Édition du 21 août 2018

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Asie/Proche-Orient

Donald Trump pérore, Israël frappe en Syrie

Les bombardements israéliens contre des objectifs iraniens en Syrie marquent une dangereuse escalade. D’autant qu’ils ont suivi la décision du président Donald Trump de faire sortir son pays de l’accord sur le nucléaire iranien, une décision qui ne peut apparaître que comme un soutien aux dirigeants de Tel-Aviv.

Tiré de Orient XXI.

Vingt-quatre heures après l’annonce par le président américain Donald Trump de la sortie des États-Unis du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA, Plan d’action commun global) signé en juillet 2015 par Téhéran avec les grandes puissances et portant sur la limitation drastique sous contrôle international des capacités nucléaires militaires iraniennes, Israël a opéré en Syrie une série de bombardements massifs. Ils ont été d’une ampleur inédite, non seulement depuis le début de la guerre civile dans ce pays — Israël y a mené plus d’une centaine de frappes en cinq ans —, mais aussi depuis la fin des hostilités entre les deux pays à l’issue de la guerre d’octobre 1973, dite « guerre du Kippour ».

Israël a argué d’une attaque aux missiles lancée depuis le territoire syrien par des forces iraniennes — bien qu’officiellement l’armée syrienne ait revendiqué la responsabilité de ces tirs — pour bombarder une cinquantaine de bases iraniennes ou accueillant des forces affidées à Téhéran (dont la plus importante est constituée par le Hezbollah libanais). Selon Amos Harel, le spécialiste des questions militaires du quotidien israélien Haaretz, l’état-major estime avoir « ramené en arrière de plusieurs mois l’effort iranien de conforter sa présence militaire » en Syrie (1).

Un débat de fond à Tel-Aviv

Cette attaque a été le point culminant d’un processus politique et militaire qui avait débuté à l’automne 2017. D’un côté, malgré toutes les garanties continues apportées par les inspecteurs de l’Agence internationale à l’énergie atomique (AIEA) quant au respect scrupuleux par l’Iran des termes du JCPOA, le gouvernement israélien s’est engagé dans une opération de communication visant à démontrer que l’Iran contrevenait à l’accord sur le nucléaire et qu’il fallait démembrer le JCPOA. Cette opération a atteint son acmé avec le « show » de Benyamin Nétanyahou, le 30 avril, lorsqu’il a présenté ses pseudo « preuves » du « mensonge » iranien qui ont laissé de glace tous les observateurs informés. Il n’avait pas d’autre objectif que de fournir un argumentaire à Donald Trump pour retirer la signature américaine de l’accord, ce qui fut fait une semaine plus tard. Ce processus politique s’est accompagné d’une montée en puissance des attaques israéliennes en Syrie — en particulier le 10 février, puis les 9 et 29 avril – au cours lesquelles Tel-Aviv a progressivement déplacé ses frappes du Hezbollah vers les bases militaires spécifiquement iraniennes.

En Israël, un débat de fond oppose depuis des années les partisans de Nétanyahou, favorables au démantèlement du JCPOA, à une partie majoritaire de l’establishment sécuritaire — état-major, Mossad, en particulier — pour qui cet accord avec l’Iran, quoiqu’imparfait, est préférable à une absence d’accord. Ainsi, trois jours avant la déclaration de Trump, le général Amos Gilad, ex-numéro deux des renseignements militaires et directeur de la sécurité au ministère de la défense, déclarait qu’un abandon du JCPOA profiterait in fine à l’Iran. En revanche, les deux camps partagent depuis des mois une vision commune quant à la nécessité de résorber la présence des troupes iraniennes et pro-iraniennes en Syrie, de les éloigner de la « frontière » israélienne du Golan (ligne de cessez-le-feu depuis 1974) et, à terme, d’empêcher les Iraniens d’entretenir une présence militaire pérenne et importante en Syrie. Au lendemain de la déclaration de Donald Trump, le gouvernement israélien s’est senti les mains libres. L’opération de son armée, beaucoup plus intense que les précédentes et préparée depuis des semaines, entendait montrer à l’Iran qu’il devra se soumettre, faute de quoi Israël, avec l’aval de Washington et la neutralité de Moscou, augmentera son offensive contre les forces iraniennes en Syrie.

L’euphorie de l’opinion israélienne est au zénith, après les doutes nés de l’opération d’envergure du 10 février, quand l’armée israélienne a vu l’un de ses appareils abattus par des missiles russes tirés par l’armée syrienne. Cette fois les bombardements, beaucoup plus importants, ont été menés sans pertes humaines ni matérielles pour Israël. Et les missiles iraniens se sont avérés totalement inefficaces. L’Iran a subi son plus grave échec — le seul, pourrait-on dire — depuis le début de son intervention dans la guerre en Syrie aux côtés du régime de Bachar Al-Assad. Matamore, le ministre de la défense israélien Avigdor Lieberman a lancé un avertissement aux Iraniens contre toute tentative de rétorsion de leur part : « Si la pluie nous tombe dessus, la tempête s’abattra sur eux. »

Le profil bas de Téhéran

La pluie, ce pourrait être des tirs de missiles de grande ampleur vers le territoire israélien, soit à partir de la Syrie, soit à partir du Sud-Liban, bastion du Hezbollah libanais, principal allié de Téhéran en Syrie. Mais sur le court terme, la grande majorité des analystes jugent cette réaction peu probable, les capacités de rétorsion iraniennes, sur le plan militaire, étant relativement restreintes. D’abord parce que les forces iraniennes sont très loin d’équivaloir la puissance de feu des Israéliens. Depuis cinq années que Tel-Aviv a régulièrement envoyé ses appareils mener des bombardements en Syrie contre le Hezbollah, Téhéran a continuellement maintenu un profil bas. Et à aucun moment, l’Iran n’a ordonné aux forces alliées dont il dispose à la frontière nord d’Israël d’entrer en action.

Mais surtout, que ce soit en Syrie ou au Liban, une escalade guerrière entre l’Iran ou son affidé et Israël serait politiquement très problématique pour Téhéran. Elle risquerait de sceller définitivement tout espoir de voir les Européens s’engager dans un processus de sauvegarde de ce qui peut encore être préservé du JCPOA, que jusqu’ici les États-Unis sont les seuls à avoir rejeté. A contrario, une « guerre de basse intensité » entre Téhéran et Tel-Aviv dans les cieux syriens serait entièrement à l’avantage d’Israël. Elle permettrait, entre autres bénéfices, d’empêcher les Européens de mener à bien toute campagne politique internationale pour préserver la viabilité de l’accord sur le nucléaire iranien. On voit mal, en effet, les Européens se retourner contre Trump et Nétanyahou si des affrontements armés récurrents opposaient Israéliens et Iraniens en Syrie. Itou si les Iraniens usent du Hezbollah pour bombarder Israël à partir du Liban et élargir le champ des affrontements guerriers.

En revanche, sur le long terme, l’offensive contre l’Iran menée par Israël en coordination avec l’administration Trump et jusqu’ici sans que Vladimir Poutine, pourtant premier maître du jeu en Syrie, y fasse obstacle, pourrait avoir des conséquences beaucoup moins agréables. Déjà, des voix s’élèvent en Israël pour mettre en garde contre l’euphorie ambiante. « L’arrogance des dirigeants politiques israéliens constitue un danger », écrit encore Amos Harel (2), qui note qu’elle se répand aussi « dans les bulletins d’information, parmi les législateurs et sur les réseaux sociaux ». Car si les cieux appartiennent à l’armée israélienne, imposer un retrait militaire iranien de Syrie est une autre affaire, peu envisageable sans « aller au sol ». La dernière fois qu’Israël s’est aventuré dans une attaque au sol contre ses adversaires — en l’occurrence contre le Hezbollah au Sud-Liban à l’été 2006 —, l’affaire s’est piteusement conclue par un échec à la fois politique et militaire.

La mémoire de la guerre contre le Liban de 1982

Par ailleurs, les capacités de rétorsion de Téhéran contre Tel-Aviv et plus encore contre Washington à l’échelle de la région sont loin d’être négligeables. Les Iraniens peuvent par exemple mettre en danger la présence des troupes américaines en Irak et ailleurs dans la région. On ne va pas essayer de les imaginer ici, mais sur le terrain, que ce soit en Syrie ou au Liban et a fortiori en Irak (accessoirement au Yémen), l’Iran dispose de leviers d’action qui pourraient mettre Washington en grande difficulté. Or il semble que, dans l’euphorie de la déclaration de Trump sur la sortie du JCPOA, la stratégie dite, selon la terminologie américaine, du « regime change » comme solution à l’affrontement avec l’adversaire fait un retour en force à Tel-Aviv comme à Washington. Benyamin Nétanyahou est un fervent adepte de cette stratégie, comme l’est depuis longtemps son parti, le Likoud. Pour mémoire, la guerre du Liban lancée par le gouvernement Likoud de Menahem Begin et Ariel Sharon en 1982 avait déjà pour objectif de [« libérer » le Liban de la présence des Palestiniens>1728] et de mettre au pouvoir un affidé, Béchir Gemayel, le chef des Phalanges chrétiennes. Cette guerre se termina par un fiasco : le massacre de Sabra et Chatila discrédita Israël et Béchir Gemayel fut assassiné trois semaines après son « élection » sous contrôle israélien à la présidence de la République.

Cela n’a pas empêché leur successeur, Benyamin Nétanyahou, de prôner la poursuite de la même stratégie. En 2002, après avoir réitéré devant le Congrès américain sa conviction que Saddam Hussein détenait des armes de destruction massive, il s’exclamait : « Si vous dégagez Saddam Hussein et son régime, je vous garantis que cela aura d’énormes répercussions politiques positives dans toute la région ». On sait ce qu’il en est advenu. Mais malgré les conséquences catastrophiques (y compris pour ses propres fomenteurs) de la guerre américaine en Irak, Nétanyahou reste un partisan convaincu du regime change. Et désormais, avec son ami John Bolton devenu conseiller à la sécurité nationale de la Maison Blanche et lui aussi grand propagandiste de cette vision, il détient un allié persuadé de la nécessité de mener la bataille pour se débarrasser du régime iranien par la force. La stratégie pour y parvenir allierait pressions économiques et militaires croissantes, dans l’espoir théorique que le peuple iranien, fatigué du coût en vies humaines des guerres dans lesquelles l’Iran est engagé et de la dégradation de son niveau de vie que les nouvelles sanctions économiques américaines imposeront, se soulève pour mettre à bas un régime honni et illégitime.

Ce genre de calcul s’est jusqu’ici le plus souvent conclu par un fiasco. Comme l’écrit l’historien canadien Timothy Naftali, en règle générale, « si votre adversaire croit que sa propre existence est en jeu, plus vous mettrez de pression sur lui, plus il résistera » (3). C’est très probablement ce qui adviendra en Iran si le sentiment se répand qu’Israël et les États-Unis cherchent à renverser le régime : les premiers bénéficiaires en seront ceux que l’on appelle en Iran les « conservateurs », qui ne sont pas non plus les plus disposés au compromis.

Que fera Moscou ?

Restent en suspens d’innombrables inconnues, dont les deux principales sont les suivantes. D’abord, même si l’Iran optait pour une politique de « profil bas » face aux attaques israéliennes, combien de temps pourrait-il rester sans réagir ? Ce 11 mai, Haaretz titrait : « Affrontement avec l’Iran : les chefs du renseignement déclarent que ce round est terminé, mais que le conflit va se poursuivre ». Autant dire qu’Israël annonce déjà de prochaines opérations. Il sent qu’il a la main et va probablement chercher à profiter d’une conjoncture internationale favorable pour faire avancer ses intérêts face à l’Iran en Syrie. Combien de temps Téhéran pourra-t-il subir des attaques sans s’engager dans des opérations de rétorsion dont le lieu et la nature restent encore inconnus ?

La seconde inconnue porte sur le comportement de Moscou. Combien de temps la Russie, premier protecteur de Bachar Al-Assad au plan international, acceptera-t-elle qu’Israël se comporte en Syrie comme en territoire conquis ? La veille de l’attaque israélienne, Nétanyahou était l’invité d’honneur de Vladimir Poutine pour le grand défilé militaire annuel du 9 mai sur la place Rouge. On peut imaginer que son interlocuteur l’a tenu informé de ce qu’il préparait. À l’évidence, Poutine n’est pas dérangé par le fait qu’Israël tente de limiter les capacités d’action iraniennes en Syrie. De là à lâcher complètement son alliance avec Téhéran ? Cela paraît peu plausible. Reste que la décision calamiteuse de Trump de mettre à bas le JCPOA a ouvert au Proche-Orient un nouveau « Grand Jeu » (4) dont de multiples éléments ne sont pas encore en place.

Sylvain Cypel

Notes

1- « Iran’s Entrenchment in Syria Set Back Months After Most Extensive Israeli Strike in Decades », Haaretz, 10 mai 2018.

2- Ibid.

3- Tim Naftali, « The Problem with Trump’s Madman Theory », The Atlantic, 4 octobre 2017. https://www.theatlantic.com/international/archive/2017/10/madman-theory-trump-north-korea/542055/

4- NDLR. Expression désignant la rivalité coloniale et diplomatique entre la Russie et le Royaume-Uni en Asie au XIXe siècle.

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