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mardi 28 février 2017, par Rémi Vilain

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Économie

BRICS : Coopération ou domination Sud-Sud ?


tire de : [CADTM-INFO] BULLETIN ÉLECTRONIQUE - Samedi 25 février 2017

Le terme de BRICS (acronyme anglais désignant Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) a été utilisé pour la première fois en 2001 par Jim O’Neill, alors économiste à la banque Goldman Sachs. La forte croissance économique de ces pays, combinée à leur position géopolitique importante (ces 5 pays rassemblent près de la moitié de la population mondiale sur 4 continents et près d’un quart du PIB mondial) font des BRICS des acteurs majeurs des activités économiques et financières internationales.

15 février par Rémi Vilain

Alors que les grandes décisions internationales sont communément le fruit d’une poignée de grandes puissances occidentales à travers le G7 ou le G20, ou via des institutions également aux mains de ces derniers (FMI, BM, OMC, Club de Paris, etc.), l’émergence des BRICS peut apparaître bienvenue dans un contexte aux contours néocolonialistes et néolibéraux. A l’annonce de la création en 2014 par les BRICS d’une Nouvelle banque multilatérale de développement (NDB – New Development Bank) et de son fonds de réserve (CRA – Contingent Reserve Arrangement) [voir ci-dessous], de nombreux observateurs voyaient même en eux la possibilité de « briser l’hégémonie de l’hémisphère Nord sur la finance et le développement » |1| et de remettre ainsi en cause les traditionnelles institutions de Bretton Woods que représentent la Banque mondiale et le FMI. Pourtant, deux ans plus tard, force est de constater que les BRICS ne constituent pas l’alternative qu’elle pourrait représenter tant comme créanciers qu’en qualité de potentiels alliés politiques pour les États du Sud.

« Nous apprécions grandement le soutien offert par le groupe de la Banque mondiale tout au long de notre processus de création et nous avons hâte de pouvoir continuer et approfondir notre coopération. Nous, au NDB, écouterons, apprendrons et collaborerons pour promouvoir le développement durable de l’infrastructure dans nos pays membres. »
K. V. Kamath, Président de la NDB, le 9 septembre 2016 |2|

Sur un plan politique d’abord, ils reproduisent la même logique néolibérale : le président sud-africain Jacob Zuma accumule les politiques d’austérité ; l’Inde est gouvernée par le néolibéral nationaliste Narendra Modi ; la Russie et la Chine ont embrassé à bras le corps un capitalisme oligarchique depuis fort longtemps et pratique un impérialisme effréné autant à l’image des interventions russes en Crimée et en Syrie, qu’en Afrique et en mer de Chine pour le gouvernement de Xi Jinping ; le Brésil vient de vivre un véritable coup d’État avec la prise de pouvoir du conservateur Michel Temer du Parti du mouvement démocratique brésilien (PMDB) sur fond de suspicion d’ingérence des États-Unis et sans réaction commune des ‘RICS’. Cette inaction est finalement symptomatique des divisions au sein même des BRICS et de leur probable incapacité à incarner un front uni et une réelle alternative pour les pays du Sud.

Si les BRICS suivent un cycle de croissance similaire, leurs grandes disparités économiques reflètent une fragilité certaine à l’image de la forte augmentation des inégalités dans ces pays, la majeure partie de la richesse créée étant captée par les 10 % les plus riches. Ainsi, la bonne santé économique des BRICS relève avant tout d’une croissance chinoise exceptionnelle (quoique aujourd’hui ralentie) dopée par les exportations de produits manufacturés et des exportations des ‘BRIS’ vers la Chine. En réalité, la trop grande dépendance de ces derniers à l’égard des exportations et de la Chine ne leur permettrait sans doute pas de résister à une nouvelle crise financière. Par ailleurs, l’endettement des ménages n’ayant jamais été aussi important en Chine, cette fragilité apparaîtra au grand jour lorsque cette bulle spéculative éclatera.

Autre élément d’inquiétude, les intérêts divergents poursuivis par les BRICS au sein de la NDB. Tandis que l’Inde et l’Afrique du Sud voient en elle l’opportunité d’accroître leurs investissements en infrastructure, notamment dans l’extraction de charbon, la Russie y trouve surtout un moyen d’échapper aux puissances occidentales et à une partie des sanctions qui lui ont été infligées suite à l’annexion de la Crimée en 2014. Surtout, pour le Brésil et la Chine disposant chacun de leur propre banque de développement, respectivement la BNDES – Banco Nacional de Desenvolvimento Econômico e Social, et la CDB – China Development Bank, la nécessité de recourir à la NDB s’en trouve affaiblie. Brésil et Chine profitent dès lors de cet avantage pour développer leurs propres investissements et leurs propres agendas économiques à l’étranger. A titre d’exemple, entre 2005 et 2013, la CDB a prêté plus de 78 milliards de dollars à divers États d’Amérique latine afin, d’une part, d’ouvrir ces marchés à ses produits manufacturés, mais surtout, d’autre part, pour s’y assurer le contrôle des ressources naturelles en échange. Notons également que ces prêts étaient à la fois entachés de taux d’intérêts supérieurs à ceux pratiqués par les autres institutions multilatérales classiques, accompagnés de clauses contraignantes telles que le recours exclusif à des entreprises chinoises, à des remboursements en marchandises ou encore à des problèmes de transparence flagrants dans l’exécution des contrats |3|. A l’image de la Chine, le Brésil poursuit une politique similaire via sa BNDES en Amérique latine et en Afrique, les projets d’infrastructures étant passés de 228 millions en 2004 à 1,3 milliard de dollars en 2013 avec des clauses semblables. Ce n’est pas tant la quantité que la nature de ces investissements qui pose question puisqu’ils se traduisent par un contrôle toujours plus important des ressources naturelles, reproduisant ainsi un sous-impérialisme dans ces régions du globe déjà exploitées. A moindre échelle, l’Afrique du Sud entreprend un développement analogue en Afrique australe avec la progression impressionnante de ses concessions d’extraction diamantaire en Angola ou en RDC ces dernières années.

Ce développement d’un impérialisme du Sud est d’ailleurs particulièrement palpable lorsque l’on observe le fonctionnement de la NDB et du CRA.

Nouvelle banque de développement et « Accords de fonds de réserve » : BRICS or treats |4| ?

La nouvelle banque de développement (NDB) et le fonds de réserve (CRA) des BRICS ont été créés le 15 juillet 2014 à Shanghai, lieu du siège de la NDB. Si l’adhésion à la NDB et la participation au CRA est ouverte à tous les pays membres de l’ONU, en tant qu’emprunteur ou non-emprunteur, en janvier 2017, les BRICS en étaient les seuls membres. A l’origine, l’objectif officiel était de créer une alternative face aux institutions multilatérales de développement classiques en ayant pour rôle de financer les infrastructures et les projets de développement durable dans les États du Sud |5|. Pourtant, plusieurs éléments viennent démentir ce qui aurait pu constituer une alternative.

Plutôt que se confronter à la Banque mondiale et au FMI, les BRICS ont renégocié à la hausse leur quote-part au sein de ces deux institutions, et ce, au détriment de l’Afrique du Sud et de pays africains |6|, laissant sous-entendre que les désaccords entre les BRICS et les institutions de Bretton Woods n’étaient pas si importants. Si les BRICS ont régulièrement contesté la quote-part accordée aux pays du Sud par le FMI et la Banque mondiale, le droit de vote est réparti similairement au sein de la NDB, offrant de facto 55 % de quote-part minimum aux seuls BRICS, contre 20 % maximum aux pays non emprunteurs, et 7 % au plus pour les pays non-fondateurs |7|. Cela pose au moins deux problèmes majeurs. Le premier est bien évidemment le faible pouvoir de décision des autres pays membres à venir, le second étant que ces mêmes pays ne seront pas en mesure de s’opposer à un investissement voulu par les BRICS.

Par ailleurs, de nombreux faits laissent penser que les institutions de Bretton Woods et les BRICS marchent main dans la main. D’abord, si un pays souhaite emprunter auprès de la NDB pour un montant supérieur à 30 % de sa quote-part, il doit alors négocier avec le FMI qui se fera un plaisir de lui faire signer une lettre d’intention pour accompagner son prêt des traditionnels plans d’austérité ! De même, le président de la NDB a annoncé le 9 septembre 2016 la signature d’un memorandum of understanding avec la Banque mondiale pour le « co-financement de projets […] et l’échange de connaissances » |8|. Notons également la recapitalisation du FMI par les BRICS en 2012 à hauteur de 75 milliards de dollars.

Quant aux procédés utilisés par la NDB, là encore les limites sont nombreuses. Si elle dispose d’un capital de départ de 100 milliards de dollars, cela ne la rend pas pour autant indépendante des marchés financiers
sur lesquels elle lève régulièrement des fonds. Les prêts y sont régulièrement libellés en dollar, adoptant ainsi le jeu des puissances occidentales et des IFIs tout en maintenant l’hégémonie financière étatsunienne. Les critères de sélection des projets financés par la NDB souffrent d’opacité, la participation de la société civile n’étant nullement mentionnée, autant que d’un réel manque de transparence dans les prises de décision. Ainsi, la NDB soutient et finance des projets très critiquables et critiqués à l’image de la privatisation du port du Pirée en Grèce ou en favorisant l’industrie extractive de charbon dont l’Inde et l’Afrique du Sud sont très dépendantes. En 2016, la NDB a prêté 1,5 milliards de dollars pour 7 projets différents, et planifie pour 2017 une quinzaine de prêts pour un montant avoisinant les 2,5 milliards de dollars |9|.

Rajoutons à cela des dirigeants ayant travaillé activement au sein du FMI ou encore de la banque Goldman Sachs, à l’image de Leslie Maasdrop et Tito Mboweni, respectivement vice-président de la NDB et directeur du CA de la NDB et impliqués dans diverses affaires de corruption, blanchiment d’argent et autres opérations de fraudes fiscales.

En définitive, les espérances suscitées par certains lors de l’annonce de la création de la banque des BRICS n’ont plus lieu d’être. La politique menée par les BRICS consiste davantage à la promotion de leurs propres stratégies de domination régionale, en promouvant un sous-impérialisme sous leur contrôle et en favorisant par la même une stabilisation des asymétries financières internationales.

La stratégie qu’ils ont adoptée consiste avant tout à se rapprocher des grandes puissances impérialistes plutôt qu’à aider les pays du Sud à mettre fin à leur domination. En outre, si les BRICS souhaitaient réellement remettre en cause l’impérialisme actuel et constituer une réelle alternative politique, économique, sociale et écologique, une intégration de la Banque du Sud semblait bien plus opportune.

Notes

|1| Bello, Walden. “The BRICS : Challengers to the Global Status Quo.” Foreign Policy in Focus, 29 août 2014. http://fpif.org/brics-challengers-g...

|2| Ibid.

|3| Voir Daniel Munevar, « BRICS Bank : Is it an alternative for development finance ? », 28 juillet 2014.

|4| Dérivée de l’expression « Tricks or Treats » utilisée lors d’Halloween aux États-Unis.

|5| Inde, M. of E. A. (2014). Sixth BRICS Summit – Fortaleza Declaration. 21 juillet 2014, http://www.mea.gov.in/bilateral-doc...

|6| L’augmentation des droits de vote des ‘BRIC’ à la Banque mondiale et au FMI s’est traduit par une baisse de ceux d’autres pays : Afrique du Sud (-21 %), Algérie (-20 %), Gabon (-26 %), Maroc (-27 %), Namibie (-26 %) et Nigéria (-41 %).

|7| NDB (2015). Agreement on the New Development Bank. Juillet 2015. http://ndb.int/download/Agreement%2...

|8| Voir « World Bank Group, New Development Bank Lay Groundwork for Cooperation », 9 septembre 2016, http://www.worldbank.org/en/news/pr...

|9| NDB (2016). « BRICS New Development Bank aims to offer 2.5 bln USD of Loans in 2017 ». 25 novembre 2016.