Édition du 16 octobre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec

Le pluralisme hypocrite et ses dangers

Depuis l’épisode de la Charte des valeurs, le Parti libéral du Québec (PLQ) se positionne comme le champion du respect de la diversité et de la protection des minorités ethnoculturelles, face aux dérives identitaires de ses opposants politiques, la Coalition Avenir Québec (CAQ) et le Parti québécois (PQ). L’objet de ce texte est de se demander si les actions du PLQ sont à la hauteur de ses prétentions morales.

Une immigration instrumentale

Le PLQ a beau jeu de dénoncer les propositions émanant de la CAQ ou du PQ, qui touchent aux niveaux d’immigration et à l’intégration des personnes immigrantes. Pourtant, les libéraux ne voient que l’aspect économique, rentable, de l’immigration et ils conçoivent la diversité simplement comme une "valeur ajoutée". Dans les faits, la position du PLQ ne fait que relayer celle du Conseil du patronat et des Chambres de commerce, qui parlent d’une pénurie massive et généralisée de main d’œuvre et réclament une immigration forte pour y palier.

Or, les besoins en emplois du Québec, certes importants, ne touchent pas également tous les secteurs et toutes les régions. Donc, de nombreux arrivants et arrivantes, sélectionné-e-s justement pour leur diplôme et leur métier spécialisés, devront renoncer à leur statut professionnel passé, pour aller rejoindre les rangs d’une force de travail à bon marché dans le secteur des services. Ils et elles occupent donc des emplois pour lesquels ils et elles sont largement surqualifié-e-s.

Les personnes immigrantes sont aussi susceptibles de rejoindre "l’armée de réserve du capitalisme", car le chômage est beaucoup plus élevé chez elles. Ainsi, le même patronat qui réclame une armée de bras discrimine "l’autre" à l’embauche.

Enfin, depuis 2005 jusqu’à nos jours, la catégorie du "travail étranger temporaire" a explosé, en réponse notamment aux demandes du patronat. Ce qui crée deux catégories citoyennes : une supérieure, l’autre inférieure. La première est justement rémunérée et dotée de droits (comme celui de se syndiquer, de changer d’employeur ou de ne pouvoir être expulsée du pays). La deuxième, victime de nombreux abus documentés, est exploitable et éjectable à souhait, et ce, même si les travailleurs et travailleuses temporaires contribuent à l’économie québécoise et au trésor public.

Une lutte d’apparat contre la discrimination et le racisme

Favoriser une immigration massive dotée du bon "capital humain" peut, à la rigueur, se défendre au plan éthique, attendu que ces personnes soient traitées de manière égale.

Si le PLQ était à la hauteur de ses prétentions, il devrait appuyer résolument toutes mesures qui contribueraient à réduire les effets et la diffusion du racisme et de la discrimination.

Dans toutes les sociétés occidentales, se diversifiant rapidement depuis les années 1990, la rencontre des personnes natives et des arrivantes cause des tensions culturelles, économiques et sociales. Le rôle d’un gouvernement est de faire preuve de pédagogie publique sur l’acceptation de la diversité, d’adopter des mesures antidiscriminatoires et antiracistes, tout en tendant la main aux autres partis politiques pour répondre aux défis du pluralisme.

Or, le gouvernement libéral a instrumentalisé la lutte à la discrimination et au racisme, devenue une "politique de la division", qui place ses opposants et opposantes sur la défensive, rend impossible l’atteinte des compromis et polarise dangereusement l’opinion publique.

De plus, les travaux parlementaires pour une politique québécoise de lutte contre la discrimination et le racisme (2006 à 2008), laissant miroiter une politique ambitieuse sur le sujet, ont déçu les attentes. Enfin, la Commission de consultation sur le racisme systémique s’est dégonflée en un (modeste et néolibéral) forum sur la diversité comme valeur ajoutée…

L’interculturalisme se fait attendre…

L’interculturalisme vise la juste intégration de la personne immigrante, sans qu’elle ait à renoncer à ses appartenances préalables. L’intégration serait ainsi la réciprocité entre une personne désireuse de s’intégrer et une société inclusive. L’interculturalisme est donc une mise en récit officielle de la nation québécoise sous le signe de la diversité. Ses effets sont d’abord symboliques, au sens fort, en ce qu’il contribue à accorder les psychés à une société qui a changé au plan démographique et qu’il permet de recomposer le tissu social. Cette narration doit cependant s’appuyer sur des mesures concrètes.

Un gouvernement qui se dit en faveur de la diversité et du droit des minorités ne peut qu’embrasser une telle politique et travailler à sa réalisation concrète. Or, les discours moraux du PLQ n’ont pas donné les fruits attendus.

Qu’il s’agisse de sa Déclaration sur l’identité québécoise (2013), de la consultation publique Vers une nouvelle politique québécoise en matière d’immigration, de diversité et d’inclusion (2014), de sa politique d’immigration, Ensemble, nous sommes le Québec (2015), ou de sa politique d’affirmation, Québécois, notre façon d’être Canadiens (2017), le PLQ annonce constamment l’adoption imminente d’une politique d’interculturalisme et d’un plan d’action… qui sont toujours reportés.

Conclusion

Le PLQ de Couillard n’a rien fait de concret pour promouvoir les minorités ethnoculturelles qu’il dit défendre et dont il courtise le vote. Il a reporté la mise en place d’une véritable politique de lutte contre le racisme et la discrimination, et il a martelé l’importance de la reconnaissance officielle de l’interculturalisme, sans jamais livrer la marchandise.

Dans Ensemble, nous sommes le Québec, en pleine austérité, le gouvernement valorisait pourtant "la pleine participation des personnes immigrantes" et "l’égalité réelle" entre citoyens et citoyennes. Or, la "pleine participation" ne peut se résumer à une approche purement économique et instrumentale de l’immigration, et "l’égalité réelle" commande l’égalité juridique et des politiques sociales plus généreuses pour favoriser un vivre-ensemble plus harmonieux, entre personnes natives et nouvelles arrivantes.

L’hypocrisie et l’atermoiement des libéraux sont ici manifestes. Ils ont révélé leur manque de vision pour le Québec, leur manque d’ambition et leur faiblesse spectaculaire sur le front de l’identité où, sous prétexte de jouer les pompiers, ils agissent en pyromanes.

Il y un évident intérêt électoraliste de la part du PLQ à ne pas agir, à laisser pourrir la situation et à polariser cette question. Leur politique de la méfiance se fait au détriment du bien commun. Plutôt que de proposer une vision plus inclusive et pluraliste de la société, leur politique dessine une dangereuse division irrémédiable entre, d’un côté, la majorité francophone blanche et, de l’autre, les minorités ethnoculturelles.

Il paraît que l’on juge une société à l’aune de la façon dont elle traite ses membres les plus vulnérables. On pourrait demander là-dessus l’avis des personnes immigrantes qui travaillent aux champs, dans les CHSLD et les usines d’abattage, s’ils et elles se sentent bienvenu-e-s et protégé-e-s dans le Québec des (néo)libéraux ?

Nicolas Guay

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.

Sur le même thème : Québec

Sections

redaction @ pressegauche.org

Québec (Québec) Canada

Presse-toi à gauche ! propose à tous ceux et celles qui aspirent à voir grandir l’influence de la gauche au Québec un espace régulier d’échange et de débat, d’interprétation et de lecture de l’actualité de gauche au Québec...