Édition du 16 janvier 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Paix

L’enfer sur Terre

L’humanité aux prises avec la violence sacrée

La violence traverse l’histoire de l’humanité d’un bout à l’autre. Toutes les violences ne sont pourtant pas du même ordre. Celle à laquelle je vais m’intéresser ici est la plus pernicieuse, la plus dévastatrice et la plus dangereuse d’entre toutes. C’est la violence sacrée ou violence sacrificielle.

Il y a, selon le thérapeute et psychologue Jean Monbourquette, plusieurs formes de violence [1] Celle à laquelle je vais m’intéresser ici est la plus pernicieuse, la plus dévastatrice et la plus dangereuse d’entre toutes. C’est la violence sacrée ou violence sacrificielle. Je préfère utiliser le générique de violence sacrée puisque la logique et la pratique du sacrifice découlent directement de l’absolutisation ou déification [2] d’un aspect ou l’autre de la réalité. Qu’est-ce que la violence sacrée ? Je vais tenter d’en rendre compte, entre autres, à l’aide d’illustrations.

Le mal, c’est l’autre

Après le 11 septembre 2001, le président des États-Unis, Georges W. Bush, affirmait haut et fort qu’il existe un « axe du mal » et qu’il faut le combattre à tout prix. Ainsi, il démonisait [3] l’Irak, l’Iran et la Corée du Nord. Saddam Hussein en faisait alors autant en démonisant le pays de l’Oncle Sam à qui il fallait résister à tout prix. Par ailleurs, les intégristes musulmans n’en font-ils pas autant en stigmatisant l’Amérique, c’est-à-dire plus particulièrement les États-Unis d’Amérique, comme le grand Satan à combattre. Dans tous les cas, l’ennemi, cet autre différent, est transformé en barbare, en monstre, en démon qu’il faut « civiliser », combattre ou anéantir. L’ennemi démonisé et donc dépossédé de son humanité, est présenté comme l’unique responsable de tous les maux, de toutes les violences. Une fois l’autre démonisé, il devient donc le bouc émissaire sur qui la totalité du mal est projetée. Il y a nous (les purs, les civilisés, les bons) et les autres (les monstres, les barbares, les non-civilisés).

Tous les moyens semblent alors valables pour mâter cet autre, l’humilier, le maltraiter afin de le « civiliser » ou l’abattre au nom d’une certaine conception de la démocratie, de la liberté, de la patrie, du marché, de « notre mode de vie », de la vérité du parti, de l’idéologie ou de la « foi ». Nous n’avons qu’à penser aux deux guerres contre l’Irak et à l’occupation de ce pays, aux attentats-suicides, à certains traitements réservés aux prisonniers de Guantanamo (qui n’étaient même pas reconnus comme prisonniers de guerre comme le stipule la Convention de Genève, pour cela il aurait fallu minimalement reconnaître leur humanité), aux peuples conquis, dépossédés de leur terre et dominés, par exemple. La liste pourrait s’allonger sur quelques pages. Tous les abus ne sont-ils pas permis contre des sous-humains, des non-civilisés, des monstres, des barbares ou des démons ?

Un enfermement qui contribue à perpétuer la violence sacrée

La démonisation de l’autre et la logique du bouc émissaire, responsable unique des causes des violences et des maux du monde, ne font que contribuer à perpétuer la spirale infernale de la violence sacrée avec laquelle est aux prises l’humanité depuis sa fondation. En fait, le processus de démonisation relève d’une logique plus fondamentale : la propension de l’être humain à se fabriquer des dieux. De quoi s’agit-il ?

Face à ses multiples peurs, l’être humain (individuellement et collectivement) a un besoin souvent maladif de sécurité et, de ce fait, de dominer son environnement, y compris les autres. Dans cette ligne, il a tendance à se fabriquer des systèmes de pensées idéologiques, dogmatiques, sociopolitiques, économiques, culturels, institutionnels, religieux ou autres qui le sécurisent. Toutefois, il a tendance à en faire des fins en soi, des absolus, des intouchables supposément incontournables, comme s’il n’était pas possible de penser et de faire les choses autrement.

Il n’y a alors plus qu’un pas à franchir pour transformer ces systèmes de pensée en vérité absolue, sacralisée, et à les imposer comme telle aux autres, particulièrement s’ils ne pensent pas comme nous.

L’enfermement dans de pareils systèmes équivaut à abdiquer notre liberté et à nous enfermer à notre tour dans des fabrications de la réalité qui ne correspondent plus au monde réel. Ainsi en est-il du marché de l’économie néolibérale et de sa mondialisation, de la vérité des partis politiques uniques comme dans le cas des dictatures, des vérités religieuses imposées avec violence et véhémence (croisades, inquisition, attentats-suicides), entre autres.

Ces fabrications prennent l’allure de dieux qui semblent nous dicter ce que nous devons penser et faire. N’entendons-nous pas des affirmations telles que : c’est la volonté de dieu, du marché, du parti ? Dès lors, au nom du dieu se commettent des violences que l’on croit légitimes, mais dans les faits souvent atroces et toujours injustifiables : exclusion, oppression, exploitation, torture, meurtre, destruction éhontée de l’environnement, etc. Dans cette logique proprement infernale, le mal, c’est l’autre qui n’adhère pas et résiste à la vérité du dieu (guerre idéologique). Celui-ci (le dieu) n’est pourtant rien d’autre qu’une caricature de la réalité.

La violence sacrée conduit au sacrifice

Ne reconnaissons-nous pas là la logique même des empires qui font passer leurs intérêts avant la reconnaissance et le respect de la dignité des personnes, de la vie en général et de l’environnement nécessaire à son existence ? N’en était-il pas ainsi, par exemple, de l’empire romain qui imposait sa Pax romana par la force brutale et meurtrière s’il le fallait et imposait sa conception de la civilisation aux autres ? N’en a-t-il pas été ainsi dans l’empire soviétique au sein duquel on éliminait ou condamnait aux travaux forcés tous les opposants au régime, particulièrement sous Staline, mais pas uniquement ? N’en est-il pas ainsi des États-Unis lorsqu’au nom de leur conception de la démocratie, de la liberté, de la civilisation et de la sécurité ils s’imposent aux autres par la force militaire ? En fait, les empires (politiques, religieux, économiques, culturels, intellectuels) sont prêts à sacrifier humains, écosystèmes, espèces vivantes, ressources naturelles au nom de leurs intérêts supérieurs, de leur vérité, de leurs dieux.

La divinisation de tout système, quel qu’il soit, et l’enfermement intellectuel qu’il génère conduit nécessairement à la violence sacrée. Celle-ci n’est rien d’autre que l’enfermement dans la logique du sacrifice, sous une forme ou une autre. On sacrifiera les autres, la vie, l’environnement et tout ce qui est nécessaire pour assurer la pérennité du système ainsi divinisé. La violence sacrée c’est l’enfermement dans des systèmes organisés, absolutisés, qui ne sont rien de moins que des logiques de mort à l’œuvre dans le monde.

Par ailleurs, la logique de la violence sacrée exerce son empire sur l’esprit humain. Elle l’enferme dans une logique infernale qui contribue à rendre aveugle à la violence du sacrifice, sûr que l’on est de se situer du côté de la vérité. Cet enfermement n’est rien d’autre qu’une forme sophistiquée d’esclavage qui empêche de penser par soi-même, car aveuglé par le dogmatisme idéologique. On le voit bien lorsque l’on observe l’enfermement idéologique au sein du néolibéralisme au nom duquel tous les sacrifices sont permis, au risque de détruire totalement les conditions qui permettent la vie humaine sur Terre.

Il en est également ainsi dans les conflits armés. Dans cette perspective, on parlera de « dommages collatéraux » pour cacher la réalité de massacres, de mort de civils (vieillards, femmes, enfants) ou encore dans le cas de l’économie, on fera allusion aux mises à pied nécessaires pour rester compétitif et maximiser les marges de profits. Une telle annonce a souvent pour effet de faire monter les cotes en bourse de l’entreprise concernée alors qu’il en résulte des drames individuels et familiaux pour ceux et celles qui perdent leur emploi.

Une logique de non-reconnaissance

La propension de l’être humain à se fabriquer des absolus (des dieux = idolâtrie) et donc à ne pas mettre la personne humaine et sa dignité, la vie au sens large et l’environnement au centre de ses préoccupations et de ses constructions le conduit invariablement à ne pas reconnaître l’autre (différent de soi) comme entièrement humain et à le chosifier. Dans cette logique, l’environnement et la vie sont également transformés en bien de consommation et donc instrumentalisés aux fins du marché néolibéral, par exemple, ou du système de domination.

Cette logique enferme nécessairement l’humanité dans une spirale de violence sans fin et donc de négation de la vie. La violence sacrée, la logique du sacrifice, la démonisation et la transformation des autres en bouc émissaire permettent de légitimer la vengeance, la torture, l’oppression, l’exploitation, l’exclusion, la destruction et acheminent inexorablement vers une escalade de la violence et, évidemment, des pires barbaries. S’il y a un enfer, il est bel et bien sur Terre et il a pour nom violence sacrée.

Il est plus facile de faire porter sur les autres l’unique responsabilité de tous les maux que de porter un regard autocritique sur soi, notre organisation, notre société, notre pays. Seul un regard libre et lucide porté sur soi (en tant qu’individu ou collectivité) peut nous permettre de sortir de nos manques de sécurité, de vaincre nos peurs et nos désirs de domination et de sortir de nos enfermements idéologiques qui contribuent à perpétuer l’enfermement de l’humanité dans la logique de la violence sacrée.


Nelson Tardif
Artiste en art visuel, écrivain
et formateur au Carrefour de participation, ressourcement et formation (CPRF)


[1Il y aurait « la violence refoulée avec ses effets de dépression ou de passivité agressive, la violence débridée (celle incontrôlée des adolescents, la jalousie violente entre le père et le fils, la violence envers les femmes), la violence maîtrisée et la violence sacrée (celle ritualisée, celle du combat spirituel, celle sanglante du sacrifice) ».
Jean Monbourquette, La violence des hommes, Novalis, Ottawa, 2006.

[2Dans le cadre du présent texte, les mots absolutiser, diviniser et sacraliser sont synonymes et donc interchangeables.

[3Le mot démoniser est utilisé dans le sens de faire de l’autre (individu, collectif ou pays) un démon et ainsi le rendre l’unique responsable de tout mal et de toute violence : le mal vient du démon !

Mots-clés : Paix
Nelson Tardif

Artiste en art visuel, écrivain
et formateur au Carrefour de participation, ressourcement et formation (CPRF)

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