Édition du 13 novembre 2018

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États-Unis

Gab, le « Twitter d’extrême droite », ferme après la tuerie de Pittsburgh

Il a fallu que le pire arrive pour que les principaux partenaires de Gab décident de lâcher le réseau social. Qui se cache derrière le repaire de l’alt-right anglophone ?

Tiré du site du journal Le Soir.

Robert Bowers, l’auteur de la tuerie qui a fait onze morts le samedi 27 octobre dans une synagogue de Pittsburgh avait publié, quelques heures avant, des messages antisémites à l’égard de HIAS, l’organisation juive de défense des réfugiés qu’il a ciblée. Outre les réseaux sociaux classiques, Robert Bowers fréquentait également Gab, le réseau à la tortue. Ce message explicite dans sa biographie : « Les Juifs sont les enfants de Satan ». Depuis le lendemain de la tuerie, le site est inaccessible. Son hébergeur, Joyent, a annoncé qu’il coupait son accès ce lundi. En cause ? Après l’identification du tueur comme étant un membre du réseau, les partenaires techniques de Gab l’ont lâché.

Espace protégé pour l’extrême droite

« Gab va probablement être hors-service pendant des semaines à cause de cela », a écrit le réseau sur son compte Twitter. « Nous continuerons à nous battre pour la liberté d’expression et la liberté individuelle en ligne pour tous », peuvent aussi lire ses utilisateurs sur le site de Gab. Depuis son lancement en 2016, le réseau s’est bâti une réputation de « repaire de l’extrême droite ». Ce n’est d’ailleurs pas pour rien que « Gabby », une grenouille, a été choisie pour mascotte du site. Celle-ci fait référence à Pepe the fog, personnage de bande dessinée que l’extrême droite détournée pour en faire un symbole. Se présentant sous la même forme que Twitter, Gab autorisait jusqu’à 300 caractères par message.

Sa devise « Tous bienvenus pour s’exprimer librement » lui a permis d’attirer des personnalités bannies d’autres réseaux sociaux. Notamment des membres influents de « l’alt-right » américaine, tels qu’Alex Jones, célèbre pour son émission et ses déclarations scandaleuses. Tous les membres profitent d’un système de modération particulier : les abonnés filtrent eux-mêmes les messages qu’ils ne souhaitent pas voir. Le New York Times qualifie Gab d’« espace numérique protégé pour l’extrême droite ».

Plusieurs antécédents avant la chute

Aujourd’hui fermé, du moins temporairement, cet espace d’expression pour antisémites n’en est pas à son premier obstacle. Début août, Microsoft avait menacé de couper son accès à Azure, une infrastructure technique de l’entreprise utilisée par Gab. Microsoft demandait le retrait de plusieurs messages antisémites qui appelaient à la violence, pour lesquels une plainte avait été déposée. L’auteur des messages les a finalement supprimés, mais « l’affaire avait montré la fragilité technique et juridique du réseau social », indique Le Monde (https://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/10/29/qu-est-ce-que-gab-le-reseau-social-d-extreme-droite-utilise-par-le-tireur-de-pittsburgh_5376065_4408996.html). Il a fallu que le pire arrive pour que les principaux partenaires de Gab décident de lâcher pour de bon le réseau social. Après GoDaddy, hébergeur du nom de domaine de Gab, et Joyent, c’est au tour de Paypal et Stripe, entreprises de paiement en ligne, de rompre leurs partenariats avec Gab. Au-delà de la fermeture, son directeur technique, Ekrem Büyükkaya, a annoncé sa démission. Un membre qui franchit la limite et c’est tout le réseau qui tombe.

L’anti-Silicon Valley

Aujourd’hui, la question que l’on se pose est comment le réseau alternatif a survécu jusqu’ici malgré ces obstacles ? En réalité, Gab, fondé par Utsav Sanduja, Ekrem Büyükkaya et Andrew Torba, est auto-financé par ses trois créateurs et les dons de sa communauté. Lorsque Microsoft avait menacé de couper son lien avec le réseau, Torba en avait profité pour demander à ses membres de participer au financement de l’entreprise. Pour que Gab puisse devenir « l’anti-Silicon Valley et construire immédiatement sa propre infrastructure », espérant pouvoir devenir autonome. Contrairement aux autres plateformes utilisées par l’extrême droite américaine, Gab se distingue par sa santé financière. D’autres réseaux dits alternatifs faute d’argent ou d’utilisateurs.

Le Twitter à la tortue, basé au Texas, revendique plus de 2.000 utilisateurs de sa version pro, une version payante. Assez selon le site pour couvrir ses frais de fonctionnement. Mais, surtout, Gab a encaissé des sommes importantes en recourant à plusieurs levées de fonds. Pas moins de 500.000 dollars récoltés après la manifestation de Charlottesville l’an dernier. En début d’année, un des fondateurs a annoncé une levée de fonds par cryptomonnaies. Déjà plus de 5 millions de dollars d’actions réservées, en rêvant d’un total de 10 millions. Un portefeuille confortable alors que le réseau ne dépasse pas quelques centaines de milliers d’utilisateurs. Les « personnalités de l’alt-right » sont peu actives. Les messages les plus populaires comptent peu de partages.

Ami-ennemi avec Facebook

Torba explique avoir eu l’idée de créer Gab « après la lecture d’articles de presse rapportant que Facebook censurait les articles de tendance politique conservatrice ». L’entrepreneur, qui se considère comme un chrétien conservateur, estime qu’il s’agit de la part de Facebook d’une modération politique orientée. « J’ai pensé qu’il était temps qu’un leader conservateur se porte volontaire pour fournir une plateforme sur laquelle n’importe qui pourrait venir et parler librement, sans craindre la censure », indiquait-il aux débuts du réseau. Remonté contre les réseaux classiques, Andrew Torba se tourne tout de même vers eux aujourd’hui pour tenir les membres de Gab informés. Ou pour chercher un nouvel hébergeur. Petite ironie du sort. Gab a déclaré qu’il collaborait avec le FBI dans l’affaire concernant la tuerie de Pittsburgh. Mais n’a annoncé aucun changement dans sa politique de modération.

Lola Lemaigre

\Journaliste pour le quotidien Le Soir (Belgique)

https://www.lesoir.be/

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