Édition du 14 novembre 2017

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Un livre à lire

Pour une approche stratégique des espaces politiques de Hans Cova

À l’heure d’un néolibéralisme chaque fois plus envahissant et d’une gauche en crise et en panne de projets à la fois crédibles et véritablement alternatifs, Hans Cova nous invite à « une pause réflexive ». Une pause pour non seulement tenter de comprendre « la redoutable rationalité politique qu’est le néolibéralisme », mais encore pour interpeller notre « créativité à la fois théorique et pratique » et travailler, « autour d’un marqueur stratégique unificateur », à « l’élaboration ingénieuse de nouvelles formes politiques ».

Et il le fait de manière très éclairante, en revisitant sur le mode critique certains auteurs et catégories de la philosophie politique contemporaine, dans un petit livre qui vient de sortir à l’Harmattan et qui mérite qu’on s’y arrête : Pour une approche stratégique des espaces politiques, Essai de philosophie politique.(Paris, L’Harmattan, mars 2017)

Hans Cova veut —d’un point de vue théorique—prendre à bras le corps les questions qui nous occupent tous et toutes, quand on est de gauche et qu’on réalise combien nos forces collectives se sont depuis les dernières décennies, fragmentées et affaiblies, devenues trop souvent impuissantes à ne serait-ce qu’enrayer la machine néolibérale contemporaine.

Dans le sillage des perspectives ouvertes par Daniel Bensaïd, il va chercher à explorer puis revalider un certain nombre d’axes de réflexion qui ont tendance à être oubliés ou passés sous silence aujourd’hui. Notamment celui de la politique pensée comme « art de la stratégie », comme art de l’unification des luttes sociales et des espaces politiques, en reconnaissant par-delà la multiplicité et diversité des luttes en cours, un même adversaire (le système économique capitaliste néolibéral) et en remettant à l’ordre du jour le principe de la "lutte des classes".

Et c’est à travers 3 essais différents, mais écrits en parallèle et ne cessant de s’enrichir mutuellement, que Hans Cova va mener cette exploration : le premier (Le social et la politique, une articulation stratégique), en cherchant à jeter les bases théoriques d’une articulation plus serrée entre luttes sociales et luttes politiques, en particulier dans le contexte de l’électoralisation de la vie politique (oh combien d’actualité avec les présidentielles françaises) ; le second (D’un apparent anachronisme) en revalorisant et actualisant, contre bien des théorisations à la mode, le concept de luttes de classes ; et le troisième (Action politique et tectonique des espaces) en interrogeant les notions si débattues et ré-interprétées aujourd’hui de nation, peuple et souveraineté.

En convoquant autant des auteurs de la tradition (Marx, Marcuse) que de l’époque contemporaine (Agamben, Balibar, Bourdieu, Lordon, Harvey, etc.), en puisant autant dans l’actualité (le printemps arabe) que dans certains grands événements du passé (la commune de Paris), Hans Cova nous fait ainsi mieux mesurer les formidables défis que le néolibéralisme nous pose aujourd’hui, mais aussi les moyens dont on disposerait pour nous défaire de son emprise.

Car s’il y a quelque chose selon Hans Cova qu’il faut prendre au sérieux, c’est bien le néolibéralisme, tant ce dernier ne se limite pas au seul champ de l’économique, et tant il embrasse l’entièreté de l’existence humaine et se présente « comme une ontologie ». D’où la nécessité de le combattre aussi sur le plan de l’idéologie en mettant en toute lumière certains des effets cachés et problématiques qu’il finit par produire, idéologiquement parlant. Et c’est ce qu’entreprend Hans Cova, en faisant notamment apercevoir comment aujourd’hui la politique a été réduite à sa portion congrue et délestée de ses inéluctables soubassements sociaux. Comment aussi les classes sociales tendent à être oubliées au profit de la seule analyse de rapports d’organisation et de stratification. Comment enfin la souveraineté populaire, trop souvent ramenée à une gouvernance mondiale, finit par être « réduite à la main-mise asphyxiante qu’exerce une technocratie soi-disant experte ». Le tout dans un contexte d’individuation exacerbée des comportements humains, jumelée à un délitement des relations sociales où l’imagination devient superfétatoire, voire préjudiciable ».

Mais Hans Covas ne se contente pas de ce seul diagnostic, il cherche en même temps à montrer « les jalons d’un autre monde possible », justement en réapprenant –à l’encontre de tous les présupposés néolibéraux— à penser la politique comme « art stratégique des possibles », comme art de ré-articuler ensemble les espaces politiques.

Pour une approche stratégique des espaces politiques, Essai de philosophie politique est donc un livre à lire pour, tout en même temps, mieux saisir de quoi est fait le néolibéralisme et comprendre comment le combattre. D’un seul mouvement ! C’est là son originalité et son intérêt.

Pierre Mouterde, sociologue essayiste

Pierre Mouterde

Professeur de philosophie au Collège de Limoilou. S’est spécialisé à l’occasion de fréquents voyages de recherche, dans l’étude des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Auteur notamment de Repenser l’action politique de gauche -Essai sur l’éthique, la politique et l’histoire (Écosociété, 2005), et de Quand l’utopie ne désarme, les pratiques alternatives de la gauche latino-américaine (Ecosociété, 2002). Voir son site web et blogue : http://lestempspresents.com/Les_temps_presents/accueil.html
pierremouterde@lestempspresents.com

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