Édition du 14 novembre 2017

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Canada

Au Canada, chacun cherche son réfugié

Le Canada cultive une image de pays ouvert et accueillant, qui contraste avec le nouveau visage des États-Unis. Mais il suffit de gratter pour que la façon de traiter réfugiés et migrants apparaisse, là aussi, tel un baromètre des contradictions et des crispations nationales…

18 avril 2017 | tiré de mediapart.fr

Montréal et Ottawa (Canada), envoyé spécial.- La fin du mois de mars approche et la côte orientale du Canada s’ébroue sous la neige, donnant à chacun l’envie de se calfeutrer chez soi, boisson chaude à la main et chaussettes de laine aux pieds. Mais il y a un MAI (Montréal arts interculturels) qui propose, bravant le frimas, une succession de performances intitulée « Prendre place ».

La ligne directrice ? « La quête identitaire est souvent nourrie par un besoin de trouver un lieu auquel nous appartenons. Les récits ayant trait à l’appartenance et à la cohésion sociale revêtent une importance cruciale. La série “Prendre place” a été conçue pour faire référence aux droits civils et aux mouvements de libération qui ont trait à l’inclusion. Il s’agit de prendre sa place au moment où la notion d’équité est tout aussi déterminante. Intersection, identité sociale et frontières indéfinies. » Voyons voir – même si les performances donnent trop souvent l’impression d’assister à des événements qui ne veulent pas de nous…

Ce soir-là, un artiste de Toronto d’origine guatémaltèque, Francisco-Fernando Granados, présente Make a line. Une dénonciation des absurdités procédurières propres aux services d’immigration, sur lesquelles viennent buter les désirs et les imaginaires des réfugiés. Au centre de la salle, deux personnages assis se tournent le dos. L’un déclame, en anglais, l’idiolecte glaçant des formulaires bureaucratiques de la police des frontières. L’autre lit, en français, un texte lumineux à propos de l’hospitalité inconditionnelle apte à lever l’immunité qui nous protège du tout autre.

C’est du Derrida (De l’hospitalité), une pensée qui fait pièce aux mots douaniers de la fermeture : « L’hospitalité absolue exige que j’ouvre mon chez-moi et que je donne non seulement à l’étranger (pourvu d’un nom de famille, d’un statut social d’étranger, etc.) mais à l’autre absolu, inconnu, anonyme, et que je lui donne lieu, que je le laisse venir, que je le laisse arriver, et avoir lieu dans le lieu que je lui offre, sans lui demander ni réciprocité (l’entrée dans un pacte) ni même son nom. La loi de l’hospitalité absolue commande de rompre avec l’hospitalité de droit ; non qu’elle la condamne ou s’y oppose, et elle peut au contraire la mettre et la tenir dans un mouvement incessant de progrès ; mais elle lui est aussi étrangement hétérogène que la justice est hétérogène au droit dont elle est pourtant si proche, et en vérité indissociable. »

La performance, en cet instant, fait mouche. Elle harponne nos consciences. Francisco-Fernando Granados, qui n’a pas encore 30 ans, confie à Mediapart : « Je suis arrivé au Canada, du Guatemala, avec ma famille, à 16 ans. Je n’ai pu entamer des études supérieures qu’à 19 ans, une fois nanti du statut de réfugié. Auparavant, pas question de pouvoir accéder aux lieux de transmission et de discussion du savoir.

C’est alors que j’ai découvert Jacques Derrida, traduit en anglais par la pionnière des études post-coloniales : Gayatri Chakravorty Spivak. Devenu canadien, artiste et enseignant, j’ai voulu, par un tel lien entre la prose bureaucratique et sa déconstruction, poser la question de la citoyenneté octroyée aux réfugiés, mais aussi celle de l’attente de ces derniers : ils n’ont pas seulement besoin de protection ; ils sont aussi affamés de philosophie et de beauté – même si personne ne se pose la question ni ne la leur pose ; à commencer par toute cette paperasserie à sans cesse devoir remplir… »

 Au sortir de la performance de Francisco-Fernando Granados, dans la nuit montréalaise, l’idée surgit de confronter une telle création au réel. Comment se passent les interrogatoires, en ce moment, à la frontière avec les États-Unis d’Amérique, d’où arrivent des réfugiés inquiets pour leur devenir depuis l’élection de Donald Trump ? Nous contactons la Gendarmerie royale du Canada, la fameuse « police montée » comme la désignent les francophones, longtemps de rouge vêtue – d’où son appellation en anglais : « Red coats ». Fin de non-recevoir. Hors de question d’assister aux arrestations, pourtant décrites comme formelles et cordiales, sinon bon enfant.

De son côté, l’ASFC (Agence des services frontaliers du Canada), qui procède à une première évaluation des réfugiés arraisonnés, refuse de nous laisser accompagner ses agents sur le terrain : « Les informations que nous recueillons sont confidentielles et les arrivants sont dans une situation de grande précarité », nous répond la porte-parole de l’agence, Judith Gadbois-Saint-Cyr.

Le propos ruisselle de bons sentiments qui sonnent faux – comme nous le constaterons en temps voulu. Ce propos a cependant le mérite de placer le journaliste face à ses responsabilités : pourquoi transformer en cirque ce qui déjà tient du théâtre d’ombres ?

Les réfugiés savent que s’ils passent légalement la frontière aux postes appropriés, ils seront refoulés au nom de « l’entente sur les tiers pays sûrs » entre les États-Unis et le Canada (signée en 2002 ; en vigueur depuis 2004). En effet, dans le sillage du 11 septembre 2001, pour contrôler les flux, rationaliser les démarches, éviter que les réfugiés ne jouent sur les deux pays, Washington et Ottawa, qui s’estiment garants des libertés à des titres comparables, ont établi le principe que les demandeurs d’asile doivent s’adresser, une fois pour toutes, au premier de ces deux pays où ils mirent le pied.

Les réfugiés passant la ligne de démarcation américano-canadienne sont donc bloqués aux postes-frontières. Mais s’ils traversent illégalement, ils seront peut-être acceptés après qu’ils auront constitué un dossier et que celui-ci aura été étudié – ce qui peut prendre jusqu’à deux ans. Si bien que de nombreux exilés, ayant fui leur pays d’origine pour les États-Unis – où les voilà désormais menacés d’expulsion par la fureur trumpiste –, estiment préférable de se mettre à l’abri au Canada : le temps de statuer sur leur cas devrait durer à peu près le temps que mettront les Yankees à se débarrasser du Donald…

Dès lors, ces migrants illégaux passent la frontière en dehors des guérites officielles. C’est-à-dire partout ! « J’ai une maison de campagne à la limite du Québec et des États-Unis d’Amérique, plaisante l’écrivain Jacques Godbout, et il suffit, en jouant au tennis, qu’on tape la balle un peu trop fort pour qu’elle se retrouve américaine… » Alors la presse se précipite, d’Emerson (Manitoba) à Lacolle (Québec), en quête de malheureux transfuges, sur lesquels la GRC (Gendarmerie royale du Canada) met la main afin de les confier aux fonctionnaires de l’ASFC. Ces derniers, après interrogatoire, confieront ces hommes et ces femmes demandeurs d’asile – qui auront eu l’impression de vivre une situation entre le zoo et le safari humains – à des organisations humanitaires.

Une famille reçoit l’aide d’agents de la GRC (Gendarmerie royale du Canada), à la frontière canado-américaine près de Hemmingford au Québec. Photo : La Presse canadienne/Paul Chiasson

Paul Clarke est directeur d’Action Réfugiés Montréal, une structure d’inspiration religieuse, comme la plupart de celles qui interviennent en faveur des migrants – tout en collaborant avec tout un chacun dans une bonne entente très canadienne, où tel diocèse catholique s’associe sans souci à tel groupe gay ou telle entité lesbienne…

Paul Clarke relativise le « spectacle » en ces confins méridionaux. Il trouve la presse trop souvent voyeuse et mal informée : « J’ai pu, sur l’invitation de l’ASFC, me rendre dans un centre dévolu aux réfugiés illégaux près de la frontière. Il n’y a pas grand-chose à voir. C’est une salle d’attente comme une autre. On exagère à propos du nombre des demandeurs d’asile qui exploserait. Je considère que nous revenons simplement à une situation normale : il y en avait 31 000 en 2009, par exemple. Mais en 2012, le gouvernement conservateur de Stephen Harper a changé la réglementation. Ce fut un coup d’arrêt : 10 300 demandeurs en 2013. 13 000 en 2014. L’an dernier, ils étaient remontés à 23 000. En 2017, si l’on extrapole à partir des chiffres de février, nous devrions atteindre les 33 000. Ce n’est donc pas le début d’une expansion, mais la fin d’une récession... »

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