Édition du 21 août 2018

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Amérique centrale et du sud

Argentine : Macri caresse les vautours dans le sens des plumes

Depuis l’accession au pouvoir de Mauricio Macri en Argentine le 10 décembre 2015, un changement majeur s’est produit dans la politique extérieure du pays. Le nouvel agenda est marqué par la signature de traités de libre-échange. Nous faisons face à une nouvelle offensive néolibérale accompagnée d’une perte de souveraineté et d’un modèle extractiviste régi par des grandes entreprises transnationales et orienté vers les exportations de matières premières.

tiré de : [CADTM-INFO] BULLETIN ÉLECTRONIQUE - Jeudi 1er mars 2018

Avec le retour de l’Argentine sur les marchés financiers depuis le paiement des fonds vautours, l’endettement du pays s’accroît un peu plus chaque jour. Voici une photographie de l’Argentine un an après l’accord conclu avec les fonds vautours.

L’Argentine n’en a pas fini avec les procès

15,15 milliards de dollars ont été payés aux fonds vautours
depuis les débuts du gouvernement Macri jusqu’à juin 2017, via de nouveaux emprunts contractés sur les marchés financiers et approuvés par la majorité des parlementaires argentins.

Bien que le gouvernement de Macri se soit défait des fonds vautours les plus récalcitrants, il reste encore des procès en cours dans de nombreux tribunaux du monde entier notamment aux États-Unis, au Japon et dans plusieurs pays européens. Les procès en attente ne sont pas seulement pour des obligations impayées après le défaut de 2001 mais aussi pour des litiges commerciaux qui sont réglés dans des cours d’arbitrage comme le CIRDI |1|, le tribunal de la Banque mondiale où se règlent les différends entre États et entreprises |2|.

Rappelons que l’Argentine a accepté la compétence du CIRDI sous le gouvernement néolibéral de Carlos Menem (1989-1999). La multiplication des plaintes déposées devant ce tribunal par des investisseurs étrangers trouve son origine dans les 55 traités bilatéraux d’investissement (TBI) signés par l’Argentine qui offrent une protection maximale aux investisseurs étrangers.

La fuite des capitaux continue

La sortie de devises du pays se poursuit de manière massive, atteignant la somme de 47,48 milliards de dollars depuis l’accession au pouvoir du gouvernement Macri en décembre 2015. Cette fuite de devises depuis cette date se concrétise sous les formes suivantes |3| :

- les placements financiers effectués à l’étranger de la part du secteur privé non financier (entreprises et ménages résidant en Argentine) : 17,63 milliards de dollars de devises étrangères sont ainsi sortis du pays ;

- les profits et dividendes, envoyés en devises à l’étranger, qui atteignent 3,63 milliards de dollars ;

- la sortie de dollars sous la forme des intérêts de la dette externe, pour un montant de 15,58 milliards de dollars.

Le rythme de l’endettement

En mai 2017, l’Observatoire de la dette de l’Université métropolitaine pour l’éducation et le travail (UMET) |4| évaluait la dette de l’Argentine à 290 milliards de dollars. La dette publique (interne et externe) aurait ainsi augmenté de quelques 55 milliards de dollars, soit plus de 11 % du PIB

. Les nouveaux créanciers sont principalement des créanciers privés étrangers. Et il y a de fortes chances que le pays continue de s’endetter de façon considérable durant le reste de l’année : le décret 334/2017 autorisant les émissions d’au moins 20 milliards de dollars pour 2017.

Dette pour un siècle

Fin juin 2017, le ministre des finances argentin a annoncé un nouvel emprunt de 3 milliards de dollars avec une échéance de 100 ans et avec un taux d’intérêt annuel proche de 8 %. Bien que cela représente moins de 1 % de la dette publique, ces obligations marquent l’intention de se soumettre durant un siècle supplémentaire à un « système dette » usurier, illégal et illégitime. Rappelons que, de 1982 à aujourd’hui, l’Argentine a déjà payé 4 à 5 fois le montant original de la dette contractée pendant la dictature, et pourtant la dette a été multipliée par plus de 7.

Quelques mesures prises

- Licenciements de 200 000 fonctionnaires publics.

- Réforme du système de retraite. Gel ou réduction du montant de la pension.

- Report de l’âge légal de la retraite des femmes de 60 à 65 ans.

- Augmentation des tarifs des services publics par la suppression des subventions aux services publics (transports, gaz, eau, électricité, etc.).

- Suppression des barrières au commerce extérieur.

- Normalisation des relations avec les créanciers par le paiement de la dette.

Un « nouveau » Consensus de Washington

Il est probable que le plan d’ajustement du gouvernement s’accélère après les élections législatives du 22 octobre 2017. Les ministres des finances et du Trésor public l’ont d’ailleurs annoncé pendant la réunion du FMI qui a eu lieu à Washington en avril 2017. Les crédits octroyés par ce dernier seront avant tout destinés à rembourser la nouvelle dette externe. Élève docile, Macri se soumet aux préconisations du FMI et met en exécution depuis 2016 un plan d’ajustement qui devrait être poursuivi jusqu’en décembre 2019.

Parmi les mesures sociales régressives, on trouve aussi la dévalorisation du travail d’enseignant, des attaques contre l’éducation publique et gratuite ; des coupes budgétaires pour les universités et des organismes étatiques de recherche, science et technologie ; l’élimination de politiques publiques orientées vers les personnes âgées ; le soutien renforcé aux industries extractives depuis l’augmentation des tarifs ; le blocage des négociations collectives sur les salaires ; la baisse des budgets destinés à des politiques de genre qui pourraient endiguer la violence machiste, étant donné qu’en Argentine une femme meurt toutes les 18 heures pour cause de féminicide ; l’opposition de vétos systématiques aux lois d’entreprises récupérées, etc.

Chômage massif, précarisation du travail, chute abrupte des salaires réels (due à l’inflation qui atteint plus de 40 %), sont autant de conséquences directes d’un modèle économique d’ajustement structurel, produit de l’endettement public.

Au même moment, les puissants proches du gouvernement sont défendus, une augmentation du budget destiné aux forces armées pour l’achat d’armes est approuvée et de nouveaux scandales de corruption et de fraude éclatent, tels que les dossiers du Correo Argentino, d’Odebrecht et des Panama Papers. Rappelons que le président argentin lui-même est au cœur du scandale des Panama Papers et fait l’objet d’une enquête pour évasion fiscale.

Données sur l’Argentine

UNICEF 47,7 % des ménages avec enfants et adolescents ont un revenu inférieur au seuil de pauvreté.

UNICEF La pauvreté extrême affecte 10,8 % des enfants et adolescents du pays, et 5,6 % de la population en général.

CNUCED

Les investissements directs étrangers (IDE) ont chuté de presque 50 % en Argentine et de 14 % dans la région latinoaméricaine.

Réflexions finales : au-delà des fonds vautours, un système dette à abolir

Durant la période de la dictature militaire en Argentine, de 1976 à 1983, le pays a été surendetté de façon délibérée répondant aux exigences du Capital transnational de placer ses excédents en devises. Cet endettement illégal et illégitime, bien au-dessus de notre capacité de paiement, a généré une impossibilité de faire face même à la totalité des intérêts. Dès lors, les intérêts impayés se capitalisent (par anatocisme |5|) et le capital , à son échéance, se renégocie ou se refinance dans sa totalité.

Le système de la dette, en conséquence, requiert que le débiteur continue de s’endetter pour payer d’anciennes dettes, formant ainsi une spirale perpétuelle. Le débiteur, empêtré par une dette croissante, se voit de plus en plus soumis aux conditions que lui impose le Capital transnational, prérequis à l’octroi de nouvelles dettes. Ces conditions sont connues de tous et toutes : l’application de politiques d’ajustement structurels (PAS).

En matière de dette publique, il n’existe pas de ruptures entre les gouvernements. L’Argentine, sans remettre en question l’origine de sa dette, est une « payeuse en série ». Nous devons rompre avec cette logique et mettre en place un audit citoyen de la dette en vue de révéler, par la participation populaire, ce que signifie l’engrenage de la dette perpétuelle. Le peuple est debout ! Les mobilisations massives et quotidiennes du peuple argentin contre les politiques austéritaires en sont la preuve.

Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète

Notes

|1| Centre international de règlement des différends relatifs aux investissements (CIRDI)

|2| Source : “Argentina aún enfrenta juicios por bonos en default y ante el Ciadi por u$s11.000 M”, Diario Bae, 27 avril 2017. Disponible ici (en espagnol) : http://www.diariobae.com/article/de...

|3| Données de l’UMET et de la Banque centrale de la République argentine (BCRA).

|4| Source : http://umet.edu.ar/wp-content/uploa... ; http://umet.edu.ar/128339-2/

|5| L’anatocisme désigne le paiement d’intérêts sur les intérêts, ou autrement dit, la capitalisation des intérêts.

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