Édition du 19 septembre 2017

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Afrique

Ahmed Kathrada, la conscience de l’Afrique du Sud

Avec la disparition d’Ahmed Kathrada, c’est un chapitre de la longue histoire douloureuse de l’Afrique du Sud qui se ferme. Sa vie et celle de la lutte contre l’oppression raciste se confondent. Engagé dans la lutte politique dès l’âge de 12 ans, Kathy, comme on l’appelait avec affection, aura été la conscience de l’Afrique du Sud perdue dans le marécage de la corruption et des scandales.

Tiré du blogue de l’auteure.

Fils d’un petit épicier indien, Ahmed Kathrada né en 1929, commencera sa carrière politique à 12 ans en distribuant des tracts de la Ligue de la jeunesse communiste. A 17 ans, il participera à la Campagne de résistance passive organisée par le Congrès Indien pour protester contre les lois de discrimination envers la population indienne d’Afrique du sud ; arrêté, il fera de la prison.On le retrouve dans tous les grands moments qui ont jalonné la lutte contre l’oppression raciste des gouvernements sud-africains successifs. En 1952, il participe à la Campagne de défiance, organisée par l’Anc et le Congrès indien ; en 1956 il fait partie des 150 militants accusés de haute trahison. Ce procès se terminera par l’acquittement de tous les accusés dont Nelson Mandela et Walter Sisulu. En 1962, bien qu’assigné à résidence, il rejoindra l’aile armée de l’Anc, Umkhonto we Sizwe.

Le raid policier sur Lilliesleaf Farm à Rivonia, une banlieu de Johannesburg,où une grande partie de la direction de l’Anc et du Parti communiste sud-africain sera arrêtée, le mènera dans le box des accusés avec Nelson Mandela, Walter Sisulu. Govan Mbeki, Raymond Mhlaba, Denis Golberg, Elias Motsoaledi et Andrew Mlangheni. La potence leur sera épargnée, mais ils seront tous condamnés à la prison à vie. Les six condamnés noirs et Ahmed Kathrada, le condamné indien, se retrouveront au bagne de Robben Island, Denis Goldberg, condamné blanc, sera incarcéré à la prison de haute sécurité de Pretoria.

Celui qui n’avait pas pu aller à l’école à cause des lois racistes, fera de ses 26 années et trois mois de prison, une longue période d’études et il obtiendra quatre diplômes universitaires (histoire ; politique africaine ; criminologie et bibliographie). De son voyage au camp de concentration d’Auschwitz dans les années1950, il reviendra avec la détermination de lutter contre toutes les formes de racisme. Il poursuivra cet engagement en créant en 2008, la Fondation Ahmed Kathrada dont l’objectif est la promotion des droits humains, la lutte contre la racisme et pour une société non-raciale. Passionné d’histoire, il sera le président du conseil d’administration du musée de Robben Island de 1997 à 2006.

Elu au comité national exécutif de l’Anc dès la première conférence légale de celui-ci en 1991, il restera fidèle à son organisation, mais refusera cette nomination en 1997. Elu député de l’Anc en 1994, il deviendra conseiller auprès de Nelson Mandela.

Ses liens avec Nelson Mandela étaient très profonds et il fera un discours particulièrement émouvant aux funérailles de « son frère ». Il avait rencontré Nelson Mandela dans les années 1940 et les premières discussions entre le jeune communiste indien et le fougueux nationaliste noir avaient été plus que vives. Mais le débat d’idées, la confrontation des stratégies, la fraternité et la solidarité pour vaincre l’ennemi commun ont fait la force de ces militants déterminés à construire un monde plus juste.

Ahmed Kathrada aura été un militant jusqu’à son dernier souffle. Profondément troublé par le dérive politique de son pays, le règne de la corruption, les scandales sans fin, il a envoyé en mars 2016 au Président Jacob Zuma une lettre, en tant que « simple militant de ma section de l’ANC », pour lui demander de démissionner « Ne pensez vous pas que rester président ne fera qu’approfondir la crise de confiance dans le gouvernement de ce pays ».

Les hommages à Kathy, l’homme qui a passé sa vie à se battre pour la liberté de son pays, se multiplient, venus de tout le pays et de l’étranger, mais fidèle à sa foi et à sa modestie, il sera inhumé selon le rite musulman au cours d’une cérémonie privée.

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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