Édition du 20 novembre 2018

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Canada

Au Canada, la légalisation du cannabis profite d’abord aux gros producteurs

Stéphane Papineau est un entrepreneur nouveau genre au Canada : c’est un cultivateur de marijuana. Il produit le Québec Gold, selon lui « la meilleure qualité de cannabis que l’on retrouve sur le marché noir ». Sa compagnie, Agri-Médic, a enregistré cette marque et la cultive en hydroponie dans un bâtiment industriel de 400 m² au nord de Montréal. Deux extensions de 1.500 m² sont prévues, et les effectifs passeront de 15 à 39 employés d’ici à la fin 2019. La production annuelle sera alors de 1.200 à 1.500 kg, ce qui fera de lui un producteur modeste.

Tiré de Reporterre.

L’entrepreneur espère percer le marché du cannabis récréatif. Il dit avoir parlé avec la Société québécoise du cannabis (SQDC), la chaîne créée par le gouvernement du Québec pour vendre la substance. « Les producteurs québécois vont avoir un accès un peu privilégié à la SQDC, mais je ne sais pas quand elle va accepter mon Québec Gold », admet-il.

Pour l’instant, seuls les patients disposant d’une ordonnance médicale peuvent consommer légalement le Québec Gold. Il a fallu quatre ans à M. Papineau pour obtenir de Santé Canada, le ministère fédéral de la Santé, le permis de faire pousser cette « médecine ». « Question sécurité et hygiène, ce qu’on nous demande est très lourd. C’est un grade pharmaceutique qui est exigé, comme dans un laboratoire. »

Santé Canada impose aux producteurs de s’équiper d’un système de filtration de l’air, afin d’empêcher odeurs et pollens de s’échapper des installations. Les mesures de sécurité exigées sont imposantes : barrières physiques, systèmes de vidéosurveillance et de détection des intrusions, registre des visiteurs et suivi très serré pour qu’aucun gramme d’herbe ne se retrouve sur le marché noir. Des mesures dignes d’une prison ? « Ça y ressemble, oui », s’amuse Stéphane Papineau, qui n’a pas souhaité nous montrer ses installations.

Les connexions des nouveaux géants de l’or vert avec le pouvoir politique sont troublantes

Impossible de vendre du cannabis récréatif au Québec sans passer par le « monopole d’État » qu’est la SQDC, seul marchand autorisé, qui va ouvrir vingt boutiques dans un premier temps. On y trouvera un total de 150 produits, fleurs fraîches et séchées, huile, gélules et joints préroulés. La SQDC a signé des contrats avec six fournisseurs, dont trois seulement (Hexo, Canopy Growth et Aurora Vie) ont des implantations au Québec. Des considérations pragmatiques ont mené à ce choix, explique le responsable des communications, Mathieu Gaudreault : « Nos buts premiers étaient de sécuriser les approvisionnements et de nous assurer de la qualité du produit. Nous avons donc sélectionné des producteurs qui avaient une certaine expérience. » Les autres risquent donc d’attendre de longs mois.

Ces six producteurs vont se partager un généreux gâteau : la première année, la SQDC va acheter 58 tonnes de chanvre. Dotée d’une mission de santé publique, elle offrira un certain nombre de produits à partir de 5,25 dollars canadiens (3,50 euros) le gramme, afin de lutter contre le marché noir sans encourager la consommation. L’institut canadien de la statistique évalue que près de 6 milliards de dollars canadiens (4 milliards d’euros) sont dépensés chaque année dans le cannabis au Canada.

La compagnie Hexo, basée à Gatineau, dans l’ouest du Québec, est la principale bénéficiaire du marché québécois : dans les cinq prochaines années, elle fournira à la SQDC 200 tonnes de « pot », comme on dit ici, pour environ 1 milliard de dollars canadiens (660 millions d’euros). La société emploie aujourd’hui près de 300 personnes, et continue d’embaucher à tour de bras. À côté de sa serre actuelle de 30.000 m2, elle construit une extension de 100.000 m2 (soit 14 terrains de football), pour amener sa production à 108 tonnes par année. L’entreprise, dont la valeur boursière atteint 1,6 milliard de dollars canadiens (1 milliard d’euros), multiplie les investissements au Canada et ailleurs : elle a des visées sur le marché européen et entend s’installer en Grèce, où le cannabis thérapeutique a été légalisé en mars 2018.

Les connexions des nouveaux géants de l’or vert avec le pouvoir politique sont troublantes. Un cofondateur de Hexo, Adam Miron, a été directeur national du Parti libéral du Canada, de Justin Trudeau, l’actuel Premier ministre du pays. Autre exemple : Chuck Rifici, chef des finances de ce même parti jusqu’en 2016, a cofondé le plus gros producteur mondial de cannabis thérapeutique, la compagnie ontarienne Canopy Growth (cotée en bourse à 15 milliards de dollars canadiens, soit 10 milliards d’euros). La liste d’anciens politiciens convertis en ténors du pot est longue.

La démocratisation de la production, une question d’économie locale  

Le gouvernement fédéral assure pourtant qu’il veut ménager une place pour les petits producteurs. Une nouvelle catégorie, bénéficiant d’un règlement assoupli, a été créée : il s’agit des microproducteurs, qui cultiveront moins de 200 m² et n’auront pas besoin de caméra de surveillance ou de système d’alarme. Peut-on pour autant parler d’une véritable démocratisation de l’activité ? « Si on calcule le prix du terrain, du bâtiment et des équipements, cela représente un investissement de quelques centaines de milliers de dollars », assure Louis Sirois, un avocat qui propose un accompagnement aux personnes intéressées à se lancer dans l’activité.

Le Bloc pot, un parti marginal québécois (il a obtenu 4.600 votes aux récentes élections provinciales), milite depuis 1997 pour la légalisation du cannabis et n’entend pas rendre les armes après que le gouvernement Trudeau a répondu à ce désir. Son porte-parole, Hugô St-Onge, est déçu que l’on tape toujours sur les clous de la santé et de la sécurité, et aimerait plutôt voir promouvoir un « modèle de consommation responsable », à l’image de ce que font les microbrasseries, dont le nombre et la diversité sont gages de qualité. « C’est normal qu’il y ait de grosses entreprises, mais on veut qu’il y ait le plus de joueurs possible », clame-t-il. Pour lui, c’est une question d’économie locale : « Un de nos candidats calcule que le commerce illégal de cannabis représente au moins 60 millions de dollars canadiens (40 millions d’euros) dans sa circonscription [Nicolet-Bécancour]. Mais si cette somme se déplace vers les gros producteurs cotés en bourse, c’est autant d’argent qui ne sera pas dépensé à la quincaillerie ou à l’épicerie du coin. »

Le Bloc pot dénonce une « reprohibition » de la petite feuille verte : le cannabis est encore inscrit dans le Code criminel. Producteurs et revendeurs illégaux risqueront toujours la prison, et de nouvelles infractions ont même été créées — par exemple, fournir de la marijuana à un mineur pourra être passible de 14 ans d’emprisonnement. « Je ne veux pas défendre le marché noir, mais je connais peu d’entreprises qui ont le privilège d’avoir le Code criminel pour éliminer les concurrents, assure M. St-Onge. Or, tout le modèle d’affaires de l’oligopole de gros producteurs est fondé là-dessus. Car quelle est la valeur du pot s’il n’est pas prohibé ? À peu près rien, ce n’est qu’une plante verte ! »

Une plante verte sans valeur certes, mais qui fait toutefois bien des fortunes au Canada.

Une culture plutôt propre

Hexo, l’un des six fournisseurs officiels de la Société québécoise du cannabis, dit n’utiliser aucun pesticide chimique dans ses serres et publie sur son site internet les analyses réalisées par un laboratoire extérieur. De son côté, Stéphane Papineau affirme qu’il ne met « pratiquement pas de pesticides », et que Santé Canada, qui a dressé une liste de produits autorisés, est également très sévère en la matière. Le principe d’autorégulation de l’industrie a été abandonné après que des traces d’un pesticide interdit ont été retrouvées chez deux producteurs.

Le cannabis n’est pas une plante fragile, comme le prouvent les plantations illégales en pleine nature. « Il faut simplement lui donner les conditions optimales, explique le président du syndicat des Producteurs en serre du Québec, André Mousseau. C’est moins lourd à produire que de la tomate de serre ! » À Mirabel, au nord de Montréal, Canopy Growth s’est d’ailleurs associée aux Serres Bertrand, une entreprise familiale qui produisait auparavant… des tomates. Renommée Vert Mirabel, elle deviendra le deuxième plus gros fournisseur de la SQDC.

Ni Hexo ni Vert Mirabel n’ont accepté de nous laisser visiter leurs installations, mais Hexo nous a fourni des photographies de ses installations.

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