaibli au point de presque dispara&#238;tre &#224; partir des ann&#233;es 1990 &#224; cause de l'ONGisation et de l'&#233;mergence des organisations de la &#8220;soci&#233;t&#233; civile&#8221; en Inde, qu'elles soient genr&#233;es ou non. Malgr&#233; ses d&#233;fauts et ses limites, le mouvement jouait un r&#244;le cl&#233; dans la transformation de la soci&#233;t&#233; &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; ONGisation &#187; est une expression g&#233;n&#233;rale utilis&#233;e dans les d&#233;bats relatifs au MIF pour illustrer les modifications op&#233;r&#233;es dans sa forme, son fonctionnement et plus largement, au niveau du contexte politique. Ce que Sonia Alvarez (1999) a appel&#233; le &#171; boom des ONG &#187; en Am&#233;rique latine s'est produit en Inde &#224; la fin des ann&#233;es 1980 et au cours des ann&#233;es 1990, parall&#232;lement &#224; la lib&#233;ralisation de l'&#233;conomie et au retrait des investissements de l'&#201;tat dans des domaines essentiels. Les ONG sont alors intervenues pour assurer &#8211; et pas uniquement exiger &#8211; le d&#233;veloppement (Gupta, 2014). Les ONG qui travaillent avec des femmes ou sur des questions relatives aux femmes, et m&#234;me les &#171; ONG f&#233;ministes &#187;, ont jou&#233; un r&#244;le important dans les &#233;volutions organisationnelles du mouvement f&#233;ministe indien : de groupes autonomes dans les ann&#233;es 1970, ceux-ci sont devenus des organisations transnationales et professionnelles dans les ann&#233;es 1990 ; poussant le MIF &#224; un &#171; point critique &#187; (Dave, 2012).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La domination des ONG dans le domaine du f&#233;minisme refl&#232;te une r&#233;organisation plus large de la soci&#233;t&#233; civile en Inde. Globalement, ces acteurs sont controvers&#233;s au sein du champ f&#233;ministe comme forces politiques. Ils sont devenus des acteurs cl&#233;s, mais moins repr&#233;sentatifs d'un certain type de politiques f&#233;ministes en raison de leur caract&#232;re d&#233;sormais plus transnational et professionnalis&#233;. Le terme &#171; ONGisation &#187; n'est pas utilis&#233;, dans les d&#233;bats sur le f&#233;minisme indien, pour traduire une augmentation du nombre des ONG travaillant avec des femmes ou sur des questions de genre, mais pour qualifier (id&#233;ologiquement et moralement) &#171; le danger que repr&#233;sente ce ph&#233;nom&#232;ne pour le f&#233;minisme &#187; (Hodzic, 2014).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tant donn&#233; la place centrale, empirique et id&#233;ologique, des ONG dans les d&#233;bats actuels sur le f&#233;minisme indien, je vais parler en priorit&#233; de leur r&#244;le et du processus d'ONGisation en rendant compte de certaines transformations subies par le MIF durant la p&#233;riode postind&#233;pendance. Je commencerai par &#233;noncer les origines de la cooptation du MIF qui a, paradoxalement, &#233;t&#233; associ&#233;e &#224; des &#233;pisodes per&#231;us comme des r&#233;ussites pour le mouvement. Je passerai ensuite &#224; la consid&#233;ration que Sadia Hodzic (2014) nomme le &#171; paradigme d'ONGisation &#187; et m'arr&#234;terai sur les critiques qui mettent en &#233;vidence les inqui&#233;tudes fondamentales &#224; l'&#233;gard des ONG en tant que forme d'organisation. Tout d'abord, la question de l'autonomie envers des acteurs ext&#233;rieurs (&#233;tatiques ou non &#233;tatiques), li&#233;e &#224; l'id&#233;e originelle d'ind&#233;pendance politique d&#233;velopp&#233;e par le MIF pendant les ann&#233;es 1970, n&#233;cessite d'&#234;tre repens&#233;e. En effet, la notion d'autonomie est un horizon normatif pour certaines f&#233;ministes, m&#234;me si elle est devenue pratiquement insaisissable.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La professionnalisation est une autre inqui&#233;tude qui se ressent particuli&#232;rement d'un point de vue g&#233;n&#233;rationnel. Des femmes plus jeunes sont ainsi jug&#233;es antif&#233;ministes, car employ&#233;es dans des ONG de femmes. Je conclus en sugg&#233;rant qu'il faut d&#233;passer ce paradigme d'ONGisation pour &#233;valuer le MIF, car il offre peu d'outils conceptuels permettant de comprendre les dynamiques actuelles &#8211; les manifestations &#224; New Delhi en sont les r&#233;v&#233;lateurs les plus visibles, mais pas les seuls (Sen, 2014) &#8211;, voire occulte compl&#232;tement les opportunit&#233;s en termes politiques qu'un tel moment offre &#224; la r&#233;flexion f&#233;ministe et &#224; la (re)mobilisation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La &#171; prosp&#232;re &#187; cooptation du MIF&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mouvement de femmes en Inde dans la p&#233;riode postind&#233;pendance, a connu son apog&#233;e fin des ann&#233;es 1970 &#8211; d&#233;but des ann&#233;es 1980 et est, selon certains, parvenu &#224; maturit&#233;5. Son activisme f&#233;ministe, revendiqu&#233; et autoproclam&#233;, a port&#233; ses fruits dans divers domaines, notamment avec l'adoption de la derni&#232;re r&#233;forme de la loi en 2013, suite au viol collectif commis &#224; New Delhi, qui &#233;nonce la responsabilit&#233; de l'&#201;tat pour lutter contre les violences envers les femmes (Sen, 2014). Malgr&#233; les critiques &#233;mises par Tellis, cet &#233;pisode dramatique a suscit&#233; un moment unique de reconnaissance publique et de consensus autour des droits des femmes qui avaient &#233;t&#233; longtemps la chasse gard&#233;e des cercles &#171; progressistes &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La sp&#233;cificit&#233; de cet &#233;pisode ne doit cependant pas faire oublier la mani&#232;re dont la probl&#233;matique du &#171; genre &#187; s'est impos&#233;e dans les discours politiques dominants &#224; partir des ann&#233;es 1990, ce qui a pouss&#233; deux grandes chercheuses f&#233;ministes indiennes &#224; observer que &#171; soudain, les &#8220;femmes&#8221; &#233;taient partout &#187;. Tharu et Niranjana (1994) ont expliqu&#233; que la fin des ann&#233;es 1980 et le d&#233;but des ann&#233;es 1990 ont repr&#233;sent&#233; une &#171; &#233;tape charni&#232;re &#187; pour le f&#233;minisme indien. Elles ont constat&#233; une visibilit&#233; in&#233;dite des &#171; femmes &#187; et du genre dans la rh&#233;torique de l'&#201;tat, chez les experts du d&#233;veloppement et dans les discours publics. Nivedita Menon (2004, 2009) a soulign&#233;, dans la m&#234;me logique, le lancement de programmes de d&#233;veloppement par le gouvernement en faveur des femmes, la cr&#233;ation de commissions de femmes ou de mesures pour obtenir la parit&#233; du genre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette nouvelle visibilit&#233; &#8211; un indicateur significatif de la r&#233;ussite du mouvement des femmes &#8211; s'est propag&#233;e au sein des partis politiques o&#249; les femmes, rurales en particulier, sont apparues comme une importante force &#233;lectorale et politique, en raison des quotas d&#233;volus aux femmes dans les institutions gouvernementales au niveau local. Les militantes en ville et les chercheuses ont, pour leur part, r&#233;ussi &#224; gagner leur vie gr&#226;ce &#224; un travail salari&#233; &#224; temps plein dans une ONG de femmes ou dans des centres de recherche, principaux lieux de l'institutionnalisation du MIF.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d&#233;pit de ces &#171; succ&#232;s &#187;, l'&#233;tat d'esprit des f&#233;ministes indiennes n'est pas au beau fixe, et il semblerait que le futur de ce mouvement si &#171; prosp&#232;re &#187; n'ait jamais &#233;t&#233; aussi incertain (John, 2002). Les b&#233;n&#233;fices du mouvement des femmes &#8211; visibilit&#233; et diffusion du concept de genre dans les discours et pratiques de l'&#201;tat &#8211; rel&#232;vent pour certains davantage d'une appropriation des id&#233;aux f&#233;ministes et progressistes par des forces hostiles. Celles-ci comprennent l'&#201;tat indien pro-march&#233;, une droite antila&#239;que et des forces de &#171; d&#233;-d&#233;mocratisation &#187;, ainsi que des discours et pratiques de d&#233;veloppement international (Cahudhuri, 2004 ; John 2002, 2009 ; Menon, 2004, 2009 ; Sangari, 2007 ; Tharu et Niranjana, 1994).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le tournant d&#233;cisif des ann&#233;es 1990 &#8211;&#8194;la d&#233;cennie de la mondialisation, de la privatisation et de l'ouverture de l'&#233;conomie indienne &#8211;&#8194;a fondamentalement transform&#233; le terrain des luttes ainsi que la nature et la forme de celles-ci. Si, pour certains, la cooptation est le plus grand d&#233;fi auquel le MIF fait face aujourd'hui (Saheli, 1991), pour d'autres, elle ne suffit pas &#224; d&#233;crire la complexit&#233; d'une r&#233;alit&#233; o&#249; les femmes ont obtenu un soutien politique in&#233;dit au moment o&#249; le MIF s'est institutionnalis&#233; et s'est inscrit dans &#171; le conservatisme des politiques n&#233;olib&#233;rales &#187; (Sangari, 2007).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans l'id&#233;e du &#171; double enchev&#234;trement &#187; utilis&#233;e par Angela McRobbie (2009) pour qualifier le &#171; post-f&#233;minisme &#187; en Occident, les objectifs f&#233;ministes d'&#171; agency &#187; et d'&#171; empowerment &#187; sont repens&#233;s &#8211; plut&#244;t que rejet&#233;s &#8211; en termes d'efficacit&#233; et d'&#233;mancipation &#233;conomiques des pays du Sud, permettant d&#232;s lors de l&#233;gitimer et de reproduire les in&#233;galit&#233;s mondiales. Le &#171; statut des femmes &#187;, en devenant un indicateur de d&#233;veloppement et de bonne gouvernance, a &#233;largi les espaces dans lesquels les activit&#233;s f&#233;ministes se d&#233;ploient, &#224; condition qu'elles soient associ&#233;es &#224; des pratiques manag&#233;riales, de professionnalisation, de bureaucratisation ou d'&#171; ONGisation &#187;. Ironiquement, ce sont donc certaines r&#233;ussites du MIF qui ont &#233;veill&#233; un sentiment de m&#233;fiance et de lassitude parmi les f&#233;ministes indiennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La communaut&#233; f&#233;ministe s'est notamment inqui&#233;t&#233;e des r&#233;formes engag&#233;es au niveau l&#233;gal pour combattre la violence contre les femmes (Gangoli, 2007 ; Kapur, 2005 ; Menon, 2004 ; Sunder Rajan, 2003). Hormis le peu de changement observ&#233; au niveau de l'application des lois, elle constate que ces r&#233;formes ont malencontreusement augment&#233; le pouvoir de l'&#201;tat, tout en intensifiant le contr&#244;le sur les vies des femmes, sous couvert de leur &#171; protection &#187;. M&#234;me si l'&#201;tat a cherch&#233; &#224; tenir compte des besoins des femmes, son r&#233;flexe lib&#233;ral n'a fait que renforcer, au lieu de d&#233;faire, les id&#233;ologies conservatrices et patriarcales. Un sentiment &#171; anti-&#201;tat &#187; a &#233;tay&#233; cette critique (Sunder Rajan, 2003) et a pouss&#233; quelques f&#233;ministes indiennes &#224; rejeter l'id&#233;e consistant &#224; consid&#233;rer l'&#201;tat comme d&#233;fenseur des droits des femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les pr&#233;occupations f&#233;ministes &#224; propos de la cooptation exerc&#233;e par l'&#201;tat &#233;taient non seulement justifi&#233;es dans le cas de la r&#233;forme de la loi, mais en outre, sous pr&#233;texte de vouloir politiser et &#171; d&#233;veloppe &#187; les femmes, des exc&#232;s (comme le recours &#224; des mesures en mati&#232;re de planning familial qui prennent pour cible le corps des femmes) ont &#233;t&#233; l&#233;gitim&#233;s. Dans les campagnes, des femmes ont &#233;t&#233; politis&#233;es gr&#226;ce au syst&#232;me de places r&#233;serv&#233;es (reservations) et des quotas (de nombreuses femmes ont &#233;t&#233; &#233;lues cheffes de village). Ces changements de rep&#232;res ont g&#233;n&#233;r&#233; ce que Mayaram a appel&#233; un &#171; backlash [f&#233;ministe] en Asie du Sud &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette r&#233;action &#8211; dont les cibles sont les femmes nouvellement &#233;mancip&#233;es en milieu rural &#8211; s'est violemment manifest&#233;e dans le contexte du Programme de d&#233;veloppement des femmes, une collaboration entre l'&#201;tat indien et des groupes de femmes, mis en place dans l'&#201;tat du Nord du Rajasthan en 1984. Ce programme n'a pas r&#233;pondu aux attentes. Il a permis &#224; l'&#201;tat, en utilisant le langage de d&#233;fense des droits des femmes, de promouvoir ses propres int&#233;r&#234;ts et a produit au final de nouvelles formes de vuln&#233;rabilit&#233;. De mani&#232;re g&#233;n&#233;rale, l'engagement de l'&#201;tat indien en faveur du d&#233;veloppement et des droits des femmes a &#233;t&#233; critiqu&#233;. L'objectif poursuivi n'&#233;tait pas tant de promouvoir l'&#233;mancipation des femmes, que de les utiliser pour moderniser le pays et s'ajuster aux demandes de l'&#233;conomie mondiale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ann&#233;es 1990 ont aussi &#233;t&#233; caract&#233;ris&#233;es par une accentuation des clivages de caste et de religion, en raison de la mont&#233;e du nationalisme hindou et des politiques bas&#233;es sur l'identit&#233; ; deux facteurs qui ont irr&#233;m&#233;diablement chang&#233; le visage de la politique indienne (Ray et Katzenstein, 2005). La sexualit&#233; a fait plus r&#233;cemment son apparition et a permis de remettre en cause des fondements h&#233;t&#233;ro-normatifs de la famille et de l'&#201;tat-nation, mais aussi de lieux de contestation comme le mouvement f&#233;ministe (Menon et Nigam, 2007). Des critiques ont &#233;t&#233; &#233;mises en interne, au sein du MIF, par des f&#233;ministes dalit et lesbiennes &#224; l'encontre d'une conception h&#233;g&#233;monique et exclusive de la &#171; femme &#187; port&#233;e par des membres majoritairement h&#233;t&#233;rosexuelles et brahmanes (Menon, 2007 ; Rao, 2003). Au regard de ces politiques identitaires complexes, l'existence du MIF, comme entit&#233; unique et homog&#232;ne (Menon-Sen, 2001), s'exprimant au nom de toutes les femmes, a &#233;t&#233; remise en question.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Le paradigme de l'&#171; ONGisation &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est frappant de voir que, au Nord comme au Sud, les ann&#233;es&#8239;1980 et&#8239;1990 marquent l'implantation du f&#233;minisme dans les institutions &#233;tatiques, l'administration et la soci&#233;t&#233; civile, prenant de la sorte une configuration plus formelle et stable, mais du m&#234;me coup moins visible et plus apolitique. En Inde, l'institutionnalisation des mouvements f&#233;ministes dans les ONG est source de pr&#233;occupations. Les militantes craignent, tout d'abord, une perte d'autonomie politique par rapport &#224; des contraintes de financement ext&#233;rieur ; ensuite, la professionnalisation, la bureaucratisation et le management des structures organisationnelles et fonctionnelles ; enfin, un &#233;loignement des probl&#232;mes de la base, un affaiblissement des critiques des mod&#232;les de d&#233;veloppements n&#233;olib&#233;raux, ainsi qu'une perte de radicalit&#233; du MIF.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces inqui&#233;tudes se d&#233;veloppent aujourd'hui en raison de la configuration actuelle des ONG qui occupent une position h&#233;g&#233;monique sur le terrain f&#233;ministe. Autrefois, de nombreuses ONG indiennes s'impliquaient d&#233;j&#224; en mati&#232;re d'&#233;mancipation des femmes, avant m&#234;me que la question ne fasse consensus dans l'&#232;re post-Beijing6, mais ce n'est que maintenant, qu'elles sont per&#231;ues n&#233;gativement. Elles sont consid&#233;r&#233;es comme d&#233;pendantes des bailleurs de fonds, man&#339;uvr&#233;es par des &#171; experts &#187; et ax&#233;es sur des programmes &#224; mener ; tout en ayant perdu en radicalit&#233; et en capacit&#233; transformatrice. Il est reproch&#233; &#224; certaines d'entre elles de travailler au sein de groupes de la soci&#233;t&#233; civile qui n'ont que peu de liens avec les politiques f&#233;ministes de transformation et tout &#224; voir avec les agendas nationaux et internationaux de bonne gouvernance au sens n&#233;olib&#233;ral (Sangari, 2007).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est dans ce cadre qu'Alvarez utilise le terme &#171; boom des ONG &#187; en Am&#233;rique latine, non pour se r&#233;f&#233;rer &#224; l'augmentation quantitative des ONG dont le travail concerne les femmes per se, mais en lien avec la demande croissante pour une expertise professionnalis&#233;e, formelle, qualifi&#233;e et internationalis&#233;e sur le genre que seules certaines organisations peuvent se permettre (menant &#224; l'exclusion des travailleurs de la base). La prolif&#233;ration de ce type de demande est &#224; mettre en rapport avec le &#171; tournant n&#233;olib&#233;ral &#187; constat&#233; dans le d&#233;veloppement (Madhok, 2010), dans la mesure o&#249; ces structures sont devenues indispensables pour attirer et conserver des financements. Par cons&#233;quent, les f&#233;ministes ont augment&#233; leurs activit&#233;s en formalisant et professionnalisant leurs organisations dans le but de s'adapter &#224; la &#171; demande croissante de savoirs sp&#233;cialis&#233;s, de connaissances approfondies et politiquement pertinentes sur les femmes et le genre &#187; (Alvarez, 1999).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La relation entre les ONG et les processus de privatisation et de n&#233;olib&#233;ralisme ne date pas d'hier. Pendant la p&#233;riode d'ajustement structurel des toutes nouvelles &#233;conomies du tiers-monde, les bailleurs de fonds mondiaux, tels que la Banque mondiale et la FMI, consid&#233;raient les ONG plus responsables que les &#201;tats-nations (Bernal et Grewal, 2014). L'&#171; ONGisatio &#187; a ainsi contribu&#233; au retrait de l'&#201;tat comme prestataire des principaux services publics, notamment l'&#233;ducation et la sant&#233;. Dans le cas de pays du Sud &#171; en faillite &#187;, le n&#233;olib&#233;ralisme est devenu la condition pour que les ONG, y compris f&#233;ministes, puissent travailler. Avec ce virage, le march&#233; est devenu l'institution la mieux plac&#233;e pour dispenser des services sociaux et les ONG se sont align&#233;es sur une compr&#233;hension nouvelle de l'&#233;mancipation des femmes consistant &#171; &#224; faciliter leur participation &#224; des activit&#233;s de production rentables et &#224; la consommation &#187; (Leve, 2014 ; Karim, 2011 ; Rankin, 2001 ; Sharma, 2008).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les ONG se sont d&#233;tourn&#233;es de la fourniture de services sociaux et de services g&#233;n&#233;rateurs de revenus pour se concentrer sur des pratiques d'auto-assistance d'inspiration n&#233;olib&#233;rale, dont la microfinance est un exemple. En l'absence de changements structurels, l'utilisation qui est faite du microcr&#233;dit, pour g&#233;rer &#8211;&#8194;et non r&#233;duire &#8211;&#8194;la pauvret&#233;, reposant sur l'instrumentalisation des femmes pauvres, ne peut que devenir, selon Spivak (2000), un &#171; app&#226;t au cr&#233;dit &#187;. Dans une critique cinglante &#224; propos de l'optimisme qui entoure les op&#233;rations de microfinance pour transformer la vie des femmes pauvres, Karim (2011) montre comment les ONG sont apparues comme un &#171; &#201;tat fant&#244;me &#187; dans les campagnes du Bangladesh, s'octroyant une forme de souverainet&#233; r&#233;serv&#233;e jusque-l&#224; aux seuls &#201;tats qui fournissaient des services essentiels et de l'emploi. Sans surprise, Karim (2011) en conclut qu'un &#171; r&#233;el &#187; changement politique ne peut provenir que de mouvements sociaux &#171; qui se tiennent &#224; l'&#233;cart du secteur du d&#233;veloppement &#187; ou de personnes qui ne se plient pas aux imp&#233;ratifs des bailleurs (Menon, 2004).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;flexions des f&#233;ministes indiennes font ainsi &#233;cho aux critiques postcoloniales et post-d&#233;veloppementalistes selon lesquelles les ONG dans les pays du Sud seraient enracin&#233;es (voire complices) dans un projet n&#233;olib&#233;ral qui &#171; dissimule les int&#233;r&#234;ts des &#201;tats puissants, des &#233;lites nationales et du capital priv&#233; &#187; (Kamat, 2003 ; Escobar, 1995). Le simple fait que les ONG soient structurellement d&#233;pendantes d'institutions internationales qui, comme le dit Arundhati Roy (2004), contr&#244;lent un projet n&#233;olib&#233;ral qui &#171; exige en premier lieu des coupes dans les d&#233;penses &#187;, a abouti &#224; une remise en cause de leur potentiel providentiel, d&#233;mocratique ou &#233;mancipateur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les f&#233;ministes indiennes, un probl&#232;me majeur est la d&#233;pendance des ONG &#224; des donateurs ext&#233;rieurs, qui ne sont pas n&#233;cessairement pro-femmes ou m&#234;me en faveur des gens, et dans les mains desquels, tout agenda original et radical sera d&#233;tricot&#233; et d&#233;politis&#233;. Si la d&#233;pendance structurelle des ONG du Sud aux bailleurs de fonds internationaux est reconnue, on a moins parl&#233; de leur d&#233;pendance &#224; l'&#201;tat qui non seulement conditionne les r&#233;formes socio&#233;conomiques consid&#233;r&#233;es par les f&#233;ministes comme n&#233;fastes, mais qui limite par ailleurs les possibilit&#233;s de protestation et d'opposition. Au quotidien, la d&#233;pendance au donateur contribue &#224; la &#171; projectisation &#187; du travail des ONG, en d&#233;terminant et changeant &#224; volont&#233; les &#171; domaines prioritaires d'intervention &#187; (Chakravarti, sd). Elle implique &#233;galement des cultures organisationnelles internes qui non seulement deviennent plus formelles et professionnalis&#233;es, mais aussi hi&#233;rarchis&#233;es et g&#233;r&#233;es, comme s'il s'agissait d'entreprises priv&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La question de la d&#233;pendance et l'alignement des ONG sur les objectifs d'organismes ext&#233;rieurs soul&#232;vent &#233;galement la question de la responsabilit&#233;. Des groupes de femmes, surtout ceux qui ont continu&#233; &#224; fonctionner de mani&#232;re autonome et sans financement, accusent les ONG de ne rendre des comptes qu'&#224; leurs bailleurs de fonds et non pas &#224; leurs b&#233;n&#233;ficiaires, compromettant ainsi leur cr&#233;dibilit&#233; sur le terrain. Ce manque de responsabilit&#233; se refl&#232;te aussi au travers de l'&#233;tiquette &#171; non lucratif &#187;, attach&#233;e au secteur. En effet, certaines ONG ont exploit&#233; leurs employ&#233;s, dont une partie &#233;tait des travailleuses (Vassan, 2004).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En conclusion, ces f&#233;ministes indiennes, &#224; l'instar d'autres membres de la soci&#233;t&#233; civile, remettent en cause la capacit&#233; des ONG &#224; amener un changement social vu leur d&#233;pendance structurelle inh&#233;rente et leur culture de travail entrepreneuriale. Sangtin Writers et Nagar vont m&#234;me jusqu'&#224; dire que les ONG &#171; emp&#234;chent la t&#226;che politique d'opposition des f&#233;ministes &#187; (cit&#233;s dans Hodzic, 2014). Les mouvements f&#233;ministes sont d&#233;crits comme &#171; coopt&#233;s &#187; et dompt&#233;s par les ONG. En raison des critiques &#233;mises, il n'est pas &#233;tonnant que des ONG f&#233;ministes compl&#232;tement subventionn&#233;es aient choisi consciemment de ne pas utiliser le label ONG, lui pr&#233;f&#233;rant le terme d'&#171; organisation &#187; ou de &#171; collectif &#187; (Roy, 2011).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;L'autonomie : th&#233;orie et pratique&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Historiquement, le MIF a pris deux formes organisationnelles : des groupes de femmes affili&#233;s et d'autres, autonomes. Les premiers font r&#233;f&#233;rence aux sections de femmes dans les partis politiques (g&#233;n&#233;ralement de gauche) ; les deuxi&#232;mes sont cens&#233;s &#234;tre autonomes, structurellement et id&#233;ologiquement, des partis politiques. En effet, les &#171; autonomes &#187;, les premiers &#224; se revendiquer f&#233;ministes, se sont d&#233;tach&#233;s des partis communistes domin&#233;s par des hommes dans les ann&#233;es 1970, pour occuper les premiers rangs du MIF, lui faisant adopter du m&#234;me coup l'appellation &#171; mouvement de femmes autonomes &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les groupes autonomes ont &#233;galement d&#233;plac&#233; le curseur des questions de genre fond&#233;es sur les besoins pratiques des femmes &#8211; les probl&#233;matiques des in&#233;galit&#233;s mat&#233;rielles et de l'assimilation du genre &#224; la classe &#8211;, &#224; des questions plus strat&#233;giques autour des violences contre les femmes (Ray, 1999). Ils ont contribu&#233; &#224; la phase la plus militante et visible du f&#233;minisme en Inde, en menant des campagnes contre la violence &#224; l'encontre des femmes et en r&#233;clamant des droits, y compris civils, vu leur importance &#224; la suite des troubles politiques li&#233;s &#224; l'&#233;tat d'urgence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La plupart des groupes autonomes form&#233;s dans les ann&#233;es 1980 se sont transform&#233;s en ONG subventionn&#233;es &#224; la fin des ann&#233;es 1990, au vu de l'&#233;tendue du travail &#224; accomplir et de la n&#233;cessit&#233; de pouvoir compter sur des membres &#224; temps plein. Tr&#232;s peu sont rest&#233;s &#171; autonomes &#187;. Ce sont ces ONG financ&#233;es, disposant d'employ&#233;s et de staffs form&#233;s, et non les organisations politiques de base, qui ont pris depuis les d&#233;cisions importantes au nom du mouvement dans son ensemble, transformant sa nature et sa port&#233;e (Menon, 2004). Si les &#171; groupes non financ&#233;s, non affili&#233;s &#224; des partis, autoproclam&#233;s f&#233;ministes &#187; assistaient aux premi&#232;res conf&#233;rences de femmes autonomes au niveau national dans le pays (Menon 2009), ce sont &#171; presque enti&#232;rement des ONG subventionn&#233;es &#187; (ibid.) qui ont assist&#233; &#224; la derni&#232;re Conf&#233;rence des groupes des femmes autonomes, tenue &#224; Kolkata en 2006.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En raison de l'h&#233;ritage de la gauche du MIF, les f&#233;ministes indiennes ont toujours maintenu une distinction entre les politiques subventionn&#233;es et non subventionn&#233;es. La gauche &#171; organisationnelle &#187; et radicale s'est toujours oppos&#233;e aux financements &#233;trangers per&#231;us comme une ruse imp&#233;rialiste (Biswas, 2006), et plus r&#233;cemment comme un soutien &#224; l'action des nationalistes hindous de droite. &#192; leurs d&#233;buts dans les ann&#233;es 1970, les groupes de femmes &#171; autonomes &#187;, soucieux d'&#233;tablir l'authenticit&#233; et la l&#233;gitimit&#233; de leurs revendications, voire leur &#171; indianit&#233; &#187;, ont pris distance vis-&#224;-vis des bailleurs de fonds &#233;trangers et &#233;galement vis-&#224;-vis de r&#233;f&#233;rents per&#231;us comme occidentaux, tels que l'&#233;tiquette &#171; f&#233;ministe &#187; (Kishwar, 2004).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au-del&#224; de la suspicion g&#233;n&#233;ralis&#233;e envers les activit&#233;s sociopolitiques financ&#233;es (surtout &#233;trang&#232;res) que le MIF a h&#233;rit&#233;e de la gauche indienne, les politiques de financement s'inspirent aussi directement d'un id&#233;al d'autonomie. Une autonomie, comprise comme &#171; une mani&#232;re d'agir sans restrictions impos&#233;es aux femmes par des structures, des institutions ou des id&#233;ologies &#187;, &#233;tait per&#231;ue comme une condition n&#233;cessaire &#224; la prise de pouvoir et &#224; la lib&#233;ration des femmes (Chakravarti, sd). Uma Chakravarti, membre de longue date du MIF, d&#233;finit l'autonomie comme l'objectif de lib&#233;ration de la femme dans un sens &#224; la fois n&#233;gatif et positif : lib&#233;ration par rapport au contr&#244;le patriarcal et libert&#233; &#171; de conceptualiser la subordination des femmes dans un/des syst&#232;mes patriarcal/aux et d'&#233;laborer des strat&#233;gies pour les contrer gr&#226;ce &#224; des campagnes &#187;. Cette autonomie de th&#233;orie et d'action, comme elle l'appelle, a pour objectif la production d'un sujet libre de disposer de lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien qu'on ait g&#233;n&#233;ralement compris l'autonomie comme un principe organisationnel qui garantit une distinction entre les groupes de femmes et les partis politiques, elle a aussi servi d'horizon symbolique pour le f&#233;minisme en Inde. L'emphase sur l'autonomie dans les ann&#233;es&#8239;1970 et&#8239;1980 a conf&#233;r&#233; une l&#233;gitimit&#233; aux groupes de femmes pour s'imposer comme des formations politiques ind&#233;pendantes &#224; part enti&#232;re, &#224; la diff&#233;rence des sections de femmes dans les partis politiques traditionnels de gauche d'o&#249; provenaient de nombreuses f&#233;ministes. L'autonomie organisationnelle impliquait une distanciation consciente des structures autoritaires et hi&#233;rarchiques des partis et d'autres formes institutionnalis&#233;es, et un rapprochement avec les prises de d&#233;cisions d&#233;mocratiques et collectives. Le non-financement &#233;tait une condition cruciale pour r&#233;pondre &#224; l'id&#233;al d'autonomie dans la politique et dans la vie quotidienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d'autres mots, l'autonomie signifiait &#234;tre libre des diktats d'un donateur ext&#233;rieur, ce qui conf&#233;rait aux groupes de femmes un poids politique et une l&#233;gitimit&#233; (Gandhi et Shah, 1991). Les groupes de femmes autonomes comptaient sur le financement de donateurs particuliers, les rendant ainsi responsables face &#224; un vaste public qui partageait la m&#234;me vision politique. Ainsi, la question de la collecte de fonds s'est r&#233;inscrite en tant qu'acte politique, faisant partie de l'objectif global de d&#233;mocratisation de la soci&#233;t&#233; civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si les groupes de femmes restent ind&#233;pendants des partis politiques aujourd'hui, que signifie l'autonomie face &#224; leur d&#233;pendance croissante aux subventions gouvernementales et internationales ? L'ONGisation semble avoir chang&#233; la signification m&#234;me du terme autonomie (Dave, 2012). Lors de la 7e Conf&#233;rence nationale des femmes autonomes, Menon (2009) a not&#233; que les seuls groupes emp&#234;ch&#233;s de participer &#233;taient les groupes de femmes politiquement affili&#233;s (incluant, ironiquement, ceux de la gauche radicale). Le &#171; f&#233;minisme sponsoris&#233; par l'&#201;tat &#187; n'en &#233;tait pas exclu. Il avait, au contraire, gagn&#233; une &#171; l&#233;gitimit&#233; nouvelle &#187; gr&#226;ce &#224; une r&#233;interpr&#233;tation de l'autonomie &#171; en tant qu'ind&#233;pendance fonctionnelle plut&#244;t que structurelle ; c'est-&#224;-dire que &#8220;le financement ne d&#233;termine pas nos politiques ou le travail que nous faisons&#8221; &#187; (Menon, 2009). Dans le m&#234;me sens, Uma Chakravati s'interroge : &#171; La logique de distanciation vis-&#224;-vis des partis, de la gauche et des groupes d&#233;mocratiques a-t-elle &#233;t&#233; neutralis&#233;e par les contraintes de financement mondial des groupes de femmes autonomes ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les critiques contemporaines sont donc plus nuanc&#233;es que par le pass&#233; o&#249; seule &#233;tait d&#233;nonc&#233;e la &#171; soumission &#187; aux forces imp&#233;rialistes ou occidentales. Les pr&#233;occupations f&#233;ministes concernant le financement sont &#233;galement plus sp&#233;cifiques : la d&#233;pendance &#224; un financement n'emp&#234;che-t-elle pas les organisations des femmes de maintenir leur autonomie id&#233;ologique et organisationnelle, n'entame-t-elle pas leur cr&#233;dibilit&#233; aupr&#232;s des membres ? D'autant plus que les bailleurs de fonds et les donateurs peuvent, s'ils le veulent, changer leurs domaines d'intervention prioritaires, en se concentrant sur la collecte de fonds plut&#244;t que sur des mobilisations concr&#232;tes au nom de la survie et la p&#233;rennit&#233; de l'organisation. De Alwis (2009) s'interroge au sujet du mouvement de femmes au Sri Lanka : &#171; Le besoin de soutenir de telles institutions devient la principale inqui&#233;tude des activistes f&#233;ministes au prix de l'activisme qu'elles auraient initialement soutenu. &#187; Elle s'inqui&#232;te que le &#171; passage &#224; la professionnalisation et les contraintes du financement &#187; (2009) puissent co&#251;ter au mouvement son caract&#232;re radical et critique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les implications des politiques de financement sur le MIF soul&#232;vent enfin des questions pressantes pour les groupes de femmes qui continuent &#224; fonctionner sans aucune aide. Leur baisse d'influence, surtout parmi les femmes les plus jeunes, n'a pas favoris&#233; l'autocritique ; au contraire, ces groupes sont de plus en plus sur la d&#233;fensive face &#224; la menace de marginalisation et de ghetto&#239;sation. &#171; Ceux qui se consid&#232;rent comme de &#8220;vrais&#8221; groupes f&#233;ministes ont r&#233;agi [&#224; l'ONGisation] en renfor&#231;ant leurs fronti&#232;res id&#233;ologiques, en adoptant une ligne dure dans des questions essentielles et en refusant de mod&#233;rer leurs positions au nom du politiquement correct. Malheureusement, cette mentalit&#233; de si&#232;ge, qui insiste sur la puret&#233; id&#233;ologique, a affaibli la culture de l'esprit critique et le questionnement interne caract&#233;ristique des groupes f&#233;ministes &#224; l'origine &#187; (Kalyani Menon-Sen, 2001).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Professionnalisation et d&#233;politisation&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'autonomie est li&#233;e &#224; l'id&#233;e de volontariat dans le cadre d'un mouvement social plus large. Le volontariat est un point commun que partagent les mouvements sociaux et les ONG &#8211; g&#233;n&#233;ralement d&#233;finis comme faisant partie du secteur b&#233;n&#233;vole. Cependant, comme le constate Kudva (2005), la tendance pro-march&#233; de l'&#201;tat indien au tournant des ann&#233;es 1990, a entra&#238;n&#233; une expansion rapide du secteur ONG, leur conf&#233;rant un statut toujours plus important de fournisseurs de services. Ce nouveau mod&#232;le a donn&#233; la priorit&#233; au langage de la comp&#233;tence plut&#244;t qu'&#224; celui de l'engagement. La nature professionnalis&#233;e du secteur, caract&#233;ris&#233; par de g&#233;n&#233;reux salaires et avantages, fait dire &#224; de nombreuses personnes que &#171; le b&#233;n&#233;volat au sein du secteur b&#233;n&#233;vole est un oxymore &#187; (Biswas, 2006).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La restructuration du MIF a signifi&#233; la professionnalisation de la lutte f&#233;ministe. &#192; l'inverse des militantes de la classe moyenne urbaine, qui ont contribu&#233; volontairement au MIF dans les ann&#233;es&#8239;1970 et&#8239;1980, les activistes se sont converties en salari&#233;es &#224; temps plein dans les ONG. La professionnalisation du militantisme a donc permis &#224; des individus d'acc&#233;der au statut de classe moyenne, tout en consolidant l'&#233;litisme du MIF. Dave (2012) met en lumi&#232;re la mani&#232;re dont ce d&#233;veloppement s'est op&#233;r&#233; au moment de la lib&#233;ralisation &#233;conomique de l'Inde, qui co&#239;ncide avec une plus grande f&#233;minisation de la pauvret&#233;. Ainsi, l'un des d&#233;saccords d&#233;coulant de l'ONGisation du MIF a &#233;t&#233; que &#171; les femmes indiennes s'appauvrissaient et se retrouvaient sans filet de s&#233;curit&#233;, alors que les militantes en faveur des droits des femmes disposaient de plus de ressources &#187; (Dave, 2012).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les f&#233;ministes indiennes craignent que le processus de professionnalisation arrive &#224; son terme, si ce n'est pas d&#233;j&#224; le cas, aux travers de la &#171; journ&#233;e 9h-17h &#187; et &#224; l'apparition du ph&#233;nom&#232;ne de &#171; carri&#232;re f&#233;ministe &#187;. Chakravarti d&#233;crit ces &#171; carri&#233;ristes &#187; comme des &#171; militantes qui se sp&#233;cialisent dans une probl&#233;matique (sant&#233;, sexualit&#233;, microcr&#233;dit, droits reproductifs, harc&#232;lement sexuel, etc.), sans avoir une vision globale qui leur permettrait de comprendre l'indissociabilit&#233; de ces probl&#233;matiques et la complexit&#233; des pratiques patriarcales &#187;. Menon (2004) soutient aussi que la professionnalisation a permis &#224; certaines femmes de pratiquer le f&#233;minisme comme une profession plut&#244;t que comme un engagement politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est &#233;vident que ce d&#233;veloppement relativement r&#233;cent &#8211; la possibilit&#233; d'&#234;tre pay&#233; pour son implication politique &#8211; est &#224; mille lieues de la mani&#232;re dont les f&#233;ministes se sont traditionnellement mobilis&#233;es en Inde. Les femmes de la classe moyenne des villes qui constituaient l'&#233;pine dorsale des mouvements autonomes des ann&#233;es 1980 ont financ&#233; le co&#251;t et le temps allou&#233;s &#224; l'activisme politique gr&#226;ce &#224; des emplois externes &#224; temps plein ou &#224; mi-temps dans l'enseignement, dans des travaux de bureau,&#8239;etc., en sollicitant parfois m&#234;me le soutien financier de la famille ; ce dernier point &#233;tant plus &#171; sensible &#187;, car le mouvement concevait la famille comme une institution patriarcale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une nette s&#233;paration entre le travail pay&#233; (le job) et l'activisme non pay&#233; (l'engagement) s'est traduite dans l'organisation et le fonctionnement interne. Par exemple, les r&#233;unions ont &#233;t&#233; programm&#233;es apr&#232;s les heures de travail, une habitude que les groupes de femmes autonomes ont conserv&#233;e pour simplifier la vie de leurs affili&#233;es. Comme un membre du MIF politiquement actif depuis les ann&#233;es 1980 l'expliquait, personne ne pouvait concevoir d'&#234;tre pay&#233; pour assister &#224; un dharna7 ou pour participer &#224; une manifestation contre l'&#201;tat. Qu'il soit possible de gagner sa vie gr&#226;ce &#224; des actions politiques ou &#224; son activisme paraissait invraisemblable aux yeux des femmes de cette g&#233;n&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si une nette s&#233;paration existait entre le travail et le militantisme, il y avait par ailleurs une fronti&#232;re floue entre vie personnelle et militante. Les r&#233;unions &#233;taient tenues dans les maisons des membres qui faisaient office de &#171; bureaux &#187; et les enfants &#233;taient souvent pr&#233;sents. La mont&#233;e en puissance des politiques financ&#233;es sous la forme d'ONG a entra&#238;n&#233; une confusion entre le travail et l'activisme et, probablement par inadvertance, a accentu&#233; les divisions entre ce qui est consid&#233;r&#233; comme &#171; vie priv&#233;e &#187; d'une part, et &#171; vie politiqu &#187; d'autre part. En parlant avec des f&#233;ministes travaillant en dehors du secteur des ONG, on m'a r&#233;p&#233;t&#233; &#224; maintes reprises qu'on ne pouvait entrer en contact avec un&#183;e employ&#233;&#183;e d'ONG que durant les heures de travail, entre &#171; 9 et 17 &#187;, ce qui servait &#224; &#233;valuer leur (in)authenticit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les critiques autour de la professionnalisation ne se limitent pas aux implications de la transformation du militantisme f&#233;ministe en &#171; travail &#187;, et de sa &#171; cooptation &#187; par les lois du march&#233; dans le sens d'une d&#233;politisation (Roy, 2011). Pour les deux principales auteures critiques du &#171; paradigme de l'ONGisation &#187;, Sabine Lang (1997) et Sonia Alvarez (1999), la professionnalisation est une caract&#233;ristique d&#233;terminante de ce paradigme qu'elles comprennent comme un d&#233;placement des mouvements sociaux collectifs vers des interventions professionnalis&#233;es, planifi&#233;es, et bas&#233;es sur des expertises. Pour Sangeeta Kamat (2003), qui &#233;crit sur les organisations communautaires indiennes, la professionnalisation a signifi&#233; une transformation des travailleurs de la base vers un &#171; personnel &#187; qualifi&#233; et form&#233; qui, bien qu'ils fournissent leur savoir d'&#171; expert &#187;, &#171; tend &#224; consid&#233;rer leur travail comme apolitique et d&#233;connect&#233; des processus sociaux et &#233;conomiques plus larges, tels que l'ajustement structurel ou la dette ext&#233;rieure &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La professionnalisation semble &#233;galement avoir eu un impact sur la structure interne de certaines organisations de femmes ou de base qui ont d&#251; sacrifier des id&#233;aux depuis longtemps caress&#233;s (une hi&#233;rarchie inexistante, une prise de d&#233;cision collective) au nom de l'efficacit&#233;. Enfin, la professionnalisation et la bureaucratisation qui vont de pair avec la &#171; livraison du d&#233;veloppement &#187; (Gupta, 2014) peuvent &#234;tre la cause d'une hi&#233;rarchie et de tensions entre &#171; professionnels &#187; et travailleurs de terrain au sein d'une organisation, contribuant ainsi &#224; la constitution de petites &#233;lites h&#233;g&#233;moniques (Hodzic, 2014).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D&#233;passer l'ONGisation : au-del&#224; de l'autonomie et de la puret&#233;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un ouvrage sur le genre et les ONG, publi&#233; en 2014, insiste sur le besoin d'aller au-del&#224; du &#171; paradigme de l'ONGisation &#187; ou des critiques f&#233;ministes dominantes sur les ONG (Bernal et Grewal, 2014). Les &#233;diteurs et quelques contributeurs proposent deux moyens pour y parvenir. Premi&#232;rement, en fournissant de bons exemples ethnographiques qui s'av&#232;rent d'excellentes contre-critiques aux reproches de cooptation des mouvements de femmes par les ONG. &#192; la place, ils montrent &#224; quel point &#171; les ONG font partie int&#233;grante des mouvements de femmes &#187; et constituent plut&#244;t des &#171; formations ou assemblages hybrides de diff&#233;rents mouvements et organisations form&#233;s par des coalitions ou des collectifs &#187; (Bernal et Grewal, 2014). Alvarez (2014) met l'accent sur l'hybridit&#233; et l'h&#233;t&#233;rog&#233;n&#233;it&#233; des ONG, en revenant sur son &#233;tude sur le &#171; boom des ONG &#187; en Am&#233;rique latine, pour montrer que &#171; la forme ONG est reprise par des activistes pour poursuivre des projets f&#233;ministes &#187;, ce que Helms (2014) appelle le processus de &#171; mouvementisation &#187; des ONG au lieu d'ONGisation des mouvements sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;mement, il est possible de s'interroger sur le paradigme de l'ONGisation des mouvements sociaux en contestant le statut normatif qui structure &#171; le champ f&#233;ministe du savoir sur les ONG &#187; (ibid.). Hodzic affirme que la production d'un tel champ de savoir peut restreindre &#8211; ou ouvrir &#8211; l'espace pour une analyse et une critique f&#233;ministe. En effet, la &#171; valorisation nostalgique &#187; des mouvements de femmes, pr&#233;sente dans le paradigme de l'ONGisation, contribue entre autres &#224; cette restriction. En totale opposition avec les ONG, de tels mouvements sont id&#233;alis&#233;s en espaces authentiques et purs pour la mobilisation f&#233;ministe &#224; un point tel que les contradictions internes, les in&#233;galit&#233;s et les divisions communes &#224; tout type de mouvement sont oubli&#233;es. Sans s'arr&#234;ter aux &#171; tropes de puret&#233; et de contamination &#187; respectivement attribu&#233;s aux mouvements de femmes et aux ONG, Hodzic sugg&#232;re le besoin de contextualiser le travail des ONG.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je termine cet article en proposant aux f&#233;ministes indiennes de se lancer dans ces d&#233;bats venus d'ailleurs, vu leur r&#233;sonance imm&#233;diate dans un paysage politique transform&#233; o&#249; les ONG sont la nouvelle norme. C'est d'autant plus urgent en raison de la polarisation du d&#233;bat et du fait que les activistes et universitaires f&#233;ministes rejettent les ONG de femmes, car elles les estiment &#171; vendues &#187; &#224; l'&#201;tat et/ou en connivence avec le n&#233;olib&#233;ralisme national et international. Les discussions concernant l'ONGisation s'enlisent dans de f&#233;roces batailles autour de l'authenticit&#233; id&#233;ologique, o&#249; les f&#233;ministes &#171; r&#233;elles &#187; se dressent contre les &#171; vendues &#187;, ou, pour reprendre les termes de Tellis (2014) apr&#232;s les manifestations antiviol &#224; New Delhi, les &#171; vraies &#187; f&#233;ministes contre les &#171; populaires &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces affirmations tranch&#233;es emp&#234;chent de d&#233;velopper de nouvelles r&#233;flexions sur la nature et les implications des ONG en tant qu'acteurs f&#233;ministes, et les immenses d&#233;fis auxquels se confrontent les pratiques f&#233;ministes en ces temps n&#233;olib&#233;raux. Elles alimentent directement les arguments de la droite et des forces conservatrices antif&#233;ministes si bien repr&#233;sent&#233;es dans le gouvernement BJP &#8211; le Parti du peuple indien, qui a d'ailleurs essay&#233; de contr&#244;ler les ONG &#8211; surtout progressistes et anti&#233;tatiques &#8211; sous pr&#233;texte qu'elles agissaient &#224; l'encontre de l'int&#233;r&#234;t national et qu'elles &#233;taient financ&#233;es par l'&#233;tranger. Les ONG f&#233;ministes ont &#233;t&#233; la cible d'une r&#233;pression violente de l'&#201;tat quand elles ont tent&#233; de demander aux autorit&#233;s de prendre en compte les probl&#233;matiques de genre. Les condamnations unilat&#233;rales &#224; leur encontre ont fourni des &#233;l&#233;ments suppl&#233;mentaires &#224; l'&#201;tat pour affaiblir la soci&#233;t&#233; civile.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, une premi&#232;re tentative pour d&#233;passer le clivage id&#233;ologique au sujet du MIF serait de rejeter les repr&#233;sentations binaires des ONG afin de saisir, comme de nombreux ethnographes des politiques f&#233;ministes latino-am&#233;ricaines l'ont fait (Alvarez 2014 ; Murdock 2003 ; Thayer 2010), leurs origines ambivalentes et leurs modes de fonctionnement hybrides, ainsi que leurs effets impr&#233;visibles. Les ONG sont souvent per&#231;ues comme des entit&#233;s stables et singuli&#232;res en Inde. Or les ONG font preuve d'une grande diversit&#233; dans leurs activit&#233;s, en fonction des publics et des niveaux d'intervention. De nombreux auteurs &#8211; proches des mouvements sociaux ou dans les discours universitaires &#8211; peinent &#224; cerner la sp&#233;cificit&#233; de celles qui travaillent dans le domaine politique &#224; cause de l'instabilit&#233; de l'objet d'&#233;tude (ici les ONG) et de la fa&#231;on dont ce terme (ONG) &#171; impose &#187; une impression de stabilit&#233; et d'uniformit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si certaines ONG de femmes privil&#233;gient la dimension technique de leur expertise de genre lorsqu'elles s'adressent &#224; certains publics, d'autres, parfois au sein de la m&#234;me organisation, vont accomplir un &#171; travail de mouvement &#187; crucial, en produisant et diffusant le savoir et la p&#233;dagogie f&#233;ministes ou m&#234;me en n&#233;gociant et faisant du lobbying aupr&#232;s de l'&#201;tat (Roy, 2011). Des exemples d'interaction entre ONG et mouvements existent. Des ONG f&#233;ministes de la ville de Kolkata ont agi, intelligemment et collectivement, en rejoignant la plateforme &#171; autonome &#187; Maitree, qui m&#232;ne des campagnes anti&#233;tatiques relatives &#224; des probl&#233;matiques politiques pressantes. Ces campagnes pourraient se r&#233;v&#233;ler toutefois risqu&#233;es &#224; organiser pour des organisations isol&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; l'impossibilit&#233; de dessiner une fronti&#232;re entre les ONG et les mouvements, les f&#233;ministes indiennes s'ent&#234;tent &#224; maintenir cette diff&#233;renciation. Bien que les groupes autonomes et les organisations de base se soient rapidement restreints, l'attachement affectif &#224; l'autonomie comme horizon symbolique, n'en est sorti que plus renforc&#233;. Comme je l'ai d&#233;j&#224; &#233;crit (Roy, 2009), les f&#233;ministes indiennes, en critiquant le processus d'ONGisation du MIF, font le deuil d'un f&#233;minisme consid&#233;r&#233; comme id&#233;ologiquement radical et authentique &#8211; c'est-&#224;-dire les groupes de femmes autonomes des ann&#233;es&#8239;1970 et&#8239;1980.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La f&#233;tichisation de l'autonomie a des cons&#233;quences sur la fa&#231;on dont le terrain f&#233;ministe actuel et les acteurs qui l'occupent sont per&#231;us int&#233;rieurement et ext&#233;rieurement. Il y a de bonnes raisons pour d&#233;passer ce stade. D'un point de vue empirique, l'id&#233;al de l'autonomie est intenable compte tenu des &#171; fronti&#232;res indistinctes &#187; (Misra, 2006) entre les structures de l'&#201;tat, de la soci&#233;t&#233; civile et du march&#233;. Les groupes autonomes qui fonctionnent aujourd'hui comme collectifs ou plateformes sont tout autant impliqu&#233;s que les ONG dans &#171; des structures probl&#233;matiques li&#233;es au capital, au pouvoir et &#224; la pouss&#233;e des in&#233;galit&#233;s &#187; (Hodzic, 2014). Il n'y a pas de zones pures, hors logique de march&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du point de vue conceptuel, d&#233;passer l'attachement nostalgique pour l'autonomie f&#233;ministe serait b&#233;n&#233;fique. Cet attachement a servi, par exemple, &#224; masquer les diff&#233;rences internes en termes de classe ou de caste au sein du MIF. Apr&#232;s tout, la th&#233;orie et la pratique de l'autonomie trouvent leurs racines dans le privil&#232;ge ou le luxe de ne pas avoir besoin d'un emploi &#224; temps plein ou d'avoir d'autres ressources (familiales) financi&#232;res stables. Ces facteurs ont sans aucun doute contribu&#233; &#224; consolider la traditionnelle &#233;lite dirigeante du MIF.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le contexte du f&#233;minisme britannique, Jonathan Dean (ibid.) affirme que la valorisation particuli&#232;re du mod&#232;le f&#233;ministe des ann&#233;es 1970 ou de la deuxi&#232;me vague caract&#233;ris&#233;e par l'autonomie, l'anti-institutionnalisation et la radicalit&#233; anti&#233;tatique, sert &#224; rel&#233;guer au second plan certains types de f&#233;minismes, non pas &#224; cause de leurs actions quotidiennes, mais parce qu'ils ne parviennent pas &#224; atteindre le mod&#232;le de ce que &#171; devraient &#187; &#234;tre les pratiques f&#233;ministes. En d'autres termes, toutes alternatives, sous la forme de groupes institutionnalis&#233;s et ONGis&#233;s, sont d'office consid&#233;r&#233;es comme &#171; moins radicales &#187;, sans qu'on ne se donne la peine de le v&#233;rifier empiriquement sous pr&#233;texte qu'ils r&#233;pondent &#224; des standards normatifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour en revenir au d&#233;but &#8211; les manifestations de masse apr&#232;s le viol collectif et le meurtre de Jyoti Singh &#8211;, si celles-ci semblaient avoir fait &#233;merger un nouvel &#233;lan f&#233;ministe sur une base populaire, les activistes comme les intellectuelles ne les ont pas per&#231;us comme &#171; vraiment f&#233;ministes, ou comme &#233;tant une bonne forme de f&#233;minisme &#187; (Dean, 2012). Dean montre qu'un discours sur la baisse de radicalit&#233; f&#233;ministe (des ann&#233;es 1970) subsiste m&#234;me face &#224; la hausse des actions f&#233;ministes. C'est le cas au Royaume-Uni. Cela semble &#234;tre &#233;galement le cas en Inde, o&#249; l'on persiste &#224; d&#233;crier l'apathie politique des jeunes et des &#233;tudiants et/ou la nature limit&#233;e de leurs interventions politiques, alors que le paysage urbain se transforme rapidement et que les jeunes hommes et femmes se politisent de mani&#232;re fortuite et inattendue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si ces formes de politisation ne peuvent &#234;tre na&#239;vement c&#233;l&#233;br&#233;es, Dean (2012) consid&#232;re qu'on ne peut les rejeter sur le principe qu'elles seraient &#171; coopt&#233;es &#187; par l'&#233;litisme et le n&#233;olib&#233;ralisme ou insuffisamment politiques au regard des &#171; vraies &#187; formes de mobilisation politique pass&#233;es. Au lieu de surveiller inlassablement les contours du &#171; mouvement &#187; contre les risques de son ONGisation ou de sa popularisation, il est imp&#233;ratif d'&#233;largir les cadres conceptuels pour analyser le nouveau paysage f&#233;ministe. Un moyen pour y parvenir serait d'aller au-del&#224; des tropes d'autonomie et de puret&#233; associ&#233;s au paradigme d'ONGisation, afin de reconna&#238;tre le caract&#232;re h&#233;t&#233;rog&#232;ne, diversifi&#233;, pluriel et fondamentalement &#171; impur &#187; du f&#233;minisme indien, qu'il soit autonome ou institutionnalis&#233;. Le but n'est pas seulement de s'approprier la &#171; nouveaut&#233; &#187; des politiques f&#233;ministes dans le pr&#233;sent n&#233;olib&#233;ral, mais aussi d'appr&#233;cier pleinement les contributions hybrides du Mouvement indien des femmes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Srila Roy8&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traduction de l'anglais : Ana Elia Wayllace&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alternatives Sud : ONG d&#233;politisation de la r&#233;sistance au n&#233;olib&#233;ralisme ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Editions Syllepse,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;a href=&#034;https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_24_iprod_696-ong.html&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;https://www.syllepse.net/lng_FR_srub_24_iprod_696-ong.html&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;CentreTricontinental&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Paris, Louvain-La-Neuve (Belgique), 2017, 178 pages, 13 euros&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Bibliographie&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Al-Ali N., Pratt N. (2009), Women and war in the Middle East : Transnational perspectives, Londres, Zed Books.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alvarez S. (1999), &#171; Advocating feminism : Latin American feminist NGO &#8220;boom&#8221; &#187;, International Feminist Journal of Politics, vol. 1, n&#176;&#8239;2, p.&#8239;181-209.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alvarez S. (2014), Beyond NGO-ization ? Reflections from Latin America, dans Bernal V. et Grewal I. (dir.), Theorizing NGOs : States, feminisms, and neoliberalism, Durham, Duke University Press, p.&#8239;285-300.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Basu A. (2004), &#171; Women's movements and the challenge of transnationalism &#187;, Curricular Crossings : Women's Studies and Area Studies, &lt;a href=&#034;http://www3.amherst.edu/&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www3.amherst.edu/&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bernal V. et Grewal I. (dir.) (2014), Theorizing NGOs : States, feminisms, and neoliberalism, Durham, Duke University Press.&lt;/p&gt;
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&lt;p&gt;1. Article paru dans Journal of South Asian Development, vol. 10, n&#176; 1, 2015, p.&#8239;96-117, sous le titre : &#171; The Indian Women's Movement : Within and Beyond NGOization &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Le terme &#171; f&#233;minisme &#187; est contest&#233; en Inde comme dans la plupart des anciennes colonies o&#249; il est associ&#233; &#224; l'Occident et &#224; l'&#233;litisme (Chaudhuri, 2004 ; Roy, 2012). En Asie du Sud, les activistes et universitaires parlent plus couramment de &#171; questions de femmes &#187; et de &#171; mouvements de femmes &#187; (Niranjana, 2007). Outre, cette r&#233;serve envers le terme &#171; f&#233;ministe &#187;, le Mouvement indien des femmes (MIF) a aussi privil&#233;gi&#233; historiquement la probl&#233;matique de la classe (Dave, 2012) plut&#244;t que celle du sexe &#8211;&#8194;une pr&#233;occupation associ&#233;e &#224; la seule classe moyenne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;3. Ces critiques ont persist&#233; m&#234;me si Jyoti Singh n'&#233;tait pas issue de la classe moyenne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;4. Le MIF, principalement bas&#233; dans les zones urbaines, est pr&#233;sent au niveau national, mais ne peut &#234;tre consid&#233;r&#233; (il ne le revendique d'ailleurs pas) comme repr&#233;sentant toutes les femmes indiennes. Il s'occupe de probl&#233;matiques telles que la sant&#233;, les droits civiques, l'environnement, la violence contre les femmes et, plus r&#233;cemment, la sexualit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;5. Une r&#233;cente historiographie du MIF d&#233;crit celui-ci en trois vagues : la premi&#232;re vague marque les origines du MIF dans un contexte de lutte nationaliste et anticolonialiste ; la deuxi&#232;me voit le mouvement s'imposer comme un mouvement f&#233;ministe &#171; autonome &#187; ; et enfin, la troisi&#232;me est souvent d&#233;crite comme la p&#233;riode de qui&#233;tude et de r&#233;flexion apr&#232;s les critiques internes et la tendance &#224; l'ONGisation de la deuxi&#232;me vague (Madhok, 2012 ; Sunder Rajan, 2003 ; Kumar, 1993).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;6. &#171; Post-Beijing &#187; fait r&#233;f&#233;rence &#224; l'internationalisation des mouvements de femmes, en particulier dans les pays du Sud, sous l'&#233;gide des conf&#233;rences dirig&#233;es par les Nations unies qui ont commenc&#233; en 1975 et qui se sont achev&#233;es en 1995 avec la 4e Conf&#233;rence mondiale sur les femmes &#224; Beijing.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;7. NdT : forme de manifestation pacifique durant laquelle les participants restent assis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;8. Professeure au d&#233;partement de sociologie de l'Universit&#233; de Witwatersrand (Johannesburg), r&#233;dactrice en chef de la revue Feminist Theory, r&#233;dactrice adjointe du Journal of South Asian Develo Development, auteure de plusieurs ouvrages sur les f&#233;minismes en Inde et en Asie du Sud.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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