Édition du 17 avril 2018

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Les vieux démons

Au moment de la montée des Patriotes dans les années 1830, un projet républicain émergeait dans ce qu’on appelait le Bas-Canada. Une grande partie de la population, y compris un secteur substantiel des anglophones (majoritairement irlandais), était derrière l’idée d’une république qui devait inclure, scandale à l’époque, les Autochtones. Le régime colonial se devait de vaincre ce mouvement, et pas seulement au plan militaire. Après la défaite de la rébellion (1838), un vaste dispositif a été mis en place pour coopter une partie de l’élite francophone, à qui on a concédé un certain nombre de pouvoirs, ce qui leur donnait la possibilité de gérer les « affaires de la province ». Les décisions importantes restaient avec l’oligarchie monarchiste et puis plus tard avec le gouvernement d’Ottawa, mais les « canayens » pouvaient garder leur culture, sous l’œil sévère et attentif de l’Église catholique.

Au tournant du vingtième siècle, ce pouvoir réactionnaire a fléchi, avec la montée des mouvements urbains et aussi la résurgence des idées des Patriotes. L’oligarchie a agi encore là avec brutalité, tout en comptant davantage sur l’appui de l’élite locale, ultramontaine, animée par des intellectualités comme le chanoine Lionel-Groulx. Dans le dispositif de l’époque, il était important d’insulariser les « Canadiens-français », et de créer une ambiance où les « autres », notamment les immigrants, étaient des menaces sérieuses contre l’« identité » catholique canadienne-française.

Une place particulière était alors réservée aux Juifs, présentés à la fois comme de méchants exploiteurs (plusieurs étaient commerçants) ou encore des subversifs communistes (ils jouaient un rôle important dans la syndicalisation). Encore dans les années 1960 dans mon collège classique, le « Juif » était identifié à une race perverse. Un peu partout au Québec, des quartiers, voire des agglomérations urbaines, s’efforçaient d’empêcher des Juifs d’acheter des maisons. C’était quelque chose d’accepté. Il faut dire que cet anti sémitisme n’était pas exclusif au Québec. Au Canada et aux États-Unis, les Juifs étaient également discriminés et exclus.

Plus tard, cette situation a changé. La mutation des « Canadiens-français » en Québécois et l’affaiblissement du nationalisme de droite entretenu par l’Église catholique a peu à peu relégué cette haine des Juifs. Il est resté cependant d’autres haines et d’autres mépris, notamment envers les populations autochtones, qui ont plus tard rebondi quand celles-ci ont commencé à réclamer leurs droits. L’épisode de la crise d’Oka-Kanesatake est bien connu, mais il y en a eu plein d’autres. Pour une partie des nationalistes, la revendication de l’émancipation québécoise devait se faire contre les autochtones.

Encore là, ça s’est un peu tassé, en partie parce que les Autochtones se sont tenus debout, en partie parce que des mouvements populaires québécois ont enfin pris en compte le fait que le Québec n’est pas la « propriété » d’un seul groupe.

Aujourd’hui, on revient à une situation de polarisation. Dans la foulée de la « guerre sans fin » déclarée par les États-Unis contre une vaste région du monde riche de pétrole et habitée par une majorité de Musulmans, une offensive politique, culturelle, sécuritaire est en cours. Avec Hollywood dans le coup, une imagerie réactionnaire s’est répandue comme une trainée de poudre contre des millions de Québécois et de Nord-Américains qui professent une autre religion. On s’indigne contre les mosquées, les cimetières musulmans et le fait qu’on célèbre l’Aid. Musulmans = terrorisme. Trump est le champion toutes catégories de cette haine, entretenue aux États-Unis par les Églises évangéliques et des réseaux réactionnaires bien organisés.

On est loin de cela au Québec et c’est tant mieux. Mais il ne faudrait pas baisser la garde. Des fanatiques, il y en a ici aussi. Certains reprennent cela et marchent dans les rues derrière le drapeau de la Meute et d’autres groupuscules qui deviennent presque respectables aux yeux des médias, notamment des médias associés au réseau Quebecor.

Ce n’est pas rassurant.

Des réactionnaires un peu plus subtils cachent cette haine derrière une fausse laïcité, sachant très bien qu’on vise à faire passer les Musulmans comme une bande de fanatiques. Récemment, une version plus subtile est apparue sous les couleurs de personnes qui se disent de gauche. Ils décrivent les partisans d’une laïcité ouverte et du respect des cultures comme des naïfs manipulés par des imans malveillants. Ce sont des gens qui refusent les « vraies valeurs » de la nation, disent-ils et qui, telle une sombre conspiration, ont pris le contrôle de Québec Solidaire. Cela est risible, mais malheureusement, certaines personnes vont croire cela.

Maintenant que la violence contre les femmes a été révélée dans toute son ampleur, on peut espérer que des démagogues vont cesser de blâmer les musulmans. L’islam n’est ni pire ni meilleur que les autres religions patriarcales, y compris le christianisme. De toutes les manières, la majorité des musulmans, comme la majorité des chrétiens, ne régissent plus leur vie en fonction de textes dits sacrés, mais en phase avec des valeurs qui respectent leurs droits. Ce qui ne les empêche pas, comme les chrétiens d’ailleurs, de garder certains rituels, ainsi que des habitudes vestimentaires ou culinaires.

Je ne suis pas religieux, mais je vais me tenir avec les musulmans quand ils sont attaqués parce qu’ils veulent prier. Les femmes et les filles qui choisissent le voile (hijab) doivent avoir le droit de le faire à moins qu’on ne leur impose. Si tel est le cas, il y a des lois qui existent pour empêcher cela. À moins que je ne comprenne rien en cette ère de « Moi aussi », le mépris des femmes n’est pas l’exclusive d’une religion.

Je ferais la même chose dans un pays où les chrétiens sont ostracisés. Comme l’antisémitisme qui sévissait au Québec, l’islamophobie est à la fois un non-respect des gens, et aussi et surtout, un immense piège dressé par les dominants, le « divide and rule » légué par l’empire colonial britannique.

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