Édition du 15 mai 2018

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Canada

Justin Trudeau termine l’année 2017 comme il l’a commencée : en flattant M. Trump dans le sens du poil

L’année 2017 se termine fort à propos avec la visite au Canada du Secrétaire d’État de M. Trump, l’ancien magnat du pétrole, M. Rick Tillerson. Dès l’installation de la nouvelle administration Trump à Washington, le gouvernement Trudeau mentionnait qu’il lui porterait une attention très minutieuse.

Karl Nerenberg, rabble.ca, 22 décembre 2017-12-27
Traduction : Alexandra Cyr

Son premier geste a été de retirer l’ancien chef libéral, M. Stéphane Dion, du poste de ministre des affaires mondiales. La nouvelle ministre, Mme Chrystia Freeland, est diplômée de Harvard ; elle a eu une carrière remarquée de journaliste à New-York, Londres et Moscou. Les décideurs libéraux ont évalué qu’avec son sens des mondanités et son charme de journaliste globe-trotter elle réussirait mieux que le professionnel sérieux qu’est M. Dion.

Plus tôt, M. Trudeau avait nommé l’extraordinaire lobbyiste David McNaughton ambassadeur du Canada à Washington. Les professionnels.les des affaires internationales n’en étaient pas très heureux.ses. Si le Premier ministre avait passé outre aux diplomates de carrière pour nommer d’éminents personnages politiques, comme MM John Manley ou Bob Rae, ils y auraient vu un peu plus de cohérence. M. McNaughton est un homme de l’ombre, mais qui a joué un rôle déterminant dans la victoire libérale de 2015. Les diplomates considèrent sa nomination comme une forme d’insulte.

M. McNaughton semble vraiment être la personne qu’il faut en ce moment. Il est vrai qu’il est un partisan libéral depuis longtemps, mais il est aussi un homme d’affaires qui se range du côté des grandes entreprises dans les rangs du parti. Il apporte aussi en prime, son épouse, Leslie Noble, qui a été pendant plusieurs années une figure de proue du Parti conservateur ontarien, ce qui n’est pas pour déplaire aux Républicains.es de Washington.

D. Trump a éliminé la réforme électorale et celle sur les réfugiés.es
Tenir compte de D. Trump est devenu l’inéluctable obsession du gouvernement Trudeau en 2017.

(…) Il faut se rappeler qu’il a promis la réforme du mode de scrutin plus de 1,000 fois avant de s’en retirer en janvier 2017. Il a prétendu que, nous les Canadiens.nes, ne pouvions pas nous permettre de dépenser nos énergies limitées dans le périlleux exercice d’amélioration de notre système démocratique. Nous n’avons pas le choix : il faut les concentrer pour faire face à Monsieur versatile et imprévisible à Washington.

Le facteur Trump a aussi convaincu le gouvernement libéral de reporter l’importante réforme de la politique sur les réfugiés.es.

En 2012, le gouvernement Harper a changé les règles sur les demandes d’asile. Elles ont jugées injustes par les Libéraux et les Néo-démocrates. Par exemple, le ministre de l’immigration de l’époque, M. Jason Kenney, a déterminé de nouvelles règles selon les pays d’origine des demandeurs d’asile. Ainsi, ceux et celles provenant de pays comme le Mexique, la Hongrie et la Pologne, qui représentent des cas compliqués, bénéficient d’un traitement bien plus expéditif que les autres.

Avant novembre 2016, les Libéraux s’apprêtaient à régler cette affaire en préparant une réforme majeure de la loi sur le refuge les demandes d’asile, mais nos voisins américains ont élu un Président qui souffre de phobie face à l’immigration.

En plus, peu après les élections américaines, le Premier ministre a dit au monde entier, via Tweeter, que le Canada était toujours un pays sûr et invitaient tous les persécutés.es de la terre à venir s’y installer, même à ceux et celles que les États-Unis refuseraient.

Les réquérants.es d’asile originaires de pays comme l’Érythrée et Haïti l’ont pris au mot et plusieurs d’entre eux ont décidé de rentrer au Canada par des chemins non officiels et peu surveillés, à travers champs. L’entrée par les postes frontières est une assurance d’être refoulé aux États-Unis, l’entente sur le tiers pays sûr passée entre le Canada et les États-Unis il y a plus de 10 ans en fait foi. Une fois en sécurité sur le sol canadien, les requérants.es du droit d’asile ne peuvent plus être renvoyés.es par le gouvernement canadien tant que leur cause n’a pas été dûment entendue.

Beaucoup d’Américains.es qui suivent ces étranges situations n’en sont pas revenus.es de voir que le Canada traitait ces gens comme des êtres humains et non pas comme des problèmes embarrassants.

L’équipe Trudeau ne voulait pas pousser le bouchon trop loin devant la nouvelle administration Trump, ni dire trop fort que la porte du pays était grande ouverte pour les immigrants.es cherchant à tout prix à fuir les États-Unis de D. Trump. Elle a donc mis de côté tout le processus de révision de la loi sur les demandes d’asile. Fait intéressant à noter, le ministre de l’immigration, des réfugiés et de la citoyenneté, M. Ahmed Hussen, qui a dû faire cette annonce est lui-même un réfugié. Il est le premier réfugié à occuper ce poste.

La super équipe se met au travail

La super équipe Trudeau qui doit naviguer avec D. Trump ne compte pas que M. McNaughton et Mme Freeland ; s’y trouvent aussi le ministre de la défense, M. Harjit Sajjan, le général à la retraite Andrew Leslie qui était le secrétaire parlementaire de Mme Freeland plus tôt cette année, le nouveau ministre du commerce, M. F. Philippe Champagne et d’autres « hauts placés » comme Ralph Goodale, ministre de la sécurité publique et l’ex astronaute, Marc Garneau, ministre des transports.

Ensemble, ils ont lancé une opération de charme majeure aux États-Unis cette année, avec comme atout le statut de célébrité mondiale du Premier ministre. Ils ne se sont pas seulement concentrés sur l’erratique appareil de gouvernement du Président américain, mais aussi sur le Congrès et les gouvernements des États.

De son côté, M. Trudeau a créé un certain lien avec la fille de D. Trump, Ivanka. Durant sa visite à Washington, début 2017, il est apparu avec elle à un panel de femmes cheffes d’entreprises, raides et guindées, mais qui a bien profité au Président et à certains médias. Le papa d’Ivanka semblait complètement ravi, en autant qu’il était capable de se réjouir de quoi que ce soit.

Le Premier ministre a aussi joué au cavalier avec la fille du Président en l’entraînant sur Broadway pour assister à la comédie musicale « Come From Away » qui relate et célèbre de quelle manière les gens de Gander à Terre-Neuve ont accueilli les milliers de voyageurs.ses dont les avions avaient été détournés lors de l’attaque terroriste du 11 septembre (2001).

Toutefois, la renégociation de l’ALÉNA exige plus que du charme et des relations publiques. Dès le début de ces négociations, il est vite devenu clair que l’approche de l’administration Trump se résumait à : « Pile tu perds et face je gagne ». La série de rencontres à trois pays en 2017 n’a été que spectacles inutiles, étant donné l’attitude inflexible des négociateurs américains.

Le gouvernement Trudeau a orienté une partie de sa stratégie de négociation sur l’occasion qu’elle offrait de moderniser l’entente. C’est ce qui l’a justifié de mettre sur la table des débats concernant les enjeux, comme les questions de genre, les droits des autochtones et l’environnement. Les Conservateurs ont crié au loup, qualifiant cette manœuvre de provocation pour le Président américain. La conception du genre chez D. Trump se résume à nommer les épouses de milliardaires de droite à des postes de pouvoir comme celui d’ambassadrice au Canada. En fait, la position canadienne de négociation est surtout dans le symbolisme, c’est d’abord et avant tout une tactique pour gagner du temps puisque l’équipe américaine n’est pas prête à négocier sérieusement, pas prête à aucun prix.

S’il nous en fallait des preuves, elles nous ont été données vers la fin de l’année quand M. Trump a déploré ouvertement, même sans pertinence, un soi-disant surplus commercial du Canada (avec les États-Unis) : « J’aime beaucoup le Premier ministre. Gentil garçon. Bon gars. Non. Je l’aime. Nous avons eu une rencontre… (Je lui ai dit), non, non, vous avez un surplus…pas nous ». C’était au moment de son discours lors d’un rallye en Floride où il soutenait la candidature au Sénat de Roy Moore dans l’État voisin de l’Alabama. Il prétend que le Canada a un surplus commercial de 17 milliards de dollars avec les États-Unis, ce chiffre ne représente que les échanges de marchandises. Si on inclut les services, le surplus est de 12 milliards et demi en faveur des États-Unis, selon les propres chiffres du gouvernement américain.

Le gouvernement canadien pourrait argumenter avec les Américains sur les rapports commerciaux ; il choisit d’être prudent et délicat, ce qui explique peut-être en partie l’attitude modeste de M. Trudeau lors de la rencontre Asie-Pacifique en novembre dernier, alors que d’autres participants suggéraient de ressusciter le Partenariat Trans Pacifique. Mais sans les États-Unis qui s’en sont retirés presque au moment de l’investiture du Président Trump, J. Trudeau a raison de craindre qu’une participation active du Canada dans un tel traité puisse être perçue comme une provocation par le Président Trump, ce qui pourrait passer mener les négociations sur l’ALÉNA de tendues à improductives.

Ne pas dire non au nucléaire et collaborer dans l’affaire nord-coréenne
Autre question internationale : Le Canada a toujours boycotté les discussions internationales sur la prohibition des armes nucléaires. Il s’est toujours rangé avec les nations membres de l’OTAN qui en sont détentrices, contre le reste du monde. Si d’aventure il avait été tenté d’assouplir sa position pour rejoindre le bon sens de la communauté internationale, le facteur Trump lui en aurait coupé l’envie. Ce n’est qu’un exemple de plus qui démontre que l’intimidation de la Maison blanche a fini par circonscrire et définir l’action du gouvernement Trudeau.

La visite du Secrétaire d’État Tillerson à Ottawa le 19 décembre dernier a permis d’avoir une meilleure idée de la branche moins cinglée de la famille politique Trump. Il est de notoriété publique que le Président songe à le congédier. M. Tillerson n’a jamais démenti qu’il avait qualifié D. Trump de crétin et la Maison blanche laisse circuler des rumeurs que son temps à ce poste serait compté.
M. Trudeau et Mme Freeland se sont donné comme mission de faire gagner les deux parties et il semble que ça va réussir. Le Canada sera l’hôte, le 17 janvier prochain à Vancouver, d’une conférence de ministres des affaires étrangères portant sur la « sécurité et la stabilité » de la péninsule coréenne.

Ces ministres des affaires étrangères de plusieurs pays vont, selon le texte du communiqué conjoint « démontrer leur solidarité dans l’opposition aux gestes illégaux et dangereux de la Corée du Nord. Ensemble, ils vont resserrer les efforts diplomatiques pour établir une péninsule coréenne dénucléarisée sécuritaire et prospère ».

Le Président Trump va pavoiser, prétendre qu’il est l’artisan de cette conférence et que le monde entier est avec lui dans l’opposition à l’irresponsable Kim Jong-un.

M. Tillerson aura un moment de répit. Renforcer les efforts diplomatiques dans le multilatéralisme vaut bien quelques Tweets enfantins et insultants contre le leader nord-coréen.

Et si tout se passe comme prévu, ils devraient dire tous les deux : « Beau travail Canada » !

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