Édition du 22 mai 2018

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Catalogne

En Catalogne, l'indépendantisme progresse dans les zones populaires

Ce qui suit est un document étonnant qui analyse, contre bien des idées reçues, comment l’indépendantisme catalan a connu, lors des dernières élections, une évolution de son électorat dans le sens d’un ancrage populaire, voire ouvrier, très marqué.

Tiré du blogue de l’auteur.

Le bloc sécessionniste a gagné des voix dans les zones où il est le plus faible, surtout dans les municipalités et les quartiers de l’aire métropolitaine où les revenus sont bas.

C’est grâce à cette augmentation que les indépendantistes ont pu compenser la baisse dans leurs fiefs traditionnels et dans les villes à revenus moyens, c’est-à-dire se situant au-dessus de 39 000 euros annuels.

L’indépendantisme, qui sollicite les voix des semblables de Gabriel Rufián [lire ci-dessous], en a gagné 105 000 grâce aux zones où se concentre cette typologie sociale.

Castillanophone [hispanophone], habitant et travaillant dans la ceinture ouvrière de Barcelone et indépendantiste. Tel est le profil de Gabriel Rufián, le populaire député de l’ERC au Congrès de Madrid, tel est le type d’électeur que l’indépendantisme a cherché à séduire pendant des années. Aujourd’hui les données vérifient que les « rufians » constituent la principale poche de croissance indépendantiste aux dernières élections, le 21 décembre, où la participation a atteint un niveau historique grâce à la mobilisation des fiefs anti-indépendantistes.

Sur l’ensemble de la Catalogne, les listes partisanes de la sécession ont rassemblé le 21 décembre 105 000 voix de plus qu’en 2015, même si l’augmentation de la participation a fait que ces résultats se sont traduits par une perte nette de deux dixièmes dans le pourcentage de l’indépendantisme. Les partisans du maintien de la Catalogne dans l’Espagne ont, eux, convaincu 140 000 personnes de plus qu’en 2015. En outre, la participation a augmenté plus dans les zones les plus défavorables à l’indépendantisme.

Or, si l’on observe la répartition territoriale des gains et des pertes de chaque bloc, on constate que c’est l’augmentation des voix dans la ceinture barcelonaise qui a permis à l’indépendantisme de tenir le coup face à la baisse de ses soutiens dans les zones où le nationalisme catalan engrange traditionnellement ses bons scores ; autrement dit les zones situées historiquement dans l’intérieur des terres, dans les quartiers les plus aisés de Barcelone ou dans le centre des grandes villes.

Où monte et où baisse le vote indépendantiste, pâté de maison par pâté de maison.
Variation du vote pour chacun des deux blocs par rapport à 2015 par district électoral.
Flèche jaune : plus de voix indépendantistes /flèche bleue : moins de voix indépendantistes

Sur cette carte des gains et des pertes de l’indépendantisme dans chaque district électoral, la ceinture ouvrière de Barcelone, qui aujourd’hui s’est globalement colorée du orange du parti vainqueur, Ciudadanos, apparaît ici en jaune car l’indépendantisme a progressé dans la majorité des quartiers. L’Hospitalet (+1 point), Santa Coloma (+2 points), Badalona (+1,7) ou Cornellá (+1,5) ont tiré le vote indépendantiste vers le haut, bien que le total des trois partis indépendantistes, Junts per Cat, ERC et la CUP, se soit situé en-dessous des 33%.

En revanche, si dans les alentours de Barcelone, au sud et autour de Lleida prédominent les flèches jaunes (augmentation indépendantiste), sur la côte du Maresme, autour de Mataró, les bleues gagnent à plate couture, alors qu’il s’agit d’une zone favorable à l’indépendantisme où les revenus sont plus hauts. La même chose se produit tout au long de la côte de Gérone et dans les cantons de la Selva et de la Garrotxa.

Augmentation du vote indépendantiste dans les municipalités ouvrières le 21 décembre
Variation des voix en faveur des blocs indépendantiste et non indépendantiste entre 2015 et 2017 dans les municipalités catalanes comptant plus de 50 000 habitants
Flèche jaune : plus de voix pour les partis indépendantistes par rapport à 2015. Flèche bleue : plus de voix pour les partis non-indépendantistes par rapport à 2015.
Commentaire sur le côté jaune : les partis indépendantistes augmentent leur score dans les principaux fiefs du PSC (socialistes), qui sont aujourd’hui ceux de Ciudadanos, dans la ceinture de Barcelone.
Commentaire sur le côté bleu : A Sant Cugat del Vallés, fief traditionnel du PDeCat (indépendantiste de droite), les partis non-indépendantistes montent de deux points par rapport à 2015.

Voilà la tendance que fait apparaître l’analyse géographique de l’élection du 21 décembre : les indépendantistes ont perdu de la force dans les zones traditionnellement nationalistes pour en gagner dans la zone métropolitaine. Les non-indépendantistes, eux, ont fait le chemin inverse, en accrochant plus de voix dans les zones de l’intérieur ou dans les quartiers à revenus plus élevés et, tout en augmentant leur score dans la ceinture barcelonaise, ils l’ont fait dans une moindre mesure que les indépendantistes.

L’indépendantisme est monté là où en 2015 il était le plus faible, tendance qui avait été repérée lors du vote du référendum le 1er octobre, lorsque l’inattendue mobilisation de la ceinture ouvrière de Barcelone avait « boosté » le référendum du 1er octobre (cliquer ici http://www.eldiario.es/catalunya/politica/inesperada-movilizacion-cinturon-barcelones-independentismo_0_694680540.html). A cette élection de décembre 2017, le bloc indépendantiste a augmenté ses voix dans les zones où, en 2015, il n’était pas parvenu à atteindre les 40%, et il a baissé dans les zones où alors il avait dépassé confortablement les 45%.

L’indépendantisme a été à la hausse dans les municipalités où il était le plus faible en 2015 (côté gauche du graphique, en jaune), il a baissé dans les zones où il était, à la même date, plus fort (côté droit du graphique, en bleu).
Le graphique ci-dessous ne représente que les municipalités de plus de 10 000 habitants.
Chaque cercle bleu représente une municipalité. La taille de chaque cercle est en proportion de la population de chaque municipalité.
En jaune, à gauche : plus de voix en faveur des partis indépendantistes par rapport à 2015.
En bleu, à droite : plus de voix en faveur des partis non-indépendantistes par rapport à 2015.

Les « rufians » ont-ils été les nouveaux électeurs indépendantistes ? Il est difficile de dessiner le profil de ce nouvel électorat sans avoir des sondages post-électoraux. Mais les données géographiques (écologiques, si l’on utilise les termes des sciences politiques) vont dans le sens de l’affirmation d’un profil sociologique similaire à celui du député de l’ERC au Congrès des députés. L’indépendantisme a plus progressé dans les localités qui ont plus d’électeurs nés à l’extérieur de la Catalogne et où également il y a le moins de personnes diplômées.

Endroits où montent et où baissent les indépendantistes, selon le profil de la population.
Comparaison des variations de voix obtenues par chacun des blocs par rapport à 2015 avec différentes variables démographiques. Seules sont recensées les municipalités de plus de 10 000 habitants.
Premier graphique, à gauche : nés dans une autre Communauté Autonome (%).
Deuxième graphique, à droite : non-diplômés (%)
Rangée du dessous, premier graphique : vote indépendantiste en 2015 (%)
Deuxième graphique, à droite : revenu moyen (%)
Les flèches allant vers la gauche : les voix indépendantistes augmentent.
Les flèches allant vers la droite : les voix non-indépendantistes augmentent.

La corrélation entre revenu et augmentation des voix indépendantistes est plus faible. Il semble clair que dans les municipalités où les revenus sont les plus élevés (au-dessus de 39 000 euros annuels), comme Sant Cugat, Sant Just Desvern, Sitges ou Sant Andreu de Llavaneres, la baisse des scores a été très prononcée, autour de 2,5 points. Cette tendance est à mettre au compte du discours sur les mauvaises perspectives économiques que produirait supposément l’indépendance de la Catalogne, discours très présent durant la campagne électorale.

En revanche, l’indépendantisme a vu exploser ses scores de plus de deux points (et même de 4 points) dans les localités aux revenus les plus bas (moins de 23 000 euros), comme Badia del Vallés, Santa Coloma de Gramenet ou la Llagosta. Cela s’est vu aussi dans les localités les moins florissantes de Catalogne, autour de l’Ebre, comme à Amposta, Deltebre ou Sant Carles de la Ràpita, qui correspond à l’une des zones qui a connu l’une des interventions policières les plus dures lors du référendum du 1er octobre.

Barcelone : plus pauvre, plus indépendantiste

Aujourd’hui, Barcelone est moins indépendantiste qu’en 2015. En comparaison, JxCat, l’ERC et la CUP ont obtenu 1,5 points de moins que lors de la consultation de 2015. Par district électoral, la carte des variations dans la cité comtale coïncide pratiquement avec une carte du revenu moyen dans Barcelone : les indépendantistes montent dans les quartiers et les zones les plus pauvres tandis qu’ils perdent des voix dans leurs fiefs traditionnels.

A Sarrià, la principale base des électeurs de JuntsXCat, l’indépendantisme a perdu des voix dans tous les districts électoraux.

Endroits où montent et où baissent les voix des indépendantistes à Barcelone.
Flèche jaune : plus de voix indépendantistes.
Flèche bleue : moins de voix indépendantistes

Sabadell et Terrassa : le centre vs la périphérie

Dans les deux chefs-lieux du Vallès Occidental, où, comme la majorité des votants de la ceinture de Barcelone, les gens ont toujours voté plus en faveur des partis non-indépendantistes, la fracture par rapport au 27 septembre 2015 s’est ouverte entre le centre et la périphérie. Alors que les quartiers périphériques des deux villes ont plus voté indépendantiste qu’en 2015, le centre a plus choisi en faveur des constitutionnalistes.

 Endroits où montent et où baissent les voix des indépendantistes à Sabadell et à Terrassa
Flèche jaune : plus de voix indépendantistes.
Flèche bleue : moins de voix indépendantistes

Lleida : majorité pour l’indépendantisme

Bien que la province de Lleida ait été l’une des plus grandes pourvoyeuses en voix favorables aux partis indépendantistes, le chef-lieu de la province leur avait opposé de la résistance lors des précédentes élections en 2015. Le 21 décembre, grâce aux nouveaux électeurs de toutes les zones de la ville, les partis indépendantistes y ont décroché la majorité des voix.

Endroits où montent et où baissent les voix des indépendantistes à Lleida
Flèche jaune : plus de voix indépendantistes.
Flèche bleue : moins de voix indépendantistes.

Girona : l’indépendantisme perd des voix chez lui

Le vote indépendantiste a perdu de sa force chez Puigdemont, à Girona, dont il fut le maire entre 2011 et 2016 où il devint le président de la Généralité. Dans le chef-lieu de la province, l’indépendantisme a perdu des voix par rapport à 2015 dans presque tous les districts électoraux. Malgré cette chute, JuntsXCat, l’ERC et la CUP totalisent encore plus de 60% des voix dans la ville.

Endroits où montent et où baissent les voix des indépendantistes à Girona
Flèche jaune : plus de voix indépendantistes.
Flèche bleue : moins de voix indépendantistes.

Traduction de Las elecciones del voto ’rufián’ : así creció el independentismo en el cinturón obrero de Barcelona (eldiario.es, 28 12 2017) par Antoine Rabadan

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