Édition du 18 septembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Cinéma

Ma nuit chez Maud

Les historiennes et les historiens ont l’habitude d’effectuer des coupes franches dans l’épais magma du réel. Ils divisent le temps en périodes (l’Antiquité, le Moyen âge, la Modernité et la période contemporaine). Il en va de même dans le cinéma. On dénombre au moins cinq grandes périodes qui nous permettent de comprendre les grands bouleversements qui ont transformé le septième art : l’époque du muet (1895-1927) ; la première décennie du parlant (1928 à 1938) ; les années de guerre (1939-1945) ; l’après-guerre (1945-1959) et finalement la période qui couvre les années soixante et l’époque contemporaine.

Éric Rohmer
France, 1969

Le film dont il sera question dans les prochaines lignes a été réalisé à la toute fin des années soixante par Éric Rohmer. Ce dernier appartenait au courant français de la Nouvelle Vague. Ce mouvement cinématographique s’affichait en rupture avec le « cinéma à papa » (les films de cape et d’épée, les adaptations des grands classiques à l’écran). Il se présentait comme une alternative aux productions hollywoodiennes à grand déploiement et surtout à « gros budget ». Les cinéastes de la Nouvelle Vague préconisaient donc des méthodes de travail non conventionnelles et surtout peu coûteuses (caméra à l’épaule, équipe de tournage réduite, improvisation, tournage en extérieur, décors naturels, etc.). Ils misent sur des citations tirées d’œuvres littéraires ou encore puisées dans des ouvrages « canoniques ». Les films issus de ce courant s’adressaient, il va sans dire, à un public d’intellectuel-le-s universitaires.

Outre Éric Rohmer, les principaux cinéastes de la Nouvelle Vague sont : Alain Resnais, Jacques Rivette, Agnès Varda, Claude Chabrol, Jean-Luc Godard, François Truffaut, Louis Malle, Milos Forman, Nagisa Oshima et Claude Rocha. Fait unique dans les annales du cinéma, Rohmer se proposait avec sa série des Six contes moraux de réaliser six films correspondant à des variations sur un thème similaire. Un homme recherche une femme qui lui échappe. Il en rencontre une autre qui semble accaparer son affection, jusqu’à ce qu’il retrouve la première. 

Le film

 Résumé, de la manière la plus brève possible, il s’agit ici de l’histoire d’un ingénieur catholique pratiquant, qui résiste aux avances d’une professionnelle divorcée et ce par respect pour celle qui deviendra sa future épouse, une étudiante blonde vue à la messe et à qui il n’a pas encore été officiellement présenté. Plus précisément, le film se structure autour du pari de Pascal [1], du jansénisme, du marxisme et des risques de l’infidélité là où l’amour réel n’a pas encore été formalisé (l’ingénieur et l’étudiante ne se fréquentent pas encore, tout se passe dans la tête de l’ingénieur). Vous l’aurez compris, ce film, réalisé avec un tout petit budget, aborde ses sujets dans une optique intellectuelle, sujets que le cinéma avait à peine effleuré jusque-là. 
 
Détaillons. Un ingénieur français, dans la trentaine, Jean-Louis, toujours célibataire et surtout catholique pratiquant, s’installe à Clermont-Ferrand (le choix de la ville n’a pas été laissé au hasard [2]) après avoir travaillé pendant dix ans à l’étranger (Vancouver et Valparaiso). Il devient amoureux d’une jeune femme blonde, Françoise, qu’il croise à la messe peu avant Noël. Il la suit mais la perd de vue. Il la croise à nouveau. Il s’agit d’une femme dont il aimerait faire la connaissance. Il décide le 21 décembre, dans l’hypothèse où la jeune femme l’accepte, qu’elle deviendra son épouse à laquelle il sera toujours fidèle. Deux soirs plus tard, le 23 décembre, il rencontre un ami d’enfance, Vidal, un marxiste. Vidal invite Jean-Louis à réveillonner chez Maud le soir du 24 décembre. Maud a les cheveux bruns, elle est intelligente et terriblement séduisante. Elle est libre-penseuse, professionnelle divorcée et mère d’une petite fille de huit ans. 
 
Le film se déroule au début de l’hiver, donc durant la saison neigeuse. Il est tourné en noir et blanc. Maud, Jean-Louis et Vidal discutent abondamment de philosophie et de religion le soir du 24 décembre. Durant la soirée, il se met à neiger. Les routes deviennent impraticables. Maud insiste pour que Jean-Louis dorme chez elle. Elle lui propose de dormir dans la pièce voisine (une pièce en fait inexistante) après la discussion. Elle parle de sa vie et de son divorce avec son mari, lequel avait une maîtresse aux cheveux blonds. Elle-même avait un amant tué lors d’un un accident d’automobile. Un peu plus tard dans la soirée, Jean-Louis découvre qu’il n’y a aucune chambre d’ami chez Maud.

La nuit sera très longue pour lui. Il sera déchiré par un dilemme moral majeur : « Tromper ou ne pas tromper » ? Telle est la question qui le tenaillera tout au long de cette nuit chez l’irrésistible tentatrice qu’est Maud, laquelle lui avoue qu’elle dort « à poil ». Elle échoue de peu à le faire contrevenir à ses principes de « fidélité ». Maud accusera d’ailleurs Jean-Louis d’être « un chrétien honteux, doublé d’un don Juan honteux ». Vers la fin de la nuit, Jean-Louis se glissera tout vêtu dans le lit de Maud. Au matin, ils échangeront un baiser qui les séparera. C’est en effet sans équivoque que Maud refuse au lever du jour, les avances de Jean-Louis.

Le soir, Jean-Louis rencontre toujours par hasard Françoise. Il lui propose de la raccompagner chez elle. Elle accepte de monter à bord de l’automobile de l’ingénieur trentenaire. Le verglas immobilise le véhicule motorisé. Il passe la nuit dans une chambre voisine de celle de Françoise. En se rendant à l’église, pour la messe du dimanche, il lui fait une déclaration d’amour. Françoise, sort d’une relation avec un homme marié. Relation qui l’a blessée. Elle hésite à s’engager dans une nouvelle relation avec un homme dont elle se sent, à cause de cette relation extra-conjugale, indigne.

Pour rassurer Françoise, Jean-Louis lui dit que lors de leur première rencontre il sortait de chez sa « maîtresse ». Ce qui n’est pas tout à fait conforme à la vérité. Cinq ans plus tard, ils sont mariés et ont un garçon. Ils croisent, à l’occasion de leurs vacances à la mer, Maud qui est maintenant remariée. Cette rencontre avec Maud trouble Françoise. Jean-Louis est sur le point de lui avouer qu’il ne s’est rien passé avec Maud. Subitement, il réalise que Françoise a été la maîtresse de l’ex-mari de Maud. Devant ce fait insoupçonné, Jean-Louis décide de rester silencieux et de faire comme si de rien n’était…

Sur le sens de ce film et sa portée

Ce film est le troisième des six Contes moraux d’Éric Rohmer. Le sujet est austère. Il repose sur la mauvaise conscience. Jean-Louis ne cesse de justifier ses choix à partir d’arguments trompeurs qui illustrent bien le décalage entre les principes moraux et certains de ses actes. Dans ce film, Rohmer inverse les rôles traditionnels entre les hommes et les femmes. Ici, c’est Maud qui se met nue sous l’édredon et fait des avances très précises à Jean-Louis. En bon catholique pratiquant, il décide de résister en s’enroulant, tout habillé, dans une couverture. Il dort dans une position très inconfortable (c’est-à-dire, allongé sur un fauteuil).

Il ne faut pas chercher dans ce film une « morale » (une leçon de conduite) au sens traditionnel du terme. Il s’agit plutôt de trouver ce qui se passe dans l’esprit des gens quand ils passent aux actes. À travers sa démonstration, Rohmer nous amène à réfléchir sur les motivations humaines. D’où viennent au juste nos actes ? Sommes-nous des êtres déterminés par les lois de la nature ? Sommes-nous vraiment libres ? Nos agissements sont-ils soumis aux desseins de la Providence (la gouverne de Dieu sur la terre) ?

Pour Vidal, en bon déterministe marxiste qui s’assume, les lois de la nature transcendent les aspirations individuelles. Maud lance à Jean-Louis une réplique qui en dit long sur sa conception des actions humaines : « J’aime les gens qui savent ce qu’ils veulent ». Par cette phrase concise et directe, elle affirme le primat de sa propre liberté de pensée et de comportement. Jean-Louis, en reniant certains de ses principes, finit par obtenir ce qu’il veut. 
Certaines méthodes de tournage cinématographique des cinéastes associés à la Nouvelle Vague feront école (le tournage avec une équipe réduite et un équipement léger à l’extérieur des studios de cinéma) et seront reprises par d’autres réalisateurs dans le monde occidental.

On peut même établir des liens indiscutables entre la Nouvelle Vague française et le cinéma indépendant américain (des années soixante jusqu’à nos jours).

Le film Ma nuit chez Maud a été réalisée en 1969, au moment où s’amorçait la libéralisation accélérée des mœurs. La ferveur catholique et la fréquentation des églises qu’elle entraînait chutaient. Cette dynamique de changements a eu pour effet de soulager la conscience de plusieurs personnes qui avaient déjà goûté (et pour d’autres qui allaient connaître la même expérience) aux plaisirs de la chair en dehors de l’institution « sacrée » du mariage.

Yvan Perrier

Notes

[1] Le pari de Pascal consiste en ceci : Hypothèse A : toute action politique est vide de sens. Hypothèse B : l’action politique a un sens. Même si l’hypothèse B n’a que 10% de chance d’être vraie, elle est la seule qui permet à l’individu de vivre conformément à ses orientations fondamentales.

[2] Le film se déroule à Clermont-Ferrand, là où Pascal a vu le jour et les trois messes se tiennent dans l’église où l’auteur des Pensées a été baptisé.

Yvan Perrier

Yvan Perrier est professeur de science politique depuis 1979. Il détient une maîtrise en science politique de l’Université Laval (Québec), un diplôme d’études approfondies (DEA) en sociologie politique de l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et un doctorat (Ph. D.) en science politique de l’Université du Québec à Montréal. Il est professeur au département des Sciences sociales du Cégep du Vieux Montréal (depuis 1990). Il a été chargé de cours en Relations industrielles à l’Université du Québec en Outaouais (de 2008 à 2016). Il a également été chercheur-associé au Centre de recherche en droit public à l’Université de Montréal.
Il est l’auteur de textes portant sur les sujets suivants : la question des jeunes ; la méthodologie du travail intellectuel et les méthodes de recherche en sciences sociales ; les Codes d’éthique dans les établissements de santé et de services sociaux ; la laïcité et la constitution canadienne ; les rapports collectifs de travail dans les secteurs public et parapublic au Québec ; l’État ; l’effectivité du droit et l’État de droit ; la constitutionnalisation de la liberté d’association ; l’historiographie ; la société moderne et finalement les arts (les arts visuels, le cinéma et la littérature).

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