Édition du 12 décembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Écosocialisme

L’élite en temps de pénurie

Avant d’aborder l’élite (on envisage ici surtout l’élite économique), je vais m’attacher à ce qu’on a l’habitude d’appeler « les gens ordinaires  ». Ce qui suppose, implicitement, que l’élite serait « extraordinaire », ce qui n’est pas le cas, bien sûr, sauf le plus souvent sur le plan de l’aisance, voire du brio, à accaparer la richesse collective en abusant les gens ordinaires, qui, selon certains, auraient une fâcheuse tendance à se laisser abuser. Mais, est-ce vraiment le cas ? Les gens pour la plupart ne se sentent-ils pas plutôt piégés et impuissants face au « système », à la « grosse machine », au « rouleau compresseur de la mondialisation » ?

Comme je le répète souvent, si rien n’est fait dans la prochaine décennie, d’ici une trentaine d’années l’économie planétaire sera en fin de course en raison de la croissance démographique et industrielle et nous vivrons dans une très ingrate économie de pénurie. S’il ne devait y avoir aucune restructuration économique et démocratique, il est à prévoir que nous connaîtrons bien avant cette date fatidique de brusques soubresauts économiques qui seront marqués par une austérité croissante que devront assumer les gens ordinaires. Une grande partie de la richesse collective se volatilisera et ce qui en restera tombera entre les mains de l’élite. Nul doute que la majorité des avantages sociaux acquis à la force du poignet (les régimes de pensions, les systèmes de santé collectifs, les subventions aux activités sociales, etc.) seront démantelés par les gouvernements afin de tenter d’apporter des correctifs à une économique qui coule par le fond. L’effondrement économique nivellera les inégalités par le bas et élargira le hiatus entre la richesse et la pauvreté. Voilà pour les gens ordinaires. On se demandera, sans doute, comment justifier ces assertions péremptoires ?

Bien que je ne dispose que de chiffres imprécis — les tatillons feront leurs propres recherches —, j’ai pris la liberté de catégoriser en trois classes l’élite du fameux 1% de privilégiés planétaires : la petite élite, la grande élite et la superélite. La petite élite et la grande élite forment, pour des raisons évidentes, la grande majorité du 1%. Quant à la superélite, je l’évalue, faute de mieux, en fonction du nombre de milliardaires de la Terre du magazine Forbes dont le pourcentage minime environne le 0,000025 % de la population, et dont l’influence est la plus prépondérante. [1]

La question est de savoir, bien sûr, si l’élite peut se montrer sensible devant les dévastations de la croissance et participer à l’effort collectif de rectification économique et politique avant qu’il ne soit trop tard ou après que la situation se sera dégradée, ou si, au contraire, elle cherchera à préserver ses privilèges et même à les consolider ?

Il est de notoriété publique que les grandes pétrolières ont jusqu’à maintenant préféré poursuivre leur irrésistible course aux profits et ériger leur propre législation supranationale afin de servir leurs intérêts et d’en finir avec la démocratie des nations souveraines, plutôt que de veiller à l’équilibre planétaire. Bien qu’elles soient de ferventes climato-septiques, elles connaissent, depuis la fin des années 1970, les effets dévastateurs de l’exploitation des énergies fossiles sur le climat. Goeffrey Supran et Naomi Oreskes, deux chercheurs d’Harvard, après une étude minutieuse d’un an de 187 communications internes d’ExxonMobile, ont constaté « des divergences systématiques entre ce que disent, en privé et dans les cercles académiques, les scientifiques d’ExxonMobile à leurs dirigeants, et ce que l’entreprise présente au public sur le changement climatique […] » Ces dirigeants d’ExxonMobile ont mis en place, précisent-ils, « au moins entre 1977 et 2014, des tactiques pour induire en erreur le public sur la réalité des connaissances scientifiques sur le sujet. » En effet, pendant cette période, la multinationale défrayait des publireportages à 31 000 dollars pièce pour semer le doute dans l’esprit de la population par de la pseudoscience. [2] Une quarantaine d’années pendant lesquelles les dirigeants et les actionnaires d’ExxonMobile et leurs confrères de l’industrie des énergies fossiles ont pu constater les effets catastrophiques de leurs activités économiques sur la population et la planète sans le moindre remord. Existe-t-il une chance sur un million que ce gotha intraitable des énergies fossiles se montre clément envers la population aux prises avec un désastre environnemental et économique ? Porterait-il secours aux populations en détresse ou, au contraire, tenterait-il de profiter d’une situation chaotique afin de consolider ses privilèges ? Qu’en sera-t-il de l’élite financière qui a soutenu par des investissements massifs le secteur des énergies fossiles ; et des gouvernements qui encore aujourd’hui subventionnent à coup de milliards l’industrie pétrolière, alors qu’ils prétendent avec un cynisme standardisé vouloir protéger l’environnement ? Seront-ils plus cléments que les pétrolières ou plutôt tentés de protéger les intérêts de leurs alliés naturels ?

Alors que l’expérience américaine d’extraction du gaz et de pétrole de schiste a démontré sans conteste que cette activité détériore l’environnement, pollue l’eau potable, empoisonne le sous-sol et émet dans l’atmosphère des métaux lourds toxiques et de grandes quantités de méthane dont les effets de serre sont 25 fois plus importants que les autres énergies fossiles ; le gouvernement du Québec, par son projet de règlements de la Loi sur les hydrocarbures, a concédé aux pétrolières et aux gazières qui désirent procéder à la fracturation hydraulique un « permis de polluer » la province en prétendant réaliser une transition énergétique, afin de poursuivre une croissance fatale. Que feront-ils lorsque ça commencera à mal tourner ?

Afin de prendre pleinement la mesure des dirigeants et des grands actionnaires des multinationales, il suffit d’examiner le comportement de mégaentreprises agrochimiques comme Monsanto et Bayer, qui tentent par tous les moyens de fusionner leurs empires monopolistiques, dont les pesticides, de véritables poisons, ont été sciemment sous-évalués par les organismes de règlementations. [3]3 Monsanto, par ailleurs, a été accusé pour de tels méfaits de crime contre l’humanité par un tribunal citoyen aux Pays-Bas en avril 2016. N’est-ce pas suffisant pour tirer la sonnette d’alarme ? De toute évidence, on ne peut espérer la moindre compassion de dirigeants et d’actionnaires qui, afin de maximiser leurs profits et leur emprise alimentaire planétaire, empoisonnent à petites doses journalières la population avec leurs OGM et leurs pesticides toxiques. Ces faits étant bien documentés, le silence imperturbable de nos gouvernements à ce sujet n’est-il pas éloquent ?

Le capitalisme tel que nous le connaissons (l’accumulation du capital fondée sur la croissance) tire à sa fin. Dans quelques décennies, nous entrerons de plain-pied dans le postcapitalisme. À quoi ressemblera alors notre société de pénurie, à une véritable démocratie ou à un régime autoritaire ? Certains activistes, qui se sentent débordés par l’ampleur et la complexité de la tâche, la lourdeur du système et l’inertie de la population, estiment que l’effondrement économique et climatique ramènera la population à des valeurs essentielles d’entraide et de fraternité ; une révolution qui briserait les chaînes de l’humanité. Mais ces entraves ne céderont sans doute pas aussi aisément qu’il serait souhaitable et il faudra peut-être plusieurs décennies avant de sortir du marasme. Et d’ailleurs, les changements qui peuvent être réalisés dès aujourd’hui seraient de loin les plus aisés et les plus profitables. Ceux qui devront être faits tardivement dans un chaos climatique et économique laisseront plus de dommages, seront plus draconiens et hasardeux.


[2Pétrole et climat : un secteur menteur par essence, Aude Massiot, http://www.liberation.fr/planete/2017/08/28/petrole-et-climat-un-secteur-menteur-par-essence_1592495, Libération, 2017.

[3Voir à ce sujet l’article détaillé « Les poisons de l’industrie agrochimique, ou la perversion scientifique agroalimentaire ».

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