Édition du 14 novembre 2017

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L'histoire cachée du gouvernement de Bob Rae en Ontario

Nous publions un article qui montre comment peuvent réagir les différentes acteurs de la classe dominante face à un projet de société qui remet en question leurs privilèges. Cela permet de voir concrètement qu’on ne peut pas faire abstraction de la lutte des classes (PTAG)

Gerald Kaplan | Globe and Mail, le 8 octobre 2010 | Traduction David Mandel

Lorsque, il y a exactement 20 ans, le NPD a formé le gouvernement en Ontario, cela a constitué la plus importante avancée de la sociale-démocratie de l’histoire de l’Amérique du Nord.

Il est vrai que les provinces de la Colombie-Britannique, de la Saskatchewan et du Manitoba avaient toutes eu des gouvernements NPD et que des forces progressistes avaient remporté des victoires mineures dans diverses régions des États-Unis. Mais aucune de ces victoires n’avait eu la même importance que celle en Ontario, le coeur de l’économie canadienne, centre de l’industrie et des finances. Ce qui est arrivé en Ontario a eu un impact sur tous les Canadiens. L’Ontario était maintenant sous la gouverne de Bob Rae et du NPD.

Conséquence de cette nouvelle réalité, très rapidement, après seulement quelques mois, ce gouvernement a subi une offensive implacable et brutale, sans précédent dans l’histoire du Canada, qui a duré quatre ans.

Les attaques venaient de toutes parts. Il n’est pas exagéré de dire que la propagande hystérique de peur et le sabotage étaient à l’ordre du jour. Les agresseurs incluaient les diverses entreprises, grandes comme petites, les canadiennes et les filiales américaines, presque tous les médias privés, la police (surtout de Toronto), les propriétaires immobiliers, et les firmes spécialisées en lobbying et en relation avec les gouvernements. Leur but était clair, et ces acteurs avaient l’argent et le pouvoir de l’atteindre.

Ils étaient décidés à saboter le gouvernement à chaque pas, à frustrer la mise en œuvre de ses projets, et à assurer finalement sa défaite. Tous ces trois buts ont été atteints. Les réalisations considérables du gouvernement – souvent oubliées et/ou minimisées – ont été forgées dans les conditions d’une profonde récession et d’obstruction féroce.

Les tactiques n’étaient pas nécessairement subtiles. Bien que l’Union soviétique ait été en train de s’effondrer, les chroniqueurs de droite, comme Diane Francis et Barbara Amiel, ont recouru à la vieille méthode de salissage, qualifiant le gouvernement de « rouge » et de « communiste ». À la fin d’une rencontre d’un nouveau ministre des Finances avec la communauté bancaire, le vice-président d’une banque, en présence d’une aide du ministre, a dit : « Bon discours, Monsieur le ministre, mais nous allons avoir votre peau. » Et ils l’ont eue.

Le magnat des médias, Conrad Black, était un bourreau de premier plan. Lord Black jurait bruyamment que, qu’en principe, il n’investirait jamais en Ontario sous un gouvernement néo-démocrate. D’autres intérêts patronaux ont menacé pratiquement d’une grève du capital, à moins que le gouvernement n’abandonne son intention d’augmenter l’impôt des sociétés et de renforcer les droits syndicaux, la réglementation environnementale, et les programmes d’équité.

Monsieur Rae et son trésorier Floyd Laughren se sont montrés ouverts aux représentants du monde des affaires, dont une grande partie était des gestionnaires de filiales de multinationales américaines. Mais en réponse, ils se sont vus menacés par le chantage des capitalistes. Le premier ministre a été averti que les sièges sociaux américains n’allaient pas plus investir en Ontario, à moins que le gouvernement n’abandonne la plupart des programmes sur lesquels il avait basé sa campagne électorale.

Les négociants d’obligations ont déclaré qu’il fallait sabrer dans les programmes du gouvernement, si celui-ci voulait emprunter à des taux concurrentiels, même si le déficit de l’Ontario était l’équivalent de celui de l’Alberta, qui avait un gouvernement conservateur. Tout d’un coup l’attention de tous les médias était fixée sur la menace à la cote de crédit du gouvernement, même si l’Ontario était la seule province à avoir la notation AAA de Standard & Poor. Le gouvernement créditiste de la Colombie-Britannique, les Conservateurs d’Alberta et les Libéraux de Robert Bourassa au Québec avaient tous des cotes plus faibles. Mais seul le gouvernement de l’Ontario le gouvernement a été menacé.

Les décideurs du gouvernement NPD, innocents par rapport à tant de choses, ont quand même compris que le monde des affaires ne bluffait pas. Ils réagissaient sans cesse au chantage du monde des affaires en faisant des compromis par rapport à leurs engagements et à leurs programmes. En ce faisant, ils se sont aliéné bon nombre de leurs propres partisans, mais sans jamais apaiser le monde des affaires, ce qui, d’ailleurs, aurait été impossible.

Certaines des protestations venant de ce milieu étaient profondément déloyales. Des propriétaires hystériques ont publié une annonce dans le Wall Street Journal conseillant les Américains de ne pas investir dans un « Ontario gauchiste. » D’autres ont exigé la répudiation complète par le gouvernement de sa législation la plus chère, comme lorsque des coalitions d’intérêts très puissants, guidées par des firmes spécialisées en relation avec les gouvernements, notamment Hill & Knowlton, ont exigé que le NPD abandonne l’ensemble de son projet de modifier la loi de sur les relations de travail. C’est le genre de guerre de classe que Lénine aurait pu admirer, surtout puisque le gouvernement avait déjà retiré plusieurs des modifications prévues à cette loi afin d’apaiser le milieu des affaires.

L’organisation de façade s’appelait la « Coalition des affaires » a mérité des manchettes quand elle a prévenu le gouvernement que ces modifications au Code du travail, pourtant déjà abandonnées, coûteraient 450 000 emplois et $20 milliards en investissements. En même temps, ces mêmes groupes décourageaient les investissements dans la province.

L’hostilité envers ces modifications fictives à la loi sur les relations de travail a créé une rare solidarité entre les journaux rivaux de Toronto. Des éditoriaux hostiles étaient à attendre. Plus étonnantes étaient les déclarations en pleine première page dénonçant les modifications aux relations de travail. Encore plus sans précédent était la visite d’une délégation des rédacteurs en chef des trois quotidiens au bureau du premier ministre pour exprimer en personne leur hostilité. En général, les médias ont joué un rôle-clé en mobilisant une hostilité soutenue envers le gouvernement. Les chroniqueurs du monde des affaires agitaient constamment les lecteurs. Le Toronto Sun surtout se vautrait joyeusement dans l’excès et la fabrication.

Au cours des cinq années du gouvernement Rae, le Sun était l’ennemi le plus puissant et le plus efficace. Ce quotidien a fait tout son possible – et c’était beaucoup – pour nuire au gouvernement. C’est lui qui établissait l’ordre du jour pour les autres médias, même si les journalistes des médias concurrents savaient très bien que c’était en grande partie de la fumisterie. Le Sun, se plaisait à dramatiser des faits embarrassants, de simples rumeurs, des insinuations vicieuses, des mensonges évidents, sans aucune tentative de faire des distinctions.

Mais peut-être que le plus effrayant et le plus sous-estimé des ennemis du gouvernement a été la police de Toronto, dont les actions frôlaient l’insubordination dangereuse vis-à-vis des autorités civiles. Ici aussi certains journaux et commentateurs de radio ont délibérément attisé la colère des agents de police contre le gouvernement. Le plus grand succès a été remporté par la campagne systématique soutenue du Sun visant à creuser une brèche entre le gouvernement et les forces policières. En ce faisant, il jouissait parfois de la complicité de la police elle-même.

Le Sun et les hauts officiers de la police entretenaient des rapports inquiétants. Dans un épisode particulièrement scandaleux, ils se sont mis en connivence pour salir un membre de la Commission de police qui venait d’être nommé par le gouvernement, et cela le soir même de sa prestation de serment. Le Sun a publié des informations intimes sur la commissaire, information qui ne pouvait provenir, selon bien du monde, que du bureau du chef de la police lui-même. Les lecteurs du Sun ont pu commencer leur congé de Victoria Day de 1991 en lisant les grosses manchettes : « Commissaire de la police est sous enquête par la police provinciale de l’Ontario ». L’article soutenait que la nouvelle désignée avait été découverte au milieu de la nuit dans une auto en compagnie d’un individu de réputation très douteuse.

C’était un évident coup monté. Le lendemain, le Sun a avoué son « erreur ». Il a reconnu publiquement que c’était impossible de confondre la commissaire avec l’individu trouvé par la police dans l’auto. Un journaliste du Sun a noté l’existence d’un « fort état de guerre réel, mais non déclaré entre les nouveaux membres du Conseil de la police, désigné par NPD, et la grande majorité des policiers de la ville. » Dans les faits cette guerre était fomentée méthodiquement par le Sun lui-même.

Le gouvernement a adopté des règlements qui ont substitué la Constitution à la Reine dans le serment que les policiers prêter. De nombreux médias ont immédiatement exploité l’occasion pour exacerber encore plus de tensions entre la police et les NPD. Pourtant ce changement avait déjà été décidé par le précédent gouvernement libéral et avait été recommandé par un comité composé principalement de policiers, dont le travail touchait à sa fin lorsque le NPD a formé le gouvernement. Le gouvernement de Rae a simplement mis en œuvre leur recommandation.

J’ai personnellement demandé aux médias qui avaient trompé le public de faire preuve de bonne volonté en présentant leurs excuses. Mais la bonne volonté était très rare pendant ces années.

Il y a un monde d’études à faire sur les années difficiles et controversées du gouvernement NPD en Ontario. Et la plus importante concerne la nature et le comportement des saboteurs qui ont organisé leur coup d’État. Il s’agit d’une grande partie du monde des affaires, des firmes spécialisées en dans les relations avec les gouvernements, les médias et de la police. Il y a des leçons à tirer concernant les limites d’une politique de gauche au Canada. Aucune d’entre elles n’est encourageante pour les gens de gauche.

Gerald Kaplan, professeur d’histoire africaine a longtemps été organisateur pour les NPD.

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