Édition du 16 octobre 2018

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Quelques réflexions préliminaires après La Grande Transition (LGT)

23 mai 2018

Pour une fois, la formule, « bilan globalement positif », 1000 fois utilisée, 1000 fois usée, ne convient pas. L’expérience que nous venons de vivre avec LGT n’était pas « globalement » positive, mais totalement et organiquement positive. Voici quelques observations « à froid », donc partielles et incomplètes, qui ont pour but de susciter discussions et débats au sein de notre collectif des NCS, qui a été bien présent avant et pendant LGT.

La masse critique

Il y a des fois, mais ce n’est pas toujours le cas, où le quantitatif devient qualitatif : avec 1650 inscrit-es, LGT a dépassé, et de loin, les niveaux habituels [1]. À part le vendredi matin où la participation était plus faible, il n’y a jamais eu moins de 1000 personnes sur le site. Vous l’avez vu, les salles étaient presque toutes pleines, y compris les plénières où plusieurs fois, on a dû reporter le trop plein sur des salles aménagées pour la vision en différé. De ce nombre, la majorité étaient des jeunes (30 ans et moins). Avec 300-400 états-uniens et canadiens, et quelques participants d’Europe et d’Amérique latine, il y avait une masse critique de Montréalais et de Québécois [2]. Il y a eu 120 sessions, seulement deux ont été annulées. Les trois évènements « festifs » ont été remplis de monde. Il y avait plus de 300 intervenant-es. On était donc, sur le plan quantitatif, sur une autre planète [3].

Génération 2012

Sous l’égide du Collectif la Grande transition, la participation était surtout jeune, surtout étudiante, avec beaucoup d’étudiants aux études supérieures (maîtrise et doctorat). Si on ajoute à cela les profs et chargés de cours, on peut dire que la majorité provenaient du secteur de l’éducation. Des militants des mouvements populaires et syndicaux étaient présents, davantage à titre de personnes ressources (animateurs, intervenants, assignés à des travaux de synthèse). Pour simplifier, je dirais que c’était la portion militante de la génération du printemps étable de 2012. Dans la majorité des sessions, il y avait des exposés bien préparés. On sentait que ce n’était pas improvisé, qu’il y avait eu des travaux. Les intervenants, il faut le dire, avaient été sélectionnés par le comité mandaté par LGT. Sur les 300 propositions, on en a retenu le tiers, et dans plusieurs cas, les thèmes (et donc les intervenants) ont été amalgamés [4]. Les responsables des sessions (au sein du comité LGT) devaient aussi, autant que faire se pouvait, suivre les intervenants, demander des synopsis, faire des suggestions. La grande majorité des intervenants se sont conformés à ce système sans penser qu’il y avait un « comité central » caché quelque part pour les conformer à la « ligne ». Les profs ont eu quelques fois plus de difficultés à s’ajuster, mais plusieurs l’ont fait [5]. Tout cela a donné, en général, des sessions riches et variées, bien présentées, avec une assez bonne participation de la salle, avec des éléments conceptuels et des éléments pratico-organisationnels. Pour terminer, soulignons la participation très active de la grande majorité des membres du collectif des NCS, dans la préparation de l’évènement, le financement, la conception et l’animation de plusieurs sessions, etc. [6].

Les thèmes transversaux

Mon point de vue sur cela est un peu biaisé du fait que j’ai suivi et-ou participé à une trentaine de sessions. J’ai trouvé que le thème du syndicalisme a été bien abordé, avec plusieurs discussions qui n’avaient pas peur de « sortir de la boîte », tant pour critiquer les pratiques syndicales en cours que pour contextualiser les difficultés actuelles, dans le sillon de l’offensive néolibérale. L’écologie et le féminisme étaient évidemment partout, encore là, tant pour examiner les défis de l’intersectionnalité que pour cartographier les grandes batailles en cours. Les utopies post-capitalismes ont bien intégré l’idée du changement de paradigme, qui signifie une rupture en profondeur avec les héritages des générations antérieures férues de « progrès » et de « croissance ». Enfin, il y avait presque partout l’ombre des États-Unis, non seulement par la participation de plusieurs militants de là-bas, mais du fait des énormes implications de la restructuration en cours (le « trumpisme »). Comme Emmanuel et moi avons mobilisé un comité de synthèse, il y aura moyen d’avoir accès à des synthèses de plusieurs discussions [7]. Bref, plus de 1600 personnes ont sérieusement discuté dans une perspective qu’on peut qualifier d’anti et de post-capitalisme. Cela intégrait plusieurs points de vue, dans le sillon de la noble tradition socialiste et social-démocrate, dans l’option libertaire et écologiste de la décroissance, dans la lignée du marxisme et du socialisme révolutionnaire. S’il y avait des consensus, j’en soulignerais trois :

• Le capitalisme n’est pas réparable. Il faudra, par nécessité, dépasser le « capitalisme vert » ou le « néo-keynésianisme », qui ne semblent pas à portée de vue dans le cadre de l’actuelle « crise des crises ». Devant nous, cette « crise des crises » semble être partout à l’horizon et dans tous les domaines : économique, politique, environnemental, migratoire, etc.
• On ne sait pas comment ce capitalisme « réellement existant » va tomber, mais on sait que cela ne sera pas comme on l’a pensé avant (insurrection soudaine ou lent grignotage du pouvoir par les élections et l’institutionnalisation). Pour autant, il y a une conscience généralisée qu’il faut agir sur plusieurs registres en même temps : celui de la lutte politique, de la lutte contre l’État, dans une guerre opiniâtre, (de position) ; celui des expériences préfiguratives (les versants militants de l’économie sociale et solidaire) ; celui des actions et des stratégies « glocales ».
• Les moyens pour lutter sur tous ces fronts sont évidemment multiples et diversifiés, avec un sentiment général que l’initiative doit devenir des mouvements populaires auto-organisés. Les partis, les institutions progressistes, les ONG, peuvent jouer un rôle d’appoint, ce qui veut dire que les mouvements populaires (conçus comme de grandes convergences politisées) doivent avoir le « lead ».

Des angles morts

Comme je l’ai dit auparavant, je parle de ce que j’ai vu et entendu, ce qui veut dire qu’un véritable bilan devra être plus inclusif et collectif. On a relativement peu parlé de l’État, comme centre stratégique d’articulation des visions hégémoniques. On a encore moins parlé de l’État canadien, si ce n’est qu’à travers sa présence sur certaines questions (extractivisme, impérialisme). Cela a affaibli, sans la détruire, la capacité de penser la contre-hégémonie. Cela pouvait, en apparence tout au moins, donner l’impression que les participants n’étaient pas tout à fait rendus là. Dans cet espace du non-dit, la question québécoise ou canadienne a été peu abordée [8]. Les confrontations actuelles autour de l’« identité », du « eux et du nous », de la cristallisation des idéologies réactionnaires (contre les immigrants et réfugiés) et racistes ont été présentes, mais peu. Même la question autochtone (qui a été surtout abordée via les enjeux environnementaux). Est-ce à dire que l’on préfère prendre une certaine distance par rapport aux lignes de fractures actuelles, peu encourageantes du fait de leur instrumentalisation par la droite ? Il peut y avoir là une certaine peur d’aborder des enjeux actuels et difficiles.

En lien avec cela, il y a peu d’espace pour la question de l’intervention dans la politique institutionnelle, à part une session sur le rôle des partis, pas très dynamique semble-t-il. Plus terre à terre, je ne me souviens pas qu’aient été abordés le projet, les défis et les contradictions de Québec Solidaire, ce qui était, je crois, pour les États-Uniens et les Canadiens, un peu étrange, compte tenu du fait que QS est souvent perçu comme une riche expérimentation. C’est peut-être que plusieurs militants de QS ont la tête ailleurs en ce moment. Cependant, je crois qu’il y a un autre facteur important. La faction militante de la « génération 2012 » exprime une certaine distanciation par rapport au enjeux politiques immédiats, donc par rapport aux institutions et aux outils (tels les partis). J’avais vu cela lors d’un débat convoqué par le réseau écosocialiste il y a quelques mois [9]. Peut-être qu’une des conséquences de cette relative « absence » de « la » politique a été la faible couverture médiatique. Outre le fait bien connu du caractère réactionnaire et médiocre des médias, il y avait le fait que LGT n’avait pas grand-chose à offrir ou à dire sur le « moment » actuel sinon des analyses systémiques.

Les nouveaux territoires de l’intellectualité

Pendant quelques années, les NCS ont réanimé avec beaucoup d’efforts l’idée d’une pensée politique critique, en rupture avec l’idéologie « soft » qui a eu la cote dans les années 1990, en rupture également avec le je-sais-tout-isme d’un certain marxisme atrophié. Cela n’a pas toujours été facile ni évident, mais nous avons réussi le pari. Aujourd’hui, la génération 2012 arrive à la maturité et c’est tant mieux, d’autant plus que nous avons convergé avec ces nouvelles énergies d’où est né le Collectif de la Grande Transition. Ce Collectif n’est pas « né » des NCS, même si les NCS depuis le départ en font partie [10]10. Ce métissage inhabituel a bien fonctionné, la preuve étant le succès de LGT, y compris dans ses aspects logistiques, organisationnels et financiers [11]. Les difficultés de fonctionnement, nombreuses comme dans ce genre d’évènements, ont été globalement gérées. La conclusion pour moi en tout cas est claire. LGT et son processus multi est le chemin qu’il faut suivre et appuyer dans les prochaines années. Je pense que dans le collectif LGT, cette idée un peu fusionnelle avec les NCS est acceptée malgré quelques réticences de certaines personnes.

Il est encore trop tôt pour prédire ce qui va se passer. Je ne serais pas surpris que le processus LGT, endossé par le réseau Historical Materialism (HM), se reproduise à l’avenir. C’est-à-dire de grandes rencontres intellectuelles-politiques faisant converger des chercheurs-militants et des militants-chercheurs de plusieurs pays et mouvements [12]. Il se pourrait donc bien que LGT reprenne le fil, probablement autour de 2020. Dans la période à venir, on pourra voir par ailleurs, comment maintenir le momentum, peut-être autour de l’idée de reconstituer l’université populaire sur des thèmes spécifiques et également en tenant compte davantage des dimensions régionales. Avec cela viendrait évidemment un appareillage médiatique, la production de textes, des interventions ponctuelles, etc. Je crois que le collectif de LGT va discuter de tout cela pour arriver à quelque chose de concert au retour de la pause estivale.

Et nous, on fera la même chose. En attendant, réjouissons-nous de notre succès, pas trop, juste assez.


[1L’université populaire des Nouveaux Cahiers du Socialisme (NCS) a attiré en général de 250 à 300 personnes par an. Lorsque nous l’avons organisée dans le cadre du Forum social mondial (2016), nous avons eu 800 personnes au total.

[2C’est une estimation très personnelle, car je n’ai pas vu le rapport statistique.

[3C’est dans doute l’utilisation des médias sociaux, les liens établis entre le collectif et les anciens réseaux du printemps 2012, et les liens établis via les étudiants branchés sur le réseau Historical Materialism (New York et Toronto) qui ont facilité cette explosion de la participation.

[4Les personnes qui proposaient des thèmes similaires étaient invitées à fusionner leurs groupes et à discuter de leur complémentarité.

[5C’étaient surtout des profs de cégep. Les universitaires, au moins du côté québécois, étaient peu nombreux.

[6Je compte 26 sessions où des membres et collaborateurs des NCS ont été présents à des titres divers. Pour le comité d’organisation et le financement, plusieurs membres ont été très présents, notamment F. Achard, P. Beaudet, D. Cuccioletta, É. Lavallière, A. Querry, R. Rashi. Les NCS ont également pris en charge la participation de Serge Halimi et de Christophe Aguiton (France), ainsi que celle de 4 autochtones (Jean-Charles Piétacho, Réal Mackenzie, Tania Larivière et Daphné-Anne Takpanie.

[7Le numéro 21 des NCS (hiver 2019) sera consacré aux discussions de la Grande transition

[8À part quelques analyses "comparatives" avec la Catalogne et l’Écosse

[9Voir mon reportage dans PTAG : http://www.pressegauche.org/La-question-de-la-question

[10Le collectif LGT comprend environ 20 membres actifs, plus une autre vingtaine de personnes qui ont donné un coup de main. Dans le collectif « actif », il y a quelques membres des NCS. Il faut aussi noter que dans ce collectif, les NCS n’ont pas agi comme un « caucus » ou un « groupe d’influence ». Nous nous sommes tout simplement fusionnés dans le processus.

[11Le projet a disposé d’un budget d’environ $70 000 (cash), sans compter les ressources consenties en « nature » (temps de travail, UQÀM et autres universités, etc.). Aux dernières nouvelles, les revenus excèdent un peu les dépenses.

[12À l’origine, HM a été mis en place à Londres, New York et Toronto pour regrouper les intellos de gauche. Une rencontre annuelle avait lieu à Londres, et, en alternance, à NY et Toronto. Les animateurs HM qui étaient avec nous ont constaté que LGT a été le plus grand succès de cette entreprise qui dure depuis 10 ans. Il y avait comme un constat qu’à Montréal, tant sur le plan qualitatif que sur le plan quantitatif, il y avait une masse critique impressionnante et que désormais, Montréal allait être une des plaques tournantes.

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