Édition du 26 juin 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

Le 25 mai, l’Irlande demandera à la population, par voie de référendum, de libéraliser le droit à l’avortement

Auteures : Léa V. (une militante de ROSA qui souhaite conserver l’anonymat) et Audrey Rousseau (une alliée québécoise de ROSA)

En janvier 2018, succombant aux pressions de la rue du mouvement pro-choix, le gouvernement de la République d’Irlande annonçait l’organisation d’un référendum – prévu le 25 mai – visant à retirer l’interdiction constitutionnelle d’avorter.
Précisons que depuis l’introduction d’un 8e amendement constitutionnel (article 40.3.3), par voie référendaire en 1983, l’interruption volontaire de grossesse est un acte criminalisé qui nie les droits reproductifs des femmes en Irlande (mettant sur un pied d’égalité les droits des personnes enceintes et des ovules fécondés).
Après Malte, l’Irlande est le pays de l’Union européenne ayant les lois les plus restrictives concernant l’avortement. Cela s’explique par l’influence de l’Église Catholique dans la gestion des affaires publiques, et ce, depuis l’indépendance en 1922. À l’époque, la classe politique irlandaise reste faible et prend appui sur l’Église pour établir et maintenir son contrôle social, notamment afin de limiter les mouvements sociaux et ouvriers progressistes. Aujourd’hui, l’opinion publique est beaucoup plus progressiste et nombreux-euses sont ceux et celles, notamment les jeunes, qui sont en faveur d’une vraie séparation de l’Église et de l’État. Les nouvelles générations refusent d’accepter une société basée sur l’oppression, contestant le manque de perspectives d’avenir décentes que le capitalisme néo-libéral est incapable de leur offrir.

Aujourd’hui, le fait qu’une peine maximale de 14 ans de prison pèse sur quiconque subit ou aide à fournir les moyens à une autre personne d’interrompre une grossesse non désirée, ne dissuade pas les femmes vivant en Irlande d’utiliser les pilules abortives (Mifepristone et Misoprostol) illégalement importées au pays (près de 5 personnes par jour) et à d’autres personnes de se rendre à l’étranger (environ 10 personnes chaque jour), principalement en Grande-Bretagne, pour subir une intervention à leurs frais (entre 800€ et 2000€).

Ajoutons qu’une majorité de femmes en âge de se reproduire n’ont jamais eu leur mot à dire sur cette question, puisque nées après le référendum de 1983, d’où la mobilisation des jeunes générations sur ces questions de justice sociale et de lutte contre les inégalités. Selon les derniers sondages médiatiques, 85% des 18-24 ans seraient en faveur du « OUI » au référendum (Irish Times, 19 avril 2018).
Le 6 mars dernier, le Département de la Santé a publié les termes de la législation proposée en cas de la victoire du « OUI » au référendum du 25 mai. Celle-ci inclut l’autorisation de l’interruption de grossesse sans restriction jusqu’à 12 semaines, et plus tard dans les cas de risque pour la santé ou la vie de la personne enceinte (ainsi que sa santé mentale) et en cas d’anomalies fatales du fœtus. Ces mesures, beaucoup plus progressistes que l’aurait voulu le gouvernement élu, représenteraient un gain immense pour le mouvement pro-choix.

ROSA (for Reproductive Rights, against Oppression, Sexism and Austerity) est un groupe féministe socialiste, initié en 2013 par des membres féminins du Socialist Party (Section du Comité pour une Internationale Ouvrière (CIO) en Irlande) suite au décès tragique de Savita Halappanavar (une jeune femme s’étant vue refuser une interruption de grossesse à la suite de complications en octobre 2012). L’outrage qui s’en suivit représente un important tournant pour le mouvement pro-choix qui, jusque-là, était peu actif en Irlande. En outre, depuis la retentissante victoire de la campagne pour le mariage des personnes de même sexe en mai 2015, une nouvelle vague d’activisme s’est fait sentir démultipliant les actions directes, manifestations, performances artistiques, gilets à slogans pro-choix, etc.

ROSA a joué un rôle clé dans la popularisation des pilules abortives à travers les actions de désobéissance civile telles que le train des pilules abortives en 2014, les bus en 2015 et 2017 et le drone en Irlande du Nord en 2016 auxquelles ont participé bon nombre d’activistes avec le soutien de Women en Web. Ces actions ont non seulement popularisé une alternative au déplacement forcé jusqu’en Grande-Bretagne, mais aussi, elles ont permis d’informer les gens sur l’efficacité et la sûreté de ces médicaments tout en exposant l’hypocrisie et l’insoutenabilité de la situation actuelle.

L’utilisation des pilules abortives importées illégalement veut aussi dire qu’il n’est plus possible pour le débat de se focaliser uniquement sur les cas difficiles de viol, d’inceste, de danger pour la santé de la mère ou d’anomalie fœtale. Le gouvernement, les médias de masse et les élites politiques ont donc été forcés, sous la pression du mouvement dans les rues, d’ouvrir le débat pour inclure la réalité de l’avortement pour la plupart des femmes plutôt que de se focaliser uniquement sur une minorité des cas.

#Time4Choice, la campagne de ROSA pour un « OUI » au référendum de mai a été lancée lors de la Journée internationale de lutte pour le droit des femmes en mars 2018. ROSA participe en parallèle à la campagne officielle, « Together For Yes », qui regroupe plusieurs organisations à échelle nationale. Depuis l’automne dernier, des activistes pro-choix ont commencé à s’organiser dans diverses localités. Bien que participant à la campagne officielle, ces groupes ont pris forme en s’organisant sous la forme d’autogestion et représentent la volonté des travailleurs-euses et des jeunes de participer activement à la campagne pour le « OUI ». Or, en dépit des sondages favorables au « OUI » et de la réception positive du porte-à-porte à Dublin (activité de sensibilisation qui regroupe tous les jours entre 20 ou 30 activistes), il n’en reste pas moins que bon nombre de gens demeurent indécis. Il est donc crucial de continuer à promouvoir une campagne dynamique, afin de faire sortir le vote progressiste et d’empêcher le gouvernement irlandais de revenir sur ses promesses (par exemple, en introduisant une loi restrictive n’autorisant l’avortement que dans les cas « graves »).

Un « OUI » retentissant servirait aussi de coup contre l’Église Catholique, par exemple pour dénoncer son emprise sur l’éducation et la santé, mais il aurait aussi le potentiel d’ébranler la société nord-irlandaise vers un mouvement réclamant le droit des femmes et personnes enceintes à avoir le contrôle sur leur propre corps, où jusqu’à présent, tous les principaux partis politiques sont fermement opposés à l’introduction du droit à l’avortement.

En terminant, il est important de placer la lutte « Repeal the 8th », pour les droits à l’avortement en Irlande, dans son contexte international qui voit ces derniers mois un regain des mouvements féministes à échelle globale. En effet, les mouvements comme #MeToo et #TimesUp démontrent la volonté d’exposer la réalité du sexisme et de la culture du viol, omniprésentes dans la société actuelle. L’impressionnante vague de lutte féministe contre le machisme et les violences de genre en Amérique latine avec le mouvement Ni Una Menos, qui, par des moyens efficaces traditionnellement utilisés par la classe ouvrière, comme l’occupation d’écoles et d’universités par les étudiant-e-s, démontrent l’impact que peuvent avoir de telles luttes à grande échelle. À ce titre, rappelons la mobilisation récente de femmes polonaises qui ont fait échouer un projet de loi visant à restreindre davantage l’accès à l’avortement, ou encore, la grève du 8 mars cette année en Espagne à laquelle ont participé plus de 5 millions de personnes. Reste à savoir si le 25 mai prochain, la campagne de mobilisation pro-choix aura convaincu la majorité de la population irlandaise d’aller dans le sens de la reconnaissance des droits fondamentaux des femmes.

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