Édition du 19 juin 2018

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Afrique

Winnie Madikizela-Mandela : ni ange, ni démon

La mort de Winnie Madikizela-Mandela a provoqué une déferlante d’articles mettant en avant le côté sombre du personnage, en y opposant la lumière de l’icône Nelson Mandela. Le saint et la sorcière : l’image d’Epinal qui conforte les idées reçues. L’hommage de la nation sud-africaine est la meilleure réponse à toutes ces considérations.

Tiré du blogue de l’auteure.

Alors que l’Afrique du Sud a rendu hommage à la Mère de la Nation dans le stade d’Orlando à Soweto, il n’est pas inutile de revenir sur ce que fut sa vie. La jeune mariée timide ne savait pas en épousant l’homme, qui n’a pas hésité a divorcer de sa première femme dont il avait eu trois enfants, que son destin serait inextricablement lié à l’histoire tragique de l’Afrique du Sud.

Coup de foudre des deux côtés sans doute ; lui, ébloui par sa beauté, elle, flattée d’être choisie par ce fringant avocat, séduisant et beau parleur. Elle a vite compris que son époux avait aussi une idée forte en tête : dénoncer le système d’apartheid, le combattre par tous les moyens. Les invités au mariage, une petite bande d’amis où se mêlaient toutes les nuances de peau, étaient des rebelles, des militants bien décidés à faire triompher le droit face à la barbarie de l’apartheid. Le vie du couple Albertina et Walter Sisulu, aurait pu lui donner une petite idée de ce qui l’attendait.

Et ce qui l’attendait après l’arrestation de Nelson en 1962, ce fut le harcèlement policier, la prison, la torture, l’assignation à résidence à Brandfort, un trou perdu dans la province de l’Etat libre, loin de Johannesburg, de ses filles et de ses amis. Qui mieux qu’elle a pu dire combien ses tourments avait fait d’elle un bloc de colère et de rage : « Je ne crains plus rien. Le gouvernement m’a tout fait subir. Aucune souffrance ne m’est inconnue » (1987).

En lui rendant hommage, Cyril Ramaphosa l’a comparée à un diamant qui brille et ne casse jamais. Le diamant est aussi connu pour sa dureté et le cœur de celle que l’on appellera Mama Africa, la Mère de la Nation, attentive aux souffrances de son peuple, n’aura aucune pitié pour ses bourreaux. Loin d’elle, l’idée de pardon et de réconciliation qui marquera la présidence de Nelson Mandela avec la mise en place de la Commission Vérité et Réconciliation. Elle dira plus tard, combien elle s’était sentie humiliée de devoir demander pardon : « je bouillais de rage ».

Seule, avec ses deux filles, Winnie fera son chemin sur le tas, rien ne l’avait préparée à porter sur ses épaules la figure héroïque de son époux. Devant les micros des journalistes, elle a su répondre avec une franchise déconcertante et affirmait qu’elle ne céderait pas devant ses bourreaux. Elle a certainement sous estimé leur force, car ils n’avaient pas que la violence de l’état à leur service, il avaient aussi les moyens de ternir son image et de vendre cette image négative aux médias occidentaux.

Neil Barnard, le chef des services secrets sud-africain, Mac Pherson et l’ancien chef de la police de Soweto, Henk Heslinga expliquent dans le documentaire Winnie , programmé à la télévision sud-africaine, comment ils ont systématiquement pris pour cible Winnie, l’épouse, qui osait braver à la fois son mari et son organisation. Comme en France, l’image de la pétroleuse, la communarde avide de sang que l’on nous a donnée comme tout éloge d’un épisode glorieux et tragique de notre histoire, lui a été associée dès qu’elle a apporté sa caution au supplice horrible du pneu enflammé pour les « collabos ».

Sans cautionner l’horreur, il serait utile de rappeler que le pays était à feu et à sang avec l’état d’urgence imposé de 1985-1991, que la violence d’état a fait des milliers de morts dans les townships, au Kwazulu Natal et que les escadrons de la mort de l’apartheid frappaient l’ennemi « partout où il se trouvait », Dulcie September abattue à Paris par des tueurs , Ruth First tuée par une lettre piégée à Maputo au Mozambique, Jeannette Shoon et sa petite fille tuées « par erreur » en Angola, en sont les preuves douloureuses. Les deux derniers meurtres ont été avoués par Craig Williamson, espion au service de l’apartheid, spécialisé dans la chasse aux communistes, le premier reste à ce jour toujours un mystère.

Les désaccords entre Winnie et la direction de l’ANC, qui condamnait le supplice du collier, ont été pain béni pour les dirigeants de l’apartheid pour qui la devise diviser pour régner était la pierre angulaire de leur stratégie. Infiltré le club de football qui lui servait de garde du corps, une pratique courante des services secrets sud-africains qui savaient utiliser les militants arrêtés et leur offrir la vie sauve au prix de leur trahison.

Elle gênait aussi la politique de réconciliation par ses propos très durs envers les dirigeants de l’apartheid et aussi la direction de l’ANC qui négociait avec l’ancien ennemi. Si Mandela et son équipe savaient manier l’art du compromis, ce n’était pas le cas de Winnie qui fut de plus en plus marginalisée.

La force de Winnie et sa résistance à tout compromis a bel et bien séduit la jeunesse d’aujourd’hui qui se mêlait aux anciens, aux militantes de la Ligue des femmes, aux dirigeants et caciques de tous les partis, si l’on en croit les propos recueillis par les journalistes dans le stade d’Orlando. « Elle nous a montré qu’il n’y a rien de mal à se montrer fort et que cela n’est pas réservé aux hommes, vous devez dire haut et fort ce en quoi vous croyez ».

La mort de Winnie Madikizela-Mandela a rappelé une fois de plus que le chemin de la libération pour l’Afrique du Sud n’a pas été un chemin droit et sans embûches, et n’en déplaise à l’éditorialiste du Financial Times, David Pilling, qui a écrit « Si Nelson Mandela a été le saint de la lutte anti-apartheid, Winnie Madikizela –Mandela, son ange déchu », il n’ y a eu dans cette lutte que des femmes et des hommes courageux, prêts a mourir pour une cause qu’ils savaient juste.

Jacqueline Derens

Collaboratrice au site de Mediapart (France).

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