Édition du 19 septembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Québec solidaire

Impressions premières autour du congrès de Québec solidaire de mai 2017

S’il reste difficile de faire vraiment la part des choses, de séparer déjà l’ivraie du bon grain, au moins peut-on faire état de quelques impressions premières, de quelques éléments de fond, parmi les plus frappants !

Tout d’abord

Tout d’abord, il faut rappeler ces moments forts, collectivement et affectivement très forts, vécus autour des hommages rendus à Andrés Fontecilla et Françoise David (Souvenez-vous de la chanson Debout interprété via video par Fred Pellerin !), mais aussi indirectement à Amir Khadir, quand Nica Deslaurier, fraîchement élue à la présidence de QS, a rappelé des sanglots dans la voix, tout ce qu’elle devait au premier député de QS. Pas de doute, au sein de QS a pris corps un véritable "esprit de famille" qui s’enracine et se noue dans une histoire commune, des luttes partagées, des figures de référence admirées ; indispensables liens humains pour pouvoir passer à travers toutes les tempêtes à venir. Quoi de plus positif !

Ensuite

Ensuite, il y a ce point qu’on a moins noté mais qui est sans doute le plus important : on a assisté au cours de ce congrès au renouvellement de l’équipe de direction de QS, à son rajeunissement, mais aussi à son renforcement autour d’une équipe de jeunes (Gabriel Nadeau Dubois, Nica Deslauriers, Simon Pépin Tremblay, etc.) soudée et animée d’une même ardeur et partageant un bloc d’idées communes (le rapprochement avec ON, l’importance de l’indépendance, l’idée du parti-mouvement (aussi indéterminée soit-elle par ailleurs !). Avec l’impression qu’il y a là, avec la présence plus chevronnée de Manon Massé et bien sûr d’Amir Khadir, une équipe plus forte qui va pousser dans la même direction. Là encore ce n’est que du très positif !

Et puis

Et puis il faut en arriver au fameux débat sur la convergence, avec tout d’abord quelques remarques préalables sur la forme. Au-delà du formidable travail des 2 présidents et de l’impressionnante bonne humeur et patience de la salle, le mode de fonctionnement de QS hérité des pratiques syndicales (avec la logique des amendements et sous-amendements) ne facilite en rien l’approfondissement des débats ni non plus des votes clairs. Et cela, non seulement quand il s’agit d’élaborer un programme sur le long terme, mais aussi et surtout quand il s’agit de résoudre des questions difficiles commes celles des alliances. Il y aurait à penser à d’autres manières de procéder, à faire à ce niveau preuve d’imagination créatrice (en privilégiant les orientations de fond plus que les détails). Il faut espérer que la nouvelles direction de QS s’emparera de cette question à bras le corps.

Enfin

Enfin reste la question de fond concernant les rapports à venir avec le PQ : quelle que soit l’option que chacun a pu finalement privilégier (l’option A ou l’option B), il faut reconnaître que le débat a pris dans le peu de temps disponible (100 minutes), une drôle de tournure, emporté puis englouti qu’il a été par les questions identitaires soulevées par les militants et militantes du comité anti-raciste, qui par la charge émotive et réactive qu’elles ont soulevée... ont exacerbé un sentiment viscéral anti-PQ qui a coupé court à toute réflexion politique, froide et approfondie, sur le type de rapports qu’il serait possible d’avoir avec lui dans la conjoncture de 2018.

Une dérive émotive

Cette dérive émotive autour des questions identitaires pourrait être d’ailleurs sur le moyen terme —si elle n’est pas gérée habilement— passablement problématique pour QS. Car après tout, cet appel des militantes du comité anti-raciste à prendre en compte les aspirations des minorités culturelles dites « racisées » a aussi son revers obligé : comment y parvenir concrètement quand on est en même temps un parti indépendantiste qui se bat pour une langue commune, des valeurs laïques partagées collectivement (fussent-elles sur le mode de l’ouverture !), pour une même vision positive de la vie en commun et du partage de la richesse économique ? Et là dessus, à part le chantage à déchirer sa carte au cas où passerait l’option B, ce fut le silence radio !

Quoiqu’il en soit, si cette dérive émotive a eu le poids qu’elle a eue dans les derniers débats du congrès, c’est aussi parce qu’elle avait été en quelque sorte préparée. Préparée tout d’abord par le fait que les partisans de l’option A (ne voulant aucune discussion avec le PQ) l’avait rédigée de manière à ce qu’elle ne puisse pas —selon les règles syndicales— être amendée dans le sens d’un quelconque adoucissement. Encourageant ainsi un discours binaire autour de la seule question « pour ou contre un PQ néolibéral et identarisé » ainsi que courcircuitant toute discussion politique sur les avantages ou désavantages par exemple dans une conjoncture donnée, de simples ententes circonstancielles de désistement électoral.

Les ambiguités de l’option B

Mais les partisans de l’Option A ne sont pas les seuls en cause. La proposition B (celle favorable à des discussions avec le PQ) était –dans sa rédaction même— porteuse de nombreuses ambiguités ou confusions, notamment en ce qui concerne les attentes que QS pouvait avoir vis-à-vis du PQ. Et les explications –chiffrées et aussi plus mesurées et détaillées— apportées finalement par Amir Khadir sont arrivées beaucoup trop tard. D’où les trop nombreux amendements que le congrès a cherché à lui apporter, mais qui loin de la clarifier en ont au contraire fait perdre tout le sens (la transformant au passage quasiment en une option A bis).

Une voie étroite ?

Résultats : l’option A est passée très très majoritairement, mais sans que l’assemblée réalise peut-être tout ce qu’une telle orientation pouvait signifier. Car si l’on privilégie ainsi la voie positive de l’affirmation haute et forte d’un Québec solidaire décidant d’aller de l’avant tout seul, on se ferme aussi à toutes ces aspirations à l’unité et au changements social présentes en dehors même des rangs de QS et qui se trouvent ainsi passablement déçues ou désarçonnées. Qui plus est, on s’interdit de jouer ce rôle plus audacieux et décisif que QS aurait pu jouer, pour faire bouger à l’horizon de 2018 le tout de la conjoncture socio-politique du Québec.

Une telle voie était certes étroite et périlleuse, mais au moins elle avait le mérite de chercher par tous les moyens à lutter contre la fragmentation des forces vives de la société, en leur proposant un projet de type transitoire et rassembleur, capable dans une contexte hostile, de forcer la proportionnelle sur le terrain de la lutte électorale et de peser ainsi positivement sur les données concrètes de la conjoncture politique du Québec en installant à terme une dynamique de changement social au sein de laquelle QS aurait pu croître comme jamais et jouer un rôle central.

C’est par frilosité et incompréhension, ce que les partisans de l’option A ont refusé. À la manière d’une occasion perdue ! Après tout, n’est-ce pas cela l’art même de la politique : rendre les choses possibles ? Une chance que la conjoncture –vivante, changeante, en devenir— nous offre toujours la possibilité de nous reprendre !

Québec le 23 mai 2017

Pierre Mouterde, sociologue essayiste

Pierre Mouterde

Professeur de philosophie au Collège de Limoilou. S’est spécialisé à l’occasion de fréquents voyages de recherche, dans l’étude des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Auteur notamment de Repenser l’action politique de gauche -Essai sur l’éthique, la politique et l’histoire (Écosociété, 2005), et de Quand l’utopie ne désarme, les pratiques alternatives de la gauche latino-américaine (Ecosociété, 2002). Voir son site web et blogue : http://lestempspresents.com/Les_temps_presents/accueil.html
pierremouterde@lestempspresents.com

Messages

  • Bonjour Pierre,

    Merci pour cet excellent papier sur le dernier congrès de QS auquel je n’ai pas pu assister. Tu sembles expliquer la victoire de l’option par l’activisme (voire le chantage) de membres du comité antiraciste. Si c’est le cas, je trouve cela inquiétant en ce sens que QS risque de s’enfoncer, en raison de cet activisme des membres de ce comité. dans la pensée binaire dans les débats sur les questions de la laïcité et du vivre ensemble.

  • Monsieur,

    Votre texte soulève plusieurs point avec lesquels je suis bien d’accord. J’en veux surtout à cette obsession à condamner, avec un relent de haine refoulée, tout ce qui a trait à "l’identitaire". On dirait que, chez certains, cette notion est l’incarnation même du mal, la source et la cause de tous les maux, l’ennemi à abattre, la "tache patriotique" qu’on ne saurait voir et qu’il faut éradiquer. Vous m’apprenez qu’il y a même, à QS, un comité anti-raciste qui, selon toute vraisemblance, a pour mission de faire une chasse aux sorcières à tout ce qui s’apparente à une défense et à une affirmation de l’identité culturelle, linguistique et historique du Québec qui, ne vous en déplaise, existe. Je soupçonne qu’une certaine phalange de multiculturalistes, probablement anglophones, s’active derrière ce groupe... Enfin, ces jeux de coulisses, à la manière des vieux partis, auxquels vous faites allusion, n’augurent rien de bon. Je naviguais, lentement, vers QS mais là, je pense sérieusement à changer de cap, à virer de bord...

  • Avec une vue d’ensemble, une réflexion approfondie, il y a bien des éléments à ajouter pour le choix des membres de QS de refuser une alliance avec le PQ. Anticosti, Port Daniel, le néolibéralisme, la Charte qui oublie les 11 nations vivant sur ce qu’on appelle Le Territoire Québec, et surtout de vouloir un gouvernement soucieux du bien commun et inclusif pour tous !

  • M. Mouterde,

    Sans parler pour les autres personnes qui ont voté pour l’option A, je peux affirmer que j’ai très bien compris ce que signifiait mon choix. Nous avons toujours combattu cette idée selon laquelle les progressistes devaient voter pour le PQ au lieu de QS parce que l’urgence était de battre les libéraux. C’est exactement ce que proposait l’option B, de se désister dans les circonscriptions nécessaires pour permettre au PQ de battre les libéraux. J’ai donc de la difficulté avec votre interprétation de mon état d’esprit. Mais ce qui m’indispose davantage est votre opposition des personnes « dites racisées » (sic) aux québécois de souche.

  • M. Mouterde,
    Sans parler pour les autres personnes qui ont voté pour l’option A, je peux affirmer que j’ai très bien compris ce que signifiait mon choix. Nous avons toujours combattu cette idée selon laquelle les progressistes devaient voter pour le PQ au lieu de QS parce que l’urgence était de battre les libéraux. C’est exactement ce que proposait l’option B, de se désister dans les circonscriptions nécessaires pour permettre au PQ de battre les libéraux. J’ai donc de la difficulté avec votre interprétation de mon état d’esprit. Mais ce qui m’indispose davantage est votre opposition des personnes « dites racisées » (sic) aux québécois de souche.

  • Merçi Monsieur Mouterde de votre compte-rendu sans complaisance et pour votre transparence
    Plusieurs membres ont confirmé ce que vous dites à propos de l’iniquité du débat , les associations de plusieurs régions sont carrément en colère de ne pas avoir pu exprimer leur point de vue, parce que les micros ont été monopolisés par le comité anti-raciste , militants de Crémazie et de Gouin qui avaient bien préparé leur tactique et misé sur la dérive émotive, le ressentiment face au PQ. Si le vote est valable au niveau « légal » la démocratie du processus est à la limite de l’acceptable et le débat carrément à côté de la plaque. On a pas débattu sur comment sauver le Québec, mais sur comment abattre le gros méchant PQ ; séance de défoulement collectif qui a entrainé toute l’assemblée dans ce registre.
    Il y a des militant-e-s à Qs qui profitent bien du fonctionnement « à la syndicale »de Qs et qui sont bien « coachées » dans les coulisses.
    Il faut que le chat sorte du sac parce que de plus en plus de militants quittent et de plus en plus d’assos sont démotivées.
    J’ai assisté à plusieurs congrès et conseils nationaux Qs et j’ai pu constaté à plusieurs reprises comment ce système issu du syndicalisme est facilement utilisable et utilisé pour orienter le vote. Amendements de certaines propositions pour qu’elles n’aient plus d’impact ou soient carrément inopérantes donc rejetées, monopolisation des micros, influence du vote par des dérives émotives.
    Le débat sur la prostitution au Congrès de 2015 a donné lieu à de telles manigances.
    Au Conseil national de 2014, Il a été proposé d’entrée de jeu de supprimer le point « Plénière - Échanges libres sur le rapport du comité sur la laïcité » de l’ordre du jour, prétextant le manque de temps. Avant que personne ait pu évaluer si effectivement on manquerait de temps, le vote a été demandé et la discussion retirée de l’horaire. Le Conseil qui devait se terminer à 17hres s’est terminé à 15 :15.On aurait eu pleinement le temps…

    Il faudra impérativement changer le mode de fonctionnement des Congrès si Qs tient à la démocratie. Il est aussi primordial d’assurer aux micros une parité Montréal-régions parce que même les militants en région commencent à dire que Qs est Montréaliste ; ainsi qu’une parité pour-contre.Tout cela pour éviter que des cliques orientent les débats.

    On jase aussi dans les coulisses de certains comités, de certaines instances qui intriguent pour que certains sujets ne soient pas remis sur la table, pour que les demandes de certains collectifs soient balayées sous le tapis.

    Après le refus d’alliance, le désistement aujourd’ui de Qs de l’entente signée avec les autres partis dans le processus d’accès à la souveraineté « OUI-Québec » vient confirmer qu’à Qs , la souveraineté et la laïcité sont constamment torpillés par des manigances d’un petit groupe au sein de Qs qui agit dans l’ombre entre les congrès et met en oeuvre une stratégie bien préparée pendant les congrès . À l’heure actuelle, Qs n’est ni souverainiste ni en faveur de la laïcité ; c’est pourquoi Qs n’aura plus mon vote tant qu’il persistera dans ces orientations. Qs au pouvoir aurait tôt fait de nous ramener au fédéralisme, soumettant le Qc aux dictats du R.O.C( rest of Canada) et de soumettre de nouveau l’État aux maudites religions des griffes des quelles nous les femmes avont lutté becs et ongles pour en être délivré-E-s.

    De guerre lasse, j’ai quitté Qs à l’instar de nombreux militant-e-s dont plusieurs suite au Congrès. Je voterai pour que les libéraux ne démolissent pas ce qu’il reste du Qc ET pour que Qs ne nous ramène pas sous le joug.

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