Édition du 24 avril 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

L’indépendance permet-elle l’émancipation ?

Nous publions la contribution d’André Frappier dans le cadre du débat organisé par le Réseau écosocialiste le 24 février dernier ayant pour thème : l’indépenance, une priorité pour la gauche. Nous publierons dès que nous les recevrons les autres contributions à ce débat.

Pour débattre objectivement, il faut définir les concepts qu’on utilise.

Si on parle de souveraineté au Québec, il faut d’abord définir la nature et la réalité de l’État canadien dans lequel elle se situe. Définir ce qu’est le nationalisme, comme concept multiclassiste et l’internationalisme duquel je me revendique, qui comprend le rôle de la question nationale comme question spécifique dans une perspective de changement social.

La notion de stratégie est ,quant à moi, basée sur l’objectif de transformation sociale et dans notre cas de la compréhension de la nature de l’état canadien.

Dans ce sens l’argumentation contre l’indépendance fait abstraction de la réalité de l’état canadien comme état impérialiste qui retient les fonctions les plus fondamentales d’un état bourgeois "souverain" : le contrôle militaire, le contrôle de la politique monétaire, le monopole de la représentation du capitalisme canadien vis-à-vis les autres états, le contrôle du code criminel, et le contrôle sur une série de fonctions juridiques et régulatrices touchant l’économie. Il est absolument clair que l’état central est l’ultime instrument de défense des rapports de production contre toute menace qui pourrait remettre en question cette domination. Ce rapport de force et cette domination se sont construits en mettant au rencart les métis et les nations autochtones, la nation acadienne de même qu’en subordonnant la nation québécoise.

La lutte du peuple québécois pour son indépendance comme la lutte des nations autochtones constitue objectivement une remise en question de l’intégrité de l’état impérialiste canadien.

Ce qui est en jeux dans ce débat et dans l’argumentaire contre l’indépendance c’est en premier lieu la négation de la réalité de la question nationale, question que vient d’adresser Sibel.

En second lieux la confusion autour du rôle de la question nationale du Québec parce qu’associée avec le courant nationaliste péquiste ou ce qu’en a fait ce courant. Et par conséquent du rôle de l’indépendance et des conditions de sa réalisation.

Troisièmement, la question des alliances avec la classe ouvrière du "Reste du Canada", et comment y parvenir ?

Le rôle de l’indépendance et des conditions de sa réalisation

Le défi que représente la situation au Québec ne réside pas dans la négation de la réalité de la question nationale et de la nécessité de l’indépendance, mais dans la réappropriation d’une question dévoyée et vidée de son contenu politique et de son potentiel de mobilisation par la domination du courant péquiste depuis plus d’une quarantaine d’années.

En plus de partager des politiques néolibérales importantes comme sur le pétrole et l’environnement, le libre-échange et la gestion de l’austérité, ce parti n’a aucunement l’intention d’entrer dans une lutte qui amènerait à confronter réellement l’état fédéral. C’est ce qui a amené les différentes stratégies d’étapisme, de gouvernance souverainiste, à terminer dans une impasse.

Faire fi de cette question, c’est laisser ce courant nationaliste dominer une situation politique qui a toujours été au Québec l’expression politique de la résistance au capitalisme vu comme étranger et à son instrument l’État fédéral (avec toutes les limites que cela comporte).

On ne peut définir l’état de santé de la société seulement en fonction des législations ou des partis au pouvoir. Si c’était le cas, avec les offensives répressives et les législations rétrogrades que nous avons connues lors du printemps des carrés rouges, nous serions bon derniers. Ce qui est déterminant c’est le rapport de forces et la mobilisation qui se sont construits au Québec et qui sont sans communes mesures avec toute autre lutte dans le reste du Canada. Pas parce qu’on est plus intelligents, mais à cause de la spécificité du Québec. Quelle est-elle ?

L’État canadien ne peut exister politiquement et structurellement dans un État tronqué sans le Québec. Il ne s’agit pas de l’indépendance d’une colonie lointaine, mais d’un État souverain au cœur même du Canada. Le transport, l’acheminement du pétrole, la voie maritime seraient contrôlés par le Québec. Mais par-dessus tout, l’impact de la lutte de libération nationale du Québec sur les luttes sociales pour la classe ouvrière du Reste du Canada (ROC) représenterait un danger mortel pour la classe dominante. Imaginons une dynamique 1000 fois plus importante que le printemps des carrés rouges. Parce que la réalisation de la souveraineté ne pourra se faire sans une vaste implication de la société civile et sans mobilisation.

Pour une stratégie pancanadienne

La population québécoise et les forces sociales syndicales et populaires ne pourront trouver une issue viable, qu’en dépassant le cadre uniquement québécois de sa lutte en premier lieu pour contrer la réaction des institutions financières et médiatiques ainsi que de l’État fédéral.

La construction essentielle d’alliances stratégiques avec les Premières nations et avec la classe ouvrière du Reste du Canada permettra de consolider la lutte de libération nationale de la population du Québec, mais jettera les bases d’une redéfinition du type de société également pour le reste du Canada.

Il n’existe pas de lutte spécifiquement canadienne (en dehors du Québec) comme il peut en exister au Québec. Les principaux secteurs de lutte sont provinciaux. Il existe des luttes binationales ou pancanadiennes comme c’est le cas avec le secteur postal. Le mouvement ouvrier et populaire du Reste du Canada est par conséquent fragmenté, et confiné régionalement en termes de perspectives et de mobilisation. Il ne pourrait se produire de printemps des carrés rouges parce que l’éducation est provinciale. Et les gens ne se définissent pas d’abord comme des Ontariens ou des Albertains, comme au Québec, mais comme des Canadiens.

Cette alliance ne pourra se réaliser sans que les forces vives du Reste du Canada rompent avec le nationalisme canadien et le fédéralisme, et appuient le droit du Québec à l’indépendance. Sinon elle sera confinée à appuyer l’institution qui sert la grande bourgeoisie à son propre détriment. Cela amène par conséquent la classe ouvrière à identifier ses intérêts à ceux de sa propre bourgeoisie et dans ce sens une défaite de la lutte de la population du Québec pour son indépendance serait aussi une défaite pour le mouvement ouvrier du Reste du Canada.

La question des intérêts de classe est donc fondamentale pour le mouvement ouvrier canadien dans la compréhension de la nécessité de son appui à la lutte de la population du Québec pour son affranchissement de la domination de l’État canadien.

Mail il en va de même pour la classe ouvrière québécoise, l’indépendance n’est pas une finalité en soi, mais le début d’un changement pour le contrôle par la population de son environnement et de son économie.

C’est cette compréhension mutuelle qui permettra l’unification dans des dynamiques différentes des forces vives du Québec et du reste du Canada avec celles des peuples autochtones vers la création d’une nouvelle société égalitaire, vers ce qu’on pourrait appeler peut-être un jour une confédération libre des républiques ouvrières et des peuples autochtones.

André Frappier

Militant impliqué dans la solidarité avec le peuple Chilien contre le coup d’état de 1973, son parcours syndical au STTP et à la FTQ durant 35 ans a été marqué par la nécessaire solidarité internationale. Impliqué également dans la gauche québécoise et canadienne, il fait partie du comité de rédaction de Presse-toi à gauche et de Canadian Dimension. Il est également membre du comité de coordination nationale de Québec solidaire en tant que responsable aux communications. Il écrit ici à titre personnel.

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