Édition du 11 décembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Féminisme

Pénaliser les agresseurs ou les victimes ?

Le 2 août, une conférence de presse convoquée par le groupe Québec contre les violences sexuelles accompagnait le dépôt d’une pétition adressée au conseil d’administration du Séminaire des Pères Maristes. Voici l’histoire.

Un copain d’école obtient une photo nue d’une fille de son école, puis insiste pour en avoir d’autres. Six copains d’école s’arrangent pour soutirer des photos nues de trois filles. Puis les font circuler sur les réseaux sociaux. Les filles, bien sûr, se font blâmer, insulter, mépriser.

Ça se passe dans une école privée. Ces élèves ont 12, 13 et 14 ans.

Mi-avril 2018, alertés par leur filles, des parents vont protester à l’école. Le directeur les reçoit, suspend les garçons, confisque leurs téléphones, appelle la police.

Les garçons sont ensuite arrêtés par la police le 2 mai ; relâchés, ils auront à faire face à des accusations criminelles en chambre de la jeunesse. Suspendus de l’école, ils reçoivent toutefois leurs cours dans un bâtiment séparé jusqu’à la fin de l’année scolaire.

Le 22 juin, la direction de l’école annonce la réintégration des garçons pour septembre. Il faut, dit-elle, « supporter les élèves qui rencontrent des obstacles », et distinguer le processus judiciaire du processus scolaire. Malgré les protestations des parents, malgré le nombre croissant de signatures d’une pétition (https://bit.ly/2v180Hx) lancée le 22 juillet à ce sujet, la direction reste inflexible : les garçons commenceront normalement leur années scolaire à la rentrée.

Soyons d’accord avec cette philosophie de réhabilitation et de soutien plutôt que de punition et d’exclusion. Le Québec a d’ailleurs une stratégie bien particulière en matière de criminalité juvénile qui porte des fruits appréciables.

Mais dans tout cela, que fait-on avec les filles, quelle considération a-t-on pour elles ? « Supporter les élèves qui rencontrent des obstacles » ne devrait-il pas s’appliquer à elles en tout premier lieu ? N’ont-elles pas vécu un enfer dans cette période ? L’une d’elles a livré un témoignage (https://bit.ly/2KrLXhS) sur cette « partie sombre de sa vie », qui l’a menée à tenter le suicide. Il faudrait maintenant qu’elles recommencent à côtoyer, comme si de rien n’était, ceux qui leur ont fait subir l’humiliation, l’exposition au blâme public et qui ont provoqué la triste notoriété qui va marquer leur passage en n’importe quel milieu ?

Interrogeons-nous sur la différence de traitement pour les unes et pour les autres. Se peut-il qu’au fond, il y ait un blâme envers ces filles qui ont acquiescé à la demande d’envoyer une photo nue d’elles-mêmes ? La mentalité du « elle a couru après » est-elle en cause, comme trop souvent dans les cas de viol ? Excusera-t-on les violeurs – ici violeurs d’intimité, au lieu de prendre la mesure de l’exploitation qu’ils ont imposée aux jeunes filles ? Participera-t-on à excuser des frasques de jeunesse au lieu de prendre conscience de la gravité des gestes ?

Cette gestion scolaire est dénoncée avec vigueur par les presque 3 000 personnes qui ont signé la pétition pour réclamer, en tout premier lieu, que les garçons ne retournent pas dans cette école à la fin de l’été : il est impensable d’exposer les filles au stress de cette coexistence. Leur intégrité et leur santé mentale ont déjà été bien trop atteintes. Puisqu’il faut que ce soit une partie ou l’autre qui soit exclue, c’est aux agresseurs et non aux agressées de porter les conséquences des gestes odieux qu’ils ont posés.

Public lecteur, si tu doutes de cette affirmation, si tu ne vois pas en quoi il est injuste d’imposer aux filles la cohabitation scolaire avec leurs agresseurs, c’est qu’on baigne dans une culture toxique, la dite culture du viol, où les agressions sont normalisées, minimisées, tournées à la blague et où c’est la victime qui a tort. Pourtant, chacun·e de nous peut imaginer la situation où un collègue ferait circuler une photo de soi nu·e, à son insu et sans son consentement, dans son milieu de travail, parmi ses ami·es, sur Instagram ou Facebook. Comment affronter les regards, et comment, ensuite, côtoyer ce collègue quotidiennement ?

Le deuxième objet de la pétition est de faire réviser la politique de l’institution scolaire en cause en rapport avec l’intimidation et la violence.
Enfin, on y réclame une loi-cadre contre les violences sexuelles dans les écoles primaires et secondaires québécoises, afin de prévenir ces situations et, surtout, de prévoir un traitement adéquat lorsqu’elles se produisent. Il est clair que le soin des victimes doit passer avant l’intérêt des agresseurs.

Des allocutions ont été prononcées par les co-fondatrices de Québec contre les violences sexuelles, par la coordonnatrice de Viol-Secours, par la candidate péquiste Diane Lavallée et par la candidate solidaire Catherine Dorion. Ces allocutions peuvent être visionnées sur la page FB de Québec contre les violences sexuelles (https://www.facebook.com/quebeccvs/).

Outre le candidat local, quatre candidates de Québec solidaire étaient d’ailleurs présentes à la conférence de presse, dans un élan de solidarité féministe qui est inscrit au cœur de ce parti.

Le Séminaire des Pères Maristes réalisera-t-il le non-sens de sa position ? Aura-t-il le courage de revenir sur sa décision et de faire aux jeunes agressées la place sécuritaire qui leur revient ? C’est à suivre.

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