Édition du 18 septembre 2018

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Europe

SNCF : terminus pour le service public

Aux Invalides, les cheminots défient les parlementaires

Reportage

9 AVRIL 2018 | tiré de mediapart.fr

Le deuxième round de la mobilisation contre la réforme de la SNCF s’achève, avec un niveau de grève toujours soutenu ce lundi. Plusieurs centaines de cheminots ont manifesté à quelques mètres de l’Assemblée nationale, où débute cette semaine l’examen de la loi réformant le ferroviaire français. En AG, la question de la grève reconductible le 13 avril prend de l’ampleur.

Monique Dabat, énergique déléguée syndicale SUD- Rail, avait deux objectifs lundi matin, lors de l’assemblée générale (AG) des cheminots de la gare du Nord, à Paris : éviter la pluie (elle s’est abattue peu de temps après sur la capitale) et faire monter d’un cran « la vapeur » à l’issue de la deuxième séquence de grève en pointillé contre la réforme du ferroviaire, qui a mobilisé un quart des cheminots dimanche et lundi, avec des taux toujours très élevés chez les conducteurs (75 % de grévistes) et les contrôleurs (71 %).

Pari réussi : les cheminots de la première gare française ont voté pour la première fois le principe d’une grève reconductible, à partir du 13 avril prochain, à l’instar de leurs collègues d’Austerlitz ou du Bourget. Le vote reste incantatoire, il faudra revoter le jour J pour le mettre en pratique. Mais il a valeur de symbole.

Au micro, les interventions des responsables syndicaux, qu’ils soient issus des rangs de SUD-Rail, FO ou même de la CGT sont tous de la même teneur : il s’agit de « faire plier Macron », sans un regard pour ce que le gouvernement estime avoir déjà concédé dans le conflit qui l’oppose aux cheminots. « Tous les ministres répètent que la grève ne sert à rien, mais qui a gagné en 1936 ? qui a gagné avec les étudiants en 1968 ? Les grévistes ! », tonne le délégué syndical FO. Le sens consommé de la formule de son collègue Anasse Kazib, de Sud, finit de galvaniser les quelque 300 agents de la SNCF présents, tous services confondus. « Nos représentants syndicaux sont sortis dégoûtés de la réunion au ministère avec Élisabeth Borne, la semaine dernière, et appellent à durcir la grève. Prenons-les aux mots et allons-y, et pour de vrai ! Celui qui bégaie, il comptera demain ses centimes au fond de ses poches quand la SNCF sera privatisée ! »

Vote à mains levées, le principe de la grève reconductible est adopté sous les vivats. Mais contre l’avis de l’intersyndicale nationale, constituée depuis le début de la mobilisation de l’ensemble des syndicats de la SNCF, bien que SUD (troisième en termes de représentativité) fasse entendre à l’occasion une musique différente.

« Les centrales syndicales, je n’en attends rien, la mienne y compris, car les modalités de grève se décident ici, en AG, insiste Monique Dabat. En 1986, ce sont quarante mécanos seuls, de gare du Nord, qui ont lancé le mouvement social le plus long de l’histoire de la SNCF. Contre l’avis de la toute-puissante CGT. La grève a fait tache d’huile, et les syndicats ont été obligés de suivre… » Est également adopté le principe d’une action « péage gratuit » pour samedi prochain sur l’une des entrées d’autoroute d’Île-de-France, pour sensibiliser « positivement les usagers, au lieu de les emmerder, pour une fois », remarque l’un des initiateurs de l’opération.

Une heure plus tard, les grévistes de la gare du Nord rejoignent plusieurs centaines de leurs collègues aux Invalides, pour un rassemblement à quelques encablures de l’Assemblée nationale, où les députés débutent l’examen du texte de loi réformant la SNCF. Ils sortent en grappe du métro, la station se colore d’autocollants syndicaux. « Ça sent la révolution ! », s’exalte un cheminot. « La brochette surtout », rigole son camarade. À l’extérieur, les responsables des différentes fédérations syndicales prennent la parole à tour de rôle, leurs notes dégoulinantes de pluie. La CGT fustige des parlementaires « godillots », mais s’en tient à son calendrier : deux jours de grève, trois jours de travail. Jusqu’en juillet s’il le faut.

« Nous faisons partie d’une grosse machine. Même si on ne fait pas grève en continu, à chaque fois que l’on reprend le travail, ça reste le bordel, et ça va aller en empirant, approuve Julien, conducteur de manœuvre en Île-de-France, syndiqué CGT. Donc je crois que c’est une bonne stratégie. En plus, ça permet de tenir financièrement, que d’autres prennent le relais. » Le jeune homme a déjà fait deux semaines de grève en 2016, il a deux enfants et se marie à la fin du mois. Plusieurs semaines en continu sans salaire lui paraissent, en dépit de l’inflexibilité du gouvernement, difficilement envisageables.

Alors que le matin, une enseignante membre du Front social, un usager de la SNCF ainsi qu’un étudiant de Paris 8 avaient pris le micro pour soutenir « la reine des luttes » à gare du Nord, Olivier Fégueux se fait, aux Invalides, le porte-voix des employés d’EDF. Mobilisés depuis deux semaines pour un vrai « service public de l’énergie », les agents d’EDF sont calés jusqu’en juin dans les pas des cheminots.

Dimanche 8 avril, 500 employés et élus ont formé une chaîne humaine contre la privatisation du barrage du Sautet en Isère, l’un des premiers sur la liste des 130 ouvrages EDF concernés par l’ouverture à la concurrence. Lundi matin, d’autres employés ont rétabli le courant contre l’avis de leur direction à 150 familles de l’Essonne, ou encore passé 150 000 foyers en « heures creuses » à Grigny. « Depuis la libéralisation d’EDF-GDF en 2004, des millions d’euros sont remontés aux actionnaires alors que les accords d’entreprise conclus les uns après les autres ont peu à peu écrasé notre statut, rappelle le secrétaire du syndicat CGT Énergie. Pourquoi on se bat, à EDF ou à la SNCF ? Parce que notre statut permet d’assurer la permanence et la qualité du service, partout, pour tous. »

À l’issue des discours au pied des gros ballons syndicaux, les cheminots s’élancent sur les immenses pelouses en direction de la Seine, rejoints par des étudiants porteurs de banderoles rouge sang. « Étudiants, cheminots, même Macron, même combat », hurlent ces derniers. Arrivés près du fleuve, à l’entrée du pont Alexandre-III, tous font face à un cordon de CRS. « On ne veut pas aller sur les Champs-Élysées, ne vous inquiétez pas ! », lance, goguenard, un cheminot habillé d’une chasuble SUD-Rail.

Le cortège bifurque vers l’Assemblée nationale, avant d’être rapidement bloqué rue de Constantine. « C’est par là, le Parlement ? », interroge un gréviste. Non, les affaires étrangères… Le tour de quartier s’achèvera là où il a commencé, à l’orée de la rue de l’Université, étroitement gardée elle aussi par les forces de l’ordre. De retour dans le métro, un gréviste charrie ses camarades avant de s’engouffrer sous terre : « Pour ceux qui rentrent dans les beaux quartiers, prenez à droite, toute ! »

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