Édition du 11 décembre 2018

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Économie

Pendant que M. Trump crache sur ses alliés, la Chine s’empare de l’avenir

« Les pouvoirs montant construisent des routes, pas des murs »

La saute d’humeur de Donald Trump à la dernière session du G7 le 9 juin où il a insulté le Premier ministre canadien J. Trudeau pour par la suite retirer la signature des États-Unis du communiqué final, n’était que la dernière manifestation de sa manière brutale d’approcher les affaires internationales. Pendant qu’il donne l’impression de vouloir miner les relations des États-Unis avec l’alliance occidentale et avoir peur de l’influence croissante de la Russie, le pouvoir qu’il lui faudrait surveiller c’est celui de la Chine, selon F. Rampini. Il est journaliste au quotidien de centre gauche italien La Republica. Il a été correspondant à Paris, Beijing et New-York. Il est l’auteur de 20 livres.

Federico Rampini, The Nation, 12 juin 2018
Traduction, Alexandra Cyr

Dans cet extrait de Le linee Rosse, (Les lignes rouges), il explique comment, à travers les très importants travaux publics que la Chine finance partout en Asie, elle projette son pouvoir économique et politique comme les États-Unis l’ont fait après la 2ième guerre mondiale. Elle remplace ainsi le « siècle américain » par un avenir conçu en Chine. Mark Hertsgaard, (journaliste et auteur américain).

Note de la traductrice : cet article écrit en Italien a été traduit en Anglais par M. Hertsgaard. Ma traduction française à été faite à partir de cette première traduction.

Le Président Chinois, Xi Jinping veut nous rassurer, sa Chine est un pouvoir bénévole. Il ne s’intéresse qu’aux échanges qui donnent des bénéfices réciproques, gagnants-gagnants, d’où toutes les parties sortent la tête haute. Sa vision des relations internationales de la Chine repose sur le modèle de la Route de la soie, une grande voie commerciale qui génère de la richesse tout au long de son parcours.

L’expression « Route de la soie » a été créée par le géographe allemand Ferdinand von Richtholfen en 1877 pour décrire une ancienne réalité : la route des caravanes commerciales qui reliaient la Méditerranée à l’Asie centrale et à l’Extrême Orient avant l’empire romain. C’est la route que le fils d’un marchand vénitiens, Marco Polo, a suivie au 13ième siècle pour rejoindre Cathay et y rencontrer l’Empereur mongol de la Chine, Kublai Khan comme il l’a décrit dans son volume, Le voyage de Marco Polo.

La « Nouvelle route de la soie » que la Chine veut développer, appelée « L’initiative pour une ceinture économique et la route de la soie », est conçue comme l’instrument d’une nouvelle mondialisation, la mondialisation 2.0 pour ainsi dire. On estime, de manière conservatrice, à mille millions de dollars l’investissement chinois pour construire une base industrielle, trains de marchandises, ports, oléoducs et réseaux électriques, dans les pays s’échelonnant de l’Océan indien à la Méditerranée, du sud-ouest asiatique à l’Europe centrale. Ce gigantesque programme de travaux publics avec ses coûts faramineux seront assumés presque complètement par la Chine malgré une dette publique considérable. Il va augmenter significativement les exportations chinoises et pouvoir mettre la première main sur des ressources naturelles dans les pays concernés. Mais la Nouvelle route de la soie n’est pas conçue que pour permettre l’expansion économique de la Chine. Elle doit servir d’alternative au pouvoir global que les États-Unis ont longtemps déployé. Le siècle américain est sur sa fin ; la Chine propose de le remplacer par le modèle du Pacifique.

En ce moment, les Occidentaux tournent le dos au multilatéralisme et à la mondialisation. Ce n’est pas seulement l’œuvre de D. Trump. Même avant les élections américaines de 2016 ont a pu assister au référendum pour le Brexit en Grande Bretagne. Il a marqué un retrait de l’ère qui a suivi la 2ième guerre mondiale avec son parti pris pour les marchés libres. Dès son arrivée au pouvoir, D. Trump a retiré les États-Unis du traité commercial Trans Pacifique que son prédécesseur, B. Obama avait contribué à mettre en place avec l’Asie.

Pendant ce temps, l’autre traité entre les États-Unis et l’Union européenne a expiré et pas à cause du Président Trump ; les Européens ne voulaient plus de ce traité.

Le Président Trump a aussi rejeté d’autres aspects de la tradition mondialiste américaine ce qui a soulevé des questionnements face au rôle de son pays dans le commerce international. Durant la campagne électorale de 2016, D. Trump profite des hauts cris de la gauche pour répéter aux Américains.es que les États-Unis ne pouvaient plus continuer a être les gendarmes de la planète, qu’il fallait cesser de se faire accroire qu’il était possible d’exporter la démocratie et que s’il y avait une nation pour qui le « nation building » était nécessaire c’étaient bien les États-Unis dont les infrastructures s’effondraient. C’étaient des déclarations qui tombaient sous le sens mais elles marquaient une rupture avec 70 ans de politique étrangère américaine.

La Chine n’est pas plus nationaliste ou protectionniste que les États-Unis. Au contraire, le Président Xi Jinping traite les intérêts nationaux avec une vision mondiale qui laisse des parts de bénéfices aux autres nations. Beijing promet que ses investissements dans la Nouvelle route de la soie vont créer 180,000 emplois dans les pays participants qui comptent pour 62% de la population mondiale et plus du tiers de ses rendements économiques.

Comme celle des États-Unis au lendemain de la 2ième guerre mondiale, la vision internationale de la Chine ne vise pas que les autoroutes et les aéroports, elle inclut aussi les institutions de gouvernance. Sous la Présidence de Franklin Roosevelt, les États-Unis ont installé les fondations de la première période de mondialisation à Bretton Woods en 1944 et en créant, en 1947, le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et ce qui est devenu l’Organisation mondiale du commerce aujourd’hui. Les successeurs de F. Roosevelt ont entrevu la naissance du Marché commun européen de 1957. Les États-Unis ont aussi utilisé le Plan Marshall d’aide économique à l’Europe pour, non seulement lier les pays alliés à Washington mais aussi pour fournir des outils d’exportation pour les biens manufacturés américains.

En ouvrant la Banque asiatique d’investissements dans les infrastructures en 2016, la Chine a fait ses premiers pas sur ce chemin. Cette banque multilatérale de développement est contrôlée par l’État mais ouverte aux investissements privés. Elle va financer des projets d’infrastructures partout en Asie. Le Président Xi à inscrit les principaux pays européens dans la banque mais les États-Unis n’y sont pas. Tout comme le Plan Marshall a été profitable aux États-Unis, la Nouvelle route de la soie ouvre des avenues économiques non encore explorées à la Chine. Ce projet comporte la construction de grands travaux publics qui exigent une quantité énorme de ciment et d’acier dont la Chine possède des excédents. La croissance économique de la Chine devrait être redressée, malmenée qu’elle est en ce moment par les bulles spéculatives domestiques, la faiblesse de ses banques et le vieillissement de sa population. En plus, ce projet s’accompagne d’une internationalisation de la monnaie chinoise. Le FMI (fonds monétaire international) soutient la place du renmibi à côté du dollar, de l’euro et du yen dans les échanges monétaires mondiaux.

Le Siècle américain avait sa doctrine. Il proclamait la supériorité d’un système combinant l’économie de marché et la démocratie libérale et qui promettait des bénéfices partagés à tous les participants. Mais, en ce moment, l’Occident est miné par des doutes et des déceptions : la mondialisation a fait croître les inégalités, la classe moyenne s’effondre, les jeunes ont un avenir moins certain que leurs ainés.es. La Chine voit les choses autrement : la mondialisation a réduit la distance entre elle et l’Occident, a créé une nouvelle classe moyenne de plus d’un demi-milliard de personnes. Le Président Xi affirme la supériorité de son modèle autoritaire face au chaos des démocraties occidentales.

Mais est-ce que les énormes investissements faits dans la Nouvelle route de la soie sont financièrement tenables ? Beijing a une dette publique supérieure à l’américaine mais, avance toujours. Est-ce que, d’autres parts, ces investissements sont compatibles avec un environnemental durable ? Et qu’elle est la vision du Président XI quant aux droits des travailleurs.euses ?

L’Europe qui a résisté agressivement à la mondialisation de B. Obama devra être encore plus vigilante face au modèle chinois dont le projet annonce des ramifications économiques pour la Méditerranée dans les ports d’Italie comme ceux de Gêne et de Trieste et pour les côtes africaines et du Proche Orient. Déjà, elle construit des routes, des autoroutes, des chemins de fer et des ports qui renforcent ses intérêts géopolitiques en Asie centrale et crée une dépendance parmi les pays musulmans qui autrement pourraient bien être tentés de soutenir la lutte pour l’indépendance des Ouigours (ethnie musulmane) et d’autres minorités ethniques en Chine.

Le célèbre géographe allemand, Karl Haushofer, par ailleurs condamné pour avoir inspiré la vision géopolitique nazie, disait que seules les nations sur le déclin se languissent d’avoir des frontières stables, que seules les civilisations décadentes veulent se protéger à l’aide de fortifications et que celles qui sont « viriles », qui sont des pouvoirs montants, construisent des routes pas des murs.

La Chine d’aujourd’hui donne exactement ces signes de « virilité ». Dans un lointain passé elle a construit la Grande muraille pour se rendre compte que cela ne la protégeait pas des invasions barbares. Dans un passé plus récent, elle a conquis une région semi-désertique habitée par des groupes ethniques dont les Tibétains, les Ouigours et les Mongols ouvrant ainsi une ligne rouge qui protège le cœur de la nation Han. Maintenant, au-delà de cette ligne défensive s’en ouvre une autre : la Nouvelle route de la soie

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