Édition du 21 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

De la pertinence de l'axe gauche-droite

Il est de bon ton, quand on se veut au-dessus de la mêlée, de prétendre que l’axe gauche-droite est dépassé, qu’il n’a plus de signification, qu’une personne sensée et juste favorise des mesures qui sont à droite et d’autres qui sont à gauche.

Il faut dire que le sens des mots est fort malmené par toutes les personnes qui ont intérêt à maintenir la confusion sans compter celles qui ne savent pas de quoi elles parlent.

On doit aussi constater que l’hégémonie culturelle actuelle, la superstructure idéologique qui domine nos façons de penser et de percevoir a énergiquement déplacé la moyenne vers la droite de sorte que certains, qui pratiquent des politiques de droite, continuent à se prétendre de gauche.

Il reste pourtant une façon très simple de distinguer la gauche de la droite : la gauche est pour le progrès social, la droite est pour la progression individuelle. Quand on utilise ce filtre, on retrouve la cohérence des comportements et on est mieux en mesure de pointer la faiblesse des discours.

Par exemple, quand on se dit socialiste et qu’on prêche partout qu’il faut encourager la compétitivité, on est de droite et l’on prône des mesures de droite, on se trompe juste d’étiquette.

Autre élément qui contribue souvent à la confusion : à la droite dure et à l’extrême droite, on pose souvent les mêmes questions qu’à gauche. On prétend le faire au nom de la population à droite, mais on le fait en réalité au nom d’un ordre moral ou d’une liberté abstraite qui favorise les mieux nantis. C’est pourquoi les réponses à ces mêmes questions diffèrent grandement même si on essaie de les habiller de même parure.

Exemple frappant : la question du revenu minimum garanti prônée autant par la droite économique que par la gauche vraiment socialisante. Si le quidam ne s’y retrouve pas devant une proposition mise en avant par des groupes qui se déclarent opposés, il aura tendance à confondre les deux. Pourtant, si on y regarde de plus près, à gauche on parle d’une dotation universelle, qui doit être suffisante et inconditionnelle. À droite, ce revenu est un minimum avec lequel on doit se débrouiller peu importe notre situation et il n’est surtout pas suffisant (il doit inciter à travailler) ni inconditionnel (il faut remplir certaines conditions) : progrès social d’un côté, progression individuelle de l’autre.

Autre exemple : quand on entend des artisans du film Votez Bougon (le film qui reprend la série télé du même nom) déclarer que cela correspond au ras-le-bol contre l’establishment qui a porté Trump au pouvoir aux États-Unis, on se désole que tout le monde applaudisse sans se rendre compte que Trump, tout en étant un outsider de l’establishment bureaucratique du parti Républicain, est le fier représentant de l’establishment économique, le grand chevalier de l’industrie, le plus pur produit de l’idéologie individualiste états-unienne et en cela parfaitement conforme à la droite dure dans l’axe gauche-droite.

Quand on se prétend de l’extrême centre, c’est qu’on n’ose pas se dire à droite ou parce qu’on n’a pas les outils d’analyse pour s’y retrouver. L’illusion du centrisme ne fait que déplacer le centre à droite et l’évolution contemporaine de l’échiquier politique dans nos pays développés ne cesse de le démontrer. À quoi a conduit le blairisme en Grande-Bretagne sinon à faire le lit des gouvernements conservateurs qui lui ont succédé ? À quoi a servi le centrisme du parti Démocrate aux États-Unis sinon à permettre à un milliardaire qui se fout du peuple comme d’une guigne de se faire élire en prétendant parler en son nom ? À quoi a servi le libéralisme des socialistes en France sinon à paver la voie à des arrivistes comme Valls et Macron et à donner des ailes aux courants les plus durs de la droite comme Fillon et Le Pen ?

L’axe droite-gauche est plus pertinent que jamais, mais pour en rendre compte il faut savoir que nous ne sommes plus très nombreux à gauche et que le travail sera long et exigeant. Avec le bon Gramsci, il faudra rappeler que si l’on est pessimiste avec l’intelligence, on peut rester optimiste et déterminé avec la volonté.

LAGACÉ, Francis

Francis Lagacé

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