Édition du 14 novembre 2017

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Le blogue de Pierre Beaudet

Les compatissants

Comme le néolibéralisme « pur et dur » est en chute, le système de pouvoir se tourne vers la version « soft », qu’on peut appeler « social-libérale ». Les partis traditionnellement du « centre » ainsi que l’ancienne social-démocratie tentent de se relooker en humanisant, si faire se peut, les politiques d’austérité et de répression, souvent en présentant cela comme de la « compassion » envers les démunis, les minorités, les gens qui souffrent.

En Allemagne avec Merkel, en France avec Macron et en Angleterre à l’époque de Tony Blair, c’est ce qu’on a fait. Cela fonctionne la plupart du temps un peu, jusqu’à temps que le château de cartes s’écroule et que la population se rende compte que social-libéralisme et néo-libéralisme, c’est blanc bonnet / bonnet blanc. C’est ce qui explique, du moins en partie, la défaite de Hillary Clinton.

Au Canada, on est un peu à contre-courant. 11 ans de néolibéralisme à la sauce néoconservatrice ont permis aux « compatissants » de revenir au pouvoir. Tout de suite, Trudeau a donné le ton avec des « consultations » interminables » sur tout et rien, qui sont en train d’aboutir, par exemple en ce qui concerne la politique internationale. Le résultat, prévu et prévisible, est nul : il n’y a pas de changement, c’est du pareil au même. Tout en se permettant de faire allusion ici et là aux droits humains et en parlant d’une politique d’aide au développement « féministe » (qui consiste, en vrai, à ramener les projets que Harper avait éliminés dans le domaine de la santé reproductive), on continue à servir de larbins aux États-Unis au Moyen-Orient, en défendant l’indéfendable avec Israël et en vendant des blindés à l’Arabie saoudite. En Amérique latine, alors que la droite revient au pouvoir en promettant de massacrer les acquis sociaux des dernières années, Trudeau rencontre son ami argentin, Mauricio Macri, déjà engagé dans une régression sans précédent au niveau des droits. On condamne, comme à Washington, les exactions du gouvernement vénézuélien, sans dire un mot de la répression sauvage et des violations à ne plus finir au Mexique, au Honduras, au Brésil, en Colombie. Merci la compassion !

La « compassion » est à son meilleur également sur la question autochtone, y compris dans le message livré par le premier ministre à l’Assemblée générale de l’ONU la semaine passée. On se permet de ressasser, à l’infini, tout ce qu’on sait depuis des décennies, la pauvreté, la misère, la violence. On fait des commissions d’enquête bâclées, et entre-temps, on laisse aller. Plus encore, on évite d’aller à l’essentiel. Contrairement aux mythes véhiculés par les compatissants, la pauvreté, la violence, la misère, ne sont pas les causes du problème, mais les conséquences. La cause, c’est le colonialisme, l’expropriation des ressources sur les terres autochtones et leur confinement dans un non-man’s land juridique. On aura beau construire toutes les écoles et les logements qu’on voudra, cela ne changera pas ces causes, qui vont continuer de perpétuer pauvreté, misère et violence.

Évidemment, le gouvernement de sa majesté, en continuité avec le sordide bout de papier qui s’appelle l’Acte de l’Amérique du Nord britannique de 1967 (appelée la « constitution ») ne peut reconnaître le droit à l’autodétermination des peuples autochtones, qui imposerait, au-delà du placotage actuel, la souveraineté. Avec la souveraineté, cela serait le début d’un long processus de réappropriation physique, économique, environnemental, culturel et politique. Quelle sorte de « Canada » émergerait de cela ? C’est difficile à dire.

En attendant, on va continuer dans la même voie. Dans le sordide environnement que connaissent les peuples autochtones actuels, bien peu vont refuser une amélioration relative de leurs conditions de vie. Évidemment, il y a aussi le système politique tordu imposé aux autochtones via les chefs de bandes, qui sont souvent cooptés, pour ne pas dire pire, par l’État fédéral pour gérer la misère.

Et donc avec tout cela, les « compatissants » vont pouvoir dire qu’ils s’occupent du dossier, pendant que les prédateurs vont continuer de plus belle à piller les ressources et les territoires autochtones. Business is business.

Il y a probablement une bonne nouvelle dans ce paysage un peu cynique. Une nouvelle génération autochtone est en train de prendre la relève. Elle sait très bien, comme le dit si bien Glen Coulthard (dans le dernier numéro des Nouveaux Cahiers du socialisme), que la libération des peuples autochtones est incompatible avec le capitalisme. Elle sait très bien qu’elle a des années de luttes devant elle pour changer le rapport de forces, et construire de nouvelles alliances avec les autres peuples qui habitent le territoire, y compris les Québécois. Les ridicules entourloupettes de Couillard et de Lisée sur la question ne font que démontrer à quel point les dominants et les aspirants-dominants méprisent les droits autochtones. C’est bon dans un sens, car cela libère tout un territoire politique que la gauche et les mouvements populaires peuvent occuper.

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