Édition du 14 août 2018

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Canada

La crise au Bloc québécois

Cette partie de bras de fer est-elle porteuse de renouveau ?

Une crise majeure frappe le Bloc québécois. C’est un bras de fer qui oppose deux clans : les sept parlementaires élus sous la bannière du Bloc québécois qui considèrent qu’ils doivent défendre les « intérêts du Québec » à la Chambre des communes et qu’ils peuvent obtenir des victoires significatives tout en respectant l’ordre fédéral actuel et trois députés et la majorité de la base militante du Bloc québécois qui expliquent le recul du Bloc dans les dernières élections comme l’usure jusqu’à la corde de la stratégie d’une opposition loyale et qui considèrent que la promotion systématique de l’indépendance sera la voie de la reconstruction du Bloc afin d’aller chercher l’ensemble des voix indépendantistes.

Cette contradiction est le reflet de la crise de l’hégémonie de la direction péquiste actuelle sur un secteur important des indépendantistes. La prise du pouvoir par Jean-François Lisée, le report du référendum à un deuxième mandat, la cuisante double défaite (dans les deux courses à la chefferie) des indépendantistes conduits par Martine Ouellet, tout cela signifiait une marginalisation du poids des indépendantistes au sein du Parti québécois. Le retour dans ce contexte de Jean-Martin Aussant ne fait que révéler son urgence dans la nécessaire politique de ravalement de l’image indépendantiste du PQ. La migration de Martine Ouellet au Bloc et de nombre de militant-e-s de la mouvance indépendantiste de diverses organisations faisaient du Bloc un parti qui n’a désormais peu de choses à voir avec le parti dirigé d’une main de fer par Gilles Duceppe.

L’élection de Martine Ouellet comme chef du Bloc québécois qui s’appuyait donc sur une militance renouvelée signifiait que la résolution de cette contradiction serait placée au premier rang de la vie du parti et qu’elle allait prendre une forme explosive : soit Martine Ouellet et la couche militante qui dirige ce parti imposaient la nouvelle orientation stratégique du Bloc québécois à la majorité de son aile parlementaire, soit ce groupe parlementaire obtenait la tête de la nouvelle cheffe et imposait une pleine autonomie dans la définition de la politique parlementaire que ce groupe voulait suivre.

D’emblée, les escarmouches se sont multipliées autour de diverses nominations. Mais, la majorité du groupe parlementaire qui défendait une orientation léguée par la direction de Gilles Duceppe s’est rapidement rendu compte que la nouvelle cheffe ne capitulerait pas et qu’elle était bien décidée à imposer une orientation qui remettait en cause la pratique développée par ce groupe parlementaire lequel s’inscrivait dans une longue tradition prétendant défendre les intérêts du Québec qui pourraient transcender les clivages entre fédéralistes et indépendantistes.

L’angle d’attaque du groupe parlementaire fut de stigmatiser la personnalité de Martine Ouellet en la définissant comme rigide, autoritaire et sans écoute. Pour ce groupe, soit Martine Ouellet abandonnait son projet de transformer les tenants et aboutissants du travail parlementaire du Bloc, soit le groupe annonçait sa démission. La majorité du groupe parlementaire (7 sur 10) , défendant la ligne traditionnelle de Duceppe sur le type de travail parlementaire à effectuer, démissionna avec fracas pour pousser la cheffe à la démission.

Ce groupe mobilisa les ex-député-e-s du Bloc pour défendre l’ancienne orientation du Bloc sans jamais apporter l’ombre d’une explication au recul et à l’usure du Bloc au sein de la société québécoise. La lettre de ces ex-député-e-s relevait d’un travail de salissage de bas étage relayé par les médias fédéralistes. Ces attaques destructrices avaient toutes les caractéristiques de basses manœuvres particulièrement odieuses.

Leur tentative de mobiliser les bases du parti tourna court, puisque l’ancienne base militante du Bloc québécois s’était évaporée depuis des années déjà, puisque toute l’action du Bloc s’était limitée au travail strictement parlementaire sans aucune préoccupation pour un enracinement véritable du parti. Le groupe parlementaire démissionnaire constata rapidement que la nouvelle base militante avait été reconstruite autour de jeunes indépendantistes et qu’il n’avait pas de chances sérieuses de renverser la situation. Le groupe des ex-parlementaires et ses allié-e-s du camp des amis de Gilles Duceppe n’avaient pas compté sur la résilience extraordinaire de la cheffe du Bloc et ils n’avaient pas compris la profondeur de la transformation de la base militante de ce parti qui a été capable de soutenir une cheffe qui a su refléter ses aspirations à faire de l’indépendance l’essentiel de son combat.

La perspective du référendum auprès de la base sur l’orientation que devait mener le Bloc a l’avantage de mettre en débat la contradiction à trancher et de marginaliser les questions autour de la personnalité de la cheffe qui a été utilisé par l’ex-groupe parlementaire pour éviter de débattre réellement sur le fond de la question. Compte tenu de ce qu’est devenu le Bloc, particulièrement après le départ de la majorité de son groupe parlementaire, il n’est pas douteux que l’équipe de direction autour de Martine Ouellet remporte la mise.

Pourtant, l’équipe dirigeante du Bloc québécois actuellement doit pousser plus loin son projet politique. Elle doit se démarquer clairement du Parti québécois, non seulement par rapport à sa remise aux calendes grecques de la lutte indépendantiste, mais également de son repli identitaire derrière lequel le PQ s’est abrité dans son travail de marginalisation de l’indépendance du Québec. Le Bloc doit rompre complètement avec toute perspective d’agir comme un groupe de pression pour chercher à radicaliser l’action du PQ par rapport à l’indépendance. Elle devra reconnaître la nécessité de rompre complètement avec le navire amiral et les élites nationalistes et redéfinir son projet comme celui d’une indépendance inclusive en défense des intérêts de la majorité populaire, et de comprendre que la lutte indépendantiste contre l’État canadien nécessitera de savoir tisser des liens avec les mouvements populaires au Canada anglais et avec les Premières nations contre les politiques colonialistes de l’État canadien. Toute la rhétorique visant à rejoindre la gauche et la droite doit être définitivement mise au rancart.

Refuser de définir une telle orientation, c’est ne pas comprendre que, comme l’écrit André Frappier : « L’indépendance du Québec ne pourra se réaliser sans l’impulsion et la mobilisation du mouvement ouvrier, des groupes en défense de l’environnement, des groupes féministes, LGBT, des communautés ethnoculturelles » ; … que « la population ne se mobilisera pas pour un projet aussi important que celui de créer un État indépendant si cela ne permet pas de résoudre les problèmes de pauvreté, d’inégalités sociales et certainement du contrôle de notre environnement » et qu’« en s’unissant dans cette lutte et en construisant la solidarité, les différentes communautés auront ainsi l’occasion de développer plus avant une nouvelle vision du vivre ensemble. » C’est cette absence de perspective qui conduit le Bloc québécois dans une impasse, y compris dans sa nouvelle mouture où les indépendantistes tiennent maintenant le haut du pavé.

Bernard Rioux

Militant socialiste depuis le début des années 70, il a été impliqué dans le processus d’unification de la gauche politique. Il a participé à la fondation du Parti de la démocratie socialiste et à celle de l’Union des Forces progressistes. Militant de Québec solidaire, il participe au collectif de Gauche socialiste où il a été longtemps responsable de son site, lagauche.com. Il est un membre fondateur de Presse-toi à gauche.

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