Édition du 12 décembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Régionales en France

Pourquoi tant de FN ?

Les résultats du FN au premier tour des élections régionales vont provoquer d’innombrables tentatives d’explication, en particulier à gauche, et c’est très bien. Voici les miennes, en forme d’hypothèses que les commentateurs ne manqueront pas de critiquer, et c’est très bien aussi. Si au moins ce terrible choc pouvait servir à de profondes remises en cause, il ne serait pas totalement déprimant, ce qu’il est pour l’instant. Mes hypothèses sont les suivantes, en très résumé car sur un tel sujet un livre entier ne suffirait pas.

1) Il n’existe pas d’explication simple et unique de la montée du vote FN, qui a commencé dans les années 1980 en France. Mais on peut identifier quelques facteurs manifestement importants.

S’agissant de la montée du vote FN depuis trente ans, voici quelques graphiques sur le nombre de voix aux élections de tout type (source). La même source présente aussi des graphiques corrigés de l’évolution du nombre total d’inscrits, mais cela ne modifie pas mes conclusions.





(Le site n’a pas encore intégré le résultat d’hier, qui est de 6 millions de voix)

2) LA GESTION NEOLIBERALE DE LA CRISE

On peut commenter ces graphiques à l’infini en raison des fortes différences entre les élections, ce que fait le site source de ces données, mais je m’en tiendrai à deux remarques : dans l’ensemble, entre la deuxième moitié des années 1980 et 2010, les votes FN ne progressent pas, voire régressent un peu, même si l’épisode douloureux de la présidentielle de 2002 était un gros coup de semonce. Le premier grand bond en avant a lieu sous Sarkozy entre 2010 et 2012. Le second entre 2012 et aujourd’hui, sous Hollande, Valls, Macron et consorts.

C’est donc la crise qui a commencé en 2008, ou plus exactement la gestion néolibérale de cette crise par les responsables politiques que je viens de citer (austérité pour le peuple, cadeaux aux banques et au MEDEF, chômage et inégalités en vive progression, destruction partielle du droit du travail, de la protection sociale et des services publics) qui sinon « explique » l’amplification du vote FN depuis environ cinq ans, au moins en constitue le terreau fertile, via notamment le chômage et les inégalités.

3) L’OMBRE BRUNE DU CHÔMAGE ET DES INEGALITES

Les indices d’une forte corrélation entre montée du chômage et montée du vote FN abondent, qu’il s’agisse d’analyses portant sur les scores nationaux aux différentes époques (voir le site précédent), ou d’analyses selon les territoires, comme celle publiée en avril 2014 dans Libération. Mais l’autre grand facteur social influent est non pas la pauvreté, mais les inégalités : la carte de France du vote FN en 2014 est très proche de celle des inégalités de revenus, voir l’analyse, bourrée d’autres cartes assez saisissantes, du démographe Hervé Le Bras publiée cette année.

Deux grands facteurs sociaux se conjuguent donc (ce qui ne veut pas dire qu’ils sont les seuls à jouer, mais leur rôle semble fort) : le niveau d’inégalités de revenu (l’injustice) et le taux de chômage (la relégation, engendrant insécurités diverses et désignation possible de boucs émissaires).

Or ces deux facteurs sont précisément ceux qui résultent le plus nettement de la gestion néolibérale de la crise actuelle, avec l’austérité partout, qui amplifie le chômage, et les cadeaux de toute sorte aux riches et aux grandes entreprises, sous couvert de compétitivité, qui amplifient les inégalités.

4) DIRIGEANTS POLITIQUES ET « ÉLITES » DECONSIDÉRÉS

La grande majorité des Français ne supporte plus le système politique actuel et les comportements des « élites », notamment les élites politiques dont le spectacle navrant à toutes les soirées d’élections a de quoi booster l’abstention… et le vote FN. Ce dernier surfe habilement sur ce rejet légitime du système alors qu’il ne propose rien de sérieux pour en changer. Pourquoi changer un système qui vous fait gagner ?

5) HABILETÉ DE L’ADVERSAIRE POUR APPARAITRE À L’ÉCOUTE DU PEUPLE ET DU COTÉ DES DOMINÉS

Le FN surfe également avec démagogie et populisme sur d’autres thèmes où la faillite des dirigeants actuels et passés est flagrante. J’ai été frappé ces derniers jours par la capacité des porte-paroles du FN à privilégier des « éléments de langage » qui ont du sens pour beaucoup de gens du peuple et qui parfois correspondent à des revendications traditionnelles de la gauche militante. Peu importe que ce soit de la « com » et de la poudre aux yeux électorale, cela porte autrement dans une fraction de la population que du Macron ou du Cambadélis. Le « fond dur » de xénophobie et d’intolérance, toujours bien présent, finit par être recouvert par une communication qui se veut résolument bien plus sociale que le langage de nos « élites ». Comment s’étonner que cette propagande touche tout particulièrement les non diplômés ou des jeunes qui se perçoivent comme sans avenir dans le système de l’oligarchie au pouvoir ?

CONCLUSION PROVISOIRE : LE FN EST EN REALITÉ A 13,5%. C’EST BEAUCOUP, MAIS C’EST TRÈS MINORITAIRE !

6 millions de votes FN sur 44,6 millions d’inscrits, c’est 13,5 %. Même dans ma région politiquement sinistrée, si le FN devait en prendre la présidence, il ne représenterait que 21% du corps électoral (909.000 sur 4,24 millions). C’est vrai aussi des autres formations. La démocratie dite représentative telle qu’elle existe aujourd’hui est moribonde.

Le système politique auquel il faut s’attaquer n’est pas d’abord le FN (même s’il va falloir le faire aussi) mais d’abord celui qui a produit ce phénomène en dépolitisant la vie politique, en installant l’économie libérale au pouvoir, et en mettant de plus en plus la démocratie entre parenthèses, comme ce fut le cas avec l’adoption du Traité de Lisbonne, avec le tournant de l’austérité pour le peuple et du « sauvetage » prioritaire des banques, avec le refus de la séparation bancaire et d’une taxation sérieuse des transactions financières, et comme c’est toujours le cas avec la négociation secrète de divers accords dits de libre-échange, avec notre Président en chef de guerre sans mandat international, et dans bien d’autres exemples.

Changeons le système, pas le climat, disent les militants de la justice climatique, dont je fais partie. Mais il y a d’autres bonnes raisons que le climat pour vouloir changer le système.

Jean Gadrey

Jean Gadrey, né en 1943, est Professeur honoraire d’économie à l’Université Lille 1.
Il a publié au cours des dernières années : Socio-économie des services et (avec Florence Jany-Catrice) Les nouveaux indicateurs de richesse (La Découverte, coll. Repères).
S’y ajoutent En finir avec les inégalités (Mango, 2006) et, en 2010, Adieu à la croissance (Les petits matins/Alternatives économiques), réédité en 2012 avec une postface originale.
Il collabore régulièrement à Alternatives économiques.

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