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	<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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	<description>Presse-toi &#224; gauche ! propose &#224; tous ceux et celles qui aspirent &#224; voir grandir l'influence de la gauche au Qu&#233;bec un espace r&#233;gulier d'&#233;change et de d&#233;bat, d'interpr&#233;tation et de lecture de l'actualit&#233; de gauche au Qu&#233;bec...</description>
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		<title>Presse-toi &#224; gauche !</title>
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		<title>Les soul&#232;vements arabes de l'hiver 2010-2011 : une source d'inspiration mondiale</title>
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		<dc:date>2021-03-29T20:20:21Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Julien Salingue</dc:creator>


		<dc:subject>La r&#233;volution arabe en marche</dc:subject>
		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-03-30</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;La grande r&#233;volte de 2010-2011 fut un pr&#233;curseur d'autres soul&#232;vements &#224; l'&#233;chelle internationale, ouvrant une vague de contestation mondiale du capitalisme n&#233;olib&#233;ral autoritaire. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; de Europe solidaire sans fronti&#232;re. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'ann&#233;e 2011 s'&#233;tait ouverte avec les soul&#232;vements tunisien et &#233;gyptien, qui inspir&#232;rent rapidement d'autres populations de la r&#233;gion. Mais au-del&#224; de la zone Moyen-Orient-Afrique du Nord, d'autres s'empar&#232;rent des &#171; printemps arabes &#187;, d'abord pour exprimer leur (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Afrique-" rel="directory"&gt;Afrique&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-La-revolution-arabe-en-marche-+" rel="tag"&gt;La r&#233;volution arabe en marche&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-La-revolution-arabe-+" rel="tag"&gt;La r&#233;volution arabe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2021-03-30-+" rel="tag"&gt;Edition du 2021-03-30&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH100/arton47535-210d3.jpg?1781844089' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;La grande r&#233;volte de 2010-2011 fut un pr&#233;curseur d'autres soul&#232;vements &#224; l'&#233;chelle internationale, ouvrant une vague de contestation mondiale du capitalisme n&#233;olib&#233;ral autoritaire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de &lt;a href=&#034;http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article57370&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Europe solidaire sans fronti&#232;re&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ann&#233;e 2011 s'&#233;tait ouverte avec les soul&#232;vements tunisien et &#233;gyptien, qui inspir&#232;rent rapidement d'autres populations de la r&#233;gion. Mais au-del&#224; de la zone Moyen-Orient-Afrique du Nord, d'autres s'empar&#232;rent des &#171; printemps arabes &#187;, d'abord pour exprimer leur solidarit&#233; avec les peuples en lutte, mais aussi pour se mobiliser &#224; leur tour, en &#233;cho aux premiers soul&#232;vements de l'hiver.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Des Indign&#233;Es &#224; Occupy Wall Street&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pense ici entre autres au mouvement des places, ou des Indign&#233;Es, en Europe, avec notamment la spectaculaire mobilisation du 15 mai 2011 &#224; Madrid. En octobre 2011, l'universitaire Bertrand Badie expliquait ainsi (lemonde.fr, 26 octobre 2011) : &#171; La correspondance est forte. Dans le temps d'abord. Le &#171; printemps arabe &#187; s'amorce en d&#233;cembre 2010, et les premiers fr&#233;missements d'un mouvement des &#171; indign&#233;s &#187; s'observent au Portugal et en Gr&#232;ce d&#232;s mars 2011 pour gagner toute leur visibilit&#233; &#224; partir du 15 mai en Espagne. Dans les formes, ensuite. On retrouve dans les deux cas le m&#234;me rejet explicite de toute organisation partisane des mobilisations, la m&#234;me m&#233;fiance &#224; l'&#233;gard des professionnels de la politique quels qu'ils soient, le m&#234;me scepticisme &#224; l'&#233;gard des id&#233;ologies&#8230; &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l'on pense &#233;galement au mouvement Occupy, avec notamment sa principale d&#233;clinaison &#224; Wall Street, lanc&#233; en septembre 2011, qui affirmait alors sur son site : &#171; Nous sommes les 99 % de la population qui ne tol&#233;rons plus la rapacit&#233; et la corruption des 1 % restants. Nous nous servons des tactiques r&#233;volutionnaires du Printemps arabe pour arriver &#224; nos fins et nous encourageons l'usage de la non-violence. &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un mouvement mondial &#171; synchronis&#233; mais non coordonn&#233; &#187;&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;M&#234;me si les mobilisations ont pris des formes diverses et ont connu des trajectoires tr&#232;s diff&#233;rentes, entre autres en raison des contextes socio-politiques nationaux, les ph&#233;nom&#232;nes d'identification se sont reproduits et amplifi&#233;s au cours des ann&#233;es qui ont suivi, avec le d&#233;veloppement d'un mouvement mondial &#171; synchronis&#233; mais non coordonn&#233; &#187;, selon la foule de notre camarade Dan La Botz, remettant en cause le capitalisme n&#233;olib&#233;ral-autoritaire : &#171; Quand les Catalans sont all&#233;s bloquer l'a&#233;roport de Barcelone le 14 octobre [2019], ils ont affirm&#233; s'inspirer des m&#233;thodes de Hong Kong. Qui en retour a vu s'afficher, par solidarit&#233;, le 24 octobre [2019], en plein centre-ville, des centaines de drapeaux catalans brandis par des manifestants pour d&#233;noncer &#171; le m&#234;me destin tragique &#187; &#187; [1]. Gilets jaunes au Liban ou en Irak, parapluies &#224; Paris, masques de Guy Fawkes, de Dali ou du Joker un peu partout, techniques de r&#233;sistance &#224; la r&#233;pression qui voyagent de l'&#201;gypte aux &#201;tats-Unis, de Hong Kong au Chili : des r&#233;voltes interconnect&#233;es, qui se regardent, se nourrissent et se soutiennent symboliquement, face &#224; des gouvernements adeptes des m&#234;mes politiques aust&#233;ritaires et r&#233;pressives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dix ans apr&#232;s, nous ne devons pas l'oublier : les soul&#232;vements arabes de l'hiver 2010-2011 furent, alors que les effets d&#233;sastreux de la crise de 2008-2009 se faisaient de plus en plus sentir, l'expression de la possibilit&#233;, et m&#234;me de la n&#233;cessit&#233;, de se r&#233;volter contre un ordre injuste, et une source d'inspiration et de fiert&#233; pour les opprim&#233;Es et les exploit&#233;Es du monde entier. &#192; l'occasion du dixi&#232;me anniversaire de ces soul&#232;vements, le meilleur hommage que l'on puisse rendre aux insurg&#233;Es martyrs et &#224; toutes celles et tous ceux qui continuent de se battre dans l'adversit&#233;, est de demeurer intransigeants quant &#224; notre anti-imp&#233;rialisme, notre internationalisme et notre solidarit&#233; avec les peuples en lutte, mais aussi et surtout d'amplifier notre combat, ici et maintenant, pour un monde meilleur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Julien Salingue&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Note&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1- Nicolas Bourcier, &#171; Alg&#233;rie, Liban, Irak, Chili, Hongkong... La contestation est mondiale &#187;, lemonde.fr, 8 novembre 2019.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Les r&#233;voltes arabes de 2011 au fil de l'histoire</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Les-revoltes-arabes-de-2011-au-fil-de-l-histoire</link>
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		<dc:date>2021-03-23T07:17:55Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Aya Khalil, Georges Corm</dc:creator>


		<dc:subject>La r&#233;volution arabe en marche</dc:subject>
		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-03-23</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Parce que le temps social &#8211; toujours pluriel et souvent contradictoire &#8211; ne peut souffrir qu'on l'ampute du lent mouvement de la longue histoire, nous avons rencontr&#233;, &#224; l'occasion des dix ans des r&#233;voltes arabes de 2011, l'historien et &#233;conomiste Georges Corm. Figure intellectuelle et progressiste majeure, sp&#233;cialiste du monde arabe, Georges Corm est l'auteur d'une &#339;uvre prolifique. Parmi ses ouvrages, l'incontournable Le Proche-Orient &#233;clat&#233; (1956-2012) (Gallimard, 1983), Orient-Occident, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH100/arton47385-7c6bc.jpg?1781844090' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='100' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Parce que le temps social &#8211; toujours pluriel et souvent contradictoire &#8211; ne peut souffrir qu'on l'ampute du lent mouvement de la longue histoire, nous avons rencontr&#233;, &#224; l'occasion des dix ans des r&#233;voltes arabes de 2011, l'historien et &#233;conomiste Georges Corm. Figure intellectuelle et progressiste majeure, sp&#233;cialiste du monde arabe, Georges Corm est l'auteur d'une &#339;uvre prolifique. Parmi ses ouvrages, l'incontournable Le Proche-Orient &#233;clat&#233; (1956-2012) (Gallimard, 1983), Orient-Occident, la fracture imaginaire (La D&#233;couverte, 2002), Le Liban contemporain (La D&#233;couverte, 2003), ou encore La Nouvelle Question d'Orient (La D&#233;couverte, 2017).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de &lt;a href=&#034;http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article57248&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Europe solidaire sans fronti&#232;re&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En r&#233;f&#233;rence au printemps des peuples europ&#233;ens de 1848, les r&#233;voltes de 2011 seront vite d&#233;sign&#233;es par le terme de &#171; Printemps arabe &#187;, autant par les commentateurs occidentaux que ceux du monde arabe. Si l'analogie avec 1848 a pour m&#233;rite d'inscrire la s&#233;quence r&#233;volutionnaire arabe dans le temps long de l'histoire, elle rend moins &#233;vidente sa g&#233;n&#233;alogie avec les mouvements d'ind&#233;pendance et de lib&#233;ration nationale des ann&#233;es 1950 et 1960. Comment peut-on penser les soul&#232;vements arabes de 2011 au fil de l'histoire des r&#233;voltes populaires arabes ? Quelles sont les continuit&#233;s et les ruptures ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personnellement, je n'aime pas l'expression de &#171; Printemps arabe &#187;. C'est une expression import&#233;e d'une histoire diff&#233;rente du continent europ&#233;en, et qui emp&#234;che d'envisager l'historicit&#233; plus imm&#233;diate de ces r&#233;voltes. Je pr&#233;f&#232;re donc parler des &#171; r&#233;voltes arabes de 2011 &#187;, qui ont ouvert une nouvelle p&#233;riode de l'histoire arabe. Par ailleurs, je suis &#233;tonn&#233; de constater l'omission r&#233;currente dans les productions acad&#233;miques occidentales de l'influence de ces r&#233;voltes sur les soul&#232;vements qui les ont suivis de l'autre c&#244;t&#233; de la M&#233;diterran&#233;e. Les Indign&#233;s en Espagne, en Gr&#232;ce, jusqu'aux &#201;tats-Unis avec Occupy Wall Street&#8230; Ce type d'omission est r&#233;v&#233;lateur de la permanence en Occident d'une vision essentialisante du monde arabe, et ce malgr&#233; l'existence de courants universitaires postcoloniaux ou postmodernes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne donc la g&#233;n&#233;alogie historique de ces r&#233;voltes, on peut dans un premier temps faire le lien avec les grands mouvements populaires de l'&#233;poque nass&#233;rienne. Gamal Abdel Nasser dont on a f&#234;t&#233; il y a trois mois le cinquanti&#232;me anniversaire de son d&#233;c&#232;s a &#233;t&#233; une figure majeure de l'histoire contemporaine arabe et mondiale. Il a incarn&#233; la lutte anticoloniale et tiersmondiste avec une force d'autant plus grande qu'elle puisait sa source dans la volont&#233; populaire. Les rassemblements gigantesques qui ont marqu&#233; l'&#233;pop&#233;e nass&#233;rienne n'&#233;taient pas de nature contestataire, mais ils sont int&#233;ressants &#224; &#233;voquer puisqu'ils montraient des peuples arabes en mouvement qui appelaient &#224; la lutte et &#224; la r&#233;sistance, dans une relation d'osmose avec Nasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on remonte plus loin, au IXe si&#232;cle, on peut &#233;voquer les Qarmates qui sont &#224; l'origine d'un grand mouvement de protestation r&#233;unissant intellectuels, travailleurs des villes et paysans s'&#233;tendant jusqu'au Bahre&#239;n, Oman et le Yemen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, bien s&#251;r, il y a la longue s&#233;quence des luttes anticoloniales auxquelles ont massivement particip&#233; les peuples d&#232;s la fin du 19e si&#232;cle et ce dans l'ensemble du monde arabe (&#224; l'exception de la p&#233;ninsule arabique, qui est un cas particulier). En Alg&#233;rie contre l'invasion puis l'occupation fran&#231;aise, en &#201;gypte contre l'occupation britannique, puis entre 1920 et 1940 en Syrie et au Liban contre le colonialisme fran&#231;ais et son projet de tron&#231;onnage de la Syrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je reviens rapidement sur cet &#233;pisode tant il a d&#233;termin&#233; les conflits futurs de la r&#233;gion. La France avait d&#233;tach&#233; le Liban de la Syrie et, suite &#224; cela, elle comptait cr&#233;er de toute pi&#232;ce un &#201;tat alaouite, un &#201;tat druze, un &#201;tat d'Alep, etc, &#224; l'encontre de la volont&#233; des peuples de la Syrie g&#233;ographique qui souhaitaient leur ind&#233;pendance dans un &#201;tat syrien uni comprenant la Syrie actuelle, le Liban et la Palestine. En 1925, une insurrection populaire se d&#233;clenche contre le mandat fran&#231;ais et pour l'ind&#233;pendance d'une Syrie arabe unie. La France la r&#233;prima de mani&#232;re extr&#234;mement brutale, par des bombardements f&#233;roces sur Damas et le Jabal druze. Puis, pourtant cens&#233;e &#234;tre fille a&#238;n&#233;e de l'&#201;glise, elle c&#233;da &#224; la Turquie en 1939 la r&#233;gion syrienne d'Antioche, berceau historique des &#201;glises naissantes. Je pense qu'il reste des traces tr&#232;s fortes de cette p&#233;riode du mandat dans l'actuelle politique de la France &#224; l'&#233;gard de la Syrie. D'une certaine fa&#231;on, la France ne pardonne pas &#224; la Syrie de lui avoir tant tenu t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;voltes de 2011 ne sont pas directement anticoloniales ou antiimp&#233;rialistes. Cependant, la &#171; libert&#233; &#187; et la &#171; dignit&#233; &#187; qui revenaient souvent dans les slogans des manifestants doivent s'entendre dans la continuit&#233; des luttes anticoloniales, comme des revendications de lib&#233;ration collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Qui connait votre &#339;uvre sait l'importance que vous donnez &#224; la dialectique de la fragmentation et de l'unit&#233; dans l'histoire de la r&#233;gion arabe depuis la chute de l'Empire ottoman. Que ce soit dans votre monumental Le Proche-Orient &#233;clat&#233; (1956-2012) [1], ou dans l'un de vos derniers ouvrages Pens&#233;e et politique dans le monde arabe [2], il s'agit &#224; chaque fois d'examiner la fa&#231;on dont cette dialectique structure la vie politique et intellectuelle de la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1983, vous parliez de &#171; balkanisation &#187; du Proche-Orient, entendu comme le travail des imp&#233;rialismes europ&#233;ens puis &#233;tasunien(-isra&#233;lien) visant &#224; d&#233;pecer la r&#233;gion sur des crit&#232;res ethniques et religieux selon la c&#233;l&#232;bre devise : diviser pour mieux r&#233;gner. Alors que cette vague de protestations semblait rassembler les soci&#233;t&#233;s arabes dans une unit&#233; de destin, comment la dynamique de la fragmentation a-t-elle (une fois encore) pris le dessus ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dynamique de la fragmentation fait partie de tout groupement humain, mais en tant que th&#233;matique elle est particuli&#232;rement pr&#233;sente dans la culture arabe, avec le terme de &#171; fitna &#187; qui se traduit en fran&#231;ais par d&#233;sordre et antagonisme &#224; la fois. L'histoire des Arabes est rythm&#233;e par cette dialectique constante entre l'appel &#224; l'unit&#233; et l'appel &#224; la dissidence ; dialectique qui a commenc&#233; tr&#232;s t&#244;t ainsi que le montre Hichem Dja&#239;t dans son livre La grande discorde [3].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, la fragmentation (ou la balkanisation) du Proche-Orient, qui a longtemps fait l'objet de mes travaux, rel&#232;ve de dynamiques exog&#232;nes. Elle trouve ses racines dans les d&#233;coupages coloniaux de la fin de la Premi&#232;re guerre mondiale. Lorsque l'Empire ottoman s'effondre, le mouvement d'unit&#233; arabe &#233;tait alors puissant. Il a &#233;t&#233; bris&#233; par la pr&#233;sence militaire des colonialismes europ&#233;ens et leur d&#233;pe&#231;age de la r&#233;gion en entit&#233;s politiques plus ou moins viables, sur des bases ethniques et confessionnelles, et aux dimensions territoriales et d&#233;mographiques vari&#233;es. Le nom de la Syrie en arabe c'est Bilad As-Sham, Pays de Damas (au pluriel) &#8211; appellation magnifique qui illustre &#224; elle seule la conception plurielle et inclusive du sentiment d'appartenance des peuples de la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le rappelle souvent : d&#232;s 1840, avant m&#234;me la naissance du mouvement sioniste, les Britanniques pr&#233;conisaient de convaincre les citoyens anglais de confession juive de s'installer en Palestine pour contrebalancer l'influence fran&#231;aise en M&#233;diterran&#233;e de l'Est, une des r&#233;gions les plus strat&#233;giques du monde car elle est la route vers les Indes. La D&#233;claration Balfour ensuite en 1917, et le soutien europ&#233;en et &#233;tasunien vibrant au sionisme plus g&#233;n&#233;ralement, s'inscrit dans le cadre du contr&#244;le colonial du monde arabe. Du point de vue de la fragmentation, la seule cr&#233;ation d'Isra&#235;l a coup&#233; g&#233;ographiquement le Maghreb arabe du Machrek arabe, et l'&#201;gypte de la Syrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais pourquoi les colonialismes europ&#233;ens auraient admis &#224; la fin de la Premi&#232;re guerre mondiale les formations d'un grand &#201;tat turc et d'un grand &#201;tat iranien, et pas celle d'un grand &#201;tat arabe ? C'est une opposition que vous notez dans votre livre Pens&#233;e et politique dans le monde arabe, je vous cite : &#171; Cette fragmentation contraste comme on l'a vu avec la reconstitution d'un &#201;tat turc moderne d&#232;s le d&#233;but des ann&#233;es 1920, arc-bout&#233; sur le vaste territoire anatolien et ses fa&#231;ades maritimes en M&#233;diterran&#233;e et en mer Noire. Elle contraste aussi avec la continuit&#233; de l'&#201;tat iranien &#187; (p.133)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, la Turquie et l'Iran &#233;taient des entit&#233;s politiques massives et unies &#224; la fin du 19e si&#232;cle. Ensuite, Ataturk a r&#233;alis&#233; une r&#233;volution modernisante, brutale certes, mais qui a chass&#233; militairement les envahisseurs occidentaux du territoire turc. En comparaison, l'espace social arabe ne constituait plus une entit&#233; politique unie et coh&#233;rente depuis des si&#232;cles. L'&#201;gypte avait maintenu une certaine coh&#233;sion sur les bases de l'&#201;tat pharaonique lui permettant d'arracher une certaine autonomie politique durant la p&#233;riode mamelouke, mais cela restait fragile. Or, au d&#233;but du 20e si&#232;cle, se former en &#201;tat-nation exigeait &#224; la fois un certain degr&#233; de totalisation au sein d'un territoire donn&#233;, et les moyens de se d&#233;fendre contre le colonialisme europ&#233;en.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au reste, ces politiques coloniales de fragmentation de la r&#233;gion ne se sont &#233;videmment pas poursuivies sans heurts. Les populations ont r&#233;sist&#233; autant que faire se peut &#224; cette dynamique. C'est d'ailleurs de ces r&#233;sistances continues qu'ont &#233;merg&#233; dans les ann&#233;es 1950 et 1960 les mouvements radicaux antiimp&#233;rialistes. De fait, la lutte anticoloniale a redynamis&#233; le panarabisme sous diff&#233;rentes variantes (baathiste, nass&#233;rienne, marxisante&#8230;). En 1958, l'&#201;gypte de Nasser et la Syrie baathiste d&#233;cident de ne faire qu'un seul &#201;tat &#8211; la R&#233;publique arabe unie. Une tentative qui n'a pas tenue pour un tas de raisons, mais qui refl&#233;tait la forte volont&#233; populaire de s'unir dans un projet &#233;mancipateur. Or, l'imp&#233;rialisme occidental n'a eu qu'un objectif : casser ce mouvement d'unit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une guerre redoutable a &#233;t&#233; men&#233;e contre le panarabisme par des agressions militaires directes d'une part, et par l'instrumentalisation des mouvances islamistes d'autre part. Des ressources financi&#232;res immenses ont &#233;t&#233; d&#233;ploy&#233;es pour propager le wahhabisme saoudien afin de contrer le panarabisme socialisant, dans le contexte de la guerre froide. Et cette guerre se poursuit aujourd'hui encore. L'imp&#233;rialisme occidental ne tol&#232;re pas la pr&#233;sence de grands &#201;tats arabes qui ne lui soient pas assujettis sur les plans &#233;conomique et politique ; la non-suj&#233;tion &#224; l'imp&#233;rialisme se traduisant par le refus de la normalisation avec Isra&#235;l. L'invasion de l'Irak en 2003 et la guerre de Syrie quelques ann&#233;es apr&#232;s ont eu pour cons&#233;quence l'implosion de ces &#201;tats, avec le d&#233;veloppement des logiques tribales et r&#233;gionales qui en d&#233;coule. Que Daech ait pu se constituer et s'&#233;tendre ainsi est le produit d'une longue histoire d'instrumentalisation des mouvements islamistes par l'imp&#233;rialisme occidental ; histoire dont est &#233;galement issu Oussama Ben Laden.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les r&#233;voltes arabes ont provoqu&#233; des reconfigurations politiques diff&#233;rentes d'un pays &#224; l'autre. Les tyrans &#224; la t&#234;te de l'&#201;gypte et de la Tunisie ont pris leurs jambes &#224; leur cou, quand dans d'autres pays des conflits arm&#233;s extr&#234;mement violents ont &#233;clat&#233;. Comment les soul&#232;vements populaires de 2011 ont-ils agi sur les crises que traversaient les &#201;tats arabes ? En quoi se sont-ils heurt&#233;s aux antagonismes g&#233;opolitiques structurels ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne la Syrie, j'aimerais rappeler la d&#233;claration de l'ancien ministre des affaires &#233;trang&#232;res fran&#231;aises Laurent Fabius en 2012 : &#171; Al Nosra fait du bon boulot en Syrie &#187;. Pendant au moins deux ans, de 2011 &#224; 2013, par un tour de passe-passe discursif et id&#233;ologique &#233;tonnant, les mouvements jihadistes terroristes &#233;taient devenus des mouvements de lib&#233;ration de la Syrie dans les grands m&#233;dias occidentaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre cela, s&#251;rement est-il utile de rappeler le contexte d'alors. Au d&#233;but des ann&#233;es 2000, une offensive imp&#233;rialiste men&#233;e par le couple franco-&#233;tasunien fut lanc&#233;e contre le r&#233;gime syrien pour son soutien au Hezbollah et son alliance avec l'Iran. En octobre 2003, soit quelques mois apr&#232;s le d&#233;clenchement de la guerre d'Irak, Bush adopte le Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act (SALSRA) qui accuse le r&#233;gime syrien de &#171; soutenir le terrorisme international &#187; et pr&#233;voit des sanctions si la Syrie poursuivait la politique d&#233;nonc&#233;e. Le mois suivant, Bush explique qu'il s'agit de cr&#233;er un nouveau Moyen-Orient, avec des r&#233;gimes arabes appel&#233;s &#224; devenir &#171; d&#233;mocratiques &#187; et &#224; partager les &#171; valeurs &#187; de l'Occident, parmi lesquelles le souci de la s&#233;curit&#233; d'Isra&#235;l, ce qui implique la normalisation. En 2008, Sarkozy tente une autre approche : faire adh&#233;rer la Syrie &#224; l'Union pour la M&#233;diterran&#233;e, esp&#233;rant par l&#224; que le r&#233;gime changerait son positionnement g&#233;ostrat&#233;gique. Or, les r&#233;sultats escompt&#233;s n'ont pas suivi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que le r&#233;gime syrien porte une lourde responsabilit&#233; dans la fa&#231;on dont les choses ont d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; et dans la propagation de pratiques particuli&#232;rement violentes, cela ne fait aucun doute. Par ailleurs, sur le plan &#233;conomique, le gouvernement syrien avait commis une erreur consid&#233;rable dans les ann&#233;es 2000 en engageant le pays vers des politiques n&#233;olib&#233;rales. Par la voix de son vice-premier ministre des affaires &#233;conomiques, Al-Dardari, il avait diminu&#233; les subventions &#224; l'agriculture, alors qu'elle &#233;tait affect&#233;e par la s&#233;cheresse et qu'elle repr&#233;sentait un des secteurs &#233;conomiques cl&#233; de la Syrie lui assurant &#8211; et ce n'est pas rien &#8211; son autosuffisance alimentaire. De plus, le gouvernement avait inconsid&#233;r&#233;ment conclu un accord de libre-&#233;change avec la Turquie dont l'&#233;conomie &#233;tait beaucoup plus avanc&#233;e ; cela a permis par la suite &#224; la Turquie de devenir un acteur majeur &#224; l'int&#233;rieur de la Syrie. Cette orientation n&#233;olib&#233;rale du r&#233;gime syrien, pensant ainsi se rapprocher des puissances occidentales, n'a &#233;videmment pas permis de r&#233;pondre &#224; la tr&#232;s forte pression d&#233;mographique et aux besoins des habitants, bien au contraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les manifestations commencent en mars 2011, l'agitation occidentale en faveur d'un changement de r&#233;gime en Syrie s'inscrivait dans le cadre de l'offensive imp&#233;rialiste ; il n'&#233;tait aucunement question de soutenir les Syriens dans leur qu&#234;te de justice sociale et d'une vie politique d&#233;mocratique. La multiplication des conf&#233;rences internationales et les d&#233;clarations am&#233;ricaines et fran&#231;aises ont confirm&#233; l'instrumentalisation des manifestations populaires pour faire valoir des agendas g&#233;opolitiques qui n'ont rien &#224; voir avec les revendications des Syriens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Libye, un tout autre sc&#233;nario s'est jou&#233;. Le r&#233;gime libyen &#233;tait lui aussi autoritaire, voire dictatorial, d'o&#249; la col&#232;re populaire, mais la redistribution des revenus issus de l'exploitation du p&#233;trole permettait un niveau de vie digne aux Libyens, ainsi qu'aux &#201;gyptiens et aux Tunisiens qui travaillaient en Libye. Si Khadafi est tomb&#233; aussi vite, c'est tout simplement parce qu'il y a eu une campagne de bombardements massifs de l'OTAN dont l'objectif principal &#233;tait d'&#233;liminer Kadhafi. Rien ne peut r&#233;sister &#224; cela. Sarkozy souhaitait &#233;touffer l'affaire du financement de sa campagne &#233;lectorale, et au passage mettre la main sur les ressources du pays. Cela a justifi&#233; que sans scrupules un pays soit d&#233;truit, avec les cons&#233;quences terribles que l'on connait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, pour ce qui est de la Tunisie et de l'&#201;gypte, un facteur fondamental a pr&#233;cipit&#233; la chute de ces r&#233;gimes : le positionnement de l'arm&#233;e. Il faudrait sans doute proc&#233;der &#224; une analyse plus approfondie des liens entre les r&#233;gimes de ces &#201;tats avec leurs arm&#233;es. Grosso modo, dans les deux cas, la pression &#233;norme des r&#233;voltes populaires a soit cr&#233;&#233; soit exacerb&#233; la dissension entre les arm&#233;es et les r&#233;gimes de telle sorte que &#8211; &#224; un moment donn&#233; &#8211; les arm&#233;es ont l&#226;ch&#233; les r&#233;gimes. Ce facteur est d&#233;cisif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Nombre d'intellectuels conviennent que le panarabisme socialisant est d&#233;sormais r&#233;volu, en tant qu'&#233;poque et en tant qu'id&#233;e. Qu'on date sa disparition &#224; 1967, 1970 ou 1982, une sorte de proc&#232;s permanent en souligne les erreurs ; erreurs qui seraient inh&#233;rentes &#224; l'id&#233;e elle-m&#234;me. C'est un ph&#233;nom&#232;ne qui se rapproche sensiblement de la condamnation du communisme &#224; partir des ann&#233;es 1980. Il n'est plus bon de s'en revendiquer : communisme ou panarabisme appartiendraient &#224; des &#233;poques pass&#233;es. Pourtant, les constats sociaux et politiques au principe du panarabisme restent relativement actuels&#8230; Quels seraient selon vous les contours d'un nouveau panarabisme ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas en la d&#233;faite ou en la r&#233;signation des peuples. L'id&#233;e panarabe contemporaine fait son chemin dans le monde arabe depuis la fin du 19e si&#232;cle, elle condense des aspirations populaires tr&#232;s vives et tr&#232;s anciennes de lib&#233;ration et d'unit&#233;. Lorsque Isra&#235;l officialise en 1948 le rapt de la Palestine, les peuples du Maghreb et du Machrek se sont sentis directement concern&#233;s et ont particip&#233; comme ils pouvaient &#224; une guerre qui &#233;tait perdue d'avance. Lorsque Nasser redonne vie au panarabisme &#224; partir de 1956, les peuples arabes sont spontan&#233;ment avec lui. Lib&#233;rer les territoires occup&#233;s, assurer l'ind&#233;pendance politique et &#233;conomique face &#224; l'imp&#233;rialisme occidental et &#233;difier une &#233;conomie socialisante &#224; l'&#233;chelle r&#233;gionale restaient les seuls recours possibles aux peuples arabes pour sortir du marasme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, l'unit&#233; arabe doit &#234;tre pens&#233;e sous la forme concr&#232;te de f&#233;d&#233;ration, et non pas d'&#201;tat-nation. Je pense que ce qui manque actuellement c'est un pays phare qui puisse &#234;tre pr&#233;sent et actif sur la sc&#232;ne arabe, comme ont pu l'&#234;tre par exemple l'&#201;gypte, ou l'Alg&#233;rie &#224; sa suite puisque l'&#201;gypte de Sadate fut expuls&#233;e de la Ligue arabe durant plusieurs ann&#233;es pour avoir sign&#233; la paix avec Isra&#235;l par l'accord de Camp David.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comprenez qu'il y a en tout cas un lien indestructible entre les Arabes : leur langue. Vous avez beau fragmenter, appuyer les clivages communautaires ou religieux, il reste qu'une langue rassemble ces peuples. La langue arabe est le r&#233;servoir de la culture collective ; il suffit de constater combien les chansons, po&#232;mes et romans circulent d'un bout &#224; l'autre des pays de la r&#233;gion. Les intellectuels arabes se connaissent tous, de l'Irak au Maroc en passant par le Liban ; ils se lisent et discutent leurs travaux. Nous avons &#233;galement le Centre des &#233;tudes pour l'unit&#233; arabe et l'Institut d'&#233;tudes palestiniennes &#224; Beyrouth qui sont deux lieux de la pens&#233;e nationale arabe. Ils font un travail formidable de publication : on parle de plusieurs centaines de revues, ouvrages, essais publi&#233;s, qui pr&#233;sentent des analyses sociales et politiques sur le monde arabe sous de multiples angles, et assurent une conservation de la m&#233;moire. Ces institutions organisent de surcro&#238;t des conf&#233;rences et des colloques acad&#233;miques dans les capitales arabes permettant aux intellectuels de se rencontrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, et surtout, il y a la Palestine : elle f&#233;d&#232;re les sentiments panarabes. Et je ne crois pas qu'il soit possible d'&#233;touffer la question palestinienne, quelques soient les moyens d&#233;ploy&#233;s, parmi eux la normalisation des relations entre Isra&#235;l et les petites royaut&#233;s b&#233;douines de la P&#233;ninsule arabique. &#192; cet &#233;gard, je trouve la r&#233;sistance palestinienne r&#233;ellement admirable. C'est en d&#233;finitive &#224; partir de la Palestine que se dessineront les contours d'un nouveau panarabisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Georges Corm&lt;br class='autobr' /&gt;
Aya Khalil&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Monde arabe : dix ans apr&#232;s le d&#233;but des soul&#232;vements populaires, ce n'est qu'un d&#233;but&#8230;</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Monde-arabe-dix-ans-apres-le-debut-des-soulevements-populaires-ce-n-est-qu-un</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.pressegauche.org/Monde-arabe-dix-ans-apres-le-debut-des-soulevements-populaires-ce-n-est-qu-un</guid>
		<dc:date>2021-03-16T07:08:13Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Joseph Daher</dc:creator>


		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-03-16</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les r&#233;volutions ont &#233;t&#233; la forme la plus importante de conflit politique au XXe si&#232;cle, peut-&#234;tre dans l'histoire de l'humanit&#233;, &#224; l'exception peut-&#234;tre des guerres mondiales. Le d&#233;clenchement des processus r&#233;volutionnaires de la r&#233;gion du Moyen Orient et de l'Afrique du Nord (MOAN) au cours de la d&#233;cennie pr&#233;c&#233;dente fait partie de ces &#233;v&#233;nements majeurs et r&#233;volutionnaires. Il ne fait aucun doute que la premi&#232;re vague de r&#233;voltes en 2011 a marqu&#233; l'ouverture d'une &#233;poque inachev&#233;e de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Afrique-" rel="directory"&gt;Afrique&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-La-revolution-arabe-+" rel="tag"&gt;La r&#233;volution arabe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2021-03-16-+" rel="tag"&gt;Edition du 2021-03-16&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH84/arton47286-a2bba.jpg?1782116659' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les r&#233;volutions ont &#233;t&#233; la forme la plus importante de conflit politique au XXe si&#232;cle, peut-&#234;tre dans l'histoire de l'humanit&#233;, &#224; l'exception peut-&#234;tre des guerres mondiales. Le d&#233;clenchement des processus r&#233;volutionnaires de la r&#233;gion du Moyen Orient et de l'Afrique du Nord (MOAN) au cours de la d&#233;cennie pr&#233;c&#233;dente fait partie de ces &#233;v&#233;nements majeurs et r&#233;volutionnaires. Il ne fait aucun doute que la premi&#232;re vague de r&#233;voltes en 2011 a marqu&#233; l'ouverture d'une &#233;poque inachev&#233;e de r&#233;volution et de contre-r&#233;volution au MOAN.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du site de la &lt;a href=&#034;http://www.contretemps.eu/revolutions-arabes-soulevements-imperialisme-autoritarisme/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;revue Contretemps&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un processus r&#233;volutionnaire &#224; long terme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une r&#233;volution est g&#233;n&#233;ralement comprise comme un large mouvement populaire r&#233;alisant un changement politique radical ou qui le vise mais n'y parvient pas. Dans le cas des soul&#232;vements populaires de la r&#233;gion du MOAN, les changements r&#233;sultants des &#233;v&#233;nements qui ont d&#233;but&#233; &#224; la fin de l'ann&#233;e 2010 et d&#233;but 2011 n'ont pas provoqu&#233; des changements radicaux dans les conditions mat&#233;rielles des structures politiques et &#233;conomiques de la r&#233;gion, &#224; l'exception du renversement de la domination &#233;conomique et politique de cliques familiales au pouvoir, en Tunisie, &#201;gypte, Libye, au Y&#233;men, en Alg&#233;rie et au Soudan, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En d'autres termes, nous avons assist&#233; &#224; des formes de r&#233;volution politique limit&#233;e, mais sans aucun changement dans les structures &#233;conomiques et sociales de la soci&#233;t&#233;, alors qu'une r&#233;volution sociale implique ces changements plus fondamentaux qui remettent en cause le r&#233;gime d'accumulation existant (n&#233;olib&#233;ralisme) au sein du capitalisme ou le mode de production lui-m&#234;me. Il s'agit d'une distinction importante, car les probl&#232;mes de la r&#233;gion du MOAN ne sont pas seulement politiques, mais aussi le produit de sa forme particuli&#232;re de capitalisme (voir ci-dessous).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, nous avons assist&#233; &#224; la mobilisation de larges secteurs des classes populaires exigeant le renversement de r&#233;gimes dictatoriaux. C'est l'un des principaux aspects d'une r&#233;volution. Le r&#233;volutionnaire russe L&#233;on Trotsky a notamment &#233;crit :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Le trait le plus incontestable de la R&#233;volution, c'est l'intervention directe des masses dans les &#233;v&#233;nements historiques. D'ordinaire, l'&#201;tat, monarchique ou d&#233;mocratique, domine la nation ; l'histoire est faite par des sp&#233;cialistes du m&#233;tier : monarques, ministres, bureaucrates, parlementaires, journalistes. Mais, aux tournants d&#233;cisifs, quand un vieux r&#233;gime devient intol&#233;rable pour les masses, celles-ci brisent les palissades qui les s&#233;parent de l'ar&#232;ne politique, renversent leurs repr&#233;sentants traditionnels, et, en intervenant ainsi, cr&#233;ent une position de d&#233;part pour un nouveau r&#233;gime&#8230; L'histoire de la r&#233;volution est pour nous, avant tout, le r&#233;cit d'une irruption violente des masses dans le domaine o&#249; se r&#232;glent leurs propres destin&#233;es &#187;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Un autre aspect est que dans certains des soul&#232;vements populaires, une situation proche du double pouvoir contestant le r&#233;gime a pu exister &#224; certaines p&#233;riodes, &lt;a href=&#034;http://www.contretemps.eu/syrie-un-retour-sur-les-origines-et-le-developpement-du-processus-revolutionnaire-2eme-partie/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;comme en Syrie au d&#233;but du mouvement de protestation&lt;/a&gt;. Ce dernier ne repr&#233;sentait n&#233;anmoins pas une forme d'alternative sociale r&#233;volutionnaire aux structures politiques et &#233;conomiques existantes du capitalisme syrien, tout en ayant quelques limites en termes de syst&#232;me alternatif d'autonomie d&#233;mocratique. Ce syst&#232;me n'a jamais &#233;t&#233; pleinement d&#233;velopp&#233; et il y a eu des probl&#232;mes, en particulier la sous-repr&#233;sentation des femmes ainsi que des minorit&#233;s ethniques et religieuses. N&#233;anmoins, les comit&#233;s et les conseils ont r&#233;ussi &#224; former une alternative politique qui attirait de larges segments de la population.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous devons comprendre les soul&#232;vements populaires r&#233;gionaux comme un processus r&#233;volutionnaire prolong&#233; ou &#224; long terme, qui permet de combiner la nature r&#233;volutionnaire des situations actuelles et le chemin encore &#224; parcourir pour r&#233;aliser leurs objectifs d&#233;mocratiques et sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les racines du processus r&#233;volutionnaire&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les processus r&#233;volutionnaires de la r&#233;gion du MOAN sont le r&#233;sultat de la confluence et du renforcement mutuel de diff&#233;rents sources d'insatisfaction, de lutte et de mobilisation populaire. Ces batailles sont &#233;troitement li&#233;es et ont permis &#224; diff&#233;rents secteurs de ces soci&#233;t&#233;s d'unir leurs forces pour se rebeller contre des r&#233;gimes autoritaires et corrompus, jug&#233;s responsables de l'aggravation continue de la crise sociale et &#233;conomique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces soul&#232;vements sont enracin&#233;s dans le despotisme et l'autoritarisme d'un c&#244;t&#233; et de l'autre le blocage du d&#233;veloppement des forces productives en raison des rapports de production. Dans cette perspective, les soul&#232;vements au MOAN ne sont cependant pas seulement un avatar de la crise &#233;conomique mondiale de 2008. La grande crise n'a fait que renforcer les facteurs structurels sp&#233;cifiques de l'explosion r&#233;gionale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les causes profondes du blocus &#233;conomique &#224; long terme sont enracin&#233;es dans les modalit&#233;s sp&#233;cifiques du mode de production capitaliste dominant dans la r&#233;gion du MOAN, qui est un capitalisme aventureux, sp&#233;culatif et commercial caract&#233;ris&#233; par une recherche de profit &#224; court terme. L'&#233;conomie de la r&#233;gion se caract&#233;rise par la centralit&#233; de l'extraction de p&#233;trole et de gaz naturel, le sous-d&#233;veloppement des secteurs productifs, le surd&#233;veloppement des secteurs de services et alimentant diverses formes d'investissements sp&#233;culatifs, en particulier dans l'immobilier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au sein de ce mode de production particulier, la nature patrimoniale de ces &#201;tats, dans lesquels les centres de pouvoir (politique, militaire et &#233;conomique) sont concentr&#233;s au sein d'une famille et de sa clique, se d&#233;veloppe un type de capitalisme de copinage (crony-capitalism dit-on en anglais), domin&#233; par une bourgeoisie d'&#201;tat. En d'autres termes, les membres et les proches des familles dirigeantes exploitent souvent leur position dominante garantie par le pouvoir politique pour accumuler des fortunes consid&#233;rables. Dans le cas de l'&#201;gypte, de la Tunisie, de l'Alg&#233;rie et du Soudan, les syst&#232;mes politiques &#233;taient plus proches d'une forme de n&#233;opatrimonialisme : un syst&#232;me r&#233;publicain autoritaire avec une plus ou moins grande autonomie de l'&#201;tat vis-&#224;-vis des dirigeants, susceptibles d'&#234;tre remplac&#233;s. Le n&#233;potisme &#233;tait &#233;galement pr&#233;sent dans ces syst&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les politiques n&#233;olib&#233;rales et les mesures d'aust&#233;rit&#233; ont servi au d&#233;mant&#232;lement et &#224; l'affaiblissement croissant des services publics dans ces pays, &#224; la suppression de subventions, notamment pour des biens de premi&#232;re n&#233;cessit&#233;, tout en acc&#233;l&#233;rant les processus de privatisation, tr&#232;s souvent au profit des classes dirigeantes et bourgeoises li&#233;es au pouvoir politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;formes n&#233;olib&#233;rales des r&#233;gimes arabes ont encourag&#233; une politique bas&#233;e sur l'accueil des investissements directs &#233;trangers, le d&#233;veloppement des exportations et du secteur des services, en particulier du tourisme. Dans cette optique, les gouvernants ont assur&#233; aux compagnies l'absence d'imposition ou de faibles taux, tout en garantissant &#224; ces derni&#232;res une main-d'&#339;uvre tr&#232;s bon march&#233;. L'appareil r&#233;pressif de ces pays a servi &#171; d'agent de s&#233;curit&#233; &#187; pour ces compagnies, les pr&#233;munissant de tous troubles ou revendications sociales. Ces &#201;tats ont jou&#233; le r&#244;le d'entremetteurs pour les capitaux &#233;trangers et les grandes multinationales, tout en garantissant l'enrichissement d'une classe bourgeoise li&#233;e au r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque pays a ses propres sp&#233;cificit&#233;s, mais tous souffrent de sympt&#244;mes similaires. Ces &#233;conomies sont caract&#233;ris&#233;es par une polarisation dans des secteurs limit&#233;s, des taux d'emploi tr&#232;s bas associ&#233;s &#224; des taux extr&#234;mement &#233;lev&#233;s de migration qualifi&#233;e, une gestion renti&#232;re des ressources (y compris les ressources non naturelles) et une corruption organis&#233;e par une oligarchie clanique, souvent comprenant le haut commandement militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le cas des monarchies du Golfe, la majorit&#233; de la population active est compos&#233;e de travailleurs/euses migrant&#183;es temporaires qui sont priv&#233;&#183;es des droits politiques et civils accord&#233;s &#224; la population citoyenne. Pour le Kowe&#239;t, le Qatar, les &#201;mirats arabes unis et Oman, les travailleurs/euses migrant&#183;es repr&#233;sentent plus de 80% de la population active.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La faiblesse du d&#233;veloppement &#233;conomique et l'appauvrissement de larges secteurs de la soci&#233;t&#233; ont provoqu&#233; de plus en plus de protestations sociales et ouvri&#232;res au cours des ann&#233;es pr&#233;c&#233;dant le d&#233;clenchement des soul&#232;vements populaires dans divers pays. Et contrairement &#224; un discours soutenu par les institutions financi&#232;res internationales et certains &#201;tats occidentaux, en particulier les gouvernements &#233;tats-uniens qui combinaient l'expansion des politiques n&#233;olib&#233;rales avec des programmes de promotion de la &#171; d&#233;mocratie &#187; dans le Sud, ces politiques n&#233;olib&#233;rales n'ont pas du tout conduit &#224; un processus de renforcement d'une &#171; classe moyenne ind&#233;pendante ou capitaliste &#187; cens&#233;e d&#233;fier les dictatures et conduire &#224; la d&#233;mocratie. Au contraire, ces processus ont conduit &#224; des formes plus approfondies encore d'autoritarisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne veut pas dire que nous devrions adopter une perspective &#233;conomiciste, qui ram&#232;ne tous les &#233;l&#233;ments &#224; la sph&#232;re &#233;conomique. Il importe d'analyser la situation socio-&#233;conomique, l'augmentation des in&#233;galit&#233;s dans le pays et l'impossibilit&#233; g&#233;n&#233;rale pour les classes populaires d'exprimer leurs griefs &#224; travers des processus institutionnels (m&#234;me si la conflictualit&#233; continue de s'exprimer par le biais de gr&#232;ves et d'autres actions populaires). Ces facteurs socio-&#233;conomiques et politiques ont cr&#233;&#233; les conditions mat&#233;rielles du soul&#232;vement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme l'a fait valoir l&#224; encore Trotsky, les soul&#232;vements prennent un tour r&#233;volutionnaire lors les classes populaires d&#233;veloppent un espoir tangible de transformer radicalement leur soci&#233;t&#233; :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; En r&#233;alit&#233;, la simple existence de privations ne suffit pas pour provoquer une insurrection, si c'&#233;tait le cas, les masses seraient toujours en r&#233;volte. Il faut que la banqueroute du r&#233;gime social, r&#233;v&#233;l&#233;e de mani&#232;re concluante, rende ces privations intol&#233;rables, et que de nouvelles conditions et de nouvelles id&#233;es ouvrent la perspective d'une issue r&#233;volutionnaire &#187;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;mergence de nouveaux &#233;l&#233;ments, id&#233;es et conditions incarn&#233;s par les images de centaines de milliers et millions de personnes dans les rues en Tunisie, en &#201;gypte et dans d'autres pays de la r&#233;gion, exigeant le renversement de leurs dictateurs dans les semaines et les mois pr&#233;c&#233;dents ont eu un r&#244;le consid&#233;rable dans cette perspective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Tunisie, l'Union G&#233;n&#233;rale des Travailleurs Tunisiens (UGTT) a souvent jou&#233; un r&#244;le moteur d'opposition aux r&#233;gimes autoritaires, malgr&#233; le fait que la centrale syndicale ait &#233;t&#233; gravement affaiblie par une combinaison de r&#233;pression, de privatisation des emplois publics et parfois m&#234;me de compromission de la direction syndicale avec le r&#233;gime. En 2008, ce sont en effet des membres de l'UGTT qui sont &#224; la base des soul&#232;vements des ouvriers des mines dans la r&#233;gion de Gafsa. Ils ont soutenu le mouvement pendant plus d'un an.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En &#201;gypte, le pays a connu le plus grand mouvement social depuis la Seconde Guerre mondiale, avec des gr&#232;ves et des occupations de diff&#233;rents secteurs de la soci&#233;t&#233;. Les gr&#232;ves dans les usines de Mahala el Kubra, en 2008, t&#233;moignent aussi de la vigueur du mouvement ouvrier malgr&#233; la r&#233;pression des forces de s&#233;curit&#233;. Ces luttes ont progressivement ouvert la voie &#224; la cr&#233;ation de syndicats ind&#233;pendants des travailleurs, qui ont jou&#233; un r&#244;le d&#233;cisif dans le renversement de Moubarak (bien que non officiellement reconnu) et les premi&#232;res ann&#233;es du soul&#232;vement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ceci a cr&#233;&#233;, dans l'esprit d'une grande partie de la population de la r&#233;gion, un tournant o&#249; la possibilit&#233; de renverser les chefs d'&#201;tat &#224; travers des mobilisations de masse pouvait appara&#238;tre une solution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Soul&#232;vement populaire dans la r&#233;gion du MOAN, le d&#233;but d'une r&#233;sistance globale&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors que la d&#233;cennie des ann&#233;es 2000 a &#233;t&#233; marqu&#233;e par la pr&#233;tendue &#171; guerre contre le terrorisme &#187; et la crise financi&#232;re de 2008, l'irruption des soul&#232;vements populaires dans la r&#233;gion du MOAN a lanc&#233; une d&#233;cennie de r&#233;sistance &#224; travers le monde d&#233;fiant l'ordre capitaliste et autoritaire dans lequel nous vivons. L'&#233;tincelle du soul&#232;vement populaire a commenc&#233; en Tunisie, puis s'est rapidement &#233;tendue &#224; l'&#201;gypte et au reste de la r&#233;gion du MOAN. Cela a conduit au d&#233;part de dictateurs (Ben Ali, Moubarak, Khadafi et Ali Abdallah Saleh) qui gouvernaient certains pays depuis des d&#233;cennies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sans aucun doute, la plus grande r&#233;ussite des soul&#232;vements populaires a &#233;t&#233; tr&#232;s probablement de remettre au premier la plan l'id&#233;e m&#234;me de r&#233;volution comme une possibilit&#233; concr&#232;te, une situation dans laquelle seules les masses d&#233;veloppant leur propre potentiel de mobilisation peuvent r&#233;aliser le changement &#224; travers leur action collective. C'est l'abc de la politique r&#233;volutionnaire, mais cette id&#233;e avait &#233;t&#233; largement discr&#233;dit&#233; au cours des derni&#232;res d&#233;cennies parmi de larges sections de la gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De plus, le d&#233;but des processus r&#233;volutionnaires au MOAN s'est &#233;tendu &#224; diverses r&#233;gions du monde, notamment l'&#201;tat espagnol (Mouvement des Indign&#233;s) et les &#201;tats-Unis (Occupy Wall Street), ainsi que d'autres &#201;tats d'Afrique subsaharienne comme le Burkina Faso (contre la hausse des prix et la r&#233;pression des mobilisations) et de nombreux autres pays. En outre, &#224; la fin de 2018 et 2019, une &#171; deuxi&#232;me vague &#187; des processus r&#233;volutionnaires de la r&#233;gion du MOAN a &#233;clat&#233; au Soudan, en Alg&#233;rie, au Liban et en Irak. Deux nouveaux dictateurs ont &#233;t&#233; renvers&#233;s apr&#232;s 30 ans au pouvoir, tandis que les classes dirigeantes n&#233;olib&#233;rales confessionnelles au Liban et en Irak ont &#8203;&#8203;&#233;t&#233; d&#233;fi&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette &#171; deuxi&#232;me vague &#187; s'est produite dans le cadre d'une vague de mobilisations populaires massives &#224; travers le monde avec de nombreux mouvements de protestations contre l'autoritarisme comme &#224; Hong Kong et en Catalogne, o&#249; le droit des peuples &#224; l'autod&#233;termination continue d'&#234;tre r&#233;prim&#233; et &#233;cras&#233; par les autorit&#233;s, tandis que de l'Am&#233;rique latine au Moyen-Orient, des manifestations massives et des gr&#232;ves ont &#233;clat&#233; apr&#232;s l'introduction de nouvelles mesures d'aust&#233;rit&#233; et de nouvelles taxes, augmentant encore davantage le co&#251;t de la vie. Des gr&#232;ves et des manifestations f&#233;ministes massives ont &#233;galement &#233;t&#233; organis&#233;es pour lutter contre les offensives r&#233;actionnaires attaquant les droits des femmes des &#201;tats-Unis &#224; la Pologne. &#192; l'&#233;t&#233; 2020, c'est le mouvement Black Lives Matter qui a secou&#233; l'ordre capitaliste et raciste am&#233;ricain, et les gr&#232;ves climatiques massives qui s'organisent presque partout dans le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mobilisations populaires internationales s'inscrivent dans une atmosph&#232;re de radicalisation des mouvements de contestation populaire, notamment &#233;cologistes et f&#233;ministes, contre un syst&#232;me capitaliste qui exploite et opprime l'humanit&#233; et d&#233;truit l'environnement au nom du profit. L'&#233;ruption de la pand&#233;mie Covid-19 dans ce cadre a &#233;galement &#233;t&#233; un indicateur puissant de ces in&#233;galit&#233;s sous toutes leurs formes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Diverses offensives contre-r&#233;volutionnaires&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout comme l'&#233;clatement des processus r&#233;volutionnaires r&#233;gionaux a eu des cons&#233;quences importantes &#224; l'&#233;chelle r&#233;gionale et mondiale, les r&#233;actions brutales contre les aspirations des classes populaires de la r&#233;gion du MOAN sont venues des pouvoirs locaux, r&#233;gionaux et des acteurs imp&#233;rialistes. Semblable &#224; la r&#233;volution d'Octobre 17 en Russie, les soul&#232;vements populaires au niveau r&#233;gional ont &#233;t&#233; per&#231;us comme une menace par les puissances imp&#233;rialistes, notamment en raison de l'importance des ressources &#233;nerg&#233;tiques telles que le p&#233;trole et le gaz[1]. Comme l'a soutenu le g&#233;ographe marxiste David Harvey en 2003, et cela demeure pertinent :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Celui qui contr&#244;le le Moyen-Orient contr&#244;le le robinet de p&#233;trole mondial et celui qui contr&#244;le le robinet de p&#233;trole mondial peut contr&#244;ler l'&#233;conomie mondiale, au moins pour un avenir proche &#187;.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;En effet, apr&#232;s une br&#232;ve p&#233;riode de confusion, les r&#233;gimes dictatoriaux, les puissances r&#233;gionales et imp&#233;rialistes ont r&#233;agi &#224; ces soul&#232;vements soudain et rapide de masse. Les r&#233;gimes autoritaires et despotiques de la r&#233;gion du MOAN ont g&#233;n&#233;ralement fait preuve d'une extr&#234;me brutalit&#233; dans la r&#233;pression des mouvements de protestation, en tuant et en emprisonnant massivement des manifestant.es. Ils ont g&#233;n&#233;ralement &#233;t&#233; aid&#233;s en cela par des acteurs r&#233;gionaux et imp&#233;rialistes dans leurs actions, que ce soit de mani&#232;re politique, &#233;conomique et/ou militaire. Le soul&#232;vement syrien a ainsi vu la mort de centaines de milliers de personnes, dans leur grande majorit&#233;, &#224; la suite de la r&#233;pression assur&#233;e par l'appareil militaire du r&#233;gime de Damas et de ses alli&#233;s, alors que ces m&#234;mes acteurs ont &#233;galement d&#233;truit une grande partie du pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me temps, les mouvements fondamentalistes islamiques, soutenus par les puissances r&#233;gionales, ont tent&#233; de d&#233;tourner ou de r&#233;primer les mouvements sociaux d&#233;mocratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les puissances imp&#233;rialistes et r&#233;gionales menac&#233;es par la propagation de ces r&#233;voltes sont &lt;a href=&#034;http://www.contretemps.eu/les-lecons-de-la-revolution-syrienne-entretien-avec-ghayath-naisse/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;intervenues de multiples et diverses mani&#232;res pour y mettre un terme&lt;/a&gt;. L'affaiblissement relatif de la puissance et de l'influence &#233;tats-unienne dans cette r&#233;gion avant 2011 en raison de l'&#233;chec de l'occupation de l'Irak et de la crise financi&#232;re mondiale de 2008 a non seulement laiss&#233; plus d'espace politiques &#224; d'autres forces internationales comme la Russie, ou la Chine &#224; un moindre degr&#233;, mais surtout aux &#201;tats r&#233;gionaux pour jouer un r&#244;le croissant dans la r&#233;gion et dans le cadre des processus r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, diff&#233;rentes alliances d'&#201;tats r&#233;gionaux et internationaux se sont &#233;tablies pour tenter de mettre fin aux soul&#232;vements : l'Arabie Saoudite et les &#201;mirats Arabes Unis avec le soutien des &#201;tats-Unis sont intervenus militairement &#224; Bahre&#239;n et ont lanc&#233; une guerre contre le Y&#233;men (tous deux avec le soutien initial du Qatar), tandis que l'Iran et la Russie sont intervenus en Syrie. T&#233;h&#233;ran et ses forces politiques alli&#233;es en Irak et au Liban se sont &#233;galement oppos&#233;s aux mouvements de protestation dans ces pays et n'ont pas h&#233;sit&#233; &#224; r&#233;primer les manifestant.e.s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Outre ces deux axes, le r&#244;le de la Turquie, politiquement soutenue par son alli&#233; le Qatar, a &#233;galement &#233;t&#233; d&#233;terminant en appuyant le mouvement des Fr&#232;res Musulmans et d'autres mouvements fondamentalistes islamiques, et surtout en intervenant de plus en plus en Syrie dans les r&#233;gions domin&#233;es par le PYD, la branche syrienne du PKK, dans la poursuite de sa guerre contre l'autod&#233;termination kurde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne faut cependant pas croire que les rivalit&#233;s imp&#233;rialistes et r&#233;gionales sont impossibles &#224; surmonter lorsque les int&#233;r&#234;ts de ces acteurs sont en jeu et que les relations d'interd&#233;pendance sont en fait tr&#232;s pr&#233;sentes. Les &#201;tats capitalistes sont en concurrence continuelle entre eux afin d'accumuler du capital et faire des profits, tout en partageant des int&#233;r&#234;ts de classe commun pouvant conduire &#224; des accords et &#224; l'unit&#233; contre les menaces d'en bas telles que les soul&#232;vements populaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous ces r&#233;gimes sont des ennemis du processus r&#233;volutionnaire r&#233;gional. Ils sont uniquement int&#233;ress&#233;s par un environnement politique stable leur permettant de construire et de d&#233;velopper leur capital politique et &#233;conomique au m&#233;pris des classes populaires. Le dernier exemple est le d&#233;but de la r&#233;conciliation entre le Qatar d'un c&#244;t&#233; et l'Arabie Saoudite et dans une moindre mesure les &#201;mirats Arabes Unis de l'autre. Cela pourrait potentiellement ouvrir la voie &#224; un rapprochement entre l'Arabie Saoudite et la Turquie dans un avenir proche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intervention des puissances r&#233;gionales et imp&#233;rialistes refl&#232;te une volont&#233; profonde d'&#233;craser ces r&#233;volutions de masse et d'emp&#234;cher leurs diffusions. Ils sont conscients que son succ&#232;s sapera les fondements de leur h&#233;g&#233;monie et/ou de leurs pouvoirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette offensive contre-r&#233;volutionnaire a &#233;galement inclus l'intensification des attaques contre les Palestinien.nes. L'imp&#233;rialisme &#233;tats-unien, avec la pr&#233;sidence de Donald Trump, a fortement soutenu, et m&#234;me plus que les administrations pr&#233;c&#233;dentes, l'apartheid et l'&#201;tat colonial d'Isra&#235;l. En plus de cela, les processus de normalisation officielle entre Isra&#235;l et ses alli&#233;s r&#233;actionnaires dans la r&#233;gion, en particulier les monarchies du Golfe, avec lesquelles le pays avait des relations de longues dates, ont pour objectif d'isoler encore davantage la question palestinienne, tout en renfor&#231;ant une alliance r&#233;gionale soutenant les &#201;tats-Unis, oppos&#233;e &#224; l'Iran et garantissant la stabilit&#233; autoritaire n&#233;olib&#233;rale de la r&#233;gion. L'administration &#233;tats-unienne du nouveau pr&#233;sident Biden continuera tr&#232;s probablement sur la m&#234;me voie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me temps, l'annonce de la normalisation entre le Soudan et Isra&#235;l sert &#224; renforcer le camp militaire r&#233;actionnaire contre les secteurs de l'opposition repr&#233;sentant le mouvement de contestation dans le gouvernement de transition. Alors que le Soudan signait un accord de normalisation avec Isra&#235;l, le r&#233;gime soudanais a simultan&#233;ment obtenu une aide financi&#232;re de plus d'un milliard de dollars des &#201;tats-Unis, notamment pour l'aider &#224; rembourser sa dette envers la Banque mondiale (BM) qui d&#233;passe 60 milliards de dollars. Cela s'est produit quelques semaines apr&#232;s le retrait de Khartoum de la liste &#233;tats-unienne des &#201;tats accus&#233;s de financement du terrorisme. Dans le cas du Maroc, les &#201;tats-Unis ont reconnu la souverainet&#233; de la monarchie marocaine sur le Sahara Occidental occup&#233; pour obtenir la normalisation entre Tel Aviv et Rabat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mouvements de protestation ont d&#251; faire face &#224; divers acteurs contre-r&#233;volutionnaires peu dispos&#233;s &#224; assister sans r&#233;action &#224; des changements d&#233;mocratiques et socio-&#233;conomiques radicaux dans la r&#233;gion. Dans cette perspective, il est important de voir qu'une contre-r&#233;volution ne revient pas simplement &#224; revenir &#224; la situation initiale, mais qu'elle peut avoir des effets plus graves encore, que ce soit en termes d'approfondissement de l'autoritarisme et des politiques r&#233;pressives, mais aussi dans les politiques n&#233;olib&#233;rales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Approfondissement du n&#233;olib&#233;ralisme&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les &#201;tats de la r&#233;gion ont saisi les diff&#233;rents types de crise provoqu&#233;s par les soul&#232;vements populaires, les guerres, la baisse des prix du p&#233;trole et plus r&#233;cemment la pand&#233;mie Covid-19 et la r&#233;cession mondiale associ&#233;e, comme des opportunit&#233;s pour restructurer et promouvoir des changements qui auraient &#233;t&#233; auparavant impensables, tel l'extension de l'&#233;conomie de march&#233; &#224; divers secteurs &#233;conomiques jusqu'ici domin&#233;s par les secteurs &#233;tatiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me temps, les r&#233;gimes autoritaires et despotiques ont souvent profit&#233; de la pand&#233;mie pour renforcer la r&#233;pression contre les mouvements de protestation. La pand&#233;mie a permis aux &#201;tats de la r&#233;gion d'imposer des mesures de confinement, non pour des raisons sanitaires ou par volont&#233; de prot&#233;ger la sant&#233; des classes populaires, mais pour mettre fin aux mouvements de contestation. Les pouvoirs autoritaires ont d'ailleurs cibl&#233; des m&#233;dias et arr&#234;t&#233; des activistes qui mettaient en doute les bilans officiels de contaminations du Covid-19, tout en brandissant la menace de lourdes amendes et peines de prison pour celles et ceux qui contreviennent aux mesures de confinement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plusieurs pays du Moyen-Orient ont adopt&#233; et/ou promu une l&#233;gislation sur les partenariats public-priv&#233; (PPP) afin d'acc&#233;l&#233;rer la privatisation des services publics et des infrastructures publiques Les PPP sont par exemple un &#233;l&#233;ment fondamental dans la strat&#233;gie &#233;conomique et politique de Vision 2030 promue par le prince Mohammad Ben Salmane en Arabie saoudite. Le Programme de transformation nationale 2020, qui a &#233;t&#233; pr&#233;sent&#233; apr&#232;s la Vision 2030, d&#233;taille les politiques &#233;conomiques de la nouvelle &#233;quipe dirigeante saoudienne et place le capital priv&#233; au centre de l'&#233;conomie saoudienne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouvernement saoudien a annonc&#233; son intention d'organiser des PPP pour de nombreux services gouvernementaux, y compris des secteurs tels que l'&#233;ducation, le logement et la sant&#233;. Ce plan a &#233;t&#233; d&#233;crit par le Financial Times comme s'apparentant &#224; un &#8220;thatch&#233;risme saoudien&#8221;. En m&#234;me temps, Riyad a saisi l'opportunit&#233; de la pand&#233;mie pour imposer des mesures d'aust&#233;rit&#233; en r&#233;duisant les subventions, en &#233;liminant l'allocation pour le co&#251;t de la vie et en imposant une forte augmentation de la TVA (de 5 &#224; 15 %). Au m&#234;me moment, cela n'a pas emp&#234;ch&#233; le fonds souverain du royaume saoudien d'investir plus de huit milliards de dollars depuis le d&#233;but de la crise de la Covid-19 dans des mastodontes de l'&#233;conomie mondiale, de Boeing &#224; Facebook.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De mani&#232;re similaire, le r&#233;gime syrien a acc&#233;l&#233;r&#233; ses politiques n&#233;olib&#233;rales apr&#232;s le soul&#232;vement de 2011 et la militarisation croissante du conflit &#224; partir de 2012. Il a adopt&#233; une loi PPP en janvier 2016, six ans apr&#232;s sa premi&#232;re r&#233;daction. Cette derni&#232;re autorise le secteur priv&#233; &#224; g&#233;rer et d&#233;velopper les biens de l'&#201;tat dans tous les secteurs de l'&#233;conomie, &#224; l'exception du p&#233;trole. La &#171; nouvelle strat&#233;gie &#233;conomique &#187; connue sous le nom de Partenariat national, lanc&#233;e un mois plus tard en f&#233;vrier 2016, citait la loi PPP comme un point de r&#233;f&#233;rence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet approfondissement autoritaire des politiques n&#233;olib&#233;rales n'a fait que renforcer les in&#233;galit&#233;s sociales et la col&#232;re face au manque et/ou &#224; l'absence de d&#233;mocratie au cours de la derni&#232;re d&#233;cennie. La r&#233;gion du MOAN conna&#238;t l'un des niveaux d'in&#233;galit&#233; les plus importants au monde, les 1% et les 10% les plus riches de la population d&#233;tenant respectivement 30% et 64% des revenus, tandis que les 50% les plus pauvres de la population poss&#232;dent seulement 9,4%. En outre, entre 2010 et 2019, le nombre d'individus &#224; fort revenu net avec des actifs de 5 millions de dollars ou plus en &#201;gypte, en Jordanie, au Liban et au Maroc a augment&#233; de 24%, et leur richesse combin&#233;e a augment&#233; de 13,27%, passant de 195,5 milliards de dollars &#224; 221,5 milliards de dollars.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La pand&#233;mie a en outre intensifi&#233; les disparit&#233;s entre les &#233;lites &#233;conomiques dirigeantes et les classes populaires. Les 10% les plus riches de la population contr&#244;lent d&#233;sormais 76% de tous les revenus, et 37 milliardaires poss&#232;dent autant de richesse que la moiti&#233; la plus pauvre de l'ensemble de la population adulte. Dans un rapport publi&#233; en ao&#251;t 2020 par Oxfam, il a &#233;t&#233; estim&#233; que les contractions &#233;conomiques caus&#233;es par les mesures mises en &#339;uvre pour emp&#234;cher la propagation du virus par les &#201;tats pousseraient 45 millions de personnes suppl&#233;mentaires dans la pauvret&#233; dans toute la r&#233;gion. La situation s'est &#233;galement aggrav&#233;e pour les r&#233;fugi&#233;.es et les travailleurs/euses migrant.es, d&#233;j&#224; tr&#232;s difficile, qui s'accompagnaient tr&#232;s souvent de discours et de pratiques racistes &#224; leur encontre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces dynamiques r&#233;gionales se sont d&#233;velopp&#233;es en temps de crise &#233;conomique, de guerre et de pand&#233;mie. Ce ne sont pas des mesures pragmatiques ou &#171; technocratiques &#187;, comme l'ont souvent pr&#233;tendu les r&#233;gimes qui les adoptent, mais bien un moyen de transformer les conditions g&#233;n&#233;rales d'accumulation de capital et de renforcer les r&#233;seaux &#233;conomiques li&#233;s &#224; ces r&#233;gimes, tout en appliquant des mesures d'aust&#233;rit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, la question de la dette a pris une importance particuli&#232;re. Dans ces pays, la dette a servi et continue de servir d'outil de soumission politique et de m&#233;canisme de transfert des revenus du travail vers le capital local et, surtout, mondial. Les puissances imp&#233;rialistes ont intensifi&#233; cette dynamique en exigeant le paiement des dettes via les institutions financi&#232;res internationales. Les cas de l'&#201;gypte, du Soudan, de la Tunisie, mais aussi du Liban et de la Jordanie, o&#249; des dettes astronomiques se sont accumul&#233;es, sont r&#233;v&#233;lateurs. Le refus ou non de payer la dette devient l'un des principaux points de division entre ceux et celles qui pr&#244;nent un changement radical et ceux et celles qui s'y opposent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'exemple de la Tunisie est &#233;loquent car le gouvernement est de plus en plus endett&#233; envers les cr&#233;anciers &#233;trangers. La dette ext&#233;rieure repr&#233;sentait environ les deux tiers de la dette publique en 2020, ce qui a soulev&#233; de nombreuses questions sur le service de la dette, sa soutenabilit&#233; et les ressources publiques qui seront r&#233;orient&#233;es vers cela plut&#244;t que vers des objectifs plus productifs ou vers le syst&#232;me de protection sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si la d&#233;mocratisation du pays a consid&#233;rablement progress&#233; depuis 2011, malgr&#233; la persistance de certains obstacles importants et des formes continues de r&#233;pressions, les conditions socio-&#233;conomiques des classes populaires se sont d&#233;t&#233;rior&#233;es &#224; bien des &#233;gards. Les fonds octroy&#233;s par le FMI (3 milliards d'euros) &#224; la Tunisie ont &#233;t&#233; accord&#233;s en contrepartie de l'imposition de plusieurs mesures d'aust&#233;rit&#233; avec la collaboration des &#233;lites dirigeantes locales, tandis que la d&#233;pr&#233;ciation du dinar tunisien en 2017 et le pic d'inflation qui en a r&#233;sult&#233; ont appauvri encore plus les classes populaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les niveaux de ch&#244;mage ont &#233;galement augment&#233; et les d&#233;parts vers l'Europe ont atteint des records depuis 2011. Les Tunisiens qui migrent sont cinq fois plus nombreux en 2020 que l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente, et constituent la principale nationalit&#233; arrivant sur les c&#244;tes italiennes, alors qu'au cours des 10 premiers mois de l'ann&#233;e pr&#233;c&#233;dente, plus de 6 500 manifestations ont &#233;t&#233; enregistr&#233;es, principalement contre les politiques &#233;conomiques et sociales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Un d&#233;fi pour la gauche : construire un instrument politique pour r&#233;sister&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soul&#232;vement de masse a r&#233;v&#233;l&#233; l'extr&#234;me faiblesse de la gauche radicale et de la classe ouvri&#232;re organis&#233;e, qui ont &#233;t&#233; incapables d'intervenir en tant que force politique centrale parmi les classes populaires et de participer &#224; leur auto-organisation pour r&#233;pondre aux revendications &#233;conomiques et politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;veloppement d'organisation de classe de masse et d'organisations politiques progressistes a &#233;t&#233; largement absent. En &#201;gypte, il y avait initialement de grandes luttes &#233;conomiques et des syndicats ind&#233;pendants croissants, mais aucun v&#233;hicule politique d'une taille suffisante n'existait pour articuler les revendications de classe et s'organiser &#224; un niveau de masse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La seule exception &#224; cette situation &#233;tait en Tunisie et au Soudan. Dans les deux pays, la pr&#233;sence d'organisations syndicales de masse telles que l'UGTT tunisien et les associations professionnelles soudanaises a constitu&#233; un &#233;l&#233;ment cl&#233; de luttes de masse victorieuses. De m&#234;me, dans les deux pays, les organisations f&#233;ministes de masse ont jou&#233; un r&#244;le particuli&#232;rement important dans la promotion des droits des femmes et la lutte pour les droits d&#233;mocratiques et socio-&#233;conomiques, bien qu'elles restent fragiles et pas compl&#232;tement consolid&#233;es. Tunis et Khartoum sont en effet la cible de divers acteurs contre-r&#233;volutionnaires locaux et internationaux pour pr&#233;server la domination des classes dirigeantes et limiter tout changement radical.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, l'UGTT et les associations professionnelles soudanaises ont des limites, notamment l'orientation politique de leurs dirigeants cherchant souvent une forme de collaboration et entente avec les &#233;lites dirigeantes. Cependant, les reculs tr&#232;s importants impos&#233;s au processus r&#233;volutionnaire dans la majorit&#233; des autres pays de la r&#233;gion a montr&#233; l'importance pour les classes populaires de disposer de forces organis&#233;es de masse. Ces outils seront essentiels pour les luttes futures. La gauche doit jouer un r&#244;le central dans la construction et le d&#233;veloppement de larges structures politiques alternatives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement &#224; cette n&#233;cessit&#233;, la gauche doit &#233;galement d&#233;velopper une strat&#233;gie politique qui n'a pas pour seul objectif une r&#233;volution politique, mais une r&#233;volution sociale dans laquelle les structures de la soci&#233;t&#233; et le mode de production seraient radicalement modifi&#233;s. De plus, le seul moyen de garantir une r&#233;volution politique sur le long terme est de r&#233;aliser une r&#233;volution sociale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De m&#234;me, il importe de se d&#233;faire d'une conception &#171; &#233;tapiste &#187; et m&#233;caniste des r&#233;volutions, qui s&#233;parerait une premi&#232;re phase de r&#233;volution politique &#8211; avec une large coalition de toutes les classes &#8211; et ensuite une phase de r&#233;volution sociale qui impliquerait centralement le prol&#233;tariat. Comme le soutenait le marxiste fran&#231;ais Daniel Bensaid : &#171; Entre lutte sociale et lutte politique, il n'y a ni muraille de Chine ni cloison &#233;tanche. La politique surgit et s'invente dans le social, dans l'&#233;nonc&#233; de droits nouveaux qui transforment les victimes en sujets actifs. &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le d&#233;clenchement des derni&#232;res manifestations en Tunisie &#224; l'occasion du dixi&#232;me anniversaire du renversement du dictateur Ben Ali dans tout le pays a d&#233;montr&#233; la col&#232;re de larges secteurs des classes populaires contre les maux &#233;conomiques, les in&#233;galit&#233;s sociales, le ch&#244;mage, la corruption politique et d'autres probl&#232;mes, mais plus g&#233;n&#233;ralement des attentes insatisfaites de la r&#233;volution sociale. Dans le m&#234;me temps, la r&#233;pression a &#233;t&#233; violente et vaste, la police et les forces de s&#233;curit&#233; arr&#234;tant plus de 1 000 personnes, dont des mineurs. Certaines personnes ont &#233;t&#233; incarc&#233;r&#233;es sans avoir pris part aux manifestations, &#224; la suite d'arrestations &#224; leur domicile, parce qu'elles avaient &#233;crit des messages Facebook soutenant le mouvement de protestation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette perspective, il est important de d&#233;velopper un projet de classe ind&#233;pendant promouvant et d&#233;fendant les droits d&#233;mocratiques et socio-&#233;conomiques. Depuis 2011, de larges secteurs de la gauche ont malheureusement collabor&#233; avec des acteurs contre-r&#233;volutionnaires, des r&#233;gimes autoritaires et des acteurs fondamentalistes islamiques. La collaboration avec les &#201;tats autoritaires a conduit (et ne manquera pas de conduire &#224; l'avenir) &#224; des r&#233;sultats catastrophiques, r&#233;duisant consid&#233;rablement l'espace d&#233;mocratique des travailleurs/euses et des opprim&#233;&#183;es pour permettre de s'organiser pour leur lib&#233;ration.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les anciens r&#233;gimes restent le premier ennemi des forces r&#233;volutionnaires de la r&#233;gion. En m&#234;me temps, les mouvements fondamentalistes islamiques n'offrent aucune alternative. Au pouvoir ou non, les mouvements fondamentalistes islamiques ciblent &#233;galement les travailleurs, leurs syndicats et les organisations d&#233;mocratiques, tout en favorisant l'&#233;conomie n&#233;olib&#233;rale et les politiques sociales r&#233;actionnaires. Ils font &#233;galement partie de la contre-r&#233;volution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lieu de se tourner vers l'une ou l'autre de ces deux forces, la gauche doit se concentrer sur la construction d'un front ind&#233;pendant, d&#233;mocratique et progressiste qui tente d'aider &#224; l'auto-organisation des travailleurs-euses et des opprim&#233;-e-s. Dans ce cadre, les luttes des salari&#233;.e.s &#224; elles seules ne suffiront pas pour unir les classes des salari&#233;.e.s. Les acteurs dans ces luttes doivent &#233;galement d&#233;fendre la lib&#233;ration de tous les opprim&#233;&#183;es. Cela exige de brandir haut et fort les revendications pour les droits des femmes, des minorit&#233;s religieuses, des communaut&#233;s LGBT et des groupes raciaux et ethniques opprim&#233;s. Tout compromis sur l'engagement explicite envers de telles demandes emp&#234;chera la gauche d'unir la classe des salari&#233;&#183;es pour la transformation radicale de la soci&#233;t&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un dernier &#233;l&#233;ment &#224; prendre en consid&#233;ration est le manque de vision r&#233;gionale et internationaliste de la gauche dans la r&#233;gion, mais aussi plus globalement. Il est n&#233;cessaire de promouvoir des r&#233;seaux de collaboration dans toute la r&#233;gion pour aider &#224; construire une alternative progressiste et contrer les diff&#233;rentes offensives des diff&#233;rents acteurs contre-r&#233;volutionnaires (locaux, r&#233;gionaux et internationaux). Une d&#233;faite dans un pays est une d&#233;faite pour tous, et la victoire dans un pays est une victoire pour d'autres dans toute la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;gimes despotiques le savent tr&#232;s bien, tout comme la gauche devrait le savoir. Les classes dirigeantes r&#233;gionales partagent leurs exp&#233;riences et leurs le&#231;ons entre elles pour d&#233;fendre leur ordre autoritaire et n&#233;olib&#233;ral. Des collaborations doivent &#234;tre d&#233;velopp&#233;es entre les forces progressistes de la r&#233;gion et au niveau international. Aucune solution socialiste ne peut &#234;tre trouv&#233;e dans un pays ou dans une r&#233;gion, comme le MOAN, qui a &#233;t&#233; un champ de bataille pour les puissances r&#233;gionales et imp&#233;rialistes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nouvelles explosions de col&#232;re populaire sont &#224; pr&#233;voir car les causes profondes des soul&#232;vements sont encore bien pr&#233;sentes. Elles se sont d'ailleurs approfondies. Cependant, ces conditions ne se traduisent pas n&#233;cessairement directement par des opportunit&#233;s politiques, en particulier pour les pays qui ont subi des guerres et/ou une crise &#233;conomique profonde. La gauche a besoin de construire et/ou de participer &#224; la construction d'organisations et de fronts unis capables de combiner les luttes contre l'autocratie, l'exploitation et l'oppression, tout en &#233;tant en mesure de fournir une v&#233;ritable alternative politique inclusive aux classes populaires. Ce sont des d&#233;fis bien s&#251;r non limit&#233;s &#224; la r&#233;gion du MOAN, mais qui sont pr&#233;sents &#224; travers le monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Conclusion&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus r&#233;volutionnaire du MOAN fait partie int&#233;grante de la r&#233;sistance populaire mondiale contre l'ordre n&#233;olib&#233;ral et autoritaire. Il n'y a pas d'exceptionnalisme arabe et/ou islamique qui emp&#234;che les classes populaires r&#233;gionales de lutter pour les m&#234;mes revendications pour lesquelles les classes populaires du monde entier se mobilisent, y compris pour la d&#233;mocratie, la justice sociale, l'&#233;galit&#233;, la la&#239;cit&#233;, etc. Cependant, personne ne peut s'attendre &#224; un chemin paisible dans un processus r&#233;volutionnaire, et cela n'a jamais &#233;t&#233; le cas historiquement. L&#233;nine n'&#233;crivait pas autre chose :&lt;/p&gt;
&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; &#171; Croire que la r&#233;volution sociale soit concevable sans insurrections des petites nations dans les colonies et en Europe, sans explosions r&#233;volutionnaires d'une partie de la petite bourgeoisie avec tous ses pr&#233;jug&#233;s, sans mouvement des masses prol&#233;tariennes et semi-prol&#233;tariennes politiquement inconscientes contre le joug seigneurial, cl&#233;rical, monarchique, national, etc., c'est r&#233;pudier la r&#233;volution sociale. C'est s'imaginer qu'une arm&#233;e prendra position en un lieu donn&#233; et dira &#171; Nous sommes pour le socialisme &#187;, et qu'une autre, en un autre lieu, dira &#171; Nous sommes pour l'imp&#233;rialisme &#187;, et que ce sera alors la r&#233;volution sociale ! C'est seulement en proc&#233;dant de ce point de vue p&#233;dantesque et ridicule qu'on pouvait qualifier injurieusement de &#171; putsch &#187; l'insurrection irlandaise.&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;&lt;ul class=&#034;spip&#034; role=&#034;list&#034;&gt;&lt;li&gt; Quiconque attend une r&#233;volution sociale &#171; pure &#187; ne vivra jamais assez longtemps pour la voir. Il n'est qu'un r&#233;volutionnaire en paroles qui ne comprend rien &#224; ce qu'est une v&#233;ritable r&#233;volution. &#187;&lt;/li&gt;&lt;/ul&gt;
&lt;p&gt;Un processus r&#233;volutionnaire n'est pas d'une seule couleur homog&#232;ne et ne le sera jamais. Cela dit, le r&#244;le de la gauche et des progressistes est parfaitement clair : construire une alternative sociale et d&#233;mocratique inclusive et lutter contre tous les acteurs contre-r&#233;volutionnaires, qu'ils soient locaux, r&#233;gionaux et internationaux. Les processus r&#233;volutionnaires sont des &#233;v&#233;nements de longue dur&#233;e, caract&#233;ris&#233;s par des moments de mobilisations importantes et d'autres de reflux, qui peuvent m&#234;me se marquer par des p&#233;riodes prolong&#233;es de d&#233;faites et de reculs. Pour autant, on ne saurait d&#233;cr&#233;ter la fin des soul&#232;vements de la r&#233;gion du MOAN. Comme on le disait en 68, ce n'est qu'un d&#233;but, continuons le combat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Illustration : Photo : EPA/MOHAMED MESSARA.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Note&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Les monarchies du Golfe d&#233;tiennent environ 40-45% de l'ensemble des r&#233;serves authentifi&#233;es de p&#233;trole et 20% du gaz mondial. Elles fournissent pr&#232;s de 20% de toute la production de p&#233;trole du monde.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Les r&#233;voltes arabes de 2011 au fil de l'histoire. Entretien avec Georges Corm</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Les-revoltes-arabes-de-2011-au-fil-de-l-histoire-Entretien-avec-Georges-Corm</link>
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		<dc:date>2021-03-02T07:13:08Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Georges Corm</dc:creator>


		<dc:subject>La r&#233;volution arabe en marche</dc:subject>
		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-03-02</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Parce que le temps social &#8211; toujours pluriel et souvent contradictoire &#8211; ne peut souffrir qu'on l'ampute du lent mouvement de la longue histoire, nous avons rencontr&#233;, &#224; l'occasion des dix ans des r&#233;voltes arabes de 2011, l'historien et &#233;conomiste Georges Corm. Figure intellectuelle et progressiste majeure, sp&#233;cialiste du monde arabe, Georges Corm est l'auteur d'une oeuvre prolifique. Parmi ses ouvrages, l'incontournable Le Proche-Orient &#233;clat&#233; (1956-2012) (Gallimard, 1983), Orient-Occident, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH87/arton47053-c263a.png?1781844091' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='87' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Parce que le temps social &#8211; toujours pluriel et souvent contradictoire &#8211; ne peut souffrir qu'on l'ampute du lent mouvement de la longue histoire, nous avons rencontr&#233;, &#224; l'occasion des dix ans des r&#233;voltes arabes de 2011, l'historien et &#233;conomiste Georges Corm. Figure intellectuelle et progressiste majeure, sp&#233;cialiste du monde arabe, Georges Corm est l'auteur d'une oeuvre prolifique. Parmi ses ouvrages, l'incontournable Le Proche-Orient &#233;clat&#233; (1956-2012) (Gallimard, 1983), Orient-Occident, la fracture imaginaire (La D&#233;couverte, 2002), Le Liban contemporain (La D&#233;couverte, 2003), ou encore La Nouvelle Question d'Orient (La D&#233;couverte, 2017).&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du site de la &lt;a href=&#034;http://www.contretemps.eu/revoltes-arabes-histoire-monde-arabe-entretien-corm/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;revue Contretemps&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;En r&#233;f&#233;rence au printemps des peuples europ&#233;ens de 1848, les r&#233;voltes de 2011 seront vite d&#233;sign&#233;es par le terme de &#171; Printemps arabe &#187;, autant par les commentateurs occidentaux que ceux du monde arabe. Si l'analogie avec 1848 a pour m&#233;rite d'inscrire la s&#233;quence r&#233;volutionnaire arabe dans le temps long de l'histoire, elle rend moins &#233;vidente sa g&#233;n&#233;alogie avec les mouvements d'ind&#233;pendance et de lib&#233;ration nationale des ann&#233;es 1950 et 1960. Comment peut-on penser les soul&#232;vements arabes de 2011 au fil de l'histoire des r&#233;voltes populaires arabes ? Quelles sont les continuit&#233;s et les ruptures ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Personnellement, je n'aime pas l'expression de &#171; Printemps arabe &#187;. C'est une expression import&#233;e d'une histoire diff&#233;rente du continent europ&#233;en, et qui emp&#234;che d'envisager l'historicit&#233; plus imm&#233;diate de ces r&#233;voltes. Je pr&#233;f&#232;re donc parler des &#171; r&#233;voltes arabes de 2011 &#187;, qui ont ouvert une nouvelle p&#233;riode de l'histoire arabe. Par ailleurs, je suis &#233;tonn&#233; de constater l'omission r&#233;currente dans les productions acad&#233;miques occidentales de l'influence de ces r&#233;voltes sur les soul&#232;vements qui les ont suivis de l'autre c&#244;t&#233; de la M&#233;diterran&#233;e. Les Indign&#233;s en Espagne, en Gr&#232;ce, jusqu'aux &#201;tats-Unis avec Occupy Wall Street&#8230; Ce type d'omission est r&#233;v&#233;lateur de la permanence en Occident d'une vision essentialisante du monde arabe, et ce malgr&#233; l'existence de courants universitaires postcoloniaux ou postmodernes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne donc la g&#233;n&#233;alogie historique de ces r&#233;voltes, on peut dans un premier temps faire le lien avec les grands mouvements populaires de l'&#233;poque nass&#233;rienne. Gamal Abdel Nasser dont on a f&#234;t&#233; il y a trois mois le cinquanti&#232;me anniversaire de son d&#233;c&#232;s a &#233;t&#233; une figure majeure de l'histoire contemporaine arabe et mondiale. Il a incarn&#233; la lutte anticoloniale et tiersmondiste avec une force d'autant plus grande qu'elle puisait sa source dans la volont&#233; populaire. Les rassemblements gigantesques qui ont marqu&#233; l'&#233;pop&#233;e nass&#233;rienne n'&#233;taient pas de nature contestataire, mais ils sont int&#233;ressants &#224; &#233;voquer puisqu'ils montraient des peuples arabes en mouvement qui appelaient &#224; la lutte et &#224; la r&#233;sistance, dans une relation d'osmose avec Nasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on remonte plus loin, au IX&#232;me si&#232;cle, on peut &#233;voquer les Qarmates qui sont &#224; l'origine d'un grand mouvement de protestation r&#233;unissant intellectuels, travailleurs des villes et paysans s'&#233;tendant jusqu'au Bahre&#239;n, Oman et le Yemen.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Puis, bien s&#251;r, il y a la longue s&#233;quence des luttes anticoloniales auxquelles ont massivement particip&#233; les peuples d&#232;s la fin du 19&#232;me si&#232;cle et ce dans l'ensemble du monde arabe (&#224; l'exception de la p&#233;ninsule arabique, qui est un cas particulier). En Alg&#233;rie contre l'invasion puis l'occupation fran&#231;aise, en &#201;gypte contre l'occupation britannique, puis entre 1920 et 1940 en Syrie et au Liban contre le colonialisme fran&#231;ais et son projet de tron&#231;onnage de la Syrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je reviens rapidement sur cet &#233;pisode tant il a d&#233;termin&#233; les conflits futurs de la r&#233;gion. La France avait d&#233;tach&#233; le Liban de la Syrie et, suite &#224; cela, elle comptait cr&#233;er de toute pi&#232;ce un &#201;tat alaouite, un &#201;tat druze, un &#201;tat d'Alep, etc, &#224; l'encontre de la volont&#233; des peuples de la Syrie g&#233;ographique qui souhaitaient leur ind&#233;pendance dans un &#201;tat syrien uni comprenant la Syrie actuelle, le Liban et la Palestine. En 1925, une insurrection populaire se d&#233;clenche contre le mandat fran&#231;ais et pour l'ind&#233;pendance d'une Syrie arabe unie. La France la r&#233;prima de mani&#232;re extr&#234;mement brutale, par des bombardements f&#233;roces sur Damas et le Jabal druze. Puis, pourtant cens&#233;e &#234;tre fille a&#238;n&#233;e de l'&#201;glise, elle c&#233;da &#224; la Turquie en 1939 la r&#233;gion syrienne d'Antioche, berceau historique des &#201;glises naissantes. Je pense qu'il reste des traces tr&#232;s fortes de cette p&#233;riode du mandat dans l'actuelle politique de la France &#224; l'&#233;gard de la Syrie. D'une certaine fa&#231;on, la France ne pardonne pas &#224; la Syrie de lui avoir tant tenu t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;voltes de 2011 ne sont pas directement anticoloniales ou antiimp&#233;rialistes. Cependant, la &#171; libert&#233; &#187; et la &#171; dignit&#233; &#187; qui revenaient souvent dans les slogans des manifestants doivent s'entendre dans la continuit&#233; des luttes anticoloniales, comme des revendications de lib&#233;ration collective.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Qui connait votre &#339;uvre sait l'importance que vous donnez &#224; la dialectique de la fragmentation et de l'unit&#233; dans l'histoire de la r&#233;gion arabe depuis la chute de l'Empire ottoman. Que ce soit dans votre monumental Le Proche-Orient &#233;clat&#233; (1956-2012)[1], ou dans l'un de vos derniers ouvrages Pens&#233;e et politique dans le monde arabe[2], il s'agit &#224; chaque fois d'examiner la fa&#231;on dont cette dialectique structure la vie politique et intellectuelle de la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En 1983, vous parliez de &#171; balkanisation &#187; du Proche-Orient, entendu comme le travail des imp&#233;rialismes europ&#233;ens puis &#233;tasunien(-isra&#233;lien) visant &#224; d&#233;pecer la r&#233;gion sur des crit&#232;res ethniques et religieux selon la c&#233;l&#232;bre devise : diviser pour mieux r&#233;gner. Alors que cette vague de protestations semblait rassembler les soci&#233;t&#233;s arabes dans une unit&#233; de destin, comment la dynamique de la fragmentation a-t-elle (une fois encore) pris le dessus ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dynamique de la fragmentation fait partie de tout groupement humain, mais en tant que th&#233;matique elle est particuli&#232;rement pr&#233;sente dans la culture arabe, avec le terme de &#171; fitna &#187; qui se traduit en fran&#231;ais par d&#233;sordre et antagonisme &#224; la fois. L'histoire des Arabes est rythm&#233;e par cette dialectique constante entre l'appel &#224; l'unit&#233; et l'appel &#224; la dissidence ; dialectique qui a commenc&#233; tr&#232;s t&#244;t ainsi que le montre Hichem Dja&#239;t dans son livre La grande discorde[3].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, la fragmentation (ou la balkanisation) du Proche-Orient, qui a longtemps fait l'objet de mes travaux, rel&#232;ve de dynamiques exog&#232;nes. Elle trouve ses racines dans les d&#233;coupages coloniaux de la fin de la Premi&#232;re guerre mondiale. Lorsque l'Empire ottoman s'effondre, le mouvement d'unit&#233; arabe &#233;tait alors puissant. Il a &#233;t&#233; bris&#233; par la pr&#233;sence militaire des colonialismes europ&#233;ens et leur d&#233;pe&#231;age de la r&#233;gion en entit&#233;s politiques plus ou moins viables, sur des bases ethniques et confessionnelles, et aux dimensions territoriales et d&#233;mographiques vari&#233;es. Le nom de la Syrie en arabe c'est Bilad As-Sham, Pays de Damas (au pluriel) &#8211; appellation magnifique qui illustre &#224; elle seule la conception plurielle et inclusive du sentiment d'appartenance des peuples de la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je le rappelle souvent : d&#232;s 1840, avant m&#234;me la naissance du mouvement sioniste, les Britanniques pr&#233;conisaient de convaincre les citoyens anglais de confession juive de s'installer en Palestine pour contrebalancer l'influence fran&#231;aise en M&#233;diterran&#233;e de l'Est, une des r&#233;gions les plus strat&#233;giques du monde car elle est la route vers les Indes. La D&#233;claration Balfour ensuite en 1917, et le soutien europ&#233;en et &#233;tasunien vibrant au sionisme plus g&#233;n&#233;ralement, s'inscrit dans le cadre du contr&#244;le colonial du monde arabe. Du point de vue de la fragmentation, la seule cr&#233;ation d'Isra&#235;l a coup&#233; g&#233;ographiquement le Maghreb arabe du Machrek arabe, et l'&#201;gypte de la Syrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Mais pourquoi les colonialismes europ&#233;ens auraient admis &#224; la fin de la Premi&#232;re guerre mondiale les formations d'un grand &#201;tat turc et d'un grand &#201;tat iranien, et pas celle d'un grand &#201;tat arabe ? C'est une opposition que vous notez dans votre livre Pens&#233;e et politique dans le monde arabe, je vous cite : &#171; Cette fragmentation contraste comme on l'a vu avec la reconstitution d'un &#201;tat turc moderne d&#232;s le d&#233;but des ann&#233;es 1920, arc-bout&#233; sur le vaste territoire anatolien et ses fa&#231;ades maritimes en M&#233;diterran&#233;e et en mer Noire. Elle contraste aussi avec la continuit&#233; de l'&#201;tat iranien &#187; (p.133)&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'abord, la Turquie et l'Iran &#233;taient des entit&#233;s politiques massives et unies &#224; la fin du 19&#232;me si&#232;cle. Ensuite, Ataturk a r&#233;alis&#233; une r&#233;volution modernisante, brutale certes, mais qui a chass&#233; militairement les envahisseurs occidentaux du territoire turc. En comparaison, l'espace social arabe ne constituait plus une entit&#233; politique unie et coh&#233;rente depuis des si&#232;cles. L'&#201;gypte avait maintenu une certaine coh&#233;sion sur les bases de l'&#201;tat pharaonique lui permettant d'arracher une certaine autonomie politique durant la p&#233;riode mamelouke, mais cela restait fragile. Or, au d&#233;but du 20&#232;me si&#232;cle, se former en &#201;tat-nation exigeait &#224; la fois un certain degr&#233; de totalisation au sein d'un territoire donn&#233;, et les moyens de se d&#233;fendre contre le colonialisme europ&#233;en.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au reste, ces politiques coloniales de fragmentation de la r&#233;gion ne se sont &#233;videmment pas poursuivies sans heurts. Les populations ont r&#233;sist&#233; autant que faire se peut &#224; cette dynamique. C'est d'ailleurs de ces r&#233;sistances continues qu'ont &#233;merg&#233; dans les ann&#233;es 1950 et 1960 les mouvements radicaux antiimp&#233;rialistes. De fait, la lutte anticoloniale a redynamis&#233; le panarabisme sous diff&#233;rentes variantes (baathiste, nass&#233;rienne, marxisante&#8230;). En 1958, l'&#201;gypte de Nasser et la Syrie baathiste d&#233;cident de ne faire qu'un seul &#201;tat &#8211; la R&#233;publique arabe unie. Une tentative qui n'a pas tenue pour un tas de raisons, mais qui refl&#233;tait la forte volont&#233; populaire de s'unir dans un projet &#233;mancipateur. Or, l'imp&#233;rialisme occidental n'a eu qu'un objectif : casser ce mouvement d'unit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une guerre redoutable a &#233;t&#233; men&#233;e contre le panarabisme par des agressions militaires directes d'une part, et par l'instrumentalisation des mouvances islamistes d'autre part. Des ressources financi&#232;res immenses ont &#233;t&#233; d&#233;ploy&#233;es pour propager le wahhabisme saoudien afin de contrer le panarabisme socialisant, dans le contexte de la guerre froide. Et cette guerre se poursuit aujourd'hui encore. L'imp&#233;rialisme occidental ne tol&#232;re pas la pr&#233;sence de grands &#201;tats arabes qui ne lui soient pas assujettis sur les plans &#233;conomique et politique ; la non-suj&#233;tion &#224; l'imp&#233;rialisme se traduisant par le refus de la normalisation avec Isra&#235;l. L'invasion de l'Irak en 2003 et la guerre de Syrie quelques ann&#233;es apr&#232;s ont eu pour cons&#233;quence l'implosion de ces &#201;tats, avec le d&#233;veloppement des logiques tribales et r&#233;gionales qui en d&#233;coule. Que Daech ait pu se constituer et s'&#233;tendre ainsi est le produit d'une longue histoire d'instrumentalisation des mouvements islamistes par l'imp&#233;rialisme occidental ; histoire dont est &#233;galement issu Oussama Ben Laden.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les r&#233;voltes arabes ont provoqu&#233; des reconfigurations politiques diff&#233;rentes d'un pays &#224; l'autre. Les tyrans &#224; la t&#234;te de l'&#201;gypte et de la Tunisie ont pris leurs jambes &#224; leur cou, quand dans d'autres pays des conflits arm&#233;s extr&#234;mement violents ont &#233;clat&#233;. Comment les soul&#232;vements populaires de 2011 ont-ils agi sur les crises que traversaient les &#201;tats arabes ? En quoi se sont-ils heurt&#233;s aux antagonismes g&#233;opolitiques structurels ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En ce qui concerne la Syrie, j'aimerais rappeler la d&#233;claration de l'ancien ministre des affaires &#233;trang&#232;res fran&#231;aises Laurent Fabius en 2012 : &#171; Al Nosra fait du bon boulot en Syrie &#187;. Pendant au moins deux ans, de 2011 &#224; 2013, par un tour de passe-passe discursif et id&#233;ologique &#233;tonnant, les mouvements jihadistes terroristes &#233;taient devenus des mouvements de lib&#233;ration de la Syrie dans les grands m&#233;dias occidentaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour comprendre cela, s&#251;rement est-il utile de rappeler le contexte d'alors. Au d&#233;but des ann&#233;es 2000, une offensive imp&#233;rialiste men&#233;e par le couple franco-&#233;tasunien fut lanc&#233;e contre le r&#233;gime syrien pour son soutien au Hezbollah et son alliance avec l'Iran. En octobre 2003, soit quelques mois apr&#232;s le d&#233;clenchement de la guerre d'Irak, Bush adopte le Syria Accountability and Lebanese Sovereignty Restoration Act (SALSRA) qui accuse le r&#233;gime syrien de &#171; soutenir le terrorisme international &#187; et pr&#233;voit des sanctions si la Syrie poursuivait la politique d&#233;nonc&#233;e. Le mois suivant, Bush explique qu'il s'agit de cr&#233;er un nouveau Moyen-Orient, avec des r&#233;gimes arabes appel&#233;s &#224; devenir &#171; d&#233;mocratiques &#187; et &#224; partager les &#171; valeurs &#187; de l'Occident, parmi lesquelles le souci de la s&#233;curit&#233; d'Isra&#235;l, ce qui implique la normalisation. En 2008, Sarkozy tente une autre approche : faire adh&#233;rer la Syrie &#224; l'Union pour la M&#233;diterran&#233;e, esp&#233;rant par l&#224; que le r&#233;gime changerait son positionnement g&#233;ostrat&#233;gique. Or, les r&#233;sultats escompt&#233;s n'ont pas suivi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Que le r&#233;gime syrien porte une lourde responsabilit&#233; dans la fa&#231;on dont les choses ont d&#233;g&#233;n&#233;r&#233; et dans la propagation de pratiques particuli&#232;rement violentes, cela ne fait aucun doute. Par ailleurs, sur le plan &#233;conomique, le gouvernement syrien avait commis une erreur consid&#233;rable dans les ann&#233;es 2000 en engageant le pays vers des politiques n&#233;olib&#233;rales. Par la voix de son vice-premier ministre des affaires &#233;conomiques, Al-Dardari, il avait diminu&#233; les subventions &#224; l'agriculture, alors qu'elle &#233;tait affect&#233;e par la s&#233;cheresse et qu'elle repr&#233;sentait un des secteurs &#233;conomiques cl&#233; de la Syrie lui assurant &#8211; et ce n'est pas rien &#8211; son autosuffisance alimentaire. De plus, le gouvernement avait inconsid&#233;r&#233;ment conclu un accord de libre-&#233;change avec la Turquie dont l'&#233;conomie &#233;tait beaucoup plus avanc&#233;e ; cela a permis par la suite &#224; la Turquie de devenir un acteur majeur &#224; l'int&#233;rieur de la Syrie. Cette orientation n&#233;olib&#233;rale du r&#233;gime syrien, pensant ainsi se rapprocher des puissances occidentales, n'a &#233;videmment pas permis de r&#233;pondre &#224; la tr&#232;s forte pression d&#233;mographique et aux besoins des habitants, bien au contraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque les manifestations commencent en mars 2011, l'agitation occidentale en faveur d'un changement de r&#233;gime en Syrie s'inscrivait dans le cadre de l'offensive imp&#233;rialiste ; il n'&#233;tait aucunement question de soutenir les Syriens dans leur qu&#234;te de justice sociale et d'une vie politique d&#233;mocratique. La multiplication des conf&#233;rences internationales et les d&#233;clarations am&#233;ricaines et fran&#231;aises ont confirm&#233; l'instrumentalisation des manifestations populaires pour faire valoir des agendas g&#233;opolitiques qui n'ont rien &#224; voir avec les revendications des Syriens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En Libye, un tout autre sc&#233;nario s'est jou&#233;. Le r&#233;gime libyen &#233;tait lui aussi autoritaire, voire dictatorial, d'o&#249; la col&#232;re populaire, mais la redistribution des revenus issus de l'exploitation du p&#233;trole permettait un niveau de vie digne aux Libyens, ainsi qu'aux &#201;gyptiens et aux Tunisiens qui travaillaient en Libye. Si Khadafi est tomb&#233; aussi vite, c'est tout simplement parce qu'il y a eu une campagne de bombardements massifs de l'OTAN dont l'objectif principal &#233;tait d'&#233;liminer Kadhafi. Rien ne peut r&#233;sister &#224; cela. Sarkozy souhaitait &#233;touffer l'affaire du financement de sa campagne &#233;lectorale, et au passage mettre la main sur les ressources du pays. Cela a justifi&#233; que sans scrupules un pays soit d&#233;truit, avec les cons&#233;quences terribles que l'on connait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, pour ce qui est de la Tunisie et de l'&#201;gypte, un facteur fondamental a pr&#233;cipit&#233; la chute de ces r&#233;gimes : le positionnement de l'arm&#233;e. Il faudrait sans doute proc&#233;der &#224; une analyse plus approfondie des liens entre les r&#233;gimes de ces &#201;tats avec leurs arm&#233;es. Grosso modo, dans les deux cas, la pression &#233;norme des r&#233;voltes populaires a soit cr&#233;&#233; soit exacerb&#233; la dissension entre les arm&#233;es et les r&#233;gimes de telle sorte que &#8211; &#224; un moment donn&#233; &#8211; les arm&#233;es ont l&#226;ch&#233; les r&#233;gimes. Ce facteur est d&#233;cisif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Nombre d'intellectuels conviennent que le panarabisme socialisant est d&#233;sormais r&#233;volu, en tant qu'&#233;poque et en tant qu'id&#233;e. Qu'on date sa disparition &#224; 1967, 1970 ou 1982, une sorte de proc&#232;s permanent en souligne les erreurs ; erreurs qui seraient inh&#233;rentes &#224; l'id&#233;e elle-m&#234;me. C'est un ph&#233;nom&#232;ne qui se rapproche sensiblement de la condamnation du communisme &#224; partir des ann&#233;es 1980. Il n'est plus bon de s'en revendiquer : communisme ou panarabisme appartiendraient &#224; des &#233;poques pass&#233;es. Pourtant, les constats sociaux et politiques au principe du panarabisme restent relativement actuels&#8230; Quels seraient selon vous les contours d'un nouveau panarabisme ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne crois pas en la d&#233;faite ou en la r&#233;signation des peuples. L'id&#233;e panarabe contemporaine fait son chemin dans le monde arabe depuis la fin du 19&#232;me si&#232;cle, elle condense des aspirations populaires tr&#232;s vives et tr&#232;s anciennes de lib&#233;ration et d'unit&#233;. Lorsque Isra&#235;l officialise en 1948 le rapt de la Palestine, les peuples du Maghreb et du Machrek se sont sentis directement concern&#233;s et ont particip&#233; comme ils pouvaient &#224; une guerre qui &#233;tait perdue d'avance. Lorsque Nasser redonne vie au panarabisme &#224; partir de 1956, les peuples arabes sont spontan&#233;ment avec lui. Lib&#233;rer les territoires occup&#233;s, assurer l'ind&#233;pendance politique et &#233;conomique face &#224; l'imp&#233;rialisme occidental et &#233;difier une &#233;conomie socialisante &#224; l'&#233;chelle r&#233;gionale restaient les seuls recours possibles aux peuples arabes pour sortir du marasme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, l'unit&#233; arabe doit &#234;tre pens&#233;e sous la forme concr&#232;te de f&#233;d&#233;ration, et non pas d'&#201;tat-nation. Je pense que ce qui manque actuellement c'est un pays phare qui puisse &#234;tre pr&#233;sent et actif sur la sc&#232;ne arabe, comme ont pu l'&#234;tre par exemple l'&#201;gypte, ou l'Alg&#233;rie &#224; sa suite puisque l'&#201;gypte de Sadate fut expuls&#233;e de la Ligue arabe durant plusieurs ann&#233;es pour avoir sign&#233; la paix avec Isra&#235;l par l'accord de Camp David.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comprenez qu'il y a en tout cas un lien indestructible entre les Arabes : leur langue. Vous avez beau fragmenter, appuyer les clivages communautaires ou religieux, il reste qu'une langue rassemble ces peuples. La langue arabe est le r&#233;servoir de la culture collective ; il suffit de constater combien les chansons, po&#232;mes et romans circulent d'un bout &#224; l'autre des pays de la r&#233;gion. Les intellectuels arabes se connaissent tous, de l'Irak au Maroc en passant par le Liban ; ils se lisent et discutent leurs travaux. Nous avons &#233;galement le Centre des &#233;tudes pour l'unit&#233; arabe et l'Institut d'&#233;tudes palestiniennes &#224; Beyrouth qui sont deux lieux de la pens&#233;e nationale arabe. Ils font un travail formidable de publication : on parle de plusieurs centaines de revues, ouvrages, essais publi&#233;s, qui pr&#233;sentent des analyses sociales et politiques sur le monde arabe sous de multiples angles, et assurent une conservation de la m&#233;moire. Ces institutions organisent de surcro&#238;t des conf&#233;rences et des colloques acad&#233;miques dans les capitales arabes permettant aux intellectuels de se rencontrer.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfin, et surtout, il y a la Palestine : elle f&#233;d&#232;re les sentiments panarabes. Et je ne crois pas qu'il soit possible d'&#233;touffer la question palestinienne, quelques soient les moyens d&#233;ploy&#233;s, parmi eux la normalisation des relations entre Isra&#235;l et les petites royaut&#233;s b&#233;douines de la P&#233;ninsule arabique. &#192; cet &#233;gard, je trouve la r&#233;sistance palestinienne r&#233;ellement admirable. C'est en d&#233;finitive &#224; partir de la Palestine que se dessineront les contours d'un nouveau panarabisme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Illustration : Ayman Baalbaki, Untitled (Lost and Destruction), 2010.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Soul&#232;vements populaires en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, dix ans apr&#232;s Ce n'est que le d&#233;but</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Soulevements-populaires-en-Afrique-du-Nord-et-au-Moyen-Orient-dix-ans-apres-Ce</link>
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		<dc:date>2021-02-02T07:14:21Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Joseph Daher</dc:creator>


		<dc:subject>La r&#233;volution arabe en marche</dc:subject>
		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-02-02</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les processus r&#233;volutionnaires de la r&#233;gion du Moyen-Orient et Afrique du Nord (MOAN) sont le r&#233;sultat de la confluence et du renforcement mutuel de diff&#233;rentes insatisfactions, luttes et mobilisations populaires. Ces batailles sont &#233;troitement li&#233;es entre elles. Nous devons comprendre les soul&#232;vements populaires r&#233;gionaux comme un processus r&#233;volutionnaire prolong&#233; ou &#224; long terme, qui permet de combiner la nature r&#233;volutionnaire des situations actuelles et le chemin encore &#224; parcourir (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH78/arton46575-6b346.jpg?1781844092' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='78' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt; Les processus r&#233;volutionnaires de la r&#233;gion du Moyen-Orient et Afrique du Nord (MOAN) sont le r&#233;sultat de la confluence et du renforcement mutuel de diff&#233;rentes insatisfactions, luttes et mobilisations populaires. Ces batailles sont &#233;troitement li&#233;es entre elles. Nous devons comprendre les soul&#232;vements populaires r&#233;gionaux comme un processus r&#233;volutionnaire prolong&#233; ou &#224; long terme, qui permet de combiner la nature r&#233;volutionnaire des situations actuelles et le chemin encore &#224; parcourir pour r&#233;aliser leurs objectifs d&#233;mocratiques et sociaux.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Solidarit&#233;s Suisse&lt;br class='autobr' /&gt;
28 janvier 2021&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par Joseph Daher&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Les r&#233;volutions sont les locomotives de l'histoire &#187; disait Karl Marx (La lutte des classes en France).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Les racines du processus r&#233;volutionnaire&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces soul&#232;vements sont enracin&#233;s d'un c&#244;t&#233; dans le despotisme et l'autoritarisme, et de l'autre dans le blocage du d&#233;veloppement des forces productives en raison des rapports de production. Les causes profondes de la situation &#233;conomique sont enracin&#233;es dans le mode de production capitaliste dominant dans la r&#233;gion du MOAN, un capitalisme aventureux, sp&#233;culatif et commercial caract&#233;ris&#233; par une recherche de profits &#224; court terme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;conomie de la r&#233;gion est trop concentr&#233;e sur l'extraction de p&#233;trole et de gaz naturel, le sous-&#173;d&#233;veloppement des secteurs productifs, le surd&#233;veloppement des secteurs de services et alimentant diverses formes d'investissements sp&#233;culatifs, en particulier dans l'immobilier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du fait de la nature patrimoniale de ces &#201;tats, les centres de pouvoir (politique, militaire et &#233;conomique) sont concentr&#233;s dans une famille et sa clique. Ainsi, se d&#233;veloppe un capitalisme de copinage, domin&#233; par une bourgeoisie d'&#201;tat. Dans le cas de l'&#201;gypte, de la Tunisie, de l'Alg&#233;rie et du Soudan, les syst&#232;mes politiques &#233;taient proches d'une forme de n&#233;opatrimonialisme : un syst&#232;me r&#233;publicain institutionnalis&#233; autoritaire avec une plus ou moins grande autonomie de l'&#201;tat vis-&#224;-vis des dirigeants, susceptibles d'&#234;tre remplac&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chaque pays a ses sp&#233;cificit&#233;s, mais tous souffrent de sympt&#244;mes similaires. Ces &#233;conomies sont caract&#233;ris&#233;es par une polarisation dans des secteurs limit&#233;s, des taux d'emploi tr&#232;s bas associ&#233;s &#224; des taux extr&#234;mement &#233;lev&#233;s d'&#233;migration de la main d'&#339;uvre qualifi&#233;e. Dans le cas des monarchies du Golfe, la majorit&#233; de la population active est compos&#233;e de travailleur&#183;euse&#183;s migrant&#183;e&#183;s temporaires, priv&#233;&#183;e&#183;s des droits politiques et civils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le manque de d&#233;veloppement &#233;conomique et l'appauvrissement de larges secteurs de la soci&#233;t&#233; ont provoqu&#233; une augmentation des protestations sociales et ouvri&#232;res au cours des ann&#233;es pr&#233;c&#233;dant le d&#233;clenchement des soul&#232;vements populaires dans divers pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Diverses offensives contre-r&#233;volutionnaires&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comparable en cela &#224; la R&#233;volution russe de 1917, l'&#233;ruption des soul&#232;vements populaires dans le MOAN a constitu&#233; une menace mondiale pour tous les acteurs locaux, r&#233;gionaux et internationaux, notamment en raison de l'importance des ressources &#233;nerg&#233;tiques telles que le p&#233;trole et le gaz en leur sein.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, apr&#232;s une br&#232;ve p&#233;riode de confusion, les r&#233;gimes dictatoriaux, les puissances r&#233;gionales et imp&#233;rialistes ont r&#233;agi &#224; ces soul&#232;vements soudains, rapides et de masse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les r&#233;gimes autoritaires et despotiques de la r&#233;gion du MOAN ont g&#233;n&#233;ralement fait preuve d'une brutalit&#233; s&#233;v&#232;re dans la r&#233;pression des mouvements de protestation, en tuant et en emprisonnant massivement des manifestant&#183;e&#183;s. Ils ont souvent &#233;t&#233; aid&#233;s par des acteur&#183;ice&#183;s r&#233;gionaux&#183;ales et imp&#233;rialistes dans leurs actions, que ce soit de mani&#232;re politique, &#233;conomique et/ou militaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans le m&#234;me temps, les mouvements fondamentalistes islamiques, soutenus par les puissances r&#233;gionales ont tent&#233; de d&#233;tourner ou de r&#233;primer les mouvements sociaux d&#233;mocratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'affaiblissement relatif de la puissance et de l'influence &#233;tasunienne dans cette r&#233;gion avant 2011 en raison de l'&#233;chec de l'occupation de l'Irak et de la crise financi&#232;re mondiale de 2008 a laiss&#233; plus d'espaces politiques non seulement aux autres forces internationales comme la Russie (la Chine &#224; un moindre degr&#233;), mais surtout aux &#201;tats r&#233;gionaux. Ces derniers ont pu jouer un r&#244;le croissant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte, diff&#233;rentes alliances d'&#201;tats r&#233;gionaux et internationaux se sont &#233;tablies pour tenter de mettre fin aux soul&#232;vements : l'Arabie Saoudite et les &#201;mirats Arabes Unis sont intervenus militairement &#224; Bahre&#239;n avec le soutien des &#201;tats-Unis et ont lanc&#233; une guerre contre le Y&#233;men (tous deux avec le soutien initial du Qatar), tandis que l'Iran et la Russie sont intervenus en Syrie. T&#233;h&#233;ran et ses forces politiques alli&#233;es en Irak et au Liban se sont &#233;galement oppos&#233;s aux mouvements de protestation dans ces pays et n'ont pas h&#233;sit&#233; &#224; r&#233;primer les manifestant&#183;e&#183;s. Outre ces deux axes, le r&#244;le de la Turquie, politiquement soutenue par son alli&#233; le Qatar, a &#233;galement &#233;t&#233; d&#233;terminant en soutenant le mouvement des Fr&#232;res Musulmans et autres mouvements fondamentalistes islamiques, et en intervenant de plus en plus fr&#233;quemment en Syrie dans les r&#233;gions domin&#233;es par le PYD, la branche syrienne du PKK, dans la poursuite de sa guerre contre l'autod&#233;termination kurde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les relations d'interd&#233;pendance sont de plus tr&#232;s pr&#233;sentes. Le dernier exemple est le d&#233;but de la r&#233;conciliation entre le Qatar d'un c&#244;t&#233; et l'Arabie Saoudite (et, dans une moindre mesure les &#201;mirats Arabes Unis) de l'autre. Cela pourrait potentiellement ouvrir la voie &#224; un rapprochement entre l'Arabie Saoudite et la Turquie dans un avenir proche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'intervention des puissances r&#233;gionales et imp&#233;rialistes refl&#232;te une volont&#233; profonde d'&#233;craser ces r&#233;volutions de masse et d'emp&#234;cher leur diffusion. Elles sont conscientes que leur succ&#232;s sapera les fondements de leur h&#233;g&#233;monie et/ou de leurs pouvoirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette offensive contre-r&#233;volutionnaire a &#233;galement donn&#233; lieu &#224; une intensification des attaques contre les Palestinien&#183;ne&#183;s. L'imp&#233;rialisme &#233;tasunien, sous la pr&#233;sidence de Donald Trump, a fortement soutenu (bien plus que les administrations pr&#233;c&#233;dentes) l'apartheid et l'&#201;tat colonial d'Isra&#235;l. De plus, les processus de normalisation officielle entre Isra&#235;l et ses alli&#233;s r&#233;actionnaires dans la r&#233;gion, en particulier les monarchies du Golfe, ont pour objectif d'isoler encore davantage la question palestinienne. Cela renforce &#233;galement l'alliance r&#233;gionale d'opposition &#224; l'Iran soutenue par les &#201;tats-Unis. Le gouvernement &#233;tasunien du nouveau pr&#233;sident Biden continuera tr&#232;s probablement sur la m&#234;me voie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les mouvements de protestation ont d&#251; faire face &#224; divers acteurs contre-r&#233;volutionnaires peu dispos&#233;s &#224; voir s'imposer des changements d&#233;mocratiques et socio-&#233;conomiques radicaux. Dans cette perspective, il est important de comprendre qu'une contre-&#173;r&#233;volution ne consiste pas &#224; un simple retour &#224; la situation initiale. Elle est pire &#224; bien des &#233;gards, que ce soit en termes d'approfondissement de l'autoritarisme et des politiques r&#233;pressives, mais aussi des politiques n&#233;olib&#233;rales.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;D&#233;fi de la gauche : construire un instrument politique pour r&#233;sister&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le soul&#232;vement de masse a r&#233;v&#233;l&#233; l'extr&#234;me faiblesse de la gauche radicale et de la classe ouvri&#232;re organis&#233;e. Celle-ci a &#233;t&#233; incapable d'intervenir en tant que force politique centrale parmi les classes populaires et de participer &#224; leur auto-organisation pour r&#233;pondre &#224; leurs revendications &#233;conomiques et politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les seules exceptions &#224; cette situation se situaient en Tunisie et au Soudan. Dans les deux pays, la pr&#233;sence d'organisations syndicales de masse telles que l'UGTT tunisien et les associations professionnelles soudanaises a &#233;t&#233; un &#233;l&#233;ment cl&#233;. Elles ont r&#233;ussi &#224; rassembler les masses en lutte. De m&#234;me, dans les deux pays, les organisations f&#233;ministes de masse ont jou&#233; un r&#244;le particuli&#232;rement important dans la promotion des droits des femmes et la lutte pour les droits d&#233;mocratiques et socio-&#233;conomiques, bien que ces derniers restent fragiles et pas compl&#232;tement consolid&#233;s. Dans les deux cas, des limites existent n&#233;anmoins. L'une des principales est l'orientation politique de leurs dirigeant&#183;e&#183;s. Ces derniers&#183;&#232;res recherchent souvent une forme de collaboration et d'entente avec les &#233;lites dirigeantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cependant, la majorit&#233; des autres pays de la r&#233;gion n'avaient pas en leur sein ce type de forces organis&#233;es en place ou le m&#234;me niveau d'organisations de masse. La mise en place de ces outils sera pourtant essentielle pour les luttes futures. La gauche doit jouer un r&#244;le central dans la construction et le d&#233;veloppement de larges structures politiques alternatives.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parall&#232;lement &#224; cette n&#233;cessit&#233;, la gauche doit &#233;galement d&#233;velopper une strat&#233;gie politique qui ne cherche pas uniquement une r&#233;volution politique comme horizon, mais une r&#233;volution sociale dans laquelle les structures de la soci&#233;t&#233; et les modes de production soient radicalement modifi&#233;s&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans cette perspective, il est important de d&#233;velopper un projet de classe ind&#233;pendant promouvant et d&#233;fendant les droits d&#233;mocratiques et socio-&#233;conomiques. Depuis 2011, de larges secteurs de la gauche ont malheureusement collabor&#233; avec des acteurs contre-r&#233;volutionnaires, des r&#233;gimes autoritaires et des acteurs fondamentalistes islamiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au lieu de se tourner vers l'une ou l'autre de ces deux forces, la gauche doit se concentrer sur la construction d'un front ind&#233;pendant, d&#233;mocratique et progressiste qui tente d'aider &#224; l'auto-organisation des travailleur&#183;euse&#183;s et des opprim&#233;&#183;e&#183;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le processus r&#233;volutionnaire du MOAN fait partie int&#233;grante de la r&#233;sistance populaire mondiale contre l'ordre n&#233;olib&#233;ral et autoritaire. Cependant, personne ne peut s'attendre &#224; un chemin ais&#233; dans un processus r&#233;volutionnaire ; historiquement, cela n'a jamais &#233;t&#233; le cas. Les processus r&#233;volutionnaires sont des &#233;v&#233;nements &#224; long terme, caract&#233;ris&#233;s par des moments de mobilisation importants et d'autres plus faibles selon le contexte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, le r&#244;le de la gauche et des progressistes est parfaitement clair : construire une alternative sociale et d&#233;mocratique inclusive et lutter contre tous les acteurs contre-r&#233;volutionnaires, qu'ils soient locaux, r&#233;gionaux et internationaux&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous ne sommes pas &#224; la fin des soul&#232;vements de la r&#233;gion du MOAN. Ce n'est que le d&#233;but&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Joseph Daher&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>La premi&#232;re d&#233;cennie du processus r&#233;volutionnaire arabe</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/La-premiere-decennie-du-processus-revolutionnaire-arabe-46618</link>
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		<dc:date>2021-02-02T07:13:44Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Gilbert Achcar</dc:creator>


		<dc:subject>La r&#233;volution arabe en marche</dc:subject>
		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-02-02</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Le 17 d&#233;cembre 2010, un jeune vendeur de rue &#224; Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie, provoquait en s'immolant une temp&#234;te politique qui allait rapidement s'&#233;tendre au reste du pays, puis &#224; l'ensemble de la r&#233;gion arabophone dans ce qu'il est convenu, depuis 2011, d'appeler &#171; le printemps arabe &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt; Quatri&#232;me Internationale 31 janvier 2021 &lt;br class='autobr' /&gt;
Par Gilbert Achcar &lt;br class='autobr' /&gt;
Les premiers mois de ce &#171; printemps &#187; furent euphoriques : une immense vague de protestations massives d&#233;ferlait sur la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH72/arton46618-f6d35.jpg?1781844093' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='72' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le 17 d&#233;cembre 2010, un jeune vendeur de rue &#224; Sidi Bouzid, dans le centre de la Tunisie, provoquait en s'immolant une temp&#234;te politique qui allait rapidement s'&#233;tendre au reste du pays, puis &#224; l'ensemble de la r&#233;gion arabophone dans ce qu'il est convenu, depuis 2011, d'appeler &#171; le printemps arabe &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Quatri&#232;me Internationale&lt;br class='autobr' /&gt;
31 janvier 2021&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par Gilbert Achcar&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les premiers mois de ce &#171; printemps &#187; furent euphoriques : une immense vague de protestations massives d&#233;ferlait sur la r&#233;gion, culminant dans six soul&#232;vements majeurs &#8211; l'&#201;gypte, le Y&#233;men, le Bahre&#239;n, la Libye et la Syrie, ayant suivi l'exemple de la Tunisie. Mais peu apr&#232;s cette premi&#232;re mont&#233;e, la vague r&#233;volutionnaire refluait et &#233;tait suivie d'une offensive contre-r&#233;volutionnaire. La r&#233;volution bahre&#239;nienne fut assi&#233;g&#233;e et r&#233;prim&#233;e. Le r&#233;gime syrien r&#233;ussit &#224; r&#233;sister au soul&#232;vement populaire, mu&#233; en guerre civile, jusqu'&#224; ce que l'Iran vienne &#224; sa rescousse en 2013. Peu apr&#232;s, un coup d'&#201;tat militaire r&#233;actionnaire eut lieu en &#201;gypte, suivi d'autres revers ainsi que du d&#233;clenchement de guerres civiles en Libye et au Y&#233;men. Cette lourde d&#233;faite dissipa les derni&#232;res illusions ; l'euphorie c&#233;da la place au pessimisme, tandis que beaucoup annon&#231;aient la fin des r&#234;ves du &#171; printemps arabe &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'euphorie et l'abattement &#233;taient tous deux cependant des r&#233;actions impressionnistes superficielles &#224; la vague r&#233;volutionnaire et au reflux qui la suivit. Tous deux n&#233;gligeaient deux caract&#233;ristiques fondamentales du big bang qui a secou&#233; la r&#233;gion en 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re caract&#233;ristique est que l'explosion avait des causes profondes dans la crise structurelle insurmontable r&#233;sultant de la transformation du syst&#232;me sociopolitique dominant en obstacle au d&#233;veloppement, entra&#238;nant des taux de croissance &#233;conomique tr&#232;s faibles et, par cons&#233;quent, des niveaux de ch&#244;mage tr&#232;s &#233;lev&#233;s, chez les jeunes et les femmes en particulier. Le reflux de la vague r&#233;volutionnaire et l'assaut r&#233;actionnaire qui suivit n'ont r&#233;solu en rien cette crise structurelle fondamentale. Bien au contraire, elle n'a fait que s'aggraver dans les conditions d'instabilit&#233; politique qui pr&#233;valent au niveau r&#233;gional depuis le d&#233;but de la crise. Cela signifie que les &#233;v&#233;nements de 2011 n'&#233;taient que la phase initiale d'un processus r&#233;volutionnaire &#224; long terme qui ne prendra fin que lorsque le changement radical indispensable du syst&#232;me sociopolitique dominant aura lieu. A d&#233;faut d'un tel changement, la r&#233;gion risque de s'enfoncer dans un d&#233;clin d&#233;sastreux, annon&#231;ant une longue p&#233;riode historique de d&#233;cadence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me caract&#233;ristique n&#233;glig&#233;e est le contr&#244;le &#233;troit exerc&#233; par le syst&#232;me politique et social dans la r&#233;gion arabe sur les principaux leviers du pouvoir d'&#201;tat &#8211; en particulier les forces arm&#233;es. L'espoir, tr&#232;s r&#233;pandu dans les premiers mois du &#171; printemps arabe &#187;, que la r&#233;gion conna&#238;trait une &#171; transition d&#233;mocratique &#187; aussi ais&#233;e que celle qu'ont connue d'autres parties du monde, reposait sur une sous-estimation na&#239;ve de la solidit&#233; du corps principal de l'&#201;tat et de sa colonne vert&#233;brale r&#233;pressive, ainsi que de la disposition des &#233;lites dirigeantes &#224; d&#233;truire leur pays, massacrer leurs populations ou les refouler afin de pr&#233;server leur pouvoir et leurs privil&#232;ges &#8211; comme l'a fait le r&#233;gime syrien. Cette illusion na&#239;ve a &#233;t&#233; renforc&#233;e lorsque ce qui se passa en Tunisie et en &#201;gypte &#8211; o&#249; l'&#171; &#201;tat profond &#187; sacrifia son sommet [Ben Ali, Moubarak] pour pr&#233;server ses fondations jusqu'&#224; ce qu'un nouveau sommet apparaisse comme la partie &#233;merg&#233;e de l'iceberg &#8211; fut confondu avec le &#171; renversement du r&#233;gime &#187; que le peuple voulait, selon le c&#233;l&#232;bre slogan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Consid&#233;r&#233;es ensemble, ces deux caract&#233;ristiques conduisent &#224; la conclusion que le changement dont la r&#233;gion a besoin pour surmonter sa crise chronique n&#233;cessite des directions ou des organes dirigeants du mouvement populaire d'un haut niveau de d&#233;termination r&#233;volutionnaire et de fid&#233;lit&#233; &#224; l'int&#233;r&#234;t populaire. De telles directions sont indispensables pour g&#233;rer le processus r&#233;volutionnaire et surmonter les &#233;preuves et les d&#233;fis difficiles auxquels il faut in&#233;vitablement faire face afin de vaincre les r&#233;gimes existants en gagnant leur base sociale, tant civile que militaire. Il faut des directions capables de se hisser au niveau requis pour assurer la transformation de l'&#201;tat d'une machine d'extorsion sociale au profit d'une minorit&#233; &#224; un outil au service de la soci&#233;t&#233; et de sa majorit&#233; laborieuse. Tant que de tels organes dirigeants n'auront pas &#233;merg&#233; ou r&#233;ussi &#224; prendre le dessus, le processus r&#233;volutionnaire se poursuivra inexorablement &#224; travers des phases de flux et de reflux, des avanc&#233;es r&#233;volutionnaires et des r&#233;gressions contre-r&#233;volutionnaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La premi&#232;re d&#233;cennie du processus r&#233;volutionnaire arabe a confirm&#233; qu'il s'agit bien d'un processus &#224; long terme. L'&#233;chec du &#171; printemps arabe &#187; &#8211; avec des guerres civiles dans trois pays et le r&#233;tablissement dans d'autres de l'ancien r&#233;gime avec une nouvelle figure de proue, plus laide encore dans le cas de l'&#201;gypte &#8211; n'a nullement apport&#233; de stabilit&#233; sociale &#224; la r&#233;gion. Des &#233;ruptions sociales et des protestations politiques ont continu&#233; &#224; se produire dans un pays apr&#232;s l'autre, et d'une r&#233;gion &#224; l'autre au sein du m&#234;me pays, comme cela a &#233;t&#233; le cas au Maroc, en Tunisie, en &#201;gypte, au Soudan, en Jordanie, en Syrie, en Irak, et ailleurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Huit ans apr&#232;s la premi&#232;re vague r&#233;volutionnaire, la r&#233;gion a connu une seconde vague inaugur&#233;e par le soul&#232;vement soudanais enclench&#233; il y a deux ans, le 19 d&#233;cembre 2018. Il a &#233;t&#233; suivi en 2019 par le Hirak alg&#233;rien et les soul&#232;vements en Irak et au Liban. Au total, dix &#201;tats arabes ont ainsi connu des soul&#232;vements au cours de la d&#233;cennie qui s'ach&#232;ve. Autrement dit, pr&#232;s de la moiti&#233; des pays de la r&#233;gion et la grande majorit&#233; de sa population ont connu des explosions r&#233;volutionnaires massives. En outre, presque tous les autres pays arabes ont connu une augmentation notoire des protestations sociales et politiques au cours de la d&#233;cennie. Et s'il est vrai que la pand&#233;mie de Covid-19 a entrav&#233; les luttes sociales en cours et inhib&#233; l'&#233;mergence de nouvelles, cet impact ne durera pas, d'autant que l'exacerbation par la pand&#233;mie de la crise &#233;conomique r&#233;gionale ne peut qu'attiser davantage la col&#232;re populaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plus grand d&#233;fi auquel est confront&#233;e la g&#233;n&#233;ration actuelle de r&#233;volutionnaires, politis&#233;e au cours des soul&#232;vements &#8211; et la condition fondamentale de sa capacit&#233; &#224; passer du soul&#232;vement &#224; la r&#233;volution victorieuse &#8211; r&#233;side dans la question susmentionn&#233;e de la direction, dans ses deux dimensions organisationnelle et politique. Non seulement dans la r&#233;gion arabe, mais dans le monde entier, la nouvelle g&#233;n&#233;ration rebelle se m&#233;fie &#224; juste titre des anciennes formations politiques et id&#233;ologiques, sachant qu'elles ont abouti &#224; l'autoritarisme bureaucratique ou au leadership individuel, et qu'elles ont trahi les principes qu'elles pr&#233;tendaient incarner afin de s'accommoder de divers types d'oppression sociale, politique et culturelle. La nouvelle g&#233;n&#233;ration rebelle tient &#224; l'organisation horizontale &#224; la base ; elle rejette le centralisme hi&#233;rarchique et opte pour une coordination en r&#233;seau, selon une mani&#232;re qu'illustrent le mieux les &#171; comit&#233;s de r&#233;sistance &#187; au Soudan.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Politiquement, comme tous les processus r&#233;volutionnaires &#224; long terme de l'histoire, le processus r&#233;gional est cumulatif. Chaque g&#233;n&#233;ration tire les le&#231;ons de ses exp&#233;riences et de ses &#233;checs, le&#231;ons qui sont transmises d'une g&#233;n&#233;ration &#224; l'autre, et d'un pays &#224; l'autre, au sein d'un m&#234;me long processus historique. Nous avons vu ainsi comment la deuxi&#232;me vague r&#233;volutionnaire &#8211; ou ce que certains commentateurs ont appel&#233; le &#171; second printemps arabe &#187; &#8211; a &#233;vit&#233; les illusions qui avaient affaibli la vague pr&#233;c&#233;dente. Il suffit de comparer les trois pays de la r&#233;gion qui ont en commun d'&#234;tre gouvern&#233;s par leurs forces arm&#233;es : l'&#201;gypte, le Soudan et l'Alg&#233;rie. Tandis qu'en 2011, puis en 2013, les illusions sur le r&#244;le de &#171; sauveur &#187; des forces arm&#233;es ont pr&#233;valu en &#201;gypte, les mouvements populaires ult&#233;rieurs au Soudan et en Alg&#233;rie ont &#233;vit&#233; cet &#233;cueil et ont r&#233;affirm&#233; leur exigence d'un gouvernement civil comme condition pr&#233;alable &#224; la d&#233;mocratie. De m&#234;me, les mouvements en Irak et au Liban ont tous deux r&#233;ussi &#224; &#233;viter de tomber dans le pi&#232;ge des clivages confessionnels longtemps utilis&#233;s par les groupes au pouvoir afin de diviser le peuple et consolider leur h&#233;g&#233;monie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est certain qu'il y a encore beaucoup de chemin &#224; parcourir entre l'&#233;tat pr&#233;sent des mouvements populaires, en particulier les mouvements de jeunes, et la r&#233;alisation des aspirations progressistes r&#233;volutionnaires de la nouvelle g&#233;n&#233;ration. Pendant ce temps, l'ordre r&#233;actionnaire arabe continue de fourbir ses armes, tandis que ses dirigeants se coalisent dans l'opposition au processus r&#233;volutionnaire r&#233;gional. Le chemin vers l'&#233;mancipation r&#233;volutionnaire souhait&#233;e est long et ardu, mais la d&#233;termination &#224; le prendre est renforc&#233;e par la conscience que la seule alternative est l'ignominie et la barbarie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;16 d&#233;cembre 2020&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;(Traduit par &#192; l&#180;encontre de l'original arabe paru le 16 d&#233;cembre 2010 dans le quotidien Al-Quds al-Arabi)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du m&#234;me auteur&lt;br class='autobr' /&gt;
La premi&#232;re d&#233;cennie du processus r&#233;volutionnaire arabe&lt;br class='autobr' /&gt;
Engels : penseur de la guerre, penseur de la r&#233;volution&lt;br class='autobr' /&gt;
La religion peut-elle servir le progr&#232;s social ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>Le Printemps arabe, dix ans apr&#232;s. Entretien avec Gilbert Achcar</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Le-Printemps-arabe-dix-ans-apres-Entretien-avec-Gilbert-Achcar</link>
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		<dc:date>2021-02-02T07:12:56Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Gilbert Achcar</dc:creator>


		<dc:subject>La r&#233;volution arabe en marche</dc:subject>
		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-02-02</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Les soul&#232;vements qui se sont succ&#233;d&#233;s au Moyen Orient en 2011 semblaient morts et enterr&#233;s jusqu'&#224; la nouvelle vague de mobilisations qui a commenc&#233; en 2018. Gilbert Achcar fait partie des principaux analystes de ces mouvements. Ses livres sur le sujet &#8211; notamment Le Peuple veut et Sympt&#244;mes morbides (tous deux publi&#233;s aux &#233;ditions Actes sud) &#8211; sont essentiels pour quiconque aspire &#224; comprendre la trajectoire historique de la r&#233;gion lors de la derni&#232;re d&#233;cennie. Nous publions ici un (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-La-revolution-arabe-+" rel="tag"&gt;La r&#233;volution arabe&lt;/a&gt;, 
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		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH69/arton46619-50444.jpg?1781844093' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='69' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Les soul&#232;vements qui se sont succ&#233;d&#233;s au Moyen Orient en 2011 semblaient morts et enterr&#233;s jusqu'&#224; la nouvelle vague de mobilisations qui a commenc&#233; en 2018. Gilbert Achcar fait partie des principaux analystes de ces mouvements. Ses livres sur le sujet &#8211; notamment Le Peuple veut et Sympt&#244;mes morbides (tous deux publi&#233;s aux &#233;ditions Actes sud) &#8211; sont essentiels pour quiconque aspire &#224; comprendre la trajectoire historique de la r&#233;gion lors de la derni&#232;re d&#233;cennie. Nous publions ici un entretien r&#233;alis&#233; r&#233;cemment par Jeff Goodwin pour la revue Catalyst, dans lequel G. Achcar expose sa vision du processus r&#233;volutionnaire initi&#233; en 2011.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; de &lt;a href=&#034;http://www.contretemps.eu/revolutions-arabes-egypte-tunisie-achcar/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;Contretemps&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Jeff Goodwin : Commen&#231;ons avec les &#233;v&#232;nements les plus r&#233;cents dont tu aimerais discuter. J'imagine que c'est la seconde vague de soul&#232;vements ou de contestations qui a commenc&#233; dans la r&#233;gion il y a deux ans.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Gilbert Achcar : Je commencerai avec un sujet encore plus imm&#233;diat : la pand&#233;mie en cours et ses cons&#233;quences sur ce que les m&#233;dias ont appel&#233; &#171; second Printemps arabe &#187; en r&#233;f&#233;rence &#224; l'onde de choc de 2011. Prenons le cas alg&#233;rien, le plus parlant : une manifestation gigantesque avait lieu toutes les semaines au point d'&#234;tre devenue comme un rituel. Tous les vendredis (le jour de repos hebdomadaire localement), une grande vague populaire d&#233;ferlait, dans les rues de la capitale, Alger, en particulier. Or, cela s'est arr&#234;t&#233; brusquement avec la pand&#233;mie. Le gouvernement a trouv&#233; un bon pr&#233;texte pour dire aux gens : &#171; C'est termin&#233; maintenant. Vous devez rester chez vous. &#187; Au Soudan, le mouvement de masse a &#233;galement &#233;t&#233; interrompu et paralys&#233; pour un temps par la pand&#233;mie. Il s'en est all&#233; de m&#234;me en Irak et au Liban.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;N&#233;anmoins, il y a des moments o&#249; la col&#232;re est telle que les gens sont pr&#234;ts &#224; braver la pand&#233;mie pour manifester &#8211; vous en savez quelque chose aux &#201;tats-Unis avec le mouvement Black Lives Matter ! Il arrive un moment o&#249; les gens n'en peuvent plus, comme ce fut le cas au Liban apr&#232;s l'explosion gigantesque au port de Beirut le 4 ao&#251;t 2020. Le Soudan et l'Irak, eux aussi, ont vu la reprise de mobilisations. Mais on ne peut nier l'impact de la Covid-19.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JG : Une fois la pand&#233;mie vaincue &#8211; esp&#233;rons que ce sera bient&#244;t &#8211; les mouvements reprendront-ils &#224; partir de l&#224; o&#249; ils &#233;taient arriv&#233;s, ou bien ont-ils &#233;t&#233; affaiblis substantiellement par la pause ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GA : C'est une bonne question, qui renvoie &#224; des diff&#233;rences importantes entre les cas. L&#224; o&#249; existe un mouvement organis&#233;, ce qui n'est effectivement le cas qu'au Soudan, le mouvement se poursuit, quoiqu'&#224; plus basse intensit&#233;. Plus on se d&#233;barrassera de la pand&#233;mie et de la peur qu'elle engendre, plus le mouvement soudanais pourra reprendre de l'ampleur gr&#226;ce &#224; sa continuit&#233; organis&#233;e. Par contraste, alors que le mouvement soudanais est remarquablement structur&#233; avec des niveaux diff&#233;rents d'organisation et de repr&#233;sentation, le mouvement populaire alg&#233;rien de 2019 &#233;tait inorganis&#233;, dans le sens de l'absence de repr&#233;sentation l&#233;gitime et de structures reconnues. Les mouvements au Liban et en Irak souffrent, eux aussi, d'un manque de direction et d'organisation. Dans le cas du Liban, cela refl&#232;te la composition sociale et politique tr&#232;s diverse du mouvement, auquel participe un large &#233;ventail de forces qui n'ont en commun que le d&#233;sir de se d&#233;barrasser de l'&#233;lite du pouvoir existante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, les facteurs de base, qui ont men&#233; &#224; l'explosion sociale il y a dix ans, sont toujours pr&#233;sents, partout dans la r&#233;gion ; ils vont m&#234;me de mal en pis d'ann&#233;e en ann&#233;e. La pand&#233;mie ne fait qu'aggraver les choses. Tandis qu'elle joue un r&#244;le contre-r&#233;volutionnaire dans l'imm&#233;diat en entravant la mobilisation de masse, elle approfondit en m&#234;me temps la crise qui a d&#233;clench&#233; la r&#233;volte de masse initiale. &#192; l'exception de petits &#201;tats p&#233;troliers tr&#232;s riches, habit&#233;s en grande majorit&#233; par des migrants susceptibles d'&#234;tre d&#233;port&#233;s &#224; merci, la plupart des &#201;tats de la r&#233;gion subiront une chute brutale de leurs revenus, y compris des remises migratoires, et une augmentation massive du ch&#244;mage. Ils souffriront des cons&#233;quences de la baisse &#224; long terme pr&#233;vue pour les prix du p&#233;trole, celui-ci &#233;tant une source majeure des flux mon&#233;taires dans la r&#233;gion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JG : Tu as dit que les causes fondamentales des soul&#232;vements sont toujours l&#224;, voire qu'ils empirent. Je suppose que cela veut dire que la seconde vague de contestation a &#233;t&#233; propuls&#233;e par les m&#234;mes facteurs que la premi&#232;re vague.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GA : Je crois qu'il n'y a gu&#232;re de doute &#224; ce sujet. En Jordanie en 2018, le catalyseur de la contestation sociale &#233;tait un d&#233;cret gouvernemental augmentant les imp&#244;ts. Au Soudan, c'&#233;taient des mesures d'aust&#233;rit&#233; supprimant des subventions de prix au d&#233;triment des plus pauvres. Au Liban, c'&#233;tait une nouvelle taxe que le gouvernement tenta d'imposer sur la communication t&#233;l&#233;phonique par Internet (VoIP). En Irak, la contestation sociale s'&#233;tait nettement amplifi&#233;e au cours des derni&#232;res ann&#233;es. Et si l'affaire qui a d&#233;clench&#233; le mouvement en Alg&#233;rie &#233;tait directement politique &#8211; la tentative de renouveler le mandat du pr&#233;sident pour un cinqui&#232;me quinquennat &#8211; cela ne veut pas dire qu'elle n'&#233;tait pas li&#233;e &#224; de graves probl&#232;mes socio&#233;conomiques chroniques. On pourrait dire la m&#234;me chose d'autres pays de la premi&#232;re vague, o&#249; le soul&#232;vement a &#233;t&#233; enclench&#233; sur des questions politiques, alors qu'il &#233;tait tr&#232;s clair que des probl&#232;mes sociaux et &#233;conomiques profond&#233;ment enracin&#233;s sous-tendaient la col&#232;re politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans mon livre de 2013, Le Peuple veut. Une exploration radicale du soul&#232;vement arabe, j'ai identifi&#233; les racines profondes de l'explosion dans le d&#233;veloppement entrav&#233; de cette partie du monde, qui a connu des taux de croissance (notamment par habitant) plus faibles que d'autres r&#233;gions d'Asie et d'Afrique pendant les d&#233;cennies pr&#233;c&#233;dentes. La cons&#233;quence la plus frappante en a &#233;t&#233; un ch&#244;mage massif des jeunes, pour lequel la r&#233;gion d&#233;tient depuis longtemps le record mondial. C'est un indice crucial pour comprendre le soul&#232;vement de 2011 qui, comme tous les soul&#232;vements, a &#233;t&#233; principalement impuls&#233; par des jeunes, qui se voyaient sans avenir. Un sondage r&#233;alis&#233; en 2010 a montr&#233; qu'une proportion tr&#232;s &#233;lev&#233;e des jeunes de la r&#233;gion souhaitaient &#233;migrer sans retour ; le pourcentage le plus &#233;lev&#233; s'est trouv&#233; en Tunisie, o&#249; pr&#232;s de 45 % disaient vouloir quitter le pays de fa&#231;on permanente. Il est certain que le ch&#244;mage des jeunes, comme le ch&#244;mage en g&#233;n&#233;ral, ont empir&#233; depuis 2010, et plus que jamais maintenant avec la pand&#233;mie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; JG : Dirais-tu que les jeunes ont &#233;t&#233; aux premiers rangs des soul&#232;vements partout dans la r&#233;gion, ou bien y a-t-il eu des diff&#233;rences dans la composition de classe des mouvements ? En d'autres termes, quand tu parles de la pr&#233;sence des jeunes aux premiers rangs, parles-tu de jeunes de la classe moyenne, ou d'&#233;tudiant.e.s d'origine ouvri&#232;re ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GA : Comme tout mouvement populaire de grande envergure, ces mouvements traversent couches et classes sociales, mais c'est l&#224; o&#249; l'&#226;ge compte le plus. Si l'on y cherche des membres de la classe moyenne, on trouvera surtout des jeunes, et beaucoup moins de personnes plus &#226;g&#233;es. Cependant, la grande majorit&#233; des gens dans les rues appartenait aux classes plus pauvres : classe ouvri&#232;re, classe moyenne inf&#233;rieure, ch&#244;meurs et ch&#244;meuses, dont un grand nombre de dipl&#244;m&#233;.e.s de milieux modestes dans une r&#233;gion o&#249; le taux d'inscription dans l'enseignement sup&#233;rieur est plus &#233;lev&#233; que dans d'autres parties du Sud mondial.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela est le produit de la phase nationaliste, d&#233;veloppementaliste qui a culmin&#233; dans les ann&#233;es 1960, et dont l'un des acquis, l'&#233;ducation gratuite, a engendr&#233; un taux d'inscription &#233;lev&#233; dans l'enseignement sup&#233;rieur. En cons&#233;quence, les dipl&#244;m&#233;.e.s constituent une proportion &#233;lev&#233;e des personnes au ch&#244;mage. La participation massive d'&#233;tudiant.e.s et de dipl&#244;m&#233;.e.s au mouvement explique aussi le r&#244;le cl&#233; qu'ils et elles ont pu jouer gr&#226;ce &#224; leur ma&#238;trise des nouvelles technologies de communication et des r&#233;seaux sociaux. Il fut un temps en 2011 o&#249; les m&#233;dias ont m&#234;me d&#233;crit le Printemps arabe comme une r&#233;volution Facebook. C'&#233;tait une exag&#233;ration, certes, mais ce n'&#233;tait pas enti&#232;rement faux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien entendu, la capacit&#233; &#224; s'organiser varie d'un pays &#224; l'autre ; elle d&#233;pend des niveaux de r&#233;pression pr&#233;existants, du type de classe ouvri&#232;re, de son degr&#233; de concentration, etc. Si l'on consid&#232;re le pays o&#249; tout a commenc&#233;, c'est-&#224;-dire la Tunisie &#8211; le premier pays o&#249; le mouvement de masse, surgi en d&#233;cembre 2010, est parvenu &#224; se d&#233;barrasser du pr&#233;sident en janvier 2011 &#8211; ce n'est pas une co&#239;ncidence que tout y ait commenc&#233;. La Tunisie est, en effet, le seul pays de la r&#233;gion dot&#233; d'un mouvement ouvrier autonome organis&#233; et puissant. Le mouvement ouvrier tunisien a jou&#233; un r&#244;le crucial en transformant une &#233;ruption de col&#232;re spontan&#233;e en un mouvement de masse qui s'est &#233;largi &#224; tout le pays. Le syndicat des enseignants, en particulier, a jou&#233; un r&#244;le cl&#233; dans la radicalisation du mouvement et la pression sur la direction syndicale centrale. Le jour o&#249; Ben Ali a fui le pays &#233;tait celui de la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale dans la capitale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on se tourne ensuite vers le deuxi&#232;me pays qui a rejoint le mouvement, l'&#201;gypte, on constate qu'il a connu la vague de gr&#232;ves ouvri&#232;res la plus importante de son histoire dans les ann&#233;es pr&#233;c&#233;dant 2011. Il y avait quelques syndicats ind&#233;pendants embryonnaires, mais les syndicats officiels &#233;taient inf&#233;od&#233;s au gouvernement, de sorte que le mouvement ouvrier organis&#233; n'&#233;tait pas en mesure de diriger le soul&#232;vement. Le renversement de Hosni Moubarak par les militaires en f&#233;vrier 2011 fut toutefois pr&#233;cipit&#233; par la vague massive de gr&#232;ves d&#233;clench&#233;e dans les jours pr&#233;c&#233;dant sa d&#233;mission forc&#233;e, mobilisant des centaines de milliers de travailleurs et travailleuses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bahre&#239;n est un autre des six pays entr&#233;s en soul&#232;vement en 2011. Bien que cela soit peu connu, il s'y trouvait un mouvement ouvrier important &#8211;- qui a jou&#233; un r&#244;le cl&#233; dans la premi&#232;re phase du soul&#232;vement, avant d'&#234;tre durement r&#233;prim&#233; par la monarchie. Voil&#224; donc des pays o&#249; le r&#244;le de la classe ouvri&#232;re a &#233;t&#233; crucial dans le soul&#232;vement, et de fa&#231;on tr&#232;s consciente. Par ailleurs, dans les rues de tous les pays qui ont connu une forte pouss&#233;e de la contestation sociale et politique en 2011, il est &#233;vident que les classes populaires ont &#233;t&#233; les plus impliqu&#233;es ; il suffit de regarder les images des manifestations pour s'en convaincre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les institutions financi&#232;res internationales ont essay&#233; de repr&#233;senter le Printemps arabe comme une r&#233;volte de la classe moyenne, conform&#233;ment &#224; leur cadrage n&#233;olib&#233;ral qui a voulu y voir l'expression d'une aspiration populaire &#224; davantage de lib&#233;ralisation &#233;conomique. Elles ont reconnu qu'il y avait des causes &#233;conomiques au bouleversement r&#233;gional, mais les ont attribu&#233;es non &#224; la mise en &#339;uvre de leurs recettes n&#233;olib&#233;rales, mais au manque de vigueur dans cette mise en &#339;uvre. C'est n'importe quoi, bien s&#251;r ; seuls des n&#233;olib&#233;raux ultra-dogmatiques peuvent nier que le tournant n&#233;olib&#233;ral a consid&#233;rablement aggrav&#233; les conditions socio&#233;conomiques de la r&#233;gion pr&#233;alablement aux soul&#232;vements. J'ai expliqu&#233; comment cela est arriv&#233; dans Le Peuple veut.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JG : On dit souvent que la Tunisie fait exception dans la r&#233;gion. Selon cette perspective, les soul&#232;vements ont &#233;chou&#233; partout ailleurs. Certains ont expliqu&#233; cela par l'organisation exceptionnelle du mouvement ouvrier en Tunisie. Est-ce convaincant comme analyse ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GA : La r&#233;ponse n'est pas un simple oui ou non. Il faut d'abord se demander si le soul&#232;vement en Tunisie a vraiment &#233;t&#233; le succ&#232;s que l'on dit. La r&#233;ponse est oui, si l'on parle de d&#233;mocratisation. Dans ce sens sp&#233;cifique, la Tunisie est devenue ce que l'on pourrait appeler une d&#233;mocratie &#233;lectorale depuis 2011. De ce point de vue, le soul&#232;vement a r&#233;ussi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais a-t-il r&#233;ussi &#224; r&#233;soudre les probl&#232;mes sociaux et &#233;conomiques que nous avons &#233;voqu&#233;s ? Pas du tout, malheureusement. Rien n'a chang&#233; en mati&#232;re d'&#233;conomie politique. Sous la pression du FMI et de la Banque mondiale, les choses ont m&#234;me empir&#233;. La Tunisie a connu des explosions sociales intermittentes dans diverses parties du pays depuis 2011, provoqu&#233;es par les m&#234;mes questions qui ont conduit au soul&#232;vement d'il y a dix ans ; une r&#233;volte majeure a eu lieu encore r&#233;cemment. Croire que la Tunisie a r&#233;ussi et qu'elle est sortie de l'auberge serait se tromper lourdement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, les deux questions que tu as mentionn&#233;es &#8211; la r&#233;ussite et le r&#244;le du mouvement ouvrier &#8211; sont rarement li&#233;es dans le discours dominant. Ceux et celles qui d&#233;crivent la Tunisie comme ayant r&#233;ussi ne soulignent pas, en g&#233;n&#233;ral, l'importance du mouvement ouvrier comme cl&#233; de ce succ&#232;s. Ils ou elles recourent habituellement &#224; quelque explication culturaliste, de type orientaliste. Le mouvement ouvrier est &#224; peine mentionn&#233;, m&#234;me si le r&#244;le de celui-ci dans le maintien de la paix sociale a &#233;t&#233; r&#233;compens&#233; par un Prix Nobel de la paix, partag&#233; avec trois autres acteurs sociaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Or, ce r&#244;le pose un gros probl&#232;me, car plut&#244;t que de lutter avec force pour les revendications sociales de la population, la direction syndicale a pass&#233; son temps &#224; conclure des accords avec l'organisation patronale afin de garantir une alternance en douceur des gouvernements bourgeois. De ce fait, la Tunisie est la preuve tangible que le probl&#232;me n'est pas la &#171; gouvernance &#187; : il ne s'agit pas seulement de d&#233;mocratisation. Il s'agit fondamentalement de probl&#232;mes sociaux et &#233;conomiques profonds qui se traduisent in&#233;luctablement en m&#233;contentement politique. Il n'y aura pas de sortie de la crise sans changement socio&#233;conomique radical, mais on en est encore loin dans la Tunisie d'aujourd'hui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; JG : Si en d&#233;pit de la transition d&#233;mocratique en Tunisie, les m&#234;mes politiques &#233;conomiques restent fondamentalement en place, dirais-tu que le gouvernement devrait s'attaquer aux probl&#232;mes &#233;conomiques profonds que tu as &#233;voqu&#233;s ? Ou bien s'agit-il de probl&#232;mes si profond&#233;ment enracin&#233;s qu'ils ne rel&#232;vent pas de politiques gouvernementales en quelque sorte &#8211; ce type de capitalisme est stagnant et ne saurait &#234;tre r&#233;form&#233; ; il doit &#234;tre d&#233;mantel&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GA : Comme tu sais, la vision n&#233;olib&#233;rale du monde repose sur le dogme selon lequel le secteur priv&#233; doit constituer la locomotive. Mettez le secteur priv&#233; aux commandes et tout sera r&#233;solu, c'est le rem&#232;de miracle que pr&#244;nent les n&#233;olib&#233;raux. Le FMI pr&#233;conise exactement la m&#234;me recette &#224; tous les pays du monde. Cela n'a aucun sens, m&#234;me d'un point de vue capitaliste pragmatique, car il faut tenir compte du fait que les divers pays ont des conditions diff&#233;rentes. Dans la r&#233;gion du monde dont nous parlons, &#224; cause de la nature du syst&#232;me &#233;tatique, les conditions de base permettant un d&#233;veloppement impuls&#233; par le capitalisme priv&#233; sont tout simplement inexistantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains &#201;tats, comme la Turquie ou l'Inde, sont r&#233;guli&#232;rement cit&#233;s en exemples de pays o&#249; le capitalisme priv&#233;, dans des conditions n&#233;olib&#233;rales, a r&#233;alis&#233; des taux de d&#233;veloppement assez rapides pendant un certain temps, f&#251;t-ce &#224; un co&#251;t social &#233;lev&#233; &#8211; cette histoire est d'ailleurs termin&#233;e &#224; pr&#233;sent. Au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, cependant, cela ne pouvait pas avoir lieu, car l'argent priv&#233; a besoin d'un environnement s&#251;r et pr&#233;visible afin de s'engager dans les investissements lourds &#224; long terme que requiert le d&#233;veloppement. Ce qui pr&#233;vaut dans la r&#233;gion, c'est un pouvoir d'&#201;tat despotique combin&#233; avec des niveaux &#233;lev&#233;s de n&#233;potisme et de comp&#233;rage. Il faudrait renverser radicalement tout cela. Il n'y a pas d'issue au blocage du d&#233;veloppement sans r&#244;le central du secteur public, contrairement &#224; la perspective n&#233;olib&#233;rale. La r&#233;gion a besoin d'un nouveau type de d&#233;veloppementalisme qui soit d&#233;mocratique, et non pas men&#233; par des r&#233;gimes autoritaires et bureaucratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quant aux sources du financement public, il est bien connu que les riches ne paient pas d'imp&#244;ts dans cette partie du monde. Les seules personnes qui paient des imp&#244;ts sont les salari&#233;.e.s du secteur formel, une minorit&#233; de la force de travail. La r&#233;gion est connue pour ses fuites massives de capitaux et ses d&#233;tournements de fonds. Les ressources sont pomp&#233;es par les groupes sociaux parasitaires qui contr&#244;lent l'&#201;tat. Ainsi, il n'y a pas d'issue &#224; tout cela sans renverser la structure sociopolitique dans son ensemble. Se d&#233;barrasser d'un pr&#233;sident revient &#224; ne couper que la partie visible de l'iceberg si la structure dirigeante est pr&#233;serv&#233;e comme cela a &#233;t&#233; le cas dans tous les pays de la r&#233;gion dont les pr&#233;sidents ont &#233;t&#233; forc&#233;s de partir. C'est particuli&#232;rement &#233;vident lorsqu'ils y ont &#233;t&#233; contraints par l'ossature militaire du r&#233;gime, comme cela s'est pass&#233; en &#201;gypte, en Alg&#233;rie et au Soudan, trois pays qui ont en commun le r&#244;le dominant des forces arm&#233;es dans le r&#233;gime politique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JG : Nous n'avons pas parl&#233; jusqu'ici des puissances externes comme les &#201;tats-Unis, la Russie, etc., ce qui en soi pourrait indiquer qu'elles n'ont pas jou&#233; un r&#244;le aussi important que ce que pensent certains. Quel r&#244;le les grandes puissances ont-elles jou&#233; pendant la derni&#232;re d&#233;cennie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GA : Quand on parle du n&#233;olib&#233;ralisme, des institutions financi&#232;res internationales qui imposent leurs recettes, on parle bien s&#251;r d'un syst&#232;me domin&#233; par les pays imp&#233;rialistes occidentaux, les &#201;tats-Unis au premier chef. Et pourtant, lorsque les soul&#232;vements eurent lieu en 2011, l'h&#233;g&#233;monie &#233;tats-unienne dans la r&#233;gion &#233;tait tr&#232;s affaiblie, par suite de la lourde d&#233;faite des desseins de Washington en Irak. L'ann&#233;e 2011 &#233;tait celle du retrait des troupes am&#233;ricaines de ce pays. Cet &#233;chec a port&#233; un coup tr&#232;s dur au projet imp&#233;rial des &#201;tats-Unis, et pas seulement au Moyen-Orient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans la comparaison entre Barack Obama et Donald Trump, on pense &#224; C. Wright Mills et &#224; son analyse de la centralisation du pouvoir dans le syst&#232;me pr&#233;sidentiel &#233;tats-unien, surtout en ce qui concerne la politique &#233;trang&#232;re et la projection de puissance. Les int&#233;r&#234;ts de classe fondamentaux sous-tendant le gouvernement &#233;tats-unien peuvent bien rester les m&#234;mes, mais les politiques concr&#232;tes d&#233;pendent beaucoup de qui occupe la Maison-Blanche. Lors du soul&#232;vement en &#201;gypte en 2011, Obama tenait &#224; ne pas donner l'impression que les &#201;tats-Unis soutenaient la dictature, en contradiction flagrante avec son propre discours sur la d&#233;mocratie. En 2009, en effet, Obama avait prononc&#233; l'une de ses premi&#232;res grandes allocutions au Caire, pr&#234;chant les libert&#233;s d&#233;mocratiques pour la r&#233;gion. Il aurait &#233;t&#233;, en outre, fort imprudent pour les &#201;tats-Unis de s'opposer &#224; ce qui ressemblait &#224; l'&#233;poque &#224; un tsunami d&#233;mocratique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Obama fit donc pression sur Moubarak pour des r&#233;formes. Lorsque ce dernier s'av&#233;ra peu apte ou enclin &#224; le faire, Washington donna son feu vert &#224; l'arm&#233;e &#233;gyptienne pour se d&#233;barrasser du pr&#233;sident. Fondamentalement, Obama avait le choix entre deux options. L'une &#233;tait de soutenir les r&#233;gimes en place contre les mouvements de contestation, option pr&#244;n&#233;e par les Saoudiens et d'autres monarchies du Golfe. Obama &#233;tait r&#233;ticent &#224; emprunter cette voie pour la raison que je viens d'expliquer. Si Trump avait &#233;t&#233; pr&#233;sident &#224; l'&#233;poque, il est probable qu'il l'aurait emprunt&#233;e sans trop h&#233;siter. L'autre option qui s'offrait &#224; Obama &#233;tait celle offerte par le Qatar, devenu sponsor des Fr&#232;res musulmans depuis les ann&#233;es 1990. Ce statut avait pourvu l'&#233;mirat d'une influence sur un interlocuteur majeur au sein des forces d'opposition au niveau r&#233;gional, permettant ainsi &#224; Washington d'essayer d'aiguiller le mouvement dans un sens qui ne serait pas nuisible aux int&#233;r&#234;ts am&#233;ricains.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ce qu'Obama choisit de faire, sauf &#224; Bahre&#239;n, o&#249; il ferma les yeux devant l'intervention contre-r&#233;volutionnaire men&#233;e par le royaume saoudien. Il facilita l'&#233;lection &#224; la pr&#233;sidence &#233;gyptienne de Mohamed Morsi, le candidat des Fr&#232;res musulmans, en emp&#234;chant l'arm&#233;e de supprimer sa victoire &#233;lectorale. Durant son unique ann&#233;e de pr&#233;sidence, Morsi a largement respect&#233; les r&#232;gles du jeu &#233;dict&#233;es par Washington pour la r&#233;gion, m&#234;me en ce qui concerne Isra&#235;l. C'est pourquoi l'administration Obama fut m&#233;contente du coup d'&#201;tat qui le renversa en 2013, m&#234;me si elle finit par accepter de mauvaise gr&#226;ce le fait accompli. Cela aussi montre les limites du pouvoir &#233;tats-unien.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entre-temps, il y eut l'exp&#233;rience libyenne. Obama fut entra&#238;n&#233; dans ce conflit &#224; contre-c&#339;ur ; l'expression devenue c&#233;l&#232;bre pour d&#233;crire sa ligne de conduite &#233;tait &#171; diriger de l'arri&#232;re &#187;. Le mouvement en Libye ne voulait pas de bottes &#233;trang&#232;res sur son territoire, et Obama non plus ne voulait pas y engager de troupes. En cons&#233;quence, une campagne de bombardement fut men&#233;e en soutien &#224; un soul&#232;vement arm&#233; contre une dictature brutale, dans l'espoir que Washington et ses alli&#233;s parviendraient &#224; l'aiguiller vers la meilleure issue possible pour les &#201;tats-Unis : un compromis entre le r&#233;gime et l'opposition qui aurait laiss&#233; en place les appareils &#233;tatiques. C'est ce qui s'est pass&#233; au Y&#233;men en 2011, devenu le mod&#232;le pr&#233;f&#233;r&#233; d'Obama qu'il pr&#244;na pour la Syrie en 2012. Mais il &#233;choua compl&#232;tement dans cette voie en Libye, notamment &#224; cause de l'intransigeance de Kadhafi. La structure enti&#232;re de l'&#201;tat finit par s'effondrer lorsque le soul&#232;vement eut lieu dans la capitale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hormis l'&#233;chec libyen, l'autre intervention majeure directe des Etats-Unis fut celle men&#233;e contre &#171; l'&#201;tat islamique &#187; (EI). Ce groupe ultra-terroriste &#233;mergea en Syrie sur les marges du soul&#232;vement r&#233;gional, constituant une menace directe pour les int&#233;r&#234;ts &#233;tats-uniens, en particulier lorsqu'il franchit la fronti&#232;re vers l'Irak en 2014, se d&#233;ployant ainsi dans un pays riche en p&#233;trole. Washington mena alors une nouvelle campagne de bombardement et chercha des alli&#233;s sur le terrain. Pour le gouvernement Obama et le Pentagone, la collaboration tant avec les forces de gauche kurdes en Syrie qu'avec les milices pro-iraniennes en Irak dans le combat contre l'EI ne parut pas poser de probl&#232;me. Cette intervention militaire ne visait cependant qu'&#224; contrer l'EI, et non &#224; contribuer au reversement du gouvernement que ce soit en Irak ou en Syrie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'h&#233;g&#233;monie des &#201;tats-Unis dans la r&#233;gion avait atteint son apog&#233;e dans les ann&#233;es 1990 apr&#232;s la premi&#232;re guerre contre l'Irak, pour ensuite retomber &#224; un bas niveau durant le Printemps arabe. L'imp&#233;rialisme russe, rival de l'imp&#233;rialisme am&#233;ricain, exploita ces faiblesses de la mani&#232;re opportuniste qui caract&#233;rise Poutine. Lorsqu'il vit que Washington &#233;tait en d&#233;saccord avec les Saoudiens &#224; la suite du coup d'&#201;tat en &#201;gypte, il s'empressa de leur montrer son soutien ainsi qu'au dictateur &#233;gyptien. Lorsqu'il vit que la tension montait entre le pr&#233;sident turc Recep Tayyip Erdogan et Washington &#224; cause de l'alliance de l'administration Obama avec les Kurdes, il fit des avances au dirigeant turc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Syrie avait &#233;t&#233; sous l'influence de Moscou depuis des d&#233;cennies et l'arm&#233;e russe y disposait d'installations militaires. L'Iran commen&#231;a &#224; intervenir en soutien au r&#233;gime syrien en 2013, puis, constatant que m&#234;me cette intervention iranienne en d&#233;fense d'Assad n'avait pas incit&#233; Washington &#224; apporter une aide d&#233;cisive &#224; l'opposition syrienne, Poutine intervint &#224; son tour en 2015, pr&#233;servant le r&#233;gime d'un effondrement imminent. Au vu de la faiblesse g&#233;n&#233;rale manifest&#233;e par les &#201;tats-Unis dans la r&#233;gion, Moscou a ensuite &#233;tendu son activit&#233; militaire &#224; la Libye, o&#249; elle soutient un camp, aux c&#244;t&#233;s de l'&#201;gypte, des &#201;mirats Arabes Unis et de la France, contre l'autre, soutenu par la Turquie et le Qatar. Les Saoudiens ne sont pas engag&#233;s en Libye, pas plus qu'en 2011. Ils sont embourb&#233;s dans leur guerre qu'ils m&#232;nent contre l'Iran par procuration au Y&#233;men aux d&#233;pens de la population de ce pauvre pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JG : Est-il juste de dire que la position am&#233;ricaine dans la r&#233;gion est en recul depuis le d&#233;but des soul&#232;vements, tandis que celles de la Russie et de l'Iran se sont renforc&#233;es dans une certaine mesure ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GA : Tout &#224; fait. Bien que le gouvernement Trump ait chang&#233; de cap sur certaines questions pour complaire &#224; ses acolytes saoudiens, ni Trump ni personne n'est dispos&#233; &#224; d&#233;ployer massivement des troupes am&#233;ricaines dans la r&#233;gion, &#224; moins d'une grave menace pour les int&#233;r&#234;ts &#233;tats-uniens. Ils savent que pousser trop loin la confrontation avec l'Iran pourrait entra&#238;ner d'&#233;normes cons&#233;quences &#233;conomiques en affectant le march&#233; du p&#233;trole et par l&#224; m&#234;me, l'&#233;conomie mondiale. Les Iraniens le savent eux aussi, et c'est pourquoi l'Iran semble bien peu dissuad&#233; et continue &#224; se comporter en cons&#233;quence. L'imp&#233;rialisme am&#233;ricain e&#251;t-il dispos&#233; de la toute-puissance que certains lui pr&#234;tent, l'Iran n'aurait pas alors &#233;t&#233; le principal b&#233;n&#233;ficiaire de l'invasion &#233;tats-unienne de l'Irak, au point que le gouvernement de ce pays est devenu son vassal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est, en fait, la raison pour laquelle le soul&#232;vement r&#233;cent en Irak est fortement hostile &#224; l'Iran &#8211; pas au peuple iranien, bien s&#251;r, mais au r&#233;gime iranien qui s'ing&#232;re dans les affaires de leur pays et empi&#232;te sur leur souverainet&#233;. Celles et ceux qui sont descendus dans les rues en Irak sont majoritairement des chiites, qui n'en sont pas moins clairement hostiles &#224; l'influence iranienne et rejettent toute domination &#233;trang&#232;re, qu'elle &#233;mane de Washington ou de T&#233;h&#233;ran. Au Liban aussi, on a vu une participation importante de chiites au soul&#232;vement de 2019, qui d&#233;passa remarquablement les divisions confessionnelles en s'opposant &#233;galement aux amis de T&#233;h&#233;ran et de Washington r&#233;unis dans la coalition gouvernementale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JG : Si je comprends bien ce que tu disais pr&#233;c&#233;demment, le capitalisme n'a pas vraiment d'avenir dans la r&#233;gion. Il n'a pas de solution &#224; l'heure actuelle. Seule une sorte de socialisme d&#233;mocratique pourrait offrir une issue, avec un mode de d&#233;veloppement enti&#232;rement nouveau.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GA : Je dirais que le socialisme d&#233;mocratique est certainement l'option la plus souhaitable. Mais en th&#233;orie, on pourrait aussi imaginer une issue sur la base d'un r&#233;gime d&#233;veloppementaliste autoritaire du genre de ceux qui ont pr&#233;sid&#233; &#224; la transformation de certains pays d'Asie orientale. Cependant, une telle &#233;ventualit&#233; ne se profile nulle part &#224; l'horizon. La question cruciale est que le secteur public doit jouer un r&#244;le central pour sortir de la crise dans le cadre d'un d&#233;veloppementalisme de type nouveau, dont il est bien plus probable qu'il soit socialiste que capitaliste. Nous vivons en outre &#224; une &#233;poque o&#249; les gens sont beaucoup moins dispos&#233;s &#224; tol&#233;rer les dictatures du genre commun dans les ann&#233;es 1960. L'aspiration &#224; la d&#233;mocratie est tr&#232;s largement partag&#233;e. Dans les pays du Moyen Orient et d'Afrique du Nord, les gens ont retenu de leur exp&#233;rience qu'ils peuvent renverser des gouvernements par des mobilisations de rue, et c'est une le&#231;on tr&#232;s importante, en effet.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JG : Malgr&#233; le lien que tu fais entre les soul&#232;vements et la forme stagnante de capitalisme dans la r&#233;gion, nombre d'observateur.rice.s restent frapp&#233;.e.s par la faiblesse des voix ouvertement anticapitalistes. Les revendications de d&#233;mocratie et de libert&#233; ont &#233;t&#233; mises au premier plan dans ces mouvements populaires, mais les forces explicitement socialistes paraissent &#224; peine audibles. Est-ce correct ? Et si oui, comment faut-il comprendre la faiblesse de l'id&#233;ologie socialiste et anticapitaliste dans la r&#233;gion ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GA : Si l'on parle de forces anticapitalistes dot&#233;es d'un programme socialiste, il est incontestable qu'elles sont tr&#232;s faibles dans la r&#233;gion. Bien que de petits groupes, marginaux, aient pu parfois jouer un r&#244;le disproportionn&#233;, comme ce fut le cas en &#201;gypte en 2011, cela ne change rien au fait que ces groupes sont tr&#232;s faibles et minoritaires. Mais c'est une chose que de s'opposer au capitalisme en th&#233;orie, et c'en est une autre que de s'opposer au capitalisme r&#233;ellement existant. Dans ce dernier sens, il y a &#233;norm&#233;ment de gens qui ne supportent plus le capitalisme corrompu et le n&#233;olib&#233;ralisme. Ces gens veulent se d&#233;barrasser du syst&#232;me socio&#233;conomique dans lequel ils vivent. Cela ne veut pas dire que la plupart sont consciemment socialistes, mais ils partagent une aspiration profonde &#224; la justice sociale entendue dans un sens plus vague, et c'est l&#224; le point de d&#233;part qui compte. Le Printemps Arabe avait fait de la justice sociale l'un de ses principaux slogans.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'histoire n'a jamais connu de r&#233;volutions &#8211; pas m&#234;me la Russie de 1917 &#8211; dans lesquelles la plupart des gens &#233;taient des socialistes d&#233;termin&#233;s &#224; abolir le capitalisme. Les choses ne se passent pas comme cela. Dans les pays du Moyen Orient et d'Afrique du Nord, une grande partie, voire, une bonne majorit&#233; de la jeune g&#233;n&#233;ration d&#233;fend des valeurs progressistes allant de la d&#233;mocratie &#224; la justice sociale. Un slogan cl&#233; du soul&#232;vement en 2011 &#233;tait &#171; Pain, libert&#233; et justice sociale &#187;. C'est une bonne d&#233;finition de l'aspiration dominante, &#224; laquelle on peut ajouter la &#171; dignit&#233; nationale &#187;, autrement dit, l'anti-imp&#233;rialisme, ainsi que l'antisionisme l&#224; o&#249; Isra&#235;l est impliqu&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment mesurer tout cela ? Aucun institut de sondage n'a pos&#233; ce genre de question ; le plus souvent, ils posent des questions ineptes. Toutefois, une bonne indication a &#233;t&#233; donn&#233;e lors du premier tour de l'&#233;lection pr&#233;sidentielle en &#201;gypte en 2012, la plus libre dans l'histoire du pays. Les deux principaux concurrents &#233;taient le candidat de l'ancien r&#233;gime et celui du mouvement int&#233;griste des Fr&#232;res musulmans. Des versions &#233;dulcor&#233;es des deux candidats &#233;taient &#233;galement en lice : un candidat du r&#233;gime et un candidat islamique tous deux &#171; mod&#233;r&#233;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le cinqui&#232;me candidat dans cette course, bien qu'ayant le moins de moyens financiers et organisationnels, arriva en troisi&#232;me position, talonnant les deux favoris. Ce candidat &#233;tait un nass&#233;rien (en r&#233;f&#233;rence &#224; Gamal Abdel-Nasser, qui dirigea l'&#201;gypte dans sa p&#233;riode &#171; socialiste &#187; dans les ann&#233;es 1960) au discours ouvertement socialiste. Mais c'est un nass&#233;rien nouvelle mani&#232;re, qui se r&#233;f&#232;re aux r&#233;formes sociales et aux nationalisations extensives des ann&#233;es Nasser, tout en reconnaissant que la dictature est une partie de l'h&#233;ritage nass&#233;rien dont il faut se d&#233;barrasser au profit de valeurs d&#233;mocratiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On pourrait donc le consid&#233;rer comme un repr&#233;sentant du socialisme d&#233;mocratique au sens o&#249; la plupart des gens entendent cela. Et pourtant, il obtint la pluralit&#233; des voix dans les principaux centres urbains de l'&#201;gypte, dont Le Caire et Alexandrie. Voil&#224; un excellent t&#233;moignage du fait qu'il existe une aspiration diffuse &#224; quelque chose de radicalement diff&#233;rent, m&#234;me si cette aspiration n'est pas port&#233;e par une organisation. Et c'est ce qui est le plus important.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; JG : Si je te comprends bien, il existe dans la r&#233;gion une base potentielle pour un mouvement de masse socialiste d&#233;mocratique. Le probl&#232;me est que les organisations socialistes sont faibles. Elles ont &#233;t&#233; d&#233;truites par les dictateurs, affaiblies par les pouvoirs autoritaires. Personne n'a &#233;t&#233; en mesure de mobiliser ces attentes sociales d&#233;mocratiques ou de justice sociale qui semblent tr&#232;s r&#233;pandues dans la r&#233;gion.&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GA : Je ne dirais pas &#171; sociales d&#233;mocratiques &#187; parce que ce terme peut, bien s&#251;r, renvoyer &#224; une exp&#233;rience avant tout europ&#233;enne qui a produit un certain type d'organisation avec les r&#233;sultats que nous savons. Quant au terme &#171; socialiste &#187;, il n'est pas l'apanage des marxistes, bien entendu. Si l'on prend les r&#233;volutions russes comme exemple, il existait un courant de masse, les socialistes r&#233;volutionnaires, qu'il serait difficile de d&#233;crire comme marxiste. Dans le cas de la Commune de Paris, la plupart des protagonistes ne se r&#233;f&#233;raient m&#234;me pas au &#171; socialisme &#187;. L'&#233;l&#233;ment d&#233;terminant ici tient &#224; l'aspiration &#224; l'&#233;galit&#233; sociale, &#224; un autre type de soci&#233;t&#233;, et en m&#234;me temps, &#224; une d&#233;mocratie radicale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Alors oui, le probl&#232;me majeur n'est pas l'absence d'un milieu favorable &#224; un changement radical tel que celui dont nous discutons ; ce milieu existe, mais il manque d'organisation et reste donc faible. Il y a l&#224; une observation que l'on peut faire au sujet des mouvements sociaux en g&#233;n&#233;ral. Lorsqu'un mouvement de masse prend principalement la forme d'occupations de places publiques, on peut y voir une d&#233;monstration de puissance num&#233;rique, mais c'est en m&#234;me temps un signe de faiblesse qualitative. Pourquoi ? Parce que si le mouvement &#233;tait vraiment fort et bien organis&#233;, il passerait d'une &#171; guerre de position &#187; &#224; une &#171; guerre de mouvement &#187; en visant la prise du pouvoir. Mais s'il ne fait que rester sur les places publiques, c'est en v&#233;rit&#233; parce qu'il sait qu'il ne peut pas, &#224; lui seul, renverser le r&#233;gime, et encore moins prendre le pouvoir. Aussi s'attend-il &#224; ce qu'une autre force renverse le gouvernement de l'int&#233;rieur du pouvoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En &#201;gypte, le mouvement populaire comptait sur l'arm&#233;e pour le faire, et en effet, l'arm&#233;e d&#233;posa le pr&#233;sident. Il en fut de m&#234;me en Alg&#233;rie et au Soudan, m&#234;me si le mouvement de masse ne se fit pas d'illusions au sujet des militaires dans ces deux derniers pays, contrairement &#224; ce qui arriva en &#201;gypte. Un mouvement de masse ne peut s'emparer des centres du pouvoir que s'il est organis&#233; &#8211; c'est ce que traduit la c&#233;l&#232;bre m&#233;taphore de la vapeur et du piston. Et c'est exactement ce qui fait cruellement d&#233;faut dans la r&#233;gion. Le mouvement le plus avanc&#233; &#224; cet &#233;gard est celui du Soudan qui a d&#233;velopp&#233; des structures de direction de fa&#231;on remarquable &#8211; non pas le genre de direction centralis&#233;e auquel pourraient penser ceux pour qui l'exp&#233;rience russe reste le mod&#232;le &#224; suivre, mais des structures de direction beaucoup plus horizontales : une organisation en r&#233;seau d'une envergure impressionnante. Le mouvement a &#233;labor&#233; un programme de revendications claires qui correspondent bien &#224; ce que j'ai d&#233;crit comme &#233;tant des aspirations semi-conscientes &#224; un socialisme d&#233;mocratique, au sens large.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Soudan est exceptionnel &#224; cet &#233;gard, et cela en partie parce qu'il s'agit d'un pays o&#249; a exist&#233; une forte tradition communiste. Nombreux sont celles et ceux qui sont pass&#233;s par le Parti communiste soudanais. La plupart ont fini par le quitter, surtout parce qu'il conserve des traits staliniens, comme dans d'autres partis de la m&#234;me famille. &#192; plus d'un titre, c'est un &#171; dinosaure &#187;, mais en m&#234;me temps, il regroupe un grand nombre de jeunes dans ses rangs, et des tensions existent entre la direction centrale et les membres jeunes et femmes. Il n'en demeure pas moins que le parti a jou&#233; un r&#244;le incontestable dans le d&#233;veloppement d'une culture de gauche, ou progressiste, qui est r&#233;pandue dans le pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela dit, je ne voudrais pas donner l'impression que le Soudan est en passe de mener &#224; bien le processus r&#233;volutionnaire. Il y a eu les effets de la pand&#233;mie, que nous avons &#233;voqu&#233;s. Et, surtout, il y a toutes sortes d'ing&#233;rences internationales, dont celle d'une administration Trump surtout int&#233;ress&#233;e &#224; pousser le Soudan &#224; &#233;tablir des relations avec Isra&#235;l. Ils ont exerc&#233; un v&#233;ritable chantage sur ce pays tr&#232;s pauvre, en refusant de le retirer de la liste des &#201;tats terroristes &#233;tablie par Washington &#224; moins qu'il n'accepte de reconna&#238;tre Isra&#235;l.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La dictature &#233;gyptienne et les monarchies du Golfe sont les principaux soutiens de l'arm&#233;e soudanaise. Le pays est dans une p&#233;riode de transition, avec une sorte de dualit&#233; de pouvoirs entre l'ancien r&#233;gime, c'est-&#224;-dire les militaires, et le mouvement populaire. C'est une situation tr&#232;s difficile, de toute &#233;vidence. Le processus r&#233;volutionnaire y est plus avanc&#233; que dans tout autre pays de la r&#233;gion, mais il a encore un long chemin &#224; parcourir, et les militaires peuvent encore s'av&#233;rer tr&#232;s m&#233;chants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JG : Tu as insist&#233; sur l'importance d'une organisation forte. Quand les soul&#232;vements ont commenc&#233; en 2011, il y avait un certain optimisme, un sentiment que la r&#233;gion pouvait &#234;tre &#224; la veille d'une transition vraiment importante. Et cependant, cette transition n'a pas eu lieu. Il y eut beaucoup d'espoirs d&#233;&#231;us et de d&#233;ceptions, et pire encore. Dirais-tu que cette absence d'organisation populaire forte fut le talon d'Achille des soul&#232;vements ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GA : Oui, certainement. La faiblesse organisationnelle est cruciale. C'est le facteur qui manque pour que le processus r&#233;volutionnaire puisse m&#251;rir. Et il n'est pas &#233;crit dans le ciel que cela va se faire. C'est un processus ouvert : dans la meilleure des hypoth&#232;ses, les conditions finiront par &#234;tre r&#233;unies et un changement radical pourra s'op&#233;rer ; la pire hypoth&#232;se est un blocage historique d&#233;bouchant sur de nouvelles trag&#233;dies, &#224; l'instar de celle dont la Syrie fournit un terrible exemple.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La faiblesse de la gauche traditionnelle est en partie le fait de ses propres lacunes. Dans la r&#233;gion, cette gauche traditionnelle a une double origine. L'une est le nationalisme, le nationalisme petit-bourgeois, avec tous ses probl&#232;mes et son absence de clairvoyance politique et sociale. L'autre est le stalinisme. L'un et l'autre ont &#233;t&#233; durement atteints par la chute des r&#233;gimes dont ils d&#233;pendaient. Les ann&#233;es 1970 ont vu la d&#233;cadence et le d&#233;clin du nationalisme arabe, tandis que la chute de l'Union sovi&#233;tique fit des ann&#233;es 1990 une p&#233;riode de crise profonde pour l'ensemble du mouvement communiste dans la r&#233;gion. On trouve ici et l&#224; des r&#233;sidus plus ou moins importants de cette gauche du vingti&#232;me si&#232;cle, mais elle est en crise terminale dans l'ensemble, et je ne pr&#233;vois pas qu'elle puisse ressurgir dans ses formes traditionnelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce qu'il faudrait, c'est un nouveau mouvement progressiste &#224; m&#234;me de se constituer en expression de la nouvelle radicalisation. Si l'on prend l'exemple du Soudan, la force la plus prometteuse y est constitu&#233;e par ce qui est connu sous le nom de &#171; comit&#233;s de r&#233;sistance &#187;. Ce sont des comit&#233;s de quartiers impliquant des dizaines de milliers de personnes, des jeunes pour la plupart, organis&#233;s &#224; la base. Ils se m&#233;fient de toute tentative de d&#233;tournement de leur mouvement et sont allergiques au centralisme et tr&#232;s attach&#233;s &#224; la pr&#233;servation de l'autonomie de chaque comit&#233;. Il y a l&#224; une diff&#233;rence majeure avec l'ancienne gauche. Ils utilisent les m&#233;dias sociaux et s'organisent de fa&#231;on horizontale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut aussi tenir compte du r&#244;le des femmes dans ces mouvements. Au cours de la premi&#232;re vague de 2011, leur participation &#233;tait d&#233;j&#224; remarquable. Des femmes organis&#233;es ont jou&#233; un r&#244;le important en Tunisie. Le d&#233;veloppement le plus surprenant fut celui de la participation notoire des femmes au Y&#233;men, pays o&#249; leur statut est terriblement oppressif. Mais la seconde vague de 2019 vit ce r&#244;le des femmes atteindre un niveau sup&#233;rieur. Au Soudan, les femmes ont constitu&#233; la majorit&#233; du mouvement de masse. En Alg&#233;rie, elles ont constitu&#233; une partie importante de la mobilisation. Au Liban, les femmes ont &#233;t&#233; au premier plan, ce qui a influenc&#233; l'Irak o&#249; elles &#233;taient peu visibles au d&#233;part. Il y a une interaction manifeste entre ces mouvements en &#233;mulation, apprenant les uns des autres. Le r&#244;le de premier plan des femmes contraste aussi avec la gauche traditionnelle, tr&#232;s machiste quand bien m&#234;me elle pr&#233;tendrait le contraire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;JG : Tu sembles rester optimiste quant &#224; l'apparition d'une gauche d'un genre nouveau dans la r&#233;gion. Mais cela a l'air d'un processus qui prendra des d&#233;cennies avant d'arriver &#224; maturit&#233;. Quelle est la prochaine &#233;tape selon toi dans la r&#233;gion ? Quelles &#233;chelles de temps envisages-tu pour ce processus r&#233;volutionnaire ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;GA : C'est un processus de longue dur&#233;e, bien s&#251;r. Quand tu penses &#224; toutes les grandes r&#233;volutions, elles se sont &#233;tendues sur de bien longues p&#233;riodes. La r&#233;volution fran&#231;aise commen&#231;a en 1789. Mais quand prit-elle fin ? La question est en d&#233;bat chez les historien.ne.s : jusqu'&#224; un si&#232;cle plus tard pour certains, et pas moins de dix ans pour tou.te.s. Dans le cas de la r&#233;volution chinoise, le premier &#233;pisode majeur au vingti&#232;me si&#232;cle eut lieu en 1911 et le bouleversement se poursuivit jusqu'en 1949, et bien au-del&#224; en fait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En m&#234;me temps, l'apparition d'une nouvelle force progressiste ne prend pas n&#233;cessairement des d&#233;cennies. Ce dont nous avons parl&#233; &#224; propos du Soudan n'est pas l'aboutissement de plusieurs d&#233;cennies de pr&#233;paratifs clandestins. Ces comit&#233;s de r&#233;sistance se sont constitu&#233;s en 2019 avec la r&#233;volution. M&#234;me l&#224; o&#249; il y eu des reculs et des d&#233;faites du mouvement, les militant.e.s r&#233;fl&#233;chissent sur leur exp&#233;rience et en tirent des enseignements. Partout des initiatives ont &#233;t&#233; prises afin de s'organiser. Bien entendu, cela peut devenir tr&#232;s difficile en cas de r&#233;pression massive comme en &#201;gypte. Mais t&#244;t ou tard, la situation explosera &#224; nouveau et il faut esp&#233;rer que celles et ceux qui ont fait les exp&#233;riences pr&#233;c&#233;dentes en auront retenu les le&#231;ons et essayeront d'agir diff&#233;remment.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai &#233;t&#233; accus&#233; de pessimisme en 2011, lorsque j'avertissais que les choses ne seraient pas faciles et n&#233;cessiteraient beaucoup de patience et une perspective de long terme. J'expliquais que ce qui s'&#233;tait pass&#233; en Tunisie et en &#201;gypte, avec le renversement des deux pr&#233;sidents, ne pouvait avoir lieu en Libye et en Syrie sans bain de sang. J'avertissais &#233;galement que le fait de se d&#233;barrasser de Ben Ali en Tunisie ou de Moubarak en &#201;gypte ne signifiait pas que le peuple avait r&#233;ussi &#224; renverser le r&#233;gime, comme le proclamait le c&#233;l&#232;bre slogan : &#171; le peuple veut le renversement du r&#233;gime &#187;. Atteindre cet objectif prendra beaucoup de temps et n&#233;cessitera que beaucoup de conditions soient r&#233;unies.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On m'a alors qualifi&#233; de pessimiste. Quelques ann&#233;es plus tard, beaucoup des m&#234;mes personnes qui avaient d'abord &#233;t&#233; prises d'euphorie se mirent &#224; jouer les Cassandre, en expliquant que le processus &#233;tait mort et enterr&#233;. Mais ce n'&#233;tait qu'une autre illusion impressionniste. Les pr&#233;jug&#233;s orientalistes sur l'incompatibilit&#233; culturelle de la r&#233;gion avec la d&#233;mocratie la&#239;que resurgirent de plus belle. Et cette fois, lorsque j'insistais sur le fait que ce retour de b&#226;ton n'&#233;tait qu'une seconde phase dans un processus historique de longue dur&#233;e, je me voyais accus&#233; d'optimisme na&#239;f.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En fait, je ne pense pas en termes d'optimisme et de pessimisme, m&#234;me au sens de la c&#233;l&#232;bre formule alliant le &#171; pessimisme de la raison &#187; &#224; &#171; l'optimisme de la volont&#233; &#187;. En r&#233;alit&#233;, l'optimisme de la volont&#233; d&#233;pend de l'existence d'un espoir : aussi pessimiste que puisse &#234;tre la raison, elle doit laisser une place &#224; l'esp&#233;rance sans laquelle il ne saurait y avoir d'optimisme de la volont&#233;, except&#233; pour une toute petite minorit&#233;. Ce qui est d&#233;terminant est de reconna&#238;tre qu'un potentiel existe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par ailleurs, affirmer que la r&#233;gion conna&#238;tra d'autres soul&#232;vements ne rel&#232;ve pas en soi de &#171; l'optimisme &#187;. Les soul&#232;vements peuvent, h&#233;las, finir en bains de sang et l'&#233;ventualit&#233; d'un sort tel que celui qu'a connu la Syrie ne saurait assur&#233;ment relever de &#171; l'optimisme &#187;. Le pays a &#233;t&#233; enti&#232;rement d&#233;vast&#233;, les morts se comptent par centaines de milliers, sans parler des personnes handicap&#233;es pour le restant de leurs jours et des personnes d&#233;plac&#233;es en dehors de leurs lieux d'habitation ou contraintes &#224; quitter le pays. C'est la pire trag&#233;die de notre &#233;poque jusqu'&#224; pr&#233;sent, et pourtant, m&#234;me en Syrie, et m&#234;me dans des zones sous contr&#244;le du r&#233;gime, d'importantes protestations sociales ont encore eu lieu r&#233;cemment. On pourrait penser qu'apr&#232;s tout ce qui s'est pass&#233;, les gens seraient terroris&#233;s au point de devenir passifs, mais &#231;a n'a pas &#233;t&#233; le cas. Compte tenu de l'horreur de l'exp&#233;rience syrienne, c'est la meilleure preuve, que le potentiel r&#233;volutionnaire est toujours pr&#233;sent. La seule pr&#233;diction que l'on puisse faire &#224; propos des pays du Moyen Orient et d'Afrique du Nord sans risque de se tromper est que la tourmente r&#233;gionale ne va pas se calmer dans un avenir pr&#233;visible : la r&#233;gion restera en &#233;bullition jusqu'&#224; ce que les conditions permettent un changement radical. L'autre voie, sinon, est celle de la barbarie, mais tant que le potentiel r&#233;volutionnaire restera vivant, il y aura un espoir raisonn&#233;, rendant l'action pour la r&#233;alisation des conditions d'un changement radical manifestement cruciale et urgente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;*&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Traduction de David Buxton et Thierry Labica&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>10 ans apr&#232;s la r&#233;volution, la dette &#233;trangle toujours le peuple tunisien. Pour un tournant radical de la Tunisie !</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/10-ans-apres-la-revolution-la-dette-etrangle-toujours-le-peuple-tunisien-Pour</link>
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		<dc:date>2021-01-26T07:21:45Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>CADTM</dc:creator>


		<dc:subject>&#201;conomie</dc:subject>
		<dc:subject>Tunisie</dc:subject>
		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-01-26</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Il y a dix ans, les Tunisiens descendaient dans les rues pour faire la r&#233;volution. La plupart des &#233;l&#233;ments &#224; l'origine de ces soul&#232;vements sont toujours d'actualit&#233;.Dix ans apr&#232;s la R&#233;volution, la dette &#233;trangle toujours le peuple tunisien. &lt;br class='autobr' /&gt; Article tir&#233; de : CADTM infolettre , le 2021-01-19 &lt;br class='autobr' /&gt;
Carte blanche publi&#233;e dans le journal Le Soir du 14 janvier 2021 &lt;br class='autobr' /&gt;
14 janvier par CADTM , Raid Attac/Cadtm Tunisie , FTDES , Avocats Sans Fronti&#232;res (ASF) , ADTB , Entraide et Fraternit&#233; printer (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Tunisie-+" rel="tag"&gt;Tunisie&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-La-revolution-arabe-+" rel="tag"&gt;La r&#233;volution arabe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2021-01-26-+" rel="tag"&gt;Edition du 2021-01-26&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH84/arton46438-ca5da.jpg?1782116660' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='84' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Il y a dix ans, les Tunisiens descendaient dans les rues pour faire la r&#233;volution. La plupart des &#233;l&#233;ments &#224; l'origine de ces soul&#232;vements sont toujours d'actualit&#233;.Dix ans apr&#232;s la R&#233;volution, la dette &#233;trangle toujours le peuple tunisien.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Article tir&#233; de : &lt;a href=&#034;http://www.cadtm.org/10-ans-apres-la-revolution-la-dette-etrangle-toujours-le-peuple-tunisien-Pour&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;CADTM infolettre&lt;/a&gt; &lt;bulletin-cadtm@cadtm.org&gt;, le 2021-01-19&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Carte blanche publi&#233;e dans le journal Le Soir du 14 janvier 2021&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;14 janvier par CADTM , Raid Attac/Cadtm Tunisie , FTDES , Avocats Sans Fronti&#232;res (ASF) , ADTB , Entraide et Fraternit&#233;&lt;br class='autobr' /&gt;
printer printer text&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le 14 janvier 2011, il y a tout juste dix ans, l'ancien pr&#233;sident de la R&#233;publique de Tunisie, Zine el-Abidine Ben Ali, prenait la fuite vers l'Arabie saoudite, apr&#232;s 4 semaines de protestations massives enclench&#233;es par l'immolation &#224; Sidi Bouzid le 17 d&#233;cembre 2010 de Mohamed Bouazizi. Cela provoqua un soul&#232;vement populaire dans l'ensemble du pays. La Tunisie ouvrit alors la danse et inspira plusieurs mouvements r&#233;volutionnaires dans la r&#233;gion arabophone et au-del&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, les Tunisiens continuent de descendre dans les rues, dans un prolongement logique de la R&#233;volution de 2011 et de ses id&#233;aux, car la plupart des &#233;l&#233;ments &#224; l'origine des soul&#232;vements de 2010-2011 sont toujours d'actualit&#233;. Il s'agit de l'application de mesures impos&#233;es par le FMI sur la r&#233;duction des d&#233;penses publiques, la suppression des subventions sur les produits de base, un taux de ch&#244;mage massif et structurel (le taux de ch&#244;mage chez les jeunes de 15-24 ans s'&#233;l&#232;ve &#224; 35,7 %) et une classe politique qui a failli ces dix derni&#232;res ann&#233;es &#224; traduire les aspirations du peuple tunisien en r&#233;formes profondes ou &#224; rompre d&#233;finitivement avec les vestiges de l'ancien r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce sont les sympt&#244;mes &#233;vidents d'un profond malaise, qui s'aggrave sans cesse au regard de la crise actuelle de pand&#233;mie du Covid-19. A l'&#233;chelle plan&#233;taire, plus d'un demi-milliard de personnes pourraient basculer dans la pauvret&#233; des suites de la crise du Coronavirus. Les Institutions financi&#232;res internationales pr&#233;voient alors un appui budg&#233;taire pour &#171; att&#233;nuer l'impact de la pand&#233;mie &#187;, relan&#231;ant de plus belle la spirale de l'endettement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; Une dette ancienne et ill&#233;gitime&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette situation insoutenable est incompatible avec le paiement de la dette. En Tunisie, la dette ext&#233;rieure s'&#233;l&#232;ve &#224; 75 % du produit int&#233;rieur brut et pourrait passer &#224; 90 % en 2021, tandis que la part du budget allou&#233; en 2021 au remboursement de la dette atteindra 30 %. Selon l'Instance V&#233;rit&#233; &amp; Dignit&#233;, entre 2011 et 2016, plus de 80 % des pr&#234;ts contract&#233;s par la Tunisie ont servi &#224; rembourser la dette odieuse et ill&#233;gitime contract&#233;e par l'ancien r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est certain que la situation actuelle ne conna&#238;tra un r&#233;el renouveau qu'avec l'adoption de politiques socio-&#233;conomiques radicalement diff&#233;rentes. Il faut reconna&#238;tre que le processus enclench&#233; en Tunisie est un processus r&#233;volutionnaire de longue dur&#233;e qui doit faire face &#224; de nouveaux soubresauts mondiaux qui mettent les solidarit&#233;s &#224; l'&#233;preuve.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est pourquoi, nous plaidons en faveur de l'annulation des dettes de la Tunisie sans conditionner cette annulation &#224; la mise en &#339;uvre de politiques d'aust&#233;rit&#233;, de privatisations, de lib&#233;ralisation des &#233;changes ou encore de contr&#244;le des migrations. Vu l'urgence de la situation, il faut que les pays cr&#233;anciers de la Tunisie (dont la Belgique, mais aussi la France, le Japon, l'Alg&#233;rie, l'Arabie saoudite, l'Allemagne, l'Espagne, etc.) renoncent au remboursement de leurs cr&#233;ances pr&#233;vu en 2020-2021 et s'engagent &#224; annuler toutes les cr&#233;ances ill&#233;gitimes. Il faut finalement soutenir la mise en place en Tunisie en 2021 d'un audit transparent de ses dettes, en associant la soci&#233;t&#233; civile, afin de faire la lumi&#232;re sur l'origine de ces dettes et d'annuler la part ill&#233;gale et ill&#233;gitime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt; Plusieurs mesures n&#233;cessaires&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour sortir de la spirale infernale de la dette, il faut suspendre le paiement de la dette, il faut &#233;galement prendre d'autres mesures : &#233;tablir un imp&#244;t de crise sur les grosses fortunes et les tr&#232;s hauts revenus, pr&#233;lever des amendes sur les entreprises responsables de la grande fraude fiscale, geler les d&#233;penses de l'appareil s&#233;curitaire&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est l&#233;gitime d'affirmer un droit &#224; la suspension du paiement de la dette pour r&#233;pondre aux besoins des populations&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il y a de solides arguments juridiques qui peuvent appuyer une d&#233;cision unilat&#233;rale de suspension de paiement. En voici deux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1. L'&#233;tat de n&#233;cessit&#233;. Un &#201;tat peut renoncer &#224; poursuivre le remboursement de la dette parce que la situation objective menace gravement la population et que la poursuite du paiement de la dette l'emp&#234;che de r&#233;pondre aux besoins les plus urgents de la population. C'est exactement le cas de figure auxquels un grand nombre d'&#201;tats de la plan&#232;te est confront&#233; maintenant : la vie des habitants de leur pays est directement menac&#233;e s'ils n'arrivent pas &#224; financer toute une s&#233;rie de d&#233;penses urgentes pour sauver un maximum de vies humaines.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;2. Le changement fondamental de circonstances. L'ex&#233;cution d'un contrat de dette peut &#234;tre suspendue si les circonstances changent fondamentalement ind&#233;pendamment de la volont&#233; du d&#233;biteur. La jurisprudence en la mati&#232;re reconna&#238;t qu'un changement fondamental de circonstances peut emp&#234;cher l'ex&#233;cution d'un contrat international. Quand un &#201;tat invoque l'&#233;tat de n&#233;cessit&#233; ou le changement fondamental de circonstances, le caract&#232;re l&#233;gitime ou non de cette dette n'a aucune importance. Quand bien m&#234;me la dette r&#233;clam&#233;e au pays serait l&#233;gitime, cela n'emp&#234;che en rien ce pays d'en suspendre le paiement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Source : Le Soir&lt;br class='autobr' /&gt;
Auteur.e&lt;br class='autobr' /&gt;
CADTM&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
		</content:encoded>


		

	</item>
<item xml:lang="fr">
		<title>R&#233;volte en Tunisie. 10 ans apr&#232;s la r&#233;volution, la jeunesse brave le couvre-feu et la r&#233;pression</title>
		<link>https://www.pressegauche.org/Revolte-en-Tunisie-10-ans-apres-la-revolution-la-jeunesse-brave-le-couvre-feu</link>
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		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Mateo Falcone</dc:creator>


		<dc:subject>Tunisie</dc:subject>
		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-01-26</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;Depuis 5 jours, de nombreuses manifestations nocturnes se sont d&#233;roul&#233;es dans le pays. Des milliers de jeunes sont sortis dans la rue malgr&#233; le couvre-feu avanc&#233; &#224; 16 h, affrontant parfois les forces de police, pour protester contre les cons&#233;quences de la crise &#233;conomique, politique et sanitaire qui traverse le pays. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; du site R&#233;volution Permanente 20 janvier 2021 &lt;br class='autobr' /&gt;
Par Mateo Falcone &lt;br class='autobr' /&gt;
Nuit d'&#233;meute dans le quartier du 18 janvier dans le quartier populaire de Hay Ettadhamen &#224; Tunis. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Afrique-" rel="directory"&gt;Afrique&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2021-01-26-+" rel="tag"&gt;Edition du 2021-01-26&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH83/arton46415-4a6e2.jpg?1781199863' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='83' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Depuis 5 jours, de nombreuses manifestations nocturnes se sont d&#233;roul&#233;es dans le pays. Des milliers de jeunes sont sortis dans la rue malgr&#233; le couvre-feu avanc&#233; &#224; 16 h, affrontant parfois les forces de police, pour protester contre les cons&#233;quences de la crise &#233;conomique, politique et sanitaire qui traverse le pays.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du site R&#233;volution Permanente&lt;br class='autobr' /&gt;
20 janvier 2021&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Par Mateo Falcone&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nuit d'&#233;meute dans le quartier du 18 janvier dans le quartier populaire de Hay Ettadhamen &#224; Tunis. Cr&#233;dit photo : Fethi Belaid, AFP&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; &lt;i&gt;Ce qui nous fait sortir dans la rue c'est qu'il n'y a pas d'avenir. Il n'y a pas d'avenir dans ce pays ! &lt;/i&gt; &#187;, nous raconte Tayeb, habitant du quartier populaire de Beb Jdid dans le centre-ville de Tunis. La nuit derni&#232;re il a particip&#233; aux &#233;meutes, dans le quartier d'Ettadhamen en p&#233;riph&#233;rie de la ville. &#171; &lt;i&gt;Nous on sait qu'on ne va pas trouver de travail, il vaut mieux partir d'ici, d'ailleurs tous le quartier veut partir &lt;/i&gt; &#187;, c'est ce sentiment de d&#233;sespoir qui anime une grande partie de la jeunesse tunisienne aujourd'hui, face &#224; la crise sociale, &#233;conomique, politique et sanitaire in&#233;dite qui traverse le pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis plusieurs mois, dans de nombreuses r&#233;gions de la Tunisie, les denr&#233;es de premi&#232;re n&#233;cessit&#233; ont vu leur prix augmenter : semoule, farine, huile, l&#233;gume et fruits ont parfois doubl&#233;, voire tripl&#233; de prix. Cette augmentation s'explique en partie par l'augmentation des tarifs d'importation pour les produits n&#233;cessaires &#224; l'agriculture (comme les pesticides ou les sels min&#233;raux), et par une sp&#233;culation organis&#233;e par les grands commerces qui tentent de profiter des diff&#233;rentes vagues de p&#233;nurie. Cette augmentation du co&#251;t de la vie qui s'est acc&#233;l&#233;r&#233; depuis le d&#233;but de la crise sanitaire, combin&#233;e avec plusieurs vagues de licenciements dans les secteurs industriels a plong&#233; les classes populaires tunisiennes dans une pr&#233;carit&#233; extr&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; cela s'ajoute une gestion de la crise sanitaire de la pand&#233;mie Covid-19 dramatique, dans un pays o&#249; les infrastructures de sant&#233; sont vuln&#233;rables : manque d'investissements, de cadres m&#233;dicaux, de m&#233;dicaments, et un syst&#232;me de corruption au sein des h&#244;pitaux. Le 8 d&#233;cembre le personnel m&#233;dical tunisien, appuy&#233; par les &#233;tudiants de la sant&#233;, avaient manifest&#233; leur col&#232;re, suite au d&#233;c&#232;s d'un jeune interne apr&#232;s une chute d'ascenseur d&#233;fectueux dans un h&#244;pital. Ils avaient exprim&#233; leur volont&#233; de sauver l'h&#244;pital public condamn&#233; au &#171; naufrage &#187; par les politiques n&#233;o-lib&#233;rales des gouvernement successifs. Le d&#233;ficit du syst&#232;me de sant&#233; inqui&#232;te aujourd'hui grandement, face &#224; une accentuation de la pand&#233;mie Covid-19, avec plus de 50 morts par jour. Au 18 janvier, la Tunisie d&#233;nombrait 180.090 cas, et 5 692 d&#233;c&#232;s. Une situation dramatique de recrudescence de l'&#233;pid&#233;mie face &#224; laquelle les soignants alertent quant au manque de lits disponibles.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_5475 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L500xH250/80548fae4a59262f-5ac1f4c1-f546b.jpg?1781199863' width='500' height='250' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Le personnel m&#233;dical manifestant &#224; Tunis, le 4 d&#233;cembre 2020, pour revendiquer des moyens pour l'h&#244;pital public. Credit photo : Fethi Belaid, AFP&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le gouvernement tunisien, dirig&#233; par le Premier ministre Hichem Mechichi, a de son c&#244;t&#233; d&#233;cid&#233; de mettre en place un confinement national &#224; partir du 14 janvier pour une dur&#233;e de quatre jours, avec un couvre-feu commen&#231;ant &#224; 16h, afin de contrer le rebond &#233;pid&#233;mique tout en restant sourd aux revendications des soignants. Une gestion r&#233;pressive de la crise sanitaire qui a par ailleurs servi au gouvernement pour emp&#234;cher les diff&#233;rentes organisations politiques et syndicale de manifester le jour de l'anniversaire des 10 ans de la r&#233;volution. En effet, c'est le 14 janvier 2011 que le dictateur Zine El-Abidine Ben Ali avait fui le pays suite &#224; la r&#233;volte massive d&#233;clench&#233; par l'immolation de Mohammed Bouazizi, un jeune vendeur de fruit et l&#233;gume harcel&#233; par la police &#224; Sidi Bouzid. Un geste qui avait provoqu&#233; l'&#233;motion parmi la jeunesse et les classes populaires tunisiennes, confront&#233;es &#224; la pr&#233;carit&#233; et &#224; l'arbitraire policier du r&#233;gime de Ben Ali, for&#231;ant la direction de la principale et puissante centrale syndicale tunisienne, l'UGTT, &#224; appeler &#224; la gr&#232;ve g&#233;n&#233;rale sur tout le territoire le 12 janvier 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Malgr&#233; le d&#233;part du clan au pouvoir et l'embrasement des pays voisins de l'Egypte &#224; la Syrie, plus connu sous le nom des Printemps Arabes, les travailleurs, la jeunesse et les couches populaires tunisiennes ne sont pas parvenues &#224; imposer leur alternative politique au-del&#224; de conqu&#234;tes d&#233;mocratiques partielles. Depuis, l'instabilit&#233; politique du r&#233;gime qui a vu se succ&#233;der neuf gouvernements diff&#233;rents, combin&#233; avec la domination des bailleurs de fonds internationaux notamment europ&#233;ens qui exigent toujours plus de r&#233;formes d'aust&#233;rit&#233; en &#233;change de pr&#234;ts dont d&#233;pend le gouvernement tunisien, a entra&#238;n&#233; une pr&#233;carisation accrue de la soci&#233;t&#233;, ainsi que l'accroissement du ch&#244;mage, de la mis&#232;re et des in&#233;galit&#233;s. D'autre part, force est de constater que la r&#233;pression des mouvements sociaux ainsi que le harc&#232;lement policier quotidien dans les quartiers populaires n'a pas cess&#233;. R&#233;cemment encore les r&#233;seaux sociaux s'&#233;taient indign&#233;s d'une arrestation d'un jeune de 16 ans, qui avait tent&#233; de d&#233;fendre son p&#232;re harcel&#233; par la police.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte la lutte dans la rue a repris du galon ces derniers mois notamment avec d'importantes gr&#232;ves dans le Sud du pays, dans les industries de p&#233;trole et de phosphate. Mais aussi avec de nombreuses manifestations &#233;tudiantes et jeunes ch&#244;meurs dans un pays o&#249; plus 35% des jeunes entre 16 et 24 ans sont au ch&#244;mage, et qui comptait d&#233;j&#224; au moins 262.700 jeunes dipl&#244;m&#233;s au ch&#244;mage au 3&#232;me trimestre 2019 selon l'Institut National de la Statistique. Une situation qui s'est aggarv&#233; avec la crise &#233;conomique mondiale, et le chute de 9% du PIB tunisien. De nombreux &#233;tudiants tr&#232;s qualifi&#233;s se retrouvent dans l'incapacit&#233; de trouver du travail face &#224; des entreprises &#233;trang&#232;res qui maintiennent les moyens de production dans un &#233;tat de sous-d&#233;veloppement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les quatre derniers jours ont ainsi &#233;t&#233; marqu&#233;s par des coups de col&#232;re d'une partie de la jeunesse de ces quartiers populaires. Face &#224; une situation de d&#233;tresse alimentaire plusieurs pillages de grandes surfaces ont eu lieu. Afin de disperser les &#233;meutiers, la police a eu recours &#224; un usage massif de gaz lacrymog&#232;ne, et a proc&#233;d&#233; &#224; des arrestations massives. Dimanche soir, plus de 600 arrestations avaient eu lieu, souvent brutales comme en t&#233;moignent plusieurs vid&#233;os sur les r&#233;seaux sociaux. &#171; &lt;i&gt;La police, tous les jours elle est dans nos quartiers pour nous maltraiter, leurs pratiques elles n'ont pas chang&#233; depuis Ben Ali, si on est arr&#234;t&#233; on se fera tabass&#233;. Mais on n'en peut plus, ce syst&#232;me nous pousse &#224; bout&lt;/i&gt; &#187;, nous confie Tayeb.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour Hatem, militant &#224; la Ligue Gauche Ouvri&#232;re, &#171; la situation est critique dans le pays, la faiblesse de l'&#201;tat, et les conditions d'existence pousse &#224; bout les masses de jeunes qui ne voient aucun avenir. Il nous faut nous organiser commencer &#224; sortir des revendications, mobiliser dans nos quartiers, dans nos lieux d'&#233;tudes, sur nos lieux de travail &#187;. Ce lundi a eu lieu une manifestation organis&#233;e par les jeunes dipl&#244;m&#233;s ch&#244;meurs pour exiger la lib&#233;ration de leurs camarades interpell&#233;s. Cette manifestation qui s'est d&#233;roul&#233; sur l'avenue Bourguiba a &#233;t&#233; violemment dispers&#233;e par la police et plusieurs interpellations ont eu lieu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Face &#224; un gouvernement &#224; la solde des bailleurs de fonds internationaux, une situation de crise sociale et &#233;conomique qui plonge les masses populaires dans la pr&#233;carit&#233; extr&#234;me, et la r&#233;pression polici&#232;re au service d'un syst&#232;me &#224; bout de souffle, seule la lutte et la solidarit&#233; des exploit&#233;s et des opprim&#233;s paie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>En &#201;gypte, origines et impasses d'une r&#233;volution avort&#233;e. Entretien avec Alain Gresh</title>
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		<dc:date>2021-01-26T07:08:28Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Alain Gresh, Aya Khalil</dc:creator>


		<dc:subject>Egypte</dc:subject>
		<dc:subject>La r&#233;volution arabe</dc:subject>
		<dc:subject>Edition du 2021-01-26</dc:subject>

		<description>
&lt;p&gt;S'il fallait associer une image au Printemps arabe, celle de la place Tahrir s'impose sans nul doute. Dix-huit jours durant, du 25 janvier au 11 f&#233;vrier 2011, le monde exaltait au rythme bouillonnant de cette place du centre-ville du Caire. Ben Ali avait rendu les cl&#233;s aux Tunisiens quelques jours auparavant &#8211; cela (cette sorte de miraculeuse d&#233;livrance) &#233;tait donc possible ! &#8211; et l'on voyait le clan Moubarak s'&#233;crouler comme un ch&#226;teau de cartes. &lt;br class='autobr' /&gt; Tir&#233; du site de la revue Contretemps. (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/-Afrique-" rel="directory"&gt;Afrique&lt;/a&gt;

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&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-La-revolution-arabe-+" rel="tag"&gt;La r&#233;volution arabe&lt;/a&gt;, 
&lt;a href="https://www.pressegauche.org/+-Edition-du-2021-01-26-+" rel="tag"&gt;Edition du 2021-01-26&lt;/a&gt;

		</description>


 <content:encoded>&lt;img src='https://www.pressegauche.org/local/cache-vignettes/L150xH85/arton46453-8f9b8.jpg?1782045260' class='spip_logo spip_logo_right' width='150' height='85' alt=&#034;&#034; /&gt;
		&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;S'il fallait associer une image au Printemps arabe, celle de la place Tahrir s'impose sans nul doute. Dix-huit jours durant, du 25 janvier au 11 f&#233;vrier 2011, le monde exaltait au rythme bouillonnant de cette place du centre-ville du Caire. Ben Ali avait rendu les cl&#233;s aux Tunisiens quelques jours auparavant &#8211; cela (cette sorte de miraculeuse d&#233;livrance) &#233;tait donc possible ! &#8211; et l'on voyait le clan Moubarak s'&#233;crouler comme un ch&#226;teau de cartes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tir&#233; du site de la &lt;a href=&#034;https://www.contretemps.eu/egypte-revolution-repression-sissi-entretien-gresh/&#034; class=&#034;spip_out&#034; rel=&#034;external&#034;&gt;revue Contretemps&lt;/a&gt;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est sous le signe de l'&#233;v&#233;nement que des pages de couvertures m&#233;diatiques (et acad&#233;miques) ont abord&#233; les r&#233;voltes arabes, et Tahrir en particulier. Qu'il y ait un caract&#232;re &#233;v&#233;nementiel &#224; la chose, c'est-&#224;-dire un effet de rupture, cela peut difficilement &#234;tre ni&#233;. Mais cela ne doit pas pour autant occulter le long processus jalonn&#233; de luttes qui a rendu possible l'&#233;v&#233;nement. Dans cet entretien avec Alain Gresh, directeur de la revue Orient XXI, journaliste sp&#233;cialiste du Proche-Orient et auteur de nombreux ouvrages, nous revenons sur les conditions sociales, &#233;conomiques et politiques qui ont pr&#233;par&#233; l'insurrection de 2011, avant de nous int&#233;resser &#224; la s&#233;quence contre-r&#233;volutionnaire ouverte par le coup d'&#201;tat de juillet 2013.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S'il est bien ais&#233; de convenir apr&#232;s-coup que cette r&#233;volution &#233;tait condamn&#233;e d&#232;s le d&#233;part &#8211; trop inorganis&#233;e, sans direction politique, brouillonne, comment se serait-elle mesur&#233;e &#224; l'arm&#233;e ? -, des mois d'incertitude pourtant se sont &#233;coul&#233;s entre 2011 et 2013 alternant vide de pouvoir, &#233;lections et mobilisations sociales. Cet intervalle de tous les possibles constitue en soi l'avanc&#233;e r&#233;volutionnaire la plus aboutie depuis l'arriv&#233;e de Sadate au pouvoir en 1970. Elle a &#233;t&#233; accomplie par des milliers d'&#233;gyptiennes et &#233;gyptiens, h&#233;ros anonymes &#224; qui Contretemps rend ici hommage, tout comme nous rappelons notre soutien aux campagnes de lib&#233;ration des prisonniers politiques, parmi eux Alaa AbdelFatah et Ramy Shaath.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;***&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Au milieu des ann&#233;es 1970, rompant avec l'orientation socialisante de Nasser, Sadate impulse la politique de l'Infitah, ouverture aux investissements &#233;trangers et &#224; l'&#171; aide &#187; &#233;tatsunienne, et aussi introduction des m&#233;thodes propres au capitalisme n&#233;olib&#233;ral. Comment ce revirement de la politique &#233;conomique s'est-il concr&#232;tement mat&#233;rialis&#233; ? Comment a-t-il affaibli le secteur public (sant&#233;, &#233;ducation, agriculture&#8230;) b&#226;ti en grande partie sous Nasser ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Ce qu'il est important d'expliquer c'est que ce changement a &#233;t&#233; tr&#232;s progressif, c'est-&#224;-dire que le passage &#224; une &#233;conomie de plus en plus n&#233;olib&#233;rale ne s'est pas fait en un jour, ni m&#234;me en quelques ann&#233;es, c'est all&#233; bien au-del&#224; de la p&#233;riode de Sadate (1970-1981). La deuxi&#232;me chose c'est que ce changement n'est pas survenu comme un coup de tonnerre dans un ciel bleu : des conditions &#224; la fois internes et externes l'ont permis et facilit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan interne, la d&#233;faite cataclysmique face &#224; Isra&#235;l de 1967 a mis en lumi&#232;re certaines limites du mod&#232;le nass&#233;rien. Elle a en effet favoris&#233; un d&#233;bat au sein de la soci&#233;t&#233; &#233;gyptienne, et surtout dans la gauche, sur ce qu'on a appel&#233; la &#171; nouvelle classe &#187;, c'est-&#224;-dire la nouvelle bourgeoisie d'&#201;tat. Pour comprendre son apparition, il faut revenir rapidement sur la R&#233;volution de 1952. Un groupe d'officiers dissidents men&#233;s par Nasser orchestrent un coup d'&#201;tat pacifique renversant le roi Farouk et mettant fin en pratique &#224; la domination britannique. Nationalisations, r&#233;forme agraire, industrialisations et r&#233;formes sociales vont &#234;tre les grandes lignes de l'&#233;conomie nass&#233;rienne, et elles vont permettre d'importants progr&#232;s pour les couches populaires. Cependant, elles vont &#233;galement favoriser l'&#233;mergence d'une nouvelle classe, celle-l&#224; m&#234;me qui sera porteuse des changements lib&#233;raux dans les ann&#233;es qui suivent la disparition de Nasser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur le plan externe, l'&#233;chec de 1967 a une dimension r&#233;gionale : Isra&#235;l occupe le Sina&#239; &#233;gyptien, le Golan syrien et ce qui reste de la Palestine. Il porte un coup au prestige de l'&#201;gypte qui &#233;tait le fer de lance du mouvement nationaliste arabe, des non-align&#233;s, de la lutte anticoloniale&#8230; Nul ne s'attendait &#224; une telle faillite de l'arm&#233;e &#233;gyptienne. Et donc, tandis que se tient un d&#233;bat vif sur cette nouvelle classe li&#233;e &#224; l'appareil d'&#201;tat, la priorit&#233; de Nasser est de r&#233;cup&#233;rer les territoires occup&#233;s. Pour cela, entre 1967 et 1970, il m&#232;ne une politique d'ouverture internationale sur le plan diplomatique, et une guerre d'usure contre l'occupation isra&#233;lienne. Les questions &#233;conomiques &#233;tant secondaires pour lui &#224; ce moment-l&#224;, il ne s'attaque pas &#224; cette nouvelle classe et refuse une radicalisation r&#233;clam&#233;e notamment par des grandes manifestations &#233;tudiantes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et puis, toujours du point de vue des conditions externes, il y a les r&#233;ticences de l'Union sovi&#233;tique. L'industrie lourde et le haut barrage en &#201;gypte se sont construits avec une aide importante de l'Union sovi&#233;tique dans les ann&#233;es 1950 et 1960. Or, les ann&#233;es 1970 sont &#224; la fois une &#232;re de stagnation en &#201;gypte, et aussi un moment o&#249; la direction du PC sovi&#233;tique &#8211; notamment apr&#232;s l'&#233;limination de Khrouchtchev &#8211; pense que le Tiers-Monde co&#251;te beaucoup d'argent et qu'on ne peut plus investir autant. L'ensemble de ces &#233;l&#233;ments vont cr&#233;er un climat favorable &#224; ce que Sadate appelle l'Infitah (Ouverture).&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au d&#233;part, si tu veux, le changement &#233;conomique s'est traduit avant tout par le sous-financement du secteur social et des industries d'&#201;tat, et la lev&#233;e des s&#233;questres sur certains biens confisqu&#233;s. &#199;a n'&#233;tait pas d'embl&#233;e des privatisations massives des grandes entreprises nationales, mais plut&#244;t une politique d'asphyxie progressive. Les secteurs de l'&#233;ducation et de la sant&#233; vont &#234;tre parmi les premiers &#224; p&#226;tir de cette politique. Le discours en vogue d'alors &#233;tait &#171; l'&#201;tat ne peut plus jouer le r&#244;le qu'il a jou&#233; sous Nasser &#187;. Et puis, face &#224; cela, la gauche &#233;tait d&#233;sarm&#233;e. Car tout en oeuvrant &#224; la construction d'une industrie ind&#233;pendante et &#224; l'adoption de r&#233;formes agraire et sociales, Nasser avait mis au pas la gauche, les syndicats et tous les mouvements autonomes qui s'&#233;taient d&#233;velopp&#233;s depuis les ann&#233;es 1930. Il tenait &#224; les garder sous contr&#244;le, m&#234;me lorsqu'il faisait les r&#233;formes qui allaient dans le sens de leurs revendications. Or, ces mouvements syndicaux et politiques se trouveront d&#233;sarm&#233;s et incapables de r&#233;agir efficacement &#224; la volte-face op&#233;r&#233;e par Sadate en politique internationale et en politique int&#233;rieure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Moubarak s'inscrit dans la droite lign&#233;e de Sadate. En 2004, on assiste &#224; une acc&#233;l&#233;ration des politiques n&#233;olib&#233;rales concomitantes &#224; la nomination de Nazif, un puissant homme d'affaires, &#224; la t&#234;te du gouvernement. Pour la seule ann&#233;e 2005, pas moins de 59 compagnies nationales sont privatis&#233;es, tandis que l'&#233;conomie informelle prend une place croissante dans le pays. D'abord, comment expliquer ce tournant de l'appareil d'&#201;tat en faveur d'un capitalisme d&#233;r&#233;glement&#233; ? Quels &#233;taient les rapports des principaux capitalistes &#233;gyptiens avec le clan Moubarak ? Comment ces privatisations s'articulent avec le capitalisme globalis&#233; ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Au d&#233;but des ann&#233;es 2000, nous avons chang&#233; d'&#233;poque. Le capitalisme a en quelque sorte triomph&#233;. Il y a eu l'arriv&#233;e de Margaret Tchatcher et de Ronald Reagan, l'effondrement de l'Union sovi&#233;tique et de ce qu'on appelait le camp socialiste&#8230; S'ensuivit une absorption g&#233;n&#233;rale dans l'&#233;conomie capitaliste lib&#233;rale. Et, en ce qui concerne l'&#201;gypte, de plus en plus de compagnies nationales vont en effet &#234;tre privatis&#233;es. Il faut souligner la sp&#233;cificit&#233; du capitalisme &#233;gyptien qui n'est pas un secteur priv&#233; ind&#233;pendant de l'&#201;tat, ou relativement autonome comme ce peut &#234;tre le cas en Europe. C'est un capitalisme imbriqu&#233; &#224; l'appareil d'&#201;tat et &#224; l'arm&#233;e, constitu&#233; de cette nouvelle classe que j'&#233;voquais tant&#244;t et qui s'est souvent alli&#233;e (matrimonialement notamment) aux restes des vieilles classes dirigeantes. Il y a entre le capitalisme &#233;gyptien, l'&#201;tat et l'arm&#233;e un rapport de fusion. Ceci &#233;tant dit, il peut exister certains secteurs &#233;conomiques relativement autonomes mais cela reste marginal.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi, &#224; partir du moment o&#249; l'&#201;gypte s'ins&#232;re dans le syst&#232;me &#233;conomique international, c'est la nature de son &#233;conomie qui va &#234;tre modifi&#233;e ; il ne s'agira plus d'un capitalisme d'&#201;tat dont l'objectif principal est de b&#226;tir une &#233;conomie nationale. &#192; titre indicatif, l'agriculture se tournera davantage vers l'exportation, la sp&#233;culation immobili&#232;re va s'accro&#238;tre, les compagnies &#233;trang&#232;res augmenteront leurs investissements et le tourisme deviendra un secteur primordial. D&#232;s lors, l'&#233;conomie d&#233;pendra de plus en plus du capitalisme globalis&#233; ainsi que des transferts de fonds des travailleurs &#224; l'&#233;tranger. Ce dernier point est important : dans les ann&#233;es 1960 et 1970 il n'y avait pas r&#233;ellement de diaspora &#233;gyptienne. L'&#233;migration a commenc&#233; apr&#232;s la crise du p&#233;trole en 1973, puis elle est devenue massive &#224; mesure que le pays s'appauvrissait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Malgr&#233; sa d&#233;pendance &#233;conomique structurelle que tu d&#233;cris, l'&#201;gypte est-elle &#224; m&#234;me d'assurer son auto-suffisance alimentaire ? Quel est l'&#233;tat de son agriculture et de son industrie ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : L'&#201;gypte a un vrai probl&#232;me d&#233;mographique : elle a atteint 100 millions d'habitants aujourd'hui, et n'importe quelle r&#233;flexion sur l'avenir &#233;conomique de l'&#201;gypte doit int&#233;grer cette donn&#233;e. Malgr&#233; tout, c'est un pays qui a de riches &#233;tendues de terres agricoles. Cependant, les ressources en eau sont limit&#233;es par le type de consommation impos&#233;e par l'agriculture d'exportation, et puis ces terres agricoles sont soit grignot&#233;es par l'urbanisation grandissante (favoris&#233;e par la pouss&#233;e d&#233;mographique), soit exploit&#233;es pour l'exportation et non pour nourrir la population. Ce qui fait de l'&#201;gypte le premier importateur de bl&#233; au monde ! Je pense que c'est un pays qui est en mesure d'assurer l'auto-suffisance alimentaire, &#224; condition de r&#233;organiser son agriculture. Par ailleurs, l'industrie moyenne est ancienne et relativement performante, mais elle a &#233;t&#233; fragilis&#233;e par la politique de l'Infitah et par la concentration des investissements sur des activit&#233;s plus rentables (immobilier, import-export, etc.)&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : En m&#234;me temps que la privatisation des compagnies nationales, la contestation s'organise et prend de l'ampleur dans les ann&#233;es 2000, que ce soit dans les usines, les universit&#233;s, les secteurs de la justice ou de la sant&#233;, milieux ruraux et urbains confondus. Des gr&#232;ves importantes ont rythm&#233; cette d&#233;cennie, &#224; Mahalla, Port Sa&#239;d, Suez, Alexandrie et Le Caire. Quelle &#233;tait la place des syndicats dans ces mouvements de gr&#232;ve ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Il faut d'abord rappeler qu'en &#201;gypte il y a un syndicat unique caporalis&#233;, la F&#233;d&#233;ration g&#233;n&#233;rale des syndicats des travailleurs d'&#201;gypte (FGSTE). Il y a &#233;galement les &#171; syndicats professionnels &#187;, qui encadrent les professions &#171; moyennes &#187; (avocats, journalistes, ing&#233;nieurs, m&#233;decins, etc.) tous d&#233;pendants des minist&#232;res. Mais, sur le terrain, il existe une certaine autonomie des groupes syndicaux comme des syndicats professionnels par rapport aux directions syndicales. Autrement dit, le contr&#244;le du syndicat sur sa repr&#233;sentation locale n'est pas total : les ouvriers peuvent se servir du comit&#233; syndical local comme d'un instrument de lutte[1].&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; la fin des ann&#233;es 1990, avec la d&#233;gradation des conditions de travail (et de vie), on assiste &#224; une multiplication des mouvements de gr&#232;ve dans les usines, et parfois &#233;galement dans les administrations. Ces mouvements sont souvent simultan&#233;ment relay&#233;s par les comit&#233;s syndicaux locaux et d&#233;nonc&#233;s par le syndicat officiel. Au d&#233;but des ann&#233;es 2000, avec l'acc&#233;l&#233;ration des politiques n&#233;olib&#233;rales, ces gr&#232;ves prennent une plus grande ampleur. La plus importante, et qui agira en catalyseur sur les autres mobilisations, sera celle de Mahalla Al-Koubra. Mahalla Al-Koubra dans la vall&#233;e du Nil est une ville industrielle essentiellement de textile, et o&#249; il reste une des derni&#232;res entreprises nationales, Misr Spinning and Weaving Company. C'est une filature industrielle nationalis&#233;e par Nasser, et qui joue un r&#244;le moteur dans les mobilisations ouvri&#232;res. Elle compte environ 25 000 travailleurs qui disposent d'un certain nombre de droits que n'ont pas les travailleurs des petites entreprises pr&#233;sentes dans la ville. Il y a une tradition ouvri&#232;re de gauche assez forte &#224; Mahalla. Le 6 avril 2008, une gr&#232;ve importante sera suivie par plusieurs milliers d'ouvriers. Ils entra&#238;neront toute la ville dans des manifestations, cela va avoir un fort retentissement dans le pays. D'ailleurs, le Mouvement &#233;tudiant du 6 Avril, parmi les initiateurs de l'insurrection de 2011, choisira son nom en r&#233;f&#233;rence &#224; cette gr&#232;ve de Mahalla.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Plus largement, il y a une vraie tradition ouvri&#232;re en &#201;gypte, comme en Tunisie d'ailleurs, mais sous des formes diff&#233;rentes. Il y a dans les syndicats des militants de gauche, des communistes souvent ; cette histoire militante remonte aux ann&#233;es 1940 et ne s'est jamais perdue malgr&#233; la r&#233;pression. Comme je l'ai dit, Nasser avait un rapport ambivalent avec les forces de gauche : il a mis en prison les militants communistes (et des autres courants de la gauche), mais &#224; certains moments leur a aussi donn&#233; des postes au sein de l'appareil d'&#201;tat (notamment apr&#232;s l'auto-dissolution du Parti communiste &#233;gyptien en 1965). Il y a toujours eu un discours subversif de gauche, localement, dans la presse, et parfois m&#234;me dans le parti unique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour ce qui est de la d&#233;cennie qui pr&#233;c&#232;de Tahrir, les multiples vagues de gr&#232;ves, occupations et manifestations ouvri&#232;res participeront &#224; cr&#233;er un climat de contestation centr&#233; sur la lutte des classes, et qui s'articulera avec le mouvement anti-Moubarak. &#201;videmment, la r&#233;pression sera rude, mais les travailleurs obtiendront gain de cause sur certaines de leurs revendications, comme des augmentations significatives de salaires. En f&#233;vrier 2011, les gr&#232;ves g&#233;n&#233;rales et illimit&#233;es des ouvriers dans tout le pays &#8211; notamment &#224; Mahalla et &#224; Port-Sa&#239;d li&#233; au canal de Suez &#8211; en soutien aux manifestants de la capitale, joueront, je pense, un r&#244;le-cl&#233; dans la chute du pr&#233;sident Moubarak. H&#233;las, les m&#233;dias en ont peu parl&#233; puisqu'ils ont focalis&#233; l'attention sur les &#233;tudiants, les intellectuels et sur Tahrir au d&#233;triment de ce qui se passait dans les autres villes&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Dans les ann&#233;es 2000, quel &#233;tait l'&#233;tat des partis de gauche nass&#233;riens et marxistes tels que le Parti communiste &#233;gyptien, les Socialistes r&#233;volutionnaires, Al Karama ? Tu as &#233;voqu&#233; le fait qu'ils participaient aux mobilisations ouvri&#232;res. Que repr&#233;sentaient-ils en termes de base sociale ? &#201;taient-ils en mesure d'organiser la contestation ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Une des caract&#233;ristiques de la gauche &#233;gyptienne depuis les ann&#233;es 1940 c'est sa division. La vie du mouvement communiste &#233;gyptien est jalonn&#233;e de scissions. Il faut rappeler aussi que sous Nasser le champ d'action &#233;tait tr&#232;s limit&#233;. Le Parti communiste &#233;gyptien s'est reconstitu&#233; apr&#232;s la disparition de Nasser mais dans la clandestinit&#233; (jusqu'en 2011) et dans l'exil. Apr&#232;s son auto-dissolution en 1965, la plupart des cadres communistes s'&#233;taient int&#233;gr&#233;s dans les instances de l'Union socialiste arabe, le parti unique. Puis, en 1973, Sadate ouvre le syst&#232;me politique et cr&#233;e trois plateformes : une avec le parti officiel, une de droite et une de gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La gauche, Tagammou' (Rassemblement), va regrouper assez largement la gauche nass&#233;rienne et marxiste qui, dans les ann&#233;es 1970 et 1980, aura une vraie influence dans certaines cat&#233;gories ouvri&#232;res et paysannes. L'implantation paysanne du Tagammou' se d&#233;veloppera par exemple dans la lutte contre les attaques de la r&#233;forme agraire par le r&#233;gime Moubarak. Cependant, cette influence va progressivement s'&#233;tioler lorsque le Tagammou' op&#232;re un rapprochement avec le r&#233;gime dans les ann&#233;es 1980 au nom de la lutte contre l'islamisme politique. Il finira par compl&#232;tement se discr&#233;diter lorsqu'il refusera d'appeler aux manifestations du 25 Janvier [2011], sous pr&#233;texte que cette date est celle de la journ&#233;e de la police ! Dans les ann&#233;es 2000, Tagammou' &#233;tait un parti d&#233;pass&#233;, sujet &#224; de nombreuses scissions, et dont les seuls &#233;lus parlementaires &#233;taient nomm&#233;s par Moubarak (car le pr&#233;sident a le droit de nommer un certain nombre de d&#233;put&#233;s). Il y a bien s&#251;r d'autres forces de gauche mais elles restent marginales en tant qu'organisations ; c'est davantage &#224; titre individuel que leurs militants vont avoir un impact au sein de collectifs plus larges. Ils vont cofonder des coalitions, s'investir dans les diff&#233;rents centres de d&#233;fense des droits humains, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela m'am&#232;ne &#224; pr&#233;ciser un point. En &#201;gypte, comme dans d'autres pays arabes, la &#171; gestion &#187; des forces politiques est dans les mains des moukhabarat (services de renseignement). Leur fonction ne se r&#233;duit pas &#224; la r&#233;pression, ils s'immiscent dans les affaires int&#233;rieures des partis qui se forment pour y susciter des scissions. Ils sont de ce fait en partie responsable de la difficult&#233; &#224; voir &#233;merger un parti repr&#233;sentatif. Les partis n&#233;gocient d'ailleurs directement avec les moukhabarat sur des questions relatives &#224; leurs activit&#233;s politiques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Est-ce que les intellectuels de gauche parviennent s'exprimer, &#224; faire circuler leurs id&#233;es, dans la p&#233;riode de Moubarak, dans la presse par exemple ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Oui, la presse &#233;gyptienne &#233;tait relativement libre surtout dans les ann&#233;es 2000 contrairement &#224; ce que l'on pourrait penser. Il y avait certes des lignes rouges &#224; ne pas d&#233;passer, mais les intellectuels de la gauche &#233;gyptienne intervenaient r&#233;guli&#232;rement dans la presse, m&#234;me dans Al Ahram qui est l'un des plus vieux journaux arabes et qui &#233;tait sous le contr&#244;le du minist&#232;re de l'information. Pour les &#233;crivains contestataires, il y avait une ambigu&#239;t&#233; cependant puisqu'ils &#233;taient pay&#233;s par l'&#201;tat, ce qui faisait d'eux des fonctionnaires d'&#201;tat d'un certain point de vue. La question est &#233;pineuse, comment &#234;tre compl&#232;tement libre de ses propos lorsque l'on d&#233;pend mat&#233;riellement de l'&#201;tat ? Ce n'est pas &#233;vident, et c'est une des raisons qui conduisent des intellectuels arabes &#224; s'exiler. Aussi, les ann&#233;es 2000 voient l'&#233;mergence de m&#233;dias ind&#233;pendants comme Al Masry Al Youm en 2004 et Shorouq en 2009 qui favoriseront la circulation d'analyses critiques du r&#233;gime.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : &#192; partir de la fin des ann&#233;es 1990, se d&#233;veloppent en &#201;gypte des coalitions, des collectifs et des ONGs qui initient de nouvelles pratiques d'action collective. On peut citer le Groupe du 09 Mars pour les libert&#233;s acad&#233;miques, le Centre Hicham Moubarak pour le droit, le Centre &#233;gyptien pour les droits sociaux et &#233;conomiques (ECESR), le Mouvement du 6 avril et Kefaya (Assez). Ces espaces r&#233;unissent des militants de tous bords : lib&#233;raux, nass&#233;riens, communistes et islamistes. Qui sont les acteurs de cette galaxie militante ? Quelles sont leurs relations avec les partis traditionnels de la gauche nass&#233;rienne et marxiste (ou marxisante) ? Quels types de mobilisation ont-ils organis&#233; dans les ann&#233;es 2000 ? Quels liens entretiennent-ils avec les classes ouvri&#232;res et rurales ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Je pense que ce qui a &#233;t&#233; important dans tous ces mouvements qui se sont d&#233;velopp&#233;s c'est d'avoir regroup&#233; des militants d'horizons divers et, qui plus est, une nouvelle g&#233;n&#233;ration de militants. &#192; titre d'exemple, le Centre Hicham Moubarak, tenu par de vieux militants marxistes, &#233;tait un lieu formidable situ&#233; au centre-ville du Caire qui permettait &#224; beaucoup de gens de se rencontrer et de travailler ensemble. En 2004, la campagne Kefaya (Assez) contre le projet de Moubarak de mettre son fils &#224; la succession, ouvre un espace militant bouillonnant qui r&#233;unit des centaines d'intellectuels et d'activistes. Partant du refus du pouvoir h&#233;r&#233;ditaire rejet&#233; par la soci&#233;t&#233; &#233;gyptienne, Kefaya a permis de cristalliser tous les m&#233;contentements. C'est la premi&#232;re fois qu'on a eu une contestation qui d&#233;passait le stade des revendications sociales et qui remettait en cause la l&#233;gitimit&#233; du chef d'&#201;tat. Et puis, dans Kefaya, les jeunes Fr&#232;res musulmans ont rencontr&#233; pour la premi&#232;re fois des marxistes, des nass&#233;riens&#8230; Cette d&#233;cennie militante va cr&#233;er le ciment de la R&#233;volution de 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du reste, ces militants se liaient aux luttes des ouvriers : piquets de gr&#232;ve, occupations d'usines &#224; Mahalla, manifestations, etc. Ce qui n'est d'ailleurs pas &#233;tonnant : ce type de jonction militante remonte aux ann&#233;es 1940, avec la constitution du Comit&#233; national des ouvriers et des &#233;tudiants en 1946. En toute logique, on verra les militants des centres des droits humains et sociaux d&#233;fendre sans frais les ouvriers dans les tribunaux, couvrir leurs luttes dans la presse, etc.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, il faut faire remarquer combien ces ann&#233;es 2000 &#233;taient une p&#233;riode b&#233;nie quand on la compare au contexte actuel. On n'imagine pas tous ces groupes que tu cites fonctionner aujourd'hui&#8230; C'est terrible &#224; dire. Deux facteurs l'expliquent. D'une part, les pressions &#233;tasuniennes : nous &#233;tions au lendemain de la guerre d'Irak justifi&#233;e par l'imp&#233;ratif de &#171; d&#233;mocratiser &#187; les &#201;tats arabes dans le cadre du &#171; nouveau Moyen-Orient &#187; que souhaitait fa&#231;onner l'administration Bush. Il fallait donc que cela paraisse cr&#233;dible, c'est pourquoi les &#201;tats-Unis ont pouss&#233; &#224; un moment donn&#233; en faveur d'un minimum de libert&#233; politique en &#201;gypte. D'autre part, il existait tr&#232;s certainement des dissensions au sein de l'appareil d'&#201;tat &#233;gyptien ; ne voyant pas d'un bon oeil la succession de Moubarak, il est probable que l'arm&#233;e ait laiss&#233; se d&#233;velopper la contestation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : En 2010, l'affaire Khaled Said brise le silence sur un ph&#233;nom&#232;ne end&#233;mique, celui de la terreur polici&#232;re. Terreur qui ne se limite plus &#224; la r&#233;pression des travailleurs mobilis&#233;s ou aux militants : elle s'installe dans le quotidien de tout un chacun. La mort de Khaled Said, jeune homme de la classe moyenne &#233;duqu&#233;e, &#233;tranger &#224; toute activit&#233; politique, et dont l'image du corps mutil&#233; fut post&#233;e sur les r&#233;seaux sociaux par sa famille, a fortement retenti dans le pays. Le collectif &#171; Kolena Khaled Said &#187; (Nous sommes tous Khaled Said) se forme. Il fera partie des initiateurs de la manifestation du 25 Janvier ; date symbolique puisqu'elle correspondait &#224; la journ&#233;e de la police. Peut-on revenir un peu sur ce r&#233;gime de la terreur ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Tu te souviens du mot d'ordre en 2011 &#171; &#8216;Aysh, Horia, &#8216;Adala eigtema'iya &#187; (Pain, Libert&#233;, Justice sociale), et bien Horia ce n'est pas la d&#233;mocratie, c'est la libert&#233; ; l'aspiration &#224; la libert&#233; dans un environnement o&#249; le pouvoir policier fait r&#233;gner la terreur. En Tunisie, Mohammad Bouazizi n'&#233;tait pas un opposant politique&#8230; Ce qu'il y a de commun dans la plupart des soci&#233;t&#233;s arabes, c'est ce caract&#232;re oppressif de la police, vis-&#224;-vis de tout le monde, mais en premier lieu la jeunesse populaire, et qui se manifeste de fa&#231;on totalement arbitraire. Les jeunes sont sans arr&#234;t contr&#244;l&#233;s, harcel&#233;s, tabass&#233;s. &#192; ce propos, il y a ce dicton en &#201;gypte qui dit &#171; Lorsque les policiers t'am&#232;nent au commissariat, d'abord ils te battent, ensuite ils t'interrogent &#187;, alors bon &#231;a d&#233;pend de la couche sociale &#224; laquelle tu appartiens, mais tout de m&#234;me, on est dans un pays tr&#232;s jeune. D'o&#249; l'ampleur qu'a pris l'affaire Khaled Said, il est le symbole du sort qui guette tout jeune &#233;gyptien. Je pense que ce rejet de l'arbitraire de la police &#8211; ou plut&#244;t de l'arbitraire de l'&#201;tat &#8211; a &#233;t&#233; un des &#233;l&#233;ments d&#233;terminants de cette r&#233;volte. L'arbitraire de l'&#201;tat c'est pour le citoyen de ne disposer d'aucun droit, sauf si tu es pistonn&#233;, c'est-&#224;-dire si tu fais partie des couches poss&#233;dantes, que tu as des r&#233;seaux. Il y a des similitudes avec l'Ancien r&#233;gime en France : on pense que les pauvres n'ont pas de droits, voire m&#234;me qu'ils ne sont pas humains. Il y avait eu une vice-pr&#233;sidente au Conseil d'&#201;tat qui avait affirm&#233; qu'on ne pouvait pas donner le droit de vote &#224; tout le monde parce que les gens sont b&#234;tes, analphab&#232;tes, pauvres&#8230; Il y a un profond m&#233;pris qui &#233;voque vraiment l'Ancien r&#233;gime. Les dirigeants pensent n'avoir aucun compte &#224; rendre. Car, en d&#233;finitive, la police n'est pas une institution s&#233;par&#233;e du pouvoir ou du syst&#232;me politique, elle est son instrument arm&#233;, elle d&#233;fend un syst&#232;me dans lequel les citoyens doivent ob&#233;ir et se taire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela m'am&#232;ne &#224; &#233;voquer le ph&#233;nom&#232;ne des Ultras, les supporters de football des diff&#233;rents clubs locaux, notamment les deux clubs du Caire Al Ahly et Zamalek, et qui vont jouer un r&#244;le important en 2011. Ces supporters sont en g&#233;n&#233;ral des jeunes hommes issus des classes populaires et moyennes, qui ont eu r&#233;guli&#232;rement &#224; s'affronter &#224; la police apr&#232;s les matchs de foot. C'est ce qui va les rendre particuli&#232;rement efficaces en 2011 face &#224; la Baltaguia (milice du r&#233;gime) envoy&#233;es pour mater les manifestants de Tahrir. Avec les Fr&#232;res musulmans, ils sont les seuls &#224; avoir une exp&#233;rience collective de la violence polici&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Les chercheuses Maha AbdelRahman[2] et Reem Abou-El-Fadl[3] d&#233;montrent que le processus contestataire qui a abouti au 25 Janvier s'enracine dans les manifestations en soutien &#224; la seconde intifada palestinienne et contre l'invasion &#233;tasunienne de l'Irak. Or, les r&#233;voltes de 2011 sont souvent lues comme &#233;tant des contestations sociales et d&#233;mocratiques. Peux-tu nous dire quelle place tenaient la question nationale arabe et la Palestine dans l'insurrection de 2011 ? Et quel rapport ont-elles avec la &#171; dignit&#233; &#187; qui faisait partie des mots d'ordre des manifestants ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : D'abord, il faut rappeler que l'&#201;gypte a sign&#233; un trait&#233; de paix avec Isra&#235;l il y a plus de quarante ans, et que pour autant il n'y a pas de normalisation au sens r&#233;el du terme. Les &#201;gyptiens ne se rendent pas en Isra&#235;l, et les Isra&#233;liens qui viennent sont en nombre tr&#232;s limit&#233;. Les intellectuels et les artistes &#233;gyptiens boycottent Isra&#235;l. Cette question reste importante. Elle rel&#232;ve en effet de quelque chose qui est de l'ordre de la dignit&#233; des &#201;gyptiens, de la dignit&#233; arabe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il ne fait pas de doute que le rejet de la normalisation avec Isra&#235;l faisait partie du mouvement anti-Moubarak. Nombre de militants de Kefaya viennent des r&#233;seaux constitu&#233;s durant les mobilisations en soutien &#224; la seconde intifada et contre la guerre en Irak. Il faut ajouter &#224; cela la guerre de Gaza de 2008, au cours de laquelle il y avait eu des connexions entre les militants de gauche et les Fr&#232;res pour venir en aide aux Palestiniens de Gaza. Moubarak avait ferm&#233; le passage de Rafah au moment de la premi&#232;re attaque isra&#233;lienne, et la mobilisation l'avait contraint &#224; le r&#233;ouvrir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les manifestations &#224; Tahrir, on a entendu ce slogan tr&#232;s parlant &#171; Ya Moubarak ya gaban ya &#8216;ameel al amerikan &#187; (Moubarak le trouillard, collabo des Am&#233;ricains). Les nombreux portraits de Nasser brandis &#224; Tahrir ont aussi un rapport avec cette question, ils exprimaient les aspirations aux r&#233;formes sociales et la fid&#233;lit&#233; &#224; la cause arabe. Aussi, le 13 mai 2011, pour comm&#233;morer la Nakba, un gigantesque rassemblement aux couleurs du drapeau palestinien s'est tenu &#224; Tahrir, il r&#233;unissait des centaines de milliers de manifestants. Puis, au mois d'ao&#251;t 2011, l'ambassade d'Isra&#235;l est attaqu&#233;e. Une foule immense a saccag&#233; les locaux, jet&#233; et d&#233;truit les documents qui s'y trouvaient. Cela a contraint la repr&#233;sentation diplomatique isra&#233;lienne &#224; se d&#233;placer dans un lieu d&#233;sormais tenu secret. Dans mes discussions de l'&#233;poque avec les jeunes diplomates, qui en g&#233;n&#233;ral &#233;taient descendus &#224; Tahrir, j'ai &#233;t&#233; frapp&#233; de constater que parmi les &#233;l&#233;ments qui causaient la haine de Moubarak, il y avait justement cet alignement sur les &#201;tats-Unis, l'absence de souverainet&#233; nationale et l'abandon du r&#244;le r&#233;gional de l'&#201;gypte au profit de l'Arabie saoudite.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : La chute de Moubarak est rapidement suivie d'un processus &#233;lectoral. Le champ politique ayant horreur du vide, deux forces organis&#233;es, centralis&#233;es et ancr&#233;es dans la soci&#233;t&#233; se sont impos&#233;es : l'arm&#233;e et les Fr&#232;res musulmans. Face &#224; elles, les collectifs de gauche qui ont montr&#233; une r&#233;elle efficacit&#233; &#224; mobiliser n'ont pas &#233;t&#233; en mesure de se constituer en troisi&#232;me force politique. Le nass&#233;rien Hamdin Sabahi et l'islamiste ind&#233;pendant Abdel Moneim Aboul Foutouh, proches des coalitions initiatrices de Tahrir, sont arriv&#233;s troisi&#232;me et quatri&#232;me au scrutin pr&#233;sidentiel. Pourquoi Sabahi et Aboul Foutouh n'ont-ils pas envisag&#233; une alliance en amont ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je voudrais d'abord faire une remarque sur les partis politiques de gauche, et qui ne concerne pas seulement l'&#201;gypte. Globalement dans les ann&#233;es 1960 et 1970, dans le monde arabe, il y avait des forces organis&#233;es, les nationalistes arabes (baathistes ou nass&#233;riens), les communistes, et ils avaient un corpus id&#233;ologique et programmatique tr&#232;s clair. Ce qui va appara&#238;tre &#224; partir de 2011, et on y reviendra, c'est une confusion sur ce qu'on veut faire, sinon ce r&#234;ve de revenir au nass&#233;risme mais qui n'a pas de sens parce que le monde a chang&#233;. Ce qui faisait la force de 2011 &#8211; les coalitions tr&#232;s larges sur les plans id&#233;ologique et organisationnel, au fonctionnement horizontal, difficile &#224; r&#233;primer, etc &#8211; constituait &#233;galement la faiblesse du mouvement. Ils n'ont pas eu le temps de former des partis influents (on ne peut les cr&#233;er du jour au lendemain). C'est ce qui va peser en 2011, ce sera un rude handicap. Ainsi, les Fr&#232;res musulmans seront la seule force organis&#233;e, centralis&#233;e, d&#233;sireuse de prendre le pouvoir. Et tandis que les coalitions que nous avons &#233;voqu&#233;es, et auxquelles participaient &#233;galement les jeunes Fr&#232;res, &#233;taient &#224; Tahrir, la direction des Fr&#232;res, elle, n&#233;gociait d&#233;j&#224; l'apr&#232;s avec les moukhabarat et l'arm&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au sujet de Sabahi et Aboul Foutouh, l'impossible alliance trouve, il me semble, son explication premi&#232;re dans la volont&#233; pour chacun d'&#234;tre le leader unique de la R&#233;volution. Ensuite, il faut tenir compte de la grande m&#233;fiance de la gauche &#233;gyptienne vis-&#224;-vis des islamistes. Bien que Aboul Foutouh venait de la branche r&#233;formatrice et lib&#233;rale des Fr&#232;res &#8211; celle-l&#224; m&#234;me qui avait nou&#233; des liens avec les militants de gauche &#8211; mon sentiment est que la gauche le consid&#233;rait comme un sous-marin des Fr&#232;res musulmans. Sabahi et Aboul Foutouh, consid&#233;r&#233;s comme &#233;tant les candidats de la R&#233;volution, ont cumul&#233; &#224; eux deux environ 38% des votes au scrutin des &#233;lections de 2012, soit bien devant Mohammad Morsi, le candidat des Fr&#232;res et Ahmad Shafik, le candidat de l'appareil d'&#201;tat, chacun ayant recueilli un peu moins de 25% des votes. Ainsi, bien que les Fr&#232;res &#233;taient la principale force politique du pays, ils &#233;taient loin de repr&#233;senter la majorit&#233;, surtout dans le contexte de 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Si on compare ce qui s'est pass&#233; dans le monde arabe aux grandes r&#233;volutions qu'a connues le XXe si&#232;cle, il faut remarquer qu'il n'existait (et qu'il n'existe toujours pas) dans le monde arabe ni parti politique, ni id&#233;ologie capable de mobiliser les masses (comme en Russie en 1917 ou en Iran en 1978-1979) pour briser l'ancien appareil d'&#201;tat et en &#233;difier un nouveau, autrement dit pour faire du pass&#233; table rase. C'est un constat. Certains le regretteront, d'autres s'en r&#233;jouiront, mais c'est une r&#233;alit&#233; qui ne changera pas dans les ann&#233;es qui viennent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La victoire repr&#233;sent&#233;e par le d&#233;part du pr&#233;sident Moubarak ne marquait pas la disparition de l'&#201;tat ancien. La r&#233;forme en profondeur de celui-ci, notamment du minist&#232;re de l'int&#233;rieur, et la r&#233;ponse aux aspirations de justice sociale de la population n&#233;cessitaient une strat&#233;gie &#224; court et moyen terme. Or, non seulement les forces d'opposition ont &#233;t&#233; incapables de formuler un programme r&#233;aliste &#8211; au-del&#224; de l'invocation incantatoire du mod&#232;le nass&#233;rien &#8211; mais elles n'ont pas su d&#233;finir une strat&#233;gie de transformation progressive de l'appareil &#233;tatique qui aurait permis d'&#233;purer les principaux responsables de l'ancien r&#233;gime tout en &#171; amnistiant &#187; les autres. Je le r&#233;p&#232;te, l'absence de programme d&#233;fini &#233;tait &#224; la fois une des forces et des faiblesses du mouvement de janvier-f&#233;vrier 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Groupe politique fond&#233; en 1928, sans doute le plus organis&#233; d'&#201;gypte et avec une solide base populaire, les Fr&#232;res musulmans ont acc&#233;d&#233; au pouvoir en 2012, pendant un an et demi. Quel bilan peut-on faire de leur mandat ? Quelles ont &#233;t&#233; leurs principales erreurs ? Quelles &#233;taient leurs relations avec l'arm&#233;e ? Et avec les collectifs de la gauche &#233;gyptienne ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Ce qu'il ressort du mandat des Fr&#232;res musulmans c'est leur grande na&#239;vet&#233; politique. Nous avons vu comme les Fr&#232;res, surtout les jeunes parmi eux, ont particip&#233; &#224; organiser la contestation anti-Moubarak tout au long des ann&#233;es 2000, main dans la main avec les militants nass&#233;riens, communistes et lib&#233;raux, dans le cadre de Kefaya, de la Conf&#233;rence contre l'imp&#233;rialisme et le sionisme, etc. Lorsqu'ils gagnent les &#233;lections en 2012, leur direction consid&#232;re qu'ils ont le pouvoir et qu'ils n'ont plus besoin des composantes &#233;parpill&#233;es de la R&#233;volution, alors m&#234;me que Morsi n'a obtenu qu'un quart des suffrages. C'est une erreur majeure. Face &#224; leur isolement grandissant, ils vont tenter dans les derni&#232;res semaines du r&#232;gne de Morsi un rapprochement avec certains salafistes, mais la majorit&#233; de ce courant soutenue par les Saoudiens se prononcent contre eux. Or, s'ils avaient travaill&#233; &#224; poursuivre ce qui avait port&#233; ses fruits, &#224; savoir approfondir l'articulation avec les coalitions initiatrices de Tahrir, peut-&#234;tre que l'issue aurait &#233;t&#233; diff&#233;rente.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une remarque s'impose ici. Les Fr&#232;res sont incontestablement une force r&#233;actionnaire, lib&#233;rale sur le plan &#233;conomique, avec des tendances autoritaires. Le probl&#232;me pos&#233; aux forces de gauche est qu'il n'existe pas de d&#233;mocratie sans leur inclusion dans le jeu politique, &#224; condition que cette inclusion n'aboutisse pas &#224; leur h&#233;g&#233;monie. Le chemin pris par la Tunisie montre qu'il y a une mani&#232;re de se sortir de ce dilemme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il faut aussi revenir sur les relations des Fr&#232;res et de l'arm&#233;e. Les Fr&#232;res ont une longue exp&#233;rience de la n&#233;gociation avec les autorit&#233;s, il appara&#238;t pourtant qu'ils n'ont pas tellement &#233;tudi&#233; les le&#231;ons du pass&#233;&#8230; En tout &#233;tat de cause, ils ont &#233;t&#233; tromp&#233;s par le Conseil supr&#234;me des forces arm&#233;es (CSFA), et par Sissi en particulier. Mais la politique consiste justement &#224; savoir identifier la nature des relations avec les autres forces, militaires et politiques. Les Fr&#232;res &#233;taient convaincus qu'ils avaient une caution &#233;tasunienne parce qu'ils avaient d&#233;velopp&#233; des relations amicales avec les &#201;tats-Unis &#8211; notamment du fait qu'ils n'avaient pas remis en cause la paix sign&#233;e avec Isra&#235;l &#8211; et qu'ils avaient d'excellents rapports avec l'ambassadrice. N&#233;anmoins, leur vision des relations entre l'arm&#233;e et les &#201;tats-Unis &#233;taient tr&#232;s primaire. Ils &#233;taient convaincus que les &#201;tats-Unis ne permettraient pas le coup d'&#201;tat, sans se rendre compte qu'il y a diff&#233;rents centres de pouvoir aux &#201;tats-Unis&#8230; Je pense que les militaires &#233;tasuniens ne leur &#233;taient pas favorables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Jusqu'au bout les Fr&#232;res n'ont pas cru en la possibilit&#233; d'un coup d'&#201;tat militaire. &#192; quelques jours pr&#232;s, juste apr&#232;s la manifestation du 30 juin 2013, ils auraient pu essayer de faire marche arri&#232;re, de n&#233;gocier&#8230; Rached Ghannouchi, l'actuel pr&#233;sident du Parlement tunisien et chef historique de Ennahda, m'avait confi&#233; au d&#233;but de l'ann&#233;e 2013, avant le coup d'&#201;tat en &#201;gypte, que m&#234;me avec 50% des voix (ce que n'avaient pas les Fr&#232;res), lorsque l'on a contre soi l'arm&#233;e, les milieux des affaires, les intellectuels et les partenaires internationaux, on ne peut imposer sa volont&#233;. Il faut toutefois rappeler que sous Morsi, la presse &#233;tait libre, les partis pouvaient manifester, les organisations internationales (Amnesty, Human Rights Watch, etc) avaient des bureaux ouverts au Caire. Les Fr&#232;res musulmans ont cri&#233; victoire trop t&#244;t, estimant que l'affaire &#233;tait jou&#233;e avec le vote d&#233;mocratique&#8230; La suite tragique nous la connaissons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : En juillet 2013, l'arm&#233;e op&#232;re un coup d'&#201;tat contre Morsi abr&#233;geant le mandat des Fr&#232;res musulmans. Ce coup d'&#201;tat avait &#233;t&#233; pr&#233;c&#233;d&#233; de ce qui est consid&#233;r&#233; comme &#233;tant la plus grande manifestation jamais vue en &#201;gypte. Dans quelle mesure l'arm&#233;e a-t-elle favoris&#233; l'organisation de cette manifestation ? Pourquoi des segments significatifs de la gauche et de la soci&#233;t&#233; &#233;gyptienne ont accueilli positivement l'intervention de l'arm&#233;e ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : La campagne Tamarod (R&#233;bellion) qui a organis&#233; la manifestation du 30 juin 2013 et recueilli soi-disant des millions de signatures appelant &#224; la destitution de Morsi est directement soutenue par l'arm&#233;e et la police. Il y avait bien s&#251;r un puissant mouvement populaire contre les Fr&#232;res musulmans, mais il a &#233;t&#233; manipul&#233; par les moukhabarat et l'arm&#233;e dont l'objectif &#233;tait de s'emparer du pouvoir et d'en finir avec la R&#233;volution. Les composantes initiatrices de Tahrir &#233;taient tr&#232;s mobilis&#233;es dans le mouvement anti-Morsi. &#192; l'&#233;poque, on pouvait palper le fort sentiment de rejet &#224; l'&#233;gard des Fr&#232;res dans la soci&#233;t&#233;&#8230; C'&#233;tait quelque chose de pr&#233;gnant. Dans les discours, nombre de personnes affirmaient que les Fr&#232;res voulaient transformer l'identit&#233; de l'&#201;gypte ; on opposait l'islamisme des Fr&#232;res au nationalisme &#233;gyptien. Par ailleurs, le rejet de Morsi allait grandissant parce que les gens en avaient assez du d&#233;sordre continu. En 2013, cela faisait deux ans que l'&#201;gypte &#233;tait travers&#233;e de vagues de soul&#232;vements, rassemblements, gr&#232;ves, c'est-&#224;-dire d'une &#233;nergie extraordinaire, tr&#232;s cr&#233;ative. Mais l'instabilit&#233; peut &#233;galement devenir ing&#233;rable dans le quotidien. Les &#201;gyptiens sont majoritairement pauvres, ils ont besoin de travailler, de survivre, ils ont besoin du tourisme. Nombreux souhaitaient le retour &#224; la stabilit&#233;. Au passage, le sentiment de chaos sous le mandat des Fr&#232;res musulmans a tr&#232;s probablement &#233;t&#233; aliment&#233; par l'arm&#233;e et la police qui &#233;taient dans une logique de sabotage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lorsque l'arm&#233;e op&#232;re le coup d'&#201;tat le 3 juillet 2013, elle n'instaure pas directement une dictature militaire. En cela ce n'est pas un coup d'&#201;tat au sens chilien. Les militaires laissent d'abord se constituer un nouveau cabinet qui prend le relais des Fr&#232;res ; Mohammad El-Baradei, prix nobel de la paix, est nomm&#233; vice-pr&#233;sident. La com&#233;die ne durera pas longtemps puisque, le mois suivant, El-Baradei pr&#233;sentera sa d&#233;mission &#224; la suite du massacre de Rabaa par les militaires, le plus grand massacre urbain depuis Tien'anmen. Il faudra environ deux ans pour que l'arm&#233;e r&#233;v&#232;le sans artifice ce qu'elle a mis en place : une dictature militaire pure et simple. Dans ce laps de temps, il y avait encore des manifestations, une presse relativement libre, et c'est progressivement que Sissi musellera toute expression politique alternative, qu'elle soit islamiste ou de gauche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;AK : Abordons pour terminer la dictature militaire en place depuis 2013. Deux traits la caract&#233;risent : d'une part, une r&#233;pression qui n'a pas de pr&#233;c&#233;dent dans l'histoire du pays, d'autre part une multiplicit&#233; de projets &#233;conomiques qui contraste avec l'inaction de Moubarak. Cette &#233;quation entre terreur sociale et chantiers pharahoniques peut-elle encore longtemps assurer la stabilit&#233; du r&#233;gime de AbdelFatah Al Sissi ?&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;AG : Ce qui est frappant dans cette s&#233;quence ouverte en 2013, c'est la place grandissante de l'arm&#233;e dans la structure du capitalisme &#233;gyptien. Nous avons discut&#233; en d&#233;but d'entretien de la sp&#233;cificit&#233; du capitalisme &#233;gyptien o&#249; &#201;tat, arm&#233;e et secteur priv&#233; sont profond&#233;ment imbriqu&#233;s depuis les ann&#233;es 1950. Cette configuration est toujours vraie &#224; ceci pr&#232;s qu'&#224; pr&#233;sent l'&#233;conomie militaire s'est &#233;tendue de fa&#231;on in&#233;dite. Et les grands projets sont justement ce qui facilite cette expansion : le second Canal de Suez (dont on peut douter de l'utilit&#233;) et la construction de la nouvelle capitale en particulier ont des retomb&#233;es &#233;conomiques consid&#233;rables. Elles font travailler des centaines de milliers d'ouvriers. Et puis, &#224; mon avis, ces projets permettent &#233;galement de renforcer le contr&#244;le sur les officiers, puisque tirant de plus en plus de b&#233;n&#233;fices de cette &#233;conomie, ils deviennent moins enclins &#224; la s&#233;dition. L'arm&#233;e a de fait toujours &#233;t&#233; un &#233;l&#233;ment de promotion sociale, mais maintenant elle est un moyen d'enrichissement pour nombre d'officiers. Ces consid&#233;rations mat&#233;rielles sont essentielles pour comprendre le consentement autour de Sissi dans l'appareil d'&#201;tat.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un autre c&#244;t&#233;, la popularit&#233; r&#233;elle de Sissi lorsqu'il prend le pouvoir se d&#233;grade rapidement. Ce qui l'&#233;branle en premier c'est la d&#233;cision de Sissi de c&#233;der &#224; l'Arabie saoudite les &#238;les strat&#233;giques de Tiran et Sanafir situ&#233;es dans la mer Rouge. Cette d&#233;cision lui vaut de fortes critiques dans l'opinion publique qui consid&#232;re qu'il y a l&#224; une atteinte &#224; la souverainet&#233; de l'&#201;gypte, et une opposition du Conseil d'&#201;tat et du Tribunal administratif &#233;gyptien. Malgr&#233; le m&#233;contentement, il c&#233;dera les &#238;les en 2017. Par ailleurs, le niveau de vie a consid&#233;rablement chut&#233; ces derni&#232;res ann&#233;es, puisque Sissi parvient &#224; faire aboutir les r&#233;formes n&#233;olib&#233;rales que Moubarak n'a jamais men&#233;es : laisser flotter la livre &#233;gyptienne, diminuer les aides aux produits subventionn&#233;s, etc. Aussi, en septembre 2019, un homme d'affaire &#233;gyptien exil&#233; en Espagne d&#233;fraie la chronique via des vid&#233;os o&#249; il d&#233;nonce, preuves &#224; l'appui, la corruption au sein de l'arm&#233;e. Cela suffira &#224; agiter le pays d'un souffle de r&#233;voltes comme il n'y en avait plus eu depuis 2011. Quelques milliers d'&#201;gyptiens d&#233;fieront courageusement l'interdiction de manifester, mais la r&#233;pression sera des plus brutales. On parle de disparitions, tortures et emprisonnements dans des conditions qui conduisent &#224; la mort&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, le pouvoir de Sissi ne tient quasiment que par la r&#233;pression, on compte plus de 60 000 prisonniers politiques. Et c'est une r&#233;pression folle, f&#233;roce, sans limite, qui ne correspond m&#234;me plus au besoin de stabilit&#233; du r&#233;gime. Elle traduit d'une certaine fa&#231;on la crainte du r&#233;gime, sa faiblesse. J'aimerais croire qu'il y a des segments au sein de l'arm&#233;e qui se rendent compte de l'inutilit&#233; d'une telle brutalit&#233;, et m&#234;me de sa dimension contre-productive. En &#233;tant un tant soit peu pragmatique, ils devraient savoir qu'ils peuvent assurer une continuit&#233; de leur pouvoir sans cette r&#233;pression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Propos recueillis par Aya Khalil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Photo credit : Chris Hondros, 10 f&#233;vrier 2011.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Notes&lt;/strong&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[1] Cf. LONGUENESSE Elisabeth, MONCIAUD Didier, &#171; Syndicalismes &#233;gyptiens. Luttes nationales, corporatismes et contestation &#187;, in BATTESTI Vincent, IRETON Fran&#231;ois ss dir., L'Egypte au pr&#233;sent. Inventaire d'une soci&#233;t&#233; avant r&#233;volution, Actes Sud, Sindbad, 2011, pp.367-384,&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[2] ABDELRAHMAN Maha, Egypt's Long Revolution, Routledge, 2014&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;[3] ABOU EL-FADL Reem ss dir., Revolutionary Egypt : Connecting Domestic and International Struggles, Routlegde, 2015&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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