Édition du 14 août 2018

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Le blogue de Pierre Beaudet

Racismes

À part quelques commentateurs malhonnêtes comme Christian Rioux, bien peu de monde vont dire que le racisme n’existe pas au Québec. Rioux qui vit en France s’extasie du fait que l’équipe de foot qui vient de remporter la coupe pour la France est multicolore. En réalité, en France « démocratique », bien que tout le monde a des droits, il y en a qui ont plus de droits que les autres. Plus encore, l’héritage colonial qui n’est pas si ancien que cela a fait des enfants des anciennes colonies des habitants des HLM, mal aimés, premiers profilés lorsqu’il y a des « troubles ».

C’est aussi comme cela, en pire, aux États-Unis. La fin de L’esclavage (en 1866) n’a pas mis fin au système d’apartheid jusque dans les années 1960 avec les grandes mobilisations pour les droits civiques. Encore aujourd’hui, bien qu’une élite africaine-américaine prend sa place au sein du 1%, les Afro-Américains sont surreprésentés dans la pauvreté, le chômage et la prison (un Africain-Américain sur quatre vit la terrible expérience carcérale).

Au Canada, l’histoire, qui n’est pas encore terminée, est celle d’un système totalement raciste confinant les autochtones dans les marges. On a peut-être oublié que des représentants de l’apartheid sud-africain, lorsque ce système a été mis en place en 1948, sont venus faire une « enquête » au Canada sur comment on pouvait enfermer des communautés dans une zone de non-droits.

Aujourd’hui malgré toutes les entourloupettes et des actes de contrition de l’État fédéral, ce système continue puisqu’à la base se perpétue la dépossession. Le reste, la violence, le mépris, la misère, vient avec. Sans reconquérir leur souveraineté, les autochtones vont rester un peuple « invisible », selon l’expression de Richard Desjardins.

Dans notre imaginaire québécois, les autochtones étaient justement invisibles. Au collège classique, on m’avait appris au début des années 1960 qu’ils avaient martyrisé les jésuites. Plus tard à travers les différentes étapes de ma politisation et de mon implication dans les luttes sociales et la solidarité internationale, les autochtones faisaient très peu partie du répertoire des progressistes, à part quelques avant-gardistes comme les anthropologues Rémi Savard et Pierre Trudel, sans compter le cinéaste Arthur Lamothe. Il a fallu la révolte des Mohawks de 1990 pour nous réveiller, grâce au travail ardu du Réseau de solidarité avec les autochtones, animé notamment par François Saillant et Stéphan Corriveau.

Aujourd’hui, la situation a changé, surtout pour le mieux. Cela vient d’un surgissement autochtone, dans la lignée des batailles des 30 dernières années, jusqu’à Idle No more et tant de mobilisations de plus en plus massives, notamment contre les projets extractivistes. La belle affaire, c’est que les luttes autochtones convergent avec les luttes écologistes, pas seulement pour bloquer les pipelines, mais pour penser comment la société dite « moderne » doit se sortir du trou noir dans lequel elle est entrée avec le capitalisme et le colonialisme, dont le pouvoir de destruction doit absolument être stoppé.

Bien sûr que la bataille est loin d’être terminée. Les différentes enquêtes et commissions récentes et en cours ont fait ressortir la situation inacceptable, sans pour autant arriver avec des solutions. On parle de « réconciliation », mais sans penser que celle-ci est impossible avant de changer les conditions concrètes qui ont conduit au système d’exclusion qui perdure encore. Plus encore, j’ai l’impression que le discours de la « réconciliation » continue de considérer les autochtones comme des « victimes », des « pauvres gens » qu’il faut aider, au lieu de lutter, avec eux, pour changer la société.

C’est ce qui est peut-être une des raisons pour laquelle le peuple « invisible » est encore « inaudible ». Est-ce qu’on veut entendre les autochtones raconter leur propre histoire, à leur manière, et élaborer leurs solutions ? La réponse courte est, « pas vraiment », malgré l’effort louable fait par plusieurs mouvements populaires et par Québec Solidaire, où on rencontre des autochtones qui disent ce qu’ils ont à dire.

Je ne pense pas que Robert Lepage soit un raciste, pas plus que Betty Bonifassi d’ailleurs. Il l’a dit lui-même, il avait toutes les bonnes intentions du monde. Sans le vouloir cependant, Lepage ne voulait pas les écouter, alors que, c’est précisément ce qu’ils demandent. Il n’y avait pas pensé, mais il aurait dû réfléchir et agir différemment.

Cette erreur a conduit à plusieurs dérapages. Les identitaristes, péquistes névrosés et idéologues de droite à 22 cennes (Mario Dumont et Mathieu Bock-Côté entre autres), s’en sont donné à cœur joie. C’est Lepage qui est devenu la grande victime de la rectitude politique. À l’autre bout du spectre, j’ai été un peu déçu de certaines déclarations des critiques où on avait l’impression que le Québec au complet était raciste comme on l’est en Alabama. On mettra cela sur le compte de l’émotion, finalement.

Si j’étais optimiste (ça m’arrive rarement), j’espérerais que Lepage et Bonifassi tendent la main aux autochtones et aux Québécois d’ascendance africaine pour tout reprendre à zéro. On aurait alors une création encore plus grande que grande.

Alors pour le reste, où on s’en va ? Il est clair que les autochtones sont en marche pour leur émancipation. Cette lutte digne et légitime, ils vont la mener eux-mêmes. Et nous, il faudra travailler avec eux. Certes, la volonté d’émancipation nationale québécoise reste également juste et légitime. Elle le sera encore plus si on accepte, explicitement, que nous ne sommes pas « propriétaires » du Québec : ce territoire est habité par plusieurs peuples, qui ont tous leurs droits. Ou bien on luttera ensemble contre l’État, en l’occurrence l’État canadien (qui est le seul État qui compte en ce moment), ou bien les dominants vont continuer à faire ce qu’ils ont fait depuis si longtemps, à nous diviser pour régner, quitte à jouer les uns contre les autres.

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