Édition du 18 décembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Le mouvement des femmes dans le monde

« Un rapport d’Amnesty : une centaine de femmes réfugiées témoignent des violences, notamment sexuelles, auxquelles l’exil les a exposées »

Entretien avec Costa Riba conduit par Clara van Reeth.

Monica Costa Riba est chargée de campagne pour Amnesty international, spécialiste des questions relatives aux droits des femmes. Depuis le mois de mars 2017, elle a récolté les témoignages de dizaines de femmes dans des camps pour réfugiés en Grèce. Ceux-ci sont repris dans un rapport intitulé I want to decide my future : Uprooted women in Greece speak out. Monica Costa Riba se trouve actuellement dans le « hotspot » surpeuplé de Moria, à Lesbos. 

Tiré de A l’encontre.

Quels sont les dangers auxquels sont exposées les femmes lors de l’exil ?

Le chemin de l’exil est évidemment dangereux pour tous (femmes, hommes et enfants), mais en particulier pour les femmes. Celles-ci fuient des conflits armés, mais parfois aussi des violences domestiques ou sexistes dans leurs pays. Or pour fuir ces violences, elles sont obligées de s’exposer à davantage de risques et de dangers sur la route, où elles sont notamment à la merci des passeurs.

Ensuite, quand elles parviennent finalement à rejoindre l’Europe, elles vivent bien souvent dans des conditions déplorables au sein de camps surpeuplés et débordés. Elles y sont exposées à l’insécurité et à beaucoup de risques de violence il n’y a pas d’éclairage le soir, les toilettes et les douches ne ferment pas à clé…

Enfin, l’état des hébergements au sein des camps pour réfugiés est également problématique pour les femmes. Absence totale de confort, cruel manque de soins médicaux : des femmes enceintes sont par exemple contraintes de dormir à même le sol, sous tente. Tout cela est dû à la surpopulation dans les camps. Le camp de Moria, où je me trouve actuellement, a une capacité de 3800 personnes, or ce sont près de 8000 réfugiés qui y vivent.

Vous avez rencontré plus de cent femmes, que vous ont-elles confié ?

Nous avons rencontré des femmes qui vivent dans les camps pour réfugié·e·s sur les îles grecques, mais aussi dans des appartements, à Athènes par exemple. Toutes celles que nous avons rencontrées nous ont rapporté des problèmes de santé mentale (dépression, anxiété). Elles subissent des situations extrêmement stressantes, mais n’ont accès à aucune aide. Elles sont par ailleurs très inquiètes pour leurs enfants. Je viens tout juste de rencontrer une femme afghane qui vit dans une tente infiltrée par l’eau dès qu’il pleut, où elle dort avec ses quatre enfants, dont le plus jeune a deux ans. Elle est arrivée seule avec eux, et finit aujourd’hui dans ces conditions…

Si l’objectif de ce rapport est bien de souligner les difficultés que doivent affronter toutes ces femmes, il est aussi de mettre en avant leur force et leur résilience : malgré tout ce qui leur arrive, elles essaient de reprendre leur vie en main, d’aller de l’avant.

Les femmes seules sont-elles davantage exposées au risque de violence ?

Nous avons rencontré une grande diversité de femmes. Bien sûr, celles-ci sont plus vulnérables quand elles voyagent seules. Mais même en famille, elles restent exposées à des risques. J’ai par exemple rencontré une femme qui avait été forcée de se prostituer par son mari pour payer le voyage vers l’Europe…

Ont-elles des personnes vers qui se tourner dans les camps pour réfugiés ?

Il y a très peu de signalements d’agressions. Les femmes qui ont été violentées ne rapportent, la plupart du temps, pas les faits. Ce qui est dû à plusieurs raisons. La première, c’est qu’elles manquent d’information et redoutent par exemple de compromettre leur demande d’asile en rapportant une agression. La peur est également l’une des causes de leur silence (elles craignent des représailles). Enfin, il y a un vrai manque de confiance ; certaines femmes se sont adressées à la police, mais sans résultat, donc elles ne le font plus.

De façon générale, les camps de réfugié·e·s sont confrontés à un réel manque de personnel, suffisamment formé pour gérer ce type de situation. Et c’est aussi valable pour l’accueil et le suivi des femmes ayant subi des violences dans leur pays et qui, une fois arrivées en Europe, ne trouvent pas la sécurité dont elles auraient besoin. Des femmes qui auraient besoin d’une protection spéciale se retrouvent ainsi parfois à devoir partager une tente avec des inconnus… 

Le renforcement du personnel dans les camps constituerait donc une solution ?

C’est évident qu’il y manque de ressources humaines et matérielles – ce qu’il revient essentiellement au gouvernement grec d’assurer, grâce aux budgets européens. Mais pour réellement solutionner le problème, c’est vers l’Europe qu’il faut se tourner, pas vers la Grèce. C’est aux pays européens de se partager la responsabilité, et de permettre à ces femmes de quitter les îles où elles sont coincées, pour trouver la protection dont elles ont besoin dans d’autres pays d’Europe (ce qui est actuellement impossible, compte tenu du règlement de Dublin, NDLR). Il faut que les dirigeants européens comprennent, à travers ces cas, que leur politique migratoire a l’effet opposé de celui de protéger les réfugié·e·s.

Article publié dans Le Soir, en date du 5 octobre 2018 ; https://journal.lesoir.be/ ; reproduit avec l’autorisation de l’éditeur.

Clara van Reeth

Journaliste au quotidien belge Le Soir.

https://journal.lesoir.be/

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