Édition du 18 septembre 2018

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Politique internationale

Conflit Arabie saoudite — Canada : la faute des Américains ?

Le fait qu’un pays qui est un allié proche des États-Unis s’attaque actuellement au Canada ouvre la porte à une interprétation politique de ce conflit considéré jusqu’à maintenant comme relié aux droits de l’Homme.

Il est généralement admis que pour trouver le responsable d’un crime, il faut chercher en premier à qui il profite. Si on regarde le conflit entre le Canada et l’Arabie Saoudite sous cet angle, une question se pose. Les États-Unis ont-ils demandé aux Saoudiens de s’attaquer au gouvernement canadien pour l’aider dans ses négociations ? Ce qui est vu comme un exemple d’incompétence culturelle du gouvernement Trudeau relié aux droits de l’Homme peut aussi être considéré comme une trappe politique dans laquelle il est tombé.

Exploiter une faiblesse ?

On peut faire le rapprochement entre deux récents incidents qui ont plusieurs points communs. Ce n’est pas la première fois que le gouvernement Trudeau voit des propos qu’il considère anodins créer d’importantes conséquences. La réponse agressive du royaume saoudien venait après que Donald Trump ait vertement apostrophé Justin Trudeau au Sommet du G7. Dans les deux événements, des commentaires politiques pour consommation interne de membres du gouvernement canadien sont pris au premier degré et décriés au niveau international. Ils ont aussi entrainé des réactions rapides et drastiques qui ont fait mal paraître ce gouvernement.

Les deux points ont été marqués si rapidement dans le but canadien qu’il faut se demander si ceux qui les ont comptés n’étaient pas bien préparés et en embuscade. Le premier ministre canadien, ni la ministre des Affaires étrangères n’ont eu le temps de réaction nécessaire pour donner une réponse appropriée aux réactions à leurs commentaires. Ces coups frappés rapidement dans le monde des relations internationales, qui se meuvent généralement lentement, laissent songeur sur les intentions réelles de ceux qui les ont portés.

L’excuse des droits de l’Homme ?

Il faut dire que les quelques lignes sur Twitter de Chrystia Freeland qui ont déclenché la réaction de l’Arabie saoudite étaient bien intentionnées, mais particulièrement irréfléchies. Pour un ministre canadien, condamner le gouvernement saoudien en matière de protection des droits de la personne au Moyen-Orient, c’est un peu comme donner des contraventions de vitesse dans une course de F1. Dans le monde où vit l’Arabie Saoudite, il n’est pas le gouvernement le plus sanglant ni le plus barbare. Ses actions, qui seraient inacceptables sur le continent nord-américain, sont cependant relativement modérées comparées à la destruction systématique des villes syriennes et aux massacres commis par le régime de Bachar Al-Assad appuyé par l’Iran et la Russie.

Le fait que le gouvernement Trudeau a validé en 2016 le contrat de 15 milliards de dollars de vente de véhicules de guerre à l’Arabie Saoudite montre de plus que le respect des droits de la personne n’est pas si prioritaire que ça pour lui. Pour se créer une position publique défendable, il pourrait donc avoir décidé d’enfoncer le bouchon et de s’en draper. Cette position a l’avantage d’être cohérente avec l’image internationale du pays. Cependant, comme l’ont si bien relevé des intervenants saoudiens, elle n’est pas cohérente avec ce que fait le Canada avec ses autochtones et ses minorités, notamment celle francophone.

Un outil de Trump ?

Mohammed ben Salmane a le soutien de l’administration Trump et lui rend de grands services au Moyen-Orient. C’est d’ailleurs dans ce pays que Trump a fait son premier voyage à l’étranger. En comparaison, il est venu pour la première fois au Canada en juin pour le sommet du G7 et en est parti en qualifiant Justin Trudeau de « faible » et de « malhonnête » au sujet de ses positions sur l’ALENA. Le fort lien entre les États-Unis et l’Arabie Saoudite pourrait aussi expliquer pourquoi des alliés traditionnels du Canada que sont les pays européens et la Grande-Bretagne ont été réticents à s’impliquer dans ce conflit. Dans le dossier de Samar et de Raif Badawi, l’Arabie Saoudite agit comme le propriétaire d’un château de verre qui jette des roches sur une cabane au Canada. Sa position est fondamentalement faible au niveau des droits de l’Homme qui sont, rappelons-le, universels. Pour agir de la sorte, il doit être suffisamment sûr que des pays qui respectent ces droits ne se mettent pas à retourner ses cailloux sur son château. Le support ou la complicité d’un puissant allié semble donc être nécessaire à une telle position forte contre le Canada.

De plus, les mesures punitives que Riyad a prises contre des pays occidentaux qui l’ont critiqué dans le passé étaient beaucoup plus limitées. Il a suspendu l’année dernière des contrats avec des agences allemandes et a rappelé son ambassadeur posté à Berlin à la suite de propos du ministre allemand des Affaires étrangères sur la crise politique libanaise. En 2015, les Saoudiens avaient réagi aux critiques de la Suède sur ses violations des droits de l’Homme en rappelant son ambassadeur de Stockholm et en arrêtant de délivrer des visas d’affaires aux Suédois.
Une aide aux États-Unis ?

Le changement de positionnement dans les négociations des deux partenaires nord-américains à la suite à cette situation pourrait aussi donner une certaine crédibilité à la thèse de la frappe américaine menée par son ami saoudien. Après cette réaction, le Canada réalise qu’il est un petit poisson dans une mer de requins. Il se rend aussi compte que le grand frère américain qui l’a souvent protégé dans le passé n’a plus vraiment d’intérêt pour le faire. Sa position internationale s’en trouve affaiblie et son gouvernement décrédibilisé. Les États-Unis se trouvent donc à avoir une position plus forte dans tous les dossiers où ils sont en négociations avec le Canada. Cette situation tourne suffisamment bien pour les États-Unis pour engendrer une certaine suspicion sur ses causes réelles.

Michel Gourd

Michel Gourd

Résident de L’Ascension de Matapédia.

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