Édition du 21 août 2018

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Afrique

Esclavagisme en Libye : pourquoi le scandale risque-t-il de se répéter ?

Révélées par la CNN, les images d’une vente aux enchères de migrants à 400 dollars ont choqué le monde entier. Sous l’effet immédiat du choc, l’indignation de la société civile et de la communauté internationale n’a pas tardé. Emmanuel Macron a parlé de « crimes contre l’humanité » et a demandé une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU. Aussitôt la vague émotionnelle passée, l’affaire a sombré dans l’oubli.

Tiré du blogue de l’auteur.

Pour beaucoup, ce qui s’est passé est une conséquence de la non préparation de l’après Kadhafi. A sa chute en octobre 2011, suite aux évènements du « printemps arabe » et de l’intervention de l’OTAN, les libyens pensaient avoir tourné la page d’un règne de terreur qui avait duré 42 ans. Les migrants, eux, s’attendaient à être mieux traités. Bien avant 2011, ils vivaient et travaillaient dans des conditions humanitaires difficiles où se mêlaient exploitation et racisme. C’était le cas notamment des migrants subsahariens.

Point de transit et pays riche en ressources pétrolières, la Libye attire une main d’œuvre africaine mais aussi des migrants et réfugiés qui tentent de rejoindre l’Europe par la Méditerranée. Selon les chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), l’agence des Nations Unies pour les migrations, au moins trois mille réfugiés sont morts pendant quatre années consécutives (2014-2017).

Soutenue par des fonds et des formations de l’Union Européenne, la Garde côtière libyenne a sévèrement réprimé les tentatives d’immigration clandestine. Les migrants arrêtés sont placés dans des centres de rétention de sinistre réputation. Amnesty avait accusé les gouvernements européens de se rendre « sciemment complices des violences et des tortures infligées à des dizaines de milliers de réfugiés et de migrants détenus par les services libyens de l’immigration dans des conditions épouvantables ». Des centaines de milliers de réfugiés et de migrants pris au piège en Libye sont à la merci des autorités, des milices, des groupes armés et des passeurs, qui travaillent souvent en bonne entente par appât du gain. Des dizaines de milliers d’entre eux sont maintenus en détention pour une durée indéterminée dans des centres surpeuplés, où ils sont soumis à des violations systématiques de leurs droits, avait déclaré John Dalhuisen, directeur pour l’Europe à Amnesty International.

Malgré une politique de « coopération Sud-Sud », mise en place par l’autoproclamé « Roi des rois d’Afrique », les migrants souffraient d’une grande discrimination pour cause de leur couleur de peau. Leur situation s’est davantage aggravée lorsque Kadhafi avait recruté des mercenaires parmi eux afin de contrer la révolution du printemps arabe. Boucs émissaires de la dictature ? Peut-être. Dans tous les cas, le chaos qui a suivi avait divisé le pays mais aussi accentué la crise de la discrimination envers les migrants. « Le territoire de la Libye est politiquement fragmenté. Des groupes armés, qui n’obéissent vraiment à aucune autorité centrale au sens traditionnel, suivent leur agenda individuel dans une dynamique d’anarchie », nous explique Jalel Harchaoui, qui prépare une thèse sur la dimension internationale du conflit libyen à l’université Paris VIII. Pour le chercheur, cette absence de hiérarchie a une conséquence importante : « il n’y a pas de milice 100% propre sur elle. Il y a des milices moins criminelles que d’autres — mais aucune n’est entièrement innocente. La responsabilité est très partagée. Il faut garder cela en tête lorsqu’on regarde des vidéos montrant des atrocités commises en Libye. Il est impossible de désigner un groupe comme étant seul responsable de tel ou tel abus ».

La Libye n’est jamais devenue un État fonctionnel après l’intervention militaire des pays arabes et de l’OTAN en octobre 2011, estime M. Harchaoui. « Un obstacle a été la quantité d’armes en circulation. Cela, combiné à une polarisation du spectre politique, a empêché l’unification du territoire national libyen » (lire ici l’article de Samad Ait Aicha). Selon lui, la fragmentation, à son tour, a permis à des groupes libyens et étrangers de gagner de l’argent via des activités illicites en toute impunité. « En l’absence d’institutions étatiques solides et exemptes de corruption, les milices contrôlant des parcelles géographiques ou des atouts logistiques particuliers utilisent la menace de la violence pour exploiter les flux de marchandises. La migration irrégulière est une de ces activités illicites » résume-t-il.

Les migrants de la Libye viennent d’états qui connaissent la guerre, la misère ou l’instabilité. Mais, paradoxalement, ces pays regorgent d’importantes ressources naturelles. Le Nigéria est le premier producteur africain de pétrole. L’Erythrée est riche en ressources minières. La Guinée, dont le sous-sol renferme également le diamant et l’or mais aussi l’uranium, est le quatrième producteur mondial de bauxite. La Côte d’Ivoire, le leader mondial du cacao, est aussi le premier producteur africain de caoutchouc.

Toutes ces ressources attirent « naturellement » la convoitise de plusieurs acteurs étrangers. La malédiction des terres riches risque-elle d’accentuer la crise en Libye ? Allons-nous assister à d’autres scandales de ventes d’esclaves ? Dans un discours prononcé devant l’Hémicycle, le député Max Mathiasin a posé une question qui dit s’adresser au premier ministre mais aussi « à toute la représentation nationale, aux femmes et aux hommes de la planète ». Afin d’appuyer son appel, jugé « historique » par les observateurs, M. Mathiasin s’appuie sur son propre passé familial. « Ma grand-mère m’a raconté : son grand-père est né en Afrique en homme libre, il a été capturé et vendu, il est arrivé en Guadeloupe en esclave ». Pour le député, « il y a des passés qui ne finissent pas de passer » sur la planète.

Harchaoui va dans le même sens et n’éloigne pas l’hypothèse que de tels traitements scandaleux et inhumains continuent. « Bien au-delà de la vidéo de CNN, il y a toutes sortes d’horreurs commises dans l’opacité la plus totale en Libye. Rien ne porte à croire que ces calamités vont s’arrêter. Tant qu’il n’y a pas un état fonctionnel en Libye, nous continuerons à assister à des abus ».

Hicham Mansouri

Journaliste marocain réfugié en France. Résident de la Maison des Journalistes.

Paris - France

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