Édition du 16 octobre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Canada

Le Canada prêt à rafler le marché de l’herbe

Alors que le Parlement canadien vient de voter la légalisation du cannabis, le pays s’apprête à devenir le nouvel eldorado de l’or vert. Par une froide et sombre matinée de février dans la banlieue d’Ottawa, un convoi de poids lourds s’arrête devant le quai de chargement de l’ancienne usine de confiserie Hershey’s qui abrite aujourd’hui le siège de la plus grande entreprise de marijuana du monde – Canopy Growth.

Tiré de Europe solidaire sans frontière.

Les horticulteurs en combinaison blanche commencent à charger les véhicules avec des caisses, non identifiables, de la taille de quatre frigos. Les caisses contiennent 100 000 mini-plants de cannabis qui ont été soigneusement emballés pour être transportés vers une ancienne serre maraîchère de 12 hectares en Colombie-Britannique, à quelques kilomètres de la frontière américaine. Une fois le voyage terminé et les plants transplantés, il fait nuit à nouveau – et les serres deviennent provisoirement la plus grande plantation de marijuana au monde.

Une fois arrivés à maturité en juin, les plants pourraient donner presque 40 tonnes de têtes. Mais ce n’est qu’une partie de ce qui s’annonce comme la plus grande récolte de marijuana légale de l’histoire – 500 tonnes – et qui permettra au Canada de rafler le marché international de l’herbe.

Il y a trois ans, le Premier ministre, Justin Trudeau, était élu avec un programme prévoyant de lever les restrictions sur l’usage récréatif du cannabis. Le Canada est aujourd’hui devenu le deuxième pays après l’Uruguay à légaliser la marijuana pour un usage récréatif à l’échelle nationale [la légalisation a été votée et entrera en vigueur en octobre]. Un développement sans précédent, même comparé à ce qui s’est produit en Californie, qui compte 4 millions d’habitants de plus que le Canada. Dans tout le pays, l’herbe ne sera plus considérée comme un stupéfiant mais plutôt comme l’alcool – elle sera taxée et vendue dans des magasins gérés par l’État où seuls les adultes auront accès. Alors que de l’autre côté de la frontière, aux États-Unis, les cultivateurs de marijuana légale se perdent dans la mosaïque de lois votées par les États et voient l’approche flexible des années Obama céder la place à l’attitude rétrograde et résolument hostile au cannabis du ministre de la Justice, Jeff Sessions.

Retour au temps de la prohibition

À certains égards, cette situation nous ramène à la prohibition. Dans les années 1920, l’alcool avait été interdit aux États-Unis, mais était resté légal au Canada, et Seagram à Montréal avait profité de la mise sur la touche de ses concurrents américains pour devenir la plus grande distillerie au monde. Aujourd’hui la perspective de devenir le Seagram de la marijuana a conduit le gratin des entrepreneurs canadiens – de l’industrie pharmaceutique à la tech – à entrer en Bourse pour lever des milliards de dollars et investir massivement dans la culture de cannabis.

Si Canopy travaille depuis son ancienne usine de chocolat, le deuxième plus grand producteur du Canada, Aurora Cannabis, a construit des serres sur 7,5 hectares au sein du périmètre surveillé de l’aéroport international d’Edmonton. Cette infrastructure, baptisée Aurora Sky, avait été présentée l’année dernière comme la plus grande plantation de cannabis de la planète. Mais Canopy a déjà rattrapé Aurora avec 16 hectares de serres où les plants de cannabis ont été mis en terre en avril et devraient donner une récolte géante d’ici la fin août.

Canopy détient la marque d’herbe la plus connue du marché au Canada : la marijuana Tweed. Sous la marque Tweed, Canopy a pris des variétés vendues sous des noms ordinaires pour les rebaptiser avec des appellations plus respectables. L’entreprise a également passé un accord avec [le rappeur] Snoop Dogg pour vendre certaines de ses variétés les plus parfumées sous sa marque Leafs By Snoop [“Les bonnes feuilles de Snoop”]. L’objectif est de maintenir sa domination sur le marché face à des concurrents comme Aurora et Aphria, un autre cultivateur qui est en train d’agrandir la surface de ses serres déjà gigantesques, à moins d’une heure de voiture de la rivière Détroit, là où des bateaux et des traîneaux chargés d’alcool assuraient la livraison de whisky de contrebande canadien aux bootleggers américains.

Marijuana en bouteille

Le nouveau marché du cannabis viendra se greffer sur le circuit de distribution de la vente d’alcool au Canada, et les produits à base de cannabis seront vendus dans les commerces gérés par les mêmes entreprises publiques qui contrôlent les débits de boissons. Ces magasins commenceront par vendre de l’herbe fraîche et séchée et de l’huile. Les produits qui se mangent et se boivent devraient suivre. Si les consommateurs considèrent encore le cannabis comme un produit à fumer, à inhaler ou à manger, les entreprises d’herbe canadiennes ont bien l’intention de chambouler les secteurs des médicaments et de l’alcool, et s’apprêtent même à vendre leurs variétés non psychoactives et relaxantes dans les rayons des pharmacies comme produit de substitution aux antidouleurs à base d’opioïdes – en moins nocif et moins addictif.

Évidemment la marijuana canadienne sera toujours interdite aux États-Unis. “Quel que soit le degré de tolérance de certains États, le cannabis est toujours illégal au niveau fédéral, et donc nous ne pouvons pas nous implanter sur ce marché, explique le président de Canopy, Mark Zekulin, 38 ans, avocat qui a fait ses études à Cambridge et ancien conseiller politique, qui compte à son palmarès les guirlandes de Noël qui changent de couleur grâce au Bluetooth et un projet de modernisation des parcmètres. Nous explorons donc toutes les possibilités dans le reste du monde où la concurrence américaine est faible.” Canopy a des partenariats avec la Jamaïque, l’Australie, l’Espagne, le Danemark et le Brésil. Et tous les mois, un fourgon blindé rempli de sachets de cannabis sous vide quitte l’ancienne usine de chocolat, en direction des pharmacies allemandes.

Canopy prévoit également de commercialiser la marijuana en bouteille, et c’est sans doute le projet qui pourrait avoir le plus grand impact. Ses ingénieurs travaillent sur une machine d’extraction de l’huile de cannabis industrielle de la taille d’un ordinateur des années 1960 afin de créer une nouvelle décoction capable de détrôner le bon vieux whisky canadien. (Les ventes d’alcool ont chuté de 15 % dans les comtés américains où la marijuana à usage médical a été légalisée.) “Nous ne voulons pas vendre une bière ou du vin au cannabis, explique Zekulin. Notre objectif, c’est de créer quelque chose de complètement différent.” L’année dernière, Constellation Brands, la maison mère américaine de Corona et des vins Robert Mondavi, a acheté 10 % des parts de Canopy pour la somme de 191 millions de dollars. Ce ne serait pas la première fois que des entreprises américaines appâtées par le gain se tournent vers le nord pour s’encanailler.

Brett Popplewell

Titre de l’article original :
Canada Is About to Inhale the Global Pot Market. Thanks, Jeff Sessions

Source : Mother Jones
https://www.motherjones.com/politics/2018/06/canada-marijuana-justin-trudeau-jeff-sessions-trump-canopy-pot/

Traduction Courrier International
https://www.courrierinternational.com/article/le-canada-pret-rafler-le-marche-de-lherbe

Brett Popplewell

Brett Popplewell’s work has taken him from the rubble of an earthquake in Haiti to the site of a plane crash in Russia and a chess tournament in Iceland. His articles have been recognized by the National Magazine Awards Foundation in best short feature, profiles, investigative reporting, sports and travel. As the founding editor and publisher of a small literary journal called The Feathertale Review, he has led an editorial team to six National Magazine Awards including Best Single Issue in 2012 and 2014.

In 2016 he trekked to Mount Everest to complete work on his first book, The Escapist, the memoir of one of Canada’s most accomplished mountaineers. That book will be published by HarperCollins Canada in the fall of 2016.

Brett has a master’s degree in the History of International Relations from the London School of Economics. He is also a graduate of the Columbia Publishing Course in New York.

https://www.linkedin.com/in/brett-popplewell-78043a1b/

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