Édition du 13 novembre 2018

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Asie/Proche-Orient

De la Haganah à Tsahal. Histoire et perspective du terrorisme israélien

Dans le discours officiel israélien, les Palestiniennes et les Palestiniens sont invariablement présentés comme des agresseur.e.s et des terroristes, alors que les Israéliennes et les Israéliens sont présentés comme des victimes qui ne font que se défendre contre le terrorisme. Or, c’est oublier qu’une bonne partie de l’élite qui a créé l’État d’Israël en 1948 avait de nombreux actes terroristes sur la conscience (et même du sang sur les mains pour quelques-uns). Le terrorisme israélien s’inscrit dans l’histoire violente de la conquête territoriale de la Palestine. Si le terrorisme politique est surtout le fait des organisations extrémistes comme l’Irgoun ou le Lehi jusqu’en 1948, c’est aujourd’hui l’armée, Tsahal, qui utilise la terreur pour soutenir la guerre de colonisation dans les territoires occupés.

Collaboration Comité Solidarité Trois Rivières

Tiré de : Le Point

Le terrorisme sioniste : aux fondements d’Israël

À partir de 1920, alors que tout le territoire était gouverné par les Britanniques, le mouvement sioniste israélien s’est doté d’une organisation paramilitaire puissante appelée la Haganah (« défense » en hébreu) qui avait pour but de protéger les communautés juives de Palestine mais aussi d’organiser des assassinats politiques, tel que celui de l’écrivain juif antisioniste Jacob Israël De Haan en 1924 à Jérusalem.

À partir de 1930, d’autres mouvements plus radicaux eurent recours de façon systématique au terrorisme contre les ennemi.e.s du projet sioniste en Palestine. Dans ces groupes, il faut mentionner la tristement célèbre Irgoun (« organisation militaire nationale ») qui s’est séparée de la Haganah en 1931, jugée trop timorée. Les actions de l’Irgoun ont été sanglantes et elles ont préfiguré le terrorisme dit « moderne ». Ainsi, la bombe placée à l’hôtel King David à Jérusalem, siège des autorités anglaises, a fait 91 morts le 22 juillet 1946, record macabre pour l’époque. L’Irgoun fut aussi responsable du massacre des habitant.e.s du village de Deir Yassine qui a fait plus d’une centaine de morts en avril 1948. Encore aujourd’hui, ce massacre est considéré par la population palestinienne comme une des causes majeures de la Nakba dans leur esprit collectif.

C’est finalement, en 1948, lors de la création de l’État d’Israël, que l’Irgoun, ainsi que le Lehi un autre groupe terroriste, ont été réincorporés à la Haganah pour former Tsahal, (« l’armée de défense d’Israël ») qui est aujourd’hui la force armée officielle de l’État hébreu.

Il est intéressant d’observer que l’ancien leader de l’Irgoun, Menahem Begin, partisan d’un sionisme agressif et ultra-nationaliste, est devenu premier ministre d’Israël (1977 à 1983). Son parti fut l’ardent défenseur de l’idéologie du révisionnisme sioniste, c’est-à-dire de la conception d’un sionisme d’extrême droite qui revendique une colonisation radicale et armée de toute la Palestine. De nos jours, cette idéologie est portée par le Likoud, le parti au pouvoir dirigé par le premier ministre Benyamin Netanyahou, dont le père Benzion Netanyahou avait été, quelques décennies plus tôt, un membre actif de l’Irgoun.

Tsahal et le terrorisme d’État au 21e siècle

Alors, la perpétration des actes terroristes a-t-elle diminué avec le temps et la domination israélienne sur les territoires occupés ? Il semble que non. On peut en effet relever depuis des décennies dans la presse internationale de nombreux faits divers impliquant des meurtres de vengeance de la part de « loups solitaires » israélien.n.e.s sur des Palestiniennes et des Palestiniens. Voici quelques exemples d’actes terroristes répertoriés jusqu’à 2015.

En 1985, Hamis Tutanji, un chauffeur de taxi est retrouvé adossé sur la roue de sa voiture, le crâne criblé de balles. Les auteurs de cet acte terroriste sont un officier de police, un militaire et un étudiant israélien.

Quelques années plus tard, en 1994, le docteur Baruch Goldstein pénètre dans une mosquée d’Hébron pendant la prière au Caveau avec une arme automatique et tue 29 Palestiniens.

Durant la seconde Intifada en 2000, deux jeunes soldats décident d’organiser des représailles contre un marché d’Haïfa : ils lancent des grenades et mitraillent les kiosques d’un marché.

En 2003, Irena Starashnatsev, qui a perdu son frère militaire quelque mois plus tôt dans une embuscade, fonce en voiture sur un groupe de travailleurs palestinien et mutile grièvement Ibrahim Martaga, un inconnu.

En 2015, la maison de la famille Dawabsheh est incendiée par des colons extrémistes : les deux parents et un bébé de 18 mois ont péri dans l’incendie laissant orphelin un petit garçon de 4 ans grièvement brûlé.

Il apparaît quasiment futile de rappeler d’autres aspects de la guerre quotidienne du territoire à laquelle participe les colonnes et les colons d’Israël : incendier les terres palestiniennes, saboter les lignes électriques dans la bande de Gaza ou détruire des oliveraies dont l’exploitation est le principal ressort économique en Palestine.

En fait, c’est véritablement l’armée qui utilise le terrorisme sur les populations palestiniennes comme stratégie de colonisation. Disons-le tout de suite : il est difficile de documenter les opérations militaires en dehors des « heurts », quasi quotidien à la frontière. En réalité, lors de ces « altercations », ce sont bel et bien des soldats sur-équipés qui abattent à distance des jeunes qui protestent trop près des barbelés, à l’image du militant amputé Ibraheem Abu Thuray, tué dans son fauteuil roulant en 2017.

Heureusement, on connaît les détails effroyables de certaines opérations de la bouche même de ceux qui les ont exécutés. C’est par exemple le cas de l’ex-pilote israélien Yonatan Shapira, qui raconte et dénonce depuis 2003 les pratiques terroristes de Tsahal, telles que les bombes larguées en pleine nuit sur des habitations, ou dans des marchés bondés, contre des supposés dirigeants du Hamas. En 2002, le pilote Shapira a largué une bombe d’une tonne sur la maison de Salah Shehadeh tuant 14 personnes dont 9 enfants.

Nous ne parlerons pas non plus des bombardements dits « préventifs » menés sur Gaza, Hébron, Haïfa ou Ramallah. « Préventif » est un triste euphémisme pour qualifier les représailles au centuple de l’armée face aux quelques roquettes palestiniennes qui s’abattent en zone urbaine.

Difficile donc, de voir comment l’État hébreu ne porte pas en lui aujourd’hui le fardeau de la « banalité du mal » pour reprendre une formule de la philosophe Hannah Arendt, tant l’utilisation de la terreur au quotidien est bel et bien un fondement idéologique du pays.

Médiagraphie

Renée Neher-Bernheim, Histoire juive de la Révolution à l’État d’Israël, Le Seuil, Paris, 2002, p.1210-1212
Yakov M. Rabkin, Au nom de la Torah. Une histoire de l’opposition juive au sionisme, Presses de l’Université Laval, Québec 2004, p.146-151
Ami Pedahzur, Arie Perliger, Jewish terrorism in Israel, Columbia University Press, New York 2009, p.111-158

Glossaire

Nakba : Après le massacre de Deir Yassine, la peur s’est emparée des Palestiniens qui ont alors fui par centaines de milliers leurs foyers pour se réfugier dans les pays avoisinants le temps que la guerre finisse. Cet exode massif a été appelé Nakba (catastrophe en arabe). La grande majorité de ces gens et leurs descendants sont toujours réfugiés dans des camps au Liban, en Syrie, en Jordanie et en Égypte.

Exergue : « En fait, c’est véritablement l’armée qui utilise le terrorisme sur les populations palestiniennes comme stratégie de colonisation ».

Légende photo : L’attentat perpétré par l’Irgoun contre l’hôtel King David à Jérusalem en 1946 fit un nombre record de morts pour l’époque (91) parmi lesquels des Palestiniens, des Israéliens et des Anglais. Crédit Wikimedia Commons.

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