Édition du 17 avril 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

Réponse à Gilles McMillan

À propos de la peur qui rôde

Cher Gilles

S’il y a quelque chose que je partage avec toi, c’est bien la volonté de ne pas "hurler avec les loups", et de chercher, au-delà des modes et des réflexes grégaires, à comprendre ce qui peut se jouer réellement au fil de l’actualité. Il reste que tes arguments ont de quoi interroger.

Car ce qui reste essentiel dans ce débat, c’est d’aller au-delà des mots, de la querelle des mots, pour retrouver les choses (et bien sûr les actes) qui se trouvent, si je puis dire, derrière. Comment expliquer, puis défaire, comme tu l’écris toi-même cette "’peur fantasmée, irrationnelle, des musulmans", en somme ce qu’on a fini par appeler vaille que vaille « l’islamophobie ». Car telle est la seule question qui importe. Or pour y répondre tu n’avances finalement qu’une thèse, celle de la présence « d’un l’islam extrémiste, guerrier, conquérant, celui du djihad armé et de l’entrisme social, c’est-à-dire la revendication sans fin d’accommodements religieux et culturels". Un islam intégriste que les élites de nos pays oublieraient de nommer et dont on chercherait à escamoter la présence, une présence pourtant si délétère.

Il est vrai —et tu as raison en ce sens— que l’islam intégriste existe hors de tout doute : il suffit de voir les sinistres exploits de l’État islamique et certaines de ses retombées jusqu’en Occident. Il est vrai aussi que lorsqu’on parle d’islamophobie, on s’en sert souvent comme d’un anathème moral, faisant ainsi taire tout débat ou échange enrichissant, toute appréhension complexe de la réalité qui git derrière. Mais de là à centrer tout ton article autour du seul problème de l’islamisme radical n’est-ce pas un peu court, et qui plus est, n’est-ce pas jouer avec le feu, en tombant dans les mêmes raccourcis, amalgames et simplifications que par ailleurs tu dénonces avec justesse [1] ?

Un seul facteur en jeu ?

Par exemple, si l’on peut avec raison s’en prendre au djihad armé et au terrorisme aveugle qu’il implique, comment en même temps ne pas les mettre en lien avec les interventions guerrières et impériales menées au Moyen-Orient par les puissances occidentales, les USA en tête, et le terrorisme d’État en prime ? L’un (le terrorisme des puissants) alimentant l’autre (le terrorisme des faibles), et réciproquement !

Autre exemple : tu reprends à ton compte un extrait de L’impossible paix en méditerranée de Boualem Sansal, insistant sur « l’affaissement assourdissant de l’Europe impuissante à affirmer ses valeurs de réflexivité, de liberté, de doute, de laïcité face à la volonté de soumettre l’individu inhérente à l’islamisme ». Mais tu ne développes aucunement l’idée, comme pourtant l’indique au passage Boualem, que cette situation chronique d’instabilité provient aussi de « la mondialisation, qui fait feu de tout bois et détruit les derniers piliers de la solidarité traditionnelle ». Y compris au Québec, où au prisme d’un capitalisme néolibéral et multiculturel défendu ardemment, notamment par les élites fédéralistes, ne cessent de s’accroître dérèglements économiques et sociaux (pensez à la santé !), et dans leur sillages, perte de sens ainsi que délitement des liens sociaux et du « vivre-ensemble ».

Un sourd malaise collectif

Autrement dit, il n’y a pas d’un côté les « dangereux islamistes radicaux », et de l’autre cette pauvre et bonne société occidentale qui « murmure », incapable d’affirmer les nobles valeurs qui sont les siennes. Ce serait vraiment trop simple et ce serait justement retomber dans ces dichotomies si caricaturales et par trop idéologiques du très controversé « choc des civilisations » de Samuel Hutington. Ce qu’il y a, c’est bien plutôt un chaos grandissant, géopolitique, économique, social et culturel qui alimente un « sourd malaise collectif » qui va bien au-delà de la seule peur d’un islamisme radical et violent. Et dont il faut prendre acte, ne serait-ce que pour en saisir les sources et tenter d’en enrayer les manifestations les plus inquiétantes. Comment en finir chez nous avec la peur qui rode ? Telle est la seule question pratique d’importance, et je ne crois pas que de se contenter de pointer du doigt l’islamisme radical, aide vraiment à la solutionner. Tout au contraire !

Que faire alors ?

J’écrivais l’année dernière exactement à la même époque ces quelques lignes, et il me semble qu’elles restent tout à fait d’actualité, en précisant néanmoins que c’est du côté des partis politiques et de leurs orientations que se trouve peut-être la solution sur le long terme.

Aussi le problème de fond auquel nous sommes confrontés aujourd’hui est celui de la peur : comment lutter contre cette peur, en faire une peur qui éveille », et non pas une peur qui alimente désirs de « murs » et volontés de replis ; ou encore qui ressasse, au nom de la rectitude politique, culpabilisation maladive et souci obsessionnel des apparences ? C’est le célèbre historien français Patrick Boucheron qui nous le rappelle en commentant son livre Conjurer la peur1 : il existe « une angoisse sourde qu’on doit « aérer », en faisant quelque chose ensemble ».

Or, comme on le sait, ce qui peut nous permettre de « faire quelque chose ensemble », de « rassembler en période de gros temps des énergies et de prendre des décisions », ce ne sont pas les religions, mais bien la politique, pensée au sens noble du terme, comme expression démocratique du pouvoir que se donne une collectivité donnée.

Et là, il est impossible de ne pas voir tout ce que n’ont pas fait ou mal fait les partis politiques au pouvoir à Québec, depuis par exemple 2007 et les travaux de la commission Taylor Bouchard. Plutôt que d’utiliser la peur, comme un outil de mobilisation pour nous mettre en mouvement collectivement et en affronter de manière active les effets pervers, ils l’ont, soit minimisée comme le PLQ (au nom d’un multiculturalisme éthéré), soit au contraire alimentée de manière malsaine et victimisante comme le PQ (à travers une charte aux penchants ouvertement identitaires). Laissant ainsi se développer toutes les conditions ayant permis à ce qu’advienne un attentat comme celui de Québec.

Dans ce contexte, et au-delà de tous les vertueux appels à la tolérance qui résonnent dans le sillage des émois collectifs suscités par cet attentat, on comprendra l’importance d’un projet politique de fond qui chercherait à installer les conditions d’une véritable égalité, économique, sociale et culturelle entre citoyens et citoyennes du Québec.(...)

Une politique de l’égalité et de la souveraineté audacieuse

En somme plus qu’à des appels moraux –guère efficaces— nous enjoignant collectivement à ne pas être intolérants ou racistes, c’est à une action politique collective audacieuse sur laquelle il serait souhaitable de se concentrer ; une action politique qui tout reprenant à son compte les frustrations et mécontentement souterrains qui taraudent la société, chercheraient à les orienter dans un projet de transformation sociale positif fondé sur les principes de la souveraineté et l’égalité sociale.

En ce sens, la montée à l’heure actuelle de la droite et de l’extrême droite, ne peut qu’interroger Québec solidaire sur ses propres pratiques ou stratégies actuelles, lui qui résolument à gauche depuis 12 ans cherche à incarner la voie de l’égalité sociale. Comment se fait-il qu’il n’arrive pas suffisamment à se faire l’écho de ces malaises et colères rentrées pour en devenir le vrai porte-parole, pour drainer autour de son projet de transformation sociale, tous ces mécontents, ces multiples insatisfactions ? N’y-a-t’il pas à se questionner ? Par exemple QS ne devrait-il pas être plus dénonciateur, moins consensuel, plus affirmatif quant à la question de l’indépendance, plus en phase avec les préoccupations et frustrations de larges secteurs de la population ? Questions ouvertes, et qui pourraient être suivies de bien d’autres, mais qui après la fusion avec Option Nationale, mériteraient qu’on s’y arrête sérieusement. Ne serait-ce que pour réfléchir d’un peu plus près à la manière de contenir, cette peur qui rode.... et qui croit de façon si inquiétante !

Pierre Mouterde

Le 1 février 2018


[1Sans vouloir t’offenser, c’est exactement le même argument central qui est repris ad nauseam par Denise Bombardier, dans sa chronique du 2 février 2018, Justin Trudeau et l’islamophobie.

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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