Édition du 19 juin 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Libre-échange

La vraie nature du néolibre-échange

2018/02/14 | tiré de l’Aut’journal

« Depuis 1994, on assiste à une prolifération d’emplois mal rémunérés, temporaires et précaires, ainsi qu’à une stagnation des salaires. Ce modèle [l’ALENA] a échoué à améliorer les conditions de travail et de vie des populations des trois pays. » (Mémoire de la FTQ sur la renégociation de l’ALENA, présenté au gouvernement canadien, le 18 juillet 2017).

1994, c’est l’année de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Un accord pionnier, signé par los tres amigos  : Ronald Reagan, Brian Mulroney et Carlos Salinas de Gortari.

Le modèle dénoncé par la FTQ, c’est celui de l’ALENA, aujourd’hui soumis à un nouveau maquignonnage à la demande de Donald Trump, le maquignon le plus retors des trois. 

Cette chronique veut mettre en lumière la vraie nature du libre-échange d’aujourd’hui et expliquer pourquoi cette disjonction entre la société civile qui le dénonce et les élites politico-économiques qui le chérissent.
 
Ce qui est nouveau dans le néolibre-échange

Le néolibre-échange – rejeton du néolibéralisme – diffère essentiellement du libre-échange connu jusque-là. Dans la réorganisation des échanges économiques internationaux, survenue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, deux types de libre-échange, aux différences bien marquées, se sont succédés :

Le libre-échange de première génération, celui du GATT – General Agreement on Tariffs and Trade – instauré en 1948, visait essentiellement l’abolition des barrières tarifaires et ne couvrait que les marchandises, produits agroalimentaires exclus. (On comprenait alors que les aliments n’étant pas une marchandise comme les autres, leurs coûts ne pouvaient être soumis à la concurrence internationale.)
 
Le libre-échange de deuxième génération, celui de l’ALENA, de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et du Partenariat transpacifique signé récemment, vise d’abord et avant tout la suppression des barrières non tarifaires. Cela veut dire qu’il ne se limite pas aux tarifs douaniers, mais va fouiller jusque dans les législations des États pour y supprimer ou empêcher toutes normes et lois considérées comme des entraves à la libre circulation transfrontalière des marchandises, des services et des capitaux.

Ce néolibre-échange est global dans les deux sens du terme : planétaire et total. Planétaire, car il vise à encercler tous les pays du globe. Global, car il englobe tout : non seulement les marchandises, mais les services, les investissements, les achats publics, les produits agricoles et, paradoxalement, la protection des brevets des multinationales.

Le chapitre 11 de l’ALENA crée un tribunal privé, supranational, qui confère aux investisseurs étrangers le pouvoir de poursuivre les gouvernements pour « abus de réglementation » causant des pertes de profits réelles ou potentielles.

Le néolibre-échange s’attaque donc à un aspect fondamental de la démocratie : le pouvoir des élus du peuple de légiférer. Paradoxalement, la classe politique approuve ce système qui la débilite. La racine de cette impuissance consentie se trouve dans l’idéologie néolibérale qui amène nos élites politiques à croire dans la suprématie du marché sur le politique.
 
Dès le début, syndicats et mouvements sociaux se mobilisent contre le néolibre-échange

Le début, c’est le sommet Reagan-Mulroney, tenu à Québec, en mars 1985. Les deux comparses annoncent alors, à la surprise générale, qu’ils se sont mis d’accord pour négocier un accord de libre-échange Canada-États-Unis. Surprise d’autant plus grande que Brian Mulroney et tous les partis politiques fédéraux s’étaient jusque-là déclarés contre un tel accord. Au Québec, les deux précepteurs économiques du Parti québécois, Parizeau et Landry, embrassent précipitamment la proposition Reagan-Mulroney, sans en connaître la teneur concrète.

Plus sagaces, les dirigeants syndicaux du Québec pressentent les effets négatifs de cet accord. Ils mobilisent leurs troupes et créent, février 1986, la Coalition québécoise d’opposition au libre-échange. La CQOL regroupe la Fédération des travailleuses et travailleurs du Québec (FTQ), la Confédération des syndicats nationaux (CSN), la Centrale de l’enseignement du Québec (CEQ) et l’Union des producteurs agricoles (UPA).

Avec l’entrée en vigueur de l’ALENA, en 1994, cette coalition élargit ses alliances pour devenir le Réseau québécois sur l’intégration continentale (RQIC). Aujourd’hui, le RQIC regroupe, en plus des sept grandes centrales syndicales du Québec, une quinzaine d’organisations de la société civile, parmi les plus importantes comme l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI), le Centre international de solidarité ouvrière (CISO) et ATTAC-Québec.

L’UPA s’est dissociée de ce réseau, ses dirigeants ayant inopinément viré capot en 1992. Ils se déclarent favorables à l’ALENA alors en négociation, au risque de mettre en péril la gestion de l’offre et le modèle agricole québécois. Téméraires, ils ont jeté leur dévolu sur la conquête des marchés extérieurs. Aujourd’hui, vous les voyez aux abois.
Pour « vendre » l’ALENA à la population canadienne, Brian Mulroney promet la création d’emplois bien rémunérés et une augmentation des revenus pour les travailleuses et les travailleurs. Et finalement, une meilleure qualité de vie pour tous.

Fausse promesse. Dans son mémoire cité plus haut, la FTQ constate les effets négatifs de l’ALENA sur les salaires qui stagnent et sur les emplois de plus en plus précaires et mal rémunérés. Pourquoi cette dégringolade ? Parce que la flexibilité du travail fait partie des règles disciplinaires du néolibre-échange. Les travailleurs plient et cèdent partout, sous la menace des entreprises de se relocaliser au Mexique ou en d’autres pays spécialisés dans le cheap labor. 

Le mal est planétaire. Le modèle de l’ALENA s’est répandu sur toute la planète. Les gouvernements des 164 pays membres de l’OMC ont tous signé une panoplie d’accords concoctés sur ce prototype du néolibre-échange. Le Fonds monétaire international (FMI) note, dans son bulletin de septembre 2017, que depuis 1994 « les travailleurs rapportent à la maison une pointe de plus en plus petite de la tarte ».
 
Pourquoi nos gouvernants renoncent-ils à leur pouvoir de gouverner ?

Voilà la question de fond : pourquoi nos gouvernants élus pour gouverner, acceptent-ils d’être eux-mêmes gouvernés et dominés par les lois du marché ?

Le fond des choses : à l’origine des accords de néolibre-échange, se cachent de puissants intérêts économiques, qui ont su séduire la classe politique et la rallier à leur cause de l’enrichissement rapide. Pour les élites politiques, les retombées sont appréciables, soit en nature, soit en espèces sonnantes et trébuchantes, soit en termes de « considérations futures », comme on dit dans le monde du hockey professionnel. De là, la grande connivence entre les politiciens signataires de ces accords et les gens d’affaires. De là aussi, beaucoup de mensonges et beaucoup de fausses promesses. Beaucoup de suivisme aussi, car intervient la ligne de parti qui emporte la majorité des élus dans le vortex du néolibéralisme.

Le néolibre-échange vient sceller l’hyper-collusion business-politique. Certes, la collusion a toujours existé. Ce qui est nouveau, c’est qu’elle se trouve aujourd’hui institutionnalisée dans des traités qui la rendent transmissible d’un gouvernement à l’autre, tous partis politiques confondus.
 
Catastrophes annoncées : laisser faire ou faire ?

Ce capitalisme néolibre-échangiste engage l’humanité dans un cul-de-sac à la fois écologique, économique et social, au risque de déclencher des catastrophes environnementales et des conflagrations sociales d’une ampleur insoupçonnée.
Ce qui amène le journaliste Hervé Kempf à conclure que « le monde du début du XXIe siècle subit la classe dirigeante la plus stupide de l’histoire [1] ».

Tout se passe en effet comme si aveuglée par la cupidité et la course aux profits immédiats, cette overclass globale avait délibérément choisi de laisser faire ; laisser arriver les catastrophes annoncées.
 
jacquesbgelinas.com


[1Hervé Kempf, Tout est prêt pour que tout empire. 12 leçons pour éviter la catastrophe, Seuil, 2017, p. 78.

Jacques B. Gélinas

Sociologue québécois, Jacques B. Gélinas s’est toujours intéressé aux questions touchant l’émancipation du Tiers Monde, les droits de minorités et l’organisation socio-économique des communautés humaines. Après plus d’une décennie comme coopérant en Amérique latine, il a été professeur en sociologie du développement, puis cadre au ministère des Relations internationales du Québec. Il est aujourd’hui essayiste et conférencier.

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