Édition du 14 novembre 2017

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Économie

Le libre-échange pour les nuls... Par les nuls en néolibre-échange

Dans son éditorial du 14 mars dernier intitulé Le libre-échange pour les nuls, Robert Dutrisac réprimande Gabriel Nadeau-Dubois qui, au moment de se lancer en politique, a décoché une flèche contre le libre-échange et la classe politique qui soutient ce marché de dupes. L’éditorialiste invite le jeune politicien à « refaire ses classes » et lui sert une première leçon. Grâce à l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), écrit-il, le Québec a triplé ses exportations vers les États-Unis depuis 1992 et des centaines de milliers d’emplois ont ainsi été créés. Répondant au syndicaliste qui, dans une édition subséquente du Devoir (18 mars 2017), critique l’éditorial en question, M. Dutrisac accumule les méprises concernant l’ALENA et le libre-échange en général.

Par souci de ne point laisser mal informés les lectrices et lecteurs de Presse-toi-à-gauche, qui lisent aussi Le Devoir, voici quelques affirmations de M. Dutrisac qui méritent une rectification :

« Le bois d’œuvre, un secteur exclu de l’ALENA ».

Les faits : l’ALENA inclut le bois d’œuvre. Si bien que dans la bataille du bois d’œuvre engagée contre les États-Unis, c’est devant le tribunal de l’ALENA que le gouvernement canadien a porté sa cause. À quatre reprises, le verdict de ce tribunal lui a été favorable. Chaque fois, nos voisins du Sud ont contesté ces décisions allant d’appel en appel, jusqu’à ce que, de guerre lasse, le Canada plie et négocie hors ALENA. Le fait est que les États-Unis, qui sont à la fois libre-échangistes et protectionnistes, n’observent les dispositions de l’ALENA que lorsque ça leur convient.

« Les marchés publics québécois ne sont pas compris dans l’ALENA »

Les faits : le chapitre 10 de l’ALENA porte spécifiquement sur les marchés publics, avec quelques adoucissements concernant les achats des municipalités. L’Accord plurinational sur les marchés publics (AMP) entré en vigueur le 1er janvier 1996, dans le cadre de l’OMC, complète et renforce les dispositions de l’ALENA sur ce point. Là encore, on a vu comment nos puissants voisins n’hésitent pas à faire fi d’un accord de libre-échange quand il s’agit de protéger certains secteurs de leur économie. En 2009, le Congrès a voté la loi Buy american qui empêche les fabricants canadiens de matériaux de construction de soumissionner sur les achats publics des États du Sud et de l’État fédéral états-uniens. Le problème a refait surface, ces jours-ci, dans l’actualité (« Buy american : Ottawa interpelle les élus américains », Le Devoir, 21 mars 2017).

Nos exportations vers les États-Unis ont grandement augmenté grâce à l’ALENA.

Les faits : effectivement, nos exportations vers notre voisin du Sud ont augmenté considérablement de 1988 à 2002, période pendant laquelle le dollar canadien n’a cessé de dégringoler face au dollar US, passant de 80 cents US à 62 cents US. Cette dégringolade a grandement favorisé nos exportateurs dont les ventes aux États-Unis ont atteint, en 2002, 85.5 % du total de nos exportations. Nos élites politiques ont attribué cette embellie à l’Accord de libre-échange Canada-États-Unis (ALE) signé en 1988 et à l’ALENA signé en 1992. Miracle du libre-échange ! L’euphorie a cependant été de courte durée. A partir du moment où le huard a commencé s’apprécier, en 2003, nos exportations n’ont cessé de chuter. C’est une évidence : plus le huard est faible, plus nous exportons ; plus il est fort, moins nous exportons. M. Dutrisac allègue, s’appuyant sur les estimations d’un économiste, que la faiblesse du dollar n’expliquerait que 20% de la forte hausse de nos exportations. Dans une étude détaillée, publiée en 2014, intitulée L’impact de l’ALENA sur le Québec pour les nuls, des économistes de l’ENAP démontrent que plusieurs facteurs expliquent la hausse de nos exportations, mais que le principal demeure la faiblesse du dollar canadien. Aujourd’hui, nos exportations vers les États-Unis ne dépassent guère 73% du total.

C’est moins qu’avant la signature de l’ALE et de l’ALENA.

Ajoutons que le libre-échange ne se limite pas à l’ALENA, qui n’a été que l’accord pionnier d’un néolibre-échange. Depuis lors, le Canada a signé des dizaines d’accords de libre-échange de la même farine, dont le plus englobant est l’Accord économique et commercial global (AECG) conclu, en octobre 2016, avec l’Union européenne. L’AECG est le seul qui ose dire son vrai nom. Il est global, il englobe tout : l’économie dans son ensemble, le numérique, la culture, l’agriculture et toutes les activités humaines.

Ce nouveau type de libre-échange, dit de deuxième génération, a transformé le néolibéralisme en programme politique,- programme retenu par les gouvernements Couilard et Trudeau. Le néolibéralisme, c’est la primauté des lois du marché sur le politique. Un marché qui exige dérèglementation, privatisation, ouverture des frontières, flexibilité du travail. Le néolibre-échange ne concerne pas que le commerce, comme le laisse croire l’éditorialiste du Devoir. Il couvre aussi et surtout, le libre-investissement transfrontalier, les services, la protection allongée des brevets des multinationales, les achats publics et les produits agroalimentaires.

À quoi tient ce consensus parmi les journalistes, éditorialistes et chroniqueurs des médias conventionnels qui tend à louer sans réserve les bienfaits pour tous qu’apporte le libre-échange contemporain ? Force est de constater, hélas ! que cela tient à une certaine paresse et à un psittacisme certain. Ne pourraient-ils pas au moins se donner la peine de vérifier l’exactitude des faits et porter un regard quelque peu critique sur ces accords que nos dirigeants politiques ont signés sur notre dos, dans la plus totale opacité ?

Gabriel Nadeau-Dubois n’a pas tort de s’indigner : la vieille classe politique a fait reposer le destin du peuple québécois sur les genoux du dieu-marché.

Jacques B. Gélinas
Le 27 mars 2017

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