Édition du 12 décembre 2017

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Europe

Xenia Sobtchak, cette femme qui surgit dans l'élection présidentielle russe

16 novembre 2017 Par Agathe Duparc | tiré de mediapart.fr

La journaliste et ancienne star de la téléréalité Xenia Sobtchak est la candidate surprise du scrutin prévu en mars 2018. C’est une candidature qui, si elle se présente comme « alternative », aura au moins ravi les médias officiels russes. Dès l’annonce de son intention de participer à l’élection présidentielle, Xenia Sobtchak, journaliste d’opposition et ex-vedette de téléréalité, a eu droit à une couverture exceptionnelle. Les cinq grandes chaînes fédérales se sont ainsi littéralement jetées sur le sujet alors que les réseaux sociaux s’enflammaient, exhumant de vieilles vidéos où l’on voit la grande blonde, ancienne vedette de l’émission « Dom 2 » (« le Loft ») en tenue légère, déguisée, ivre morte ou encore embrassant à pleine bouche une actrice.

Une femme à la présidence et, qui plus est, avec une réputation aussi scandaleuse ? Il n’en fallait pas plus pour raviver une campagne dont l’issue est déjà connue, même si le favori, Vladimir Poutine, ne s’est toujours pas déclaré. À la télévision, les présentateurs se sont gaussés, les hommes politiques ont ironisé avec le machisme épais qui les caractérise, alors que Xenia Sobtchak avait droit aux honneurs de plusieurstalk-shows politiques(un genre télévisé particulièrement prisé, qui se déroule immanquablement dans une atmosphère d’invectives). Invitée en direct sur Rossia 1, elle a pu dénoncer entre deux questions futiles la censure dans les médias et l’« annexion de la Crimée », une « violation du droit international ». Des propos qui sont aujourd’hui passibles de poursuites pour extrémisme, et qui s’exprimaient ainsi, sans filtre, à une heure de grande écoute.

Mais avec les « commémorations » d’Octobre 17, ce semblant de débat s’est tari, la machine à propagande télévisuelle reprenant ses droits, toute occupée à démontrer que la révolution n’avait été qu’un putsch fomenté par les juifs et les Allemands. Et aujourd’hui, il ne reste plus que l’embarrassante candidature Sobtchak, qui divise l’opposition et suscite toutes les interrogations alors qu’Alexeï Navalny ne devrait, lui, pas être autorisé à se présenter en raison d’une condamnation pénale.

À 36 ans, Xenia Sobtchak est une ancienne égérie de la vie mondaine moscovite : tour à tour mannequin, actrice, chanteuse, présentatrice de télévision et directrice d’un magazine de mode, jusqu’à sa conversion démocratique il y a six ans, elle a l’avantage d’être largement connue, même dans les coins les plus reculés de Russie. Personne n’a oublié que son père, Anatoli Sobtchak, était dans les années 90 le maire « démocrate » de Saint-Pétersbourg et que c’est lui qui a mis en selle Vladimir Poutine, son ancien élève de la faculté de droit, obscur officier du KGB finalement promu à la tête du Département du commerce extérieur de la ville. En 1996, accusé de corruption, Sobtchakavait été « sauvé » par Poutine, exfiltré via la Finlande en France et contraint de s’exiler durant un an et demi à Paris en attendant que l’orage passe, c’est-à-dire que Poutine soit nommé chef du FSB.

Il aura fallu attendre 2011 pour que sa fille s’émancipe de l’histoire familiale. C’est à l’occasion des grandes manifestations contre les fraudes électorales et de l’annonce de la troisième candidature de Poutine qu’elle s’est ralliée, à la surprise générale, aux contestataires, décidant comme elle le raconte aujourd’hui « d’arrêter de se taire ». Dotée d’une intelligence aiguisée, Xenia Sobtchak ne tarde pas à s’imposer comme l’une des journalistes politiques les plus en vue de la chaîne d’opposition Dojd, spécialiste des interviews percutantes. Et aujourd’hui, à ceux qui l’ont surnommée la « Paris Hilton russe », elle répond : « Croyez-vous que Paris Hilton a été perquisitionnée pour ses opinions politiques ? », en référence à la perquisition musclée de son appartement à l’été 2012, au cours de laquelle 1,4 million d’euros en liquide avaient été découverts, le fruit de son travail expliquait-elle alors. En mars 2015, après l’assassinat de Boris Nemtsov, elle avait un temps envisagé de quitter la Russie, son nom ayant été mis sur la prétendue liste « des personnes à abattre » publiée dans certains médias.

Le 18 octobre dernier, c’est dans une lettre envoyée à Vedomosti et une vidéo enregistrée dans sa cuisine qu’elle s’est présentée comme voulant fédérer les votes deceux qui sont « contre tous » : contre le système actuel, contre les élections et leurs indéboulonnables candidats figurants – le placide communiste Guennadi Ziouganov et l’ultranationaliste vociférant Vladimir Jirinovski. Puis dans une conférence de presse, le 24 octobre, Xenia Sobtchak a détaillé son plan, présentant son directeur de campagne Igor Malashenko, une vieille gloire des années 90 qui a participé à la campagne électorale de Boris Eltsine et à la création de la chaîne NTV, et dont l’épouse travaille pour… Navalny. Ce qui a donné lieu à quelques échanges de tweets.

Elle promet de sillonner la Russie, d’organiser des « tables rondes d’experts sur de nombreux sujets », d’inviter les autres candidats à débattre et de diffuser quotidiennement un « journal de campagne », ainsi que de « vrais documentaires » sursa chaîne YouTube. Et il y a quelques jours, elle a lancé un appel à la création « d’une vaste coalition démocratique pour que les gens aillent voter et se prononcent contre le système et Poutine » et qui réunirait Alexeï Navalny (Parti du progrès), Grigori Yavlinski (Iabloko), l’ancien premier ministre Mikhaïl Kassianov (Parnas) et Andreï Netchaïev (Parti de l’initiative civile). Ces deux derniers sont pour l’instant les seuls à avoir répondu positivement.

Voilà pour le discours car, dans la réalité, les choses sont loin d’être gagnées. Xenia Sobtchak qui, au mieux, est considérée comme la seule personnalité capable de prendre le relais de Navalny s’il est éliminé de la course, et au pire comme la créature du Kremlin, doit maintenant réunir 100 000 signatures si elle se présente au nom d’un parti et 300 000 signatures si elle fait cavalière seule.

Elle a estimé sa campagne à 15 millions de dollars, se disant prête à investir 40 millions de roubles (563 000 euros) de sa fortune personnelle. Des appels ont été lancés en direction de l’ancien oligarque Mikhaïl Khodorkovski, réfugié à Londres et qui a sèchement expliqué sur YouTube qu’il ne donnerait pas un sou puisqu’il s’agissait « d’une élection sans choix », Sobtchak jouant juste « le rôle qu’on lui permet de jouer, comme tous les autres, dans l’espace politique ».

Pour le moment, les sondages montrent des intentions de vote à moins de 1 %, mais elles pourraient grimper entre 8 et 10 %. Xenia Sobtchak a toujours été en tête du palmarès des personnalités les moins populaires en Russie, identifiée comme une mondaine scandaleuse et riche, et comme appartenant au camp de ceux qui ne sont « pas “contre tous”, mais “pour tous” ceux qui ont détruit le pays dans les années 90 », comme l’expliquait récemment un responsable communiste.

La chaîne Dojd, qui la soutient, a diffusé un micro-trottoir assassin réalisé dans sept grandes villes russes : un concert de propos haineux, méprisants et sexistes. « La politique, c’est pas pour les femmes ! Les femmes doivent faire des enfants, faire à manger à leur mari, être à la maison », conclut une dame de Saint-Pétersbourg. Seules deux femmes se sont jusqu’ici présentées à l’élection présidentielle russe. Avec, en 2000, un score de 1,01 % pour Ella Pamfilova, actuelle présidente de la Commission électorale, et de 3,84 % en 2004 pour la libérale Irina Khakamada.

« Chez nous, tout est possible »

Denis Volkov, sociologue du centre Levada, a consacré un article au phénomène Sobtchak, sous l’angle de la discrimination sexuelle. Il estime qu’aujourd’hui les « femmes ont de moins en moins de chances de réussir dans les hautes sphères politiques ». Si 60 % des personnes interrogées disent accepter le fait qu’une femme puisse faire de la politique, ce chiffre tombe à 34 % quand il s’agit de la fonction présidentielle. « Au cours des dix dernières années, on observe une dynamique négative : le nombre de ceux qui voudraient que les femmes s’impliquent plus activement en politique ne cesse de diminuer », explique le sociologue, alors que c’est l’inverse dans la plupart des pays occidentaux.

Le 19 octobre, lors d’une réunion du Club Valdaï à Sotchi, le président Poutine a été interrogé sur la « possibilité d’une femme présidente en Russie ». «  Chez nous, tout est possible », répondait-il avec un petit sourire ironique, provoquant un éclat de rire dans la salle. Quelques jours après,il expliquait qu’il n’avait rien contre la candidature de celle qu’il appelle encore de temps à autre « Xioucha » (diminutif de Xenia). « J’ai toujours eu un grand respect pour son père (…). Il a joué un rôle déterminant dans mon existence. Mais quand il s’agit de se présenter à l’élection présidentielle, ces choses de caractère privé ne jouent aucun rôle. Tout dépendra du programme qu’elle propose et de la manière dont elle organisera sa campagne », répondait-il, montrant ainsi qui est le chef.

Qu’est donc venue faire Xenia Sobtchak dans cette galère ? Les avis divergent. Pour le sociologue Denis Volkov, sa possible candidature a « d’une manière ou d’une autre été adoubée par l’administration présidentielle ». « Je ne dis pas qu’elle est la marionnette du Kremlin, mais dans notre système, de telles choses ne se font pas sans un accord (…). Au sein de l’administration [présidentielle], si on ne veut pas forcément créer des intrigues, il s’agit en tout cas d’ajouter un peu d’émotion dans la campagne et d’intéresser ainsi la jeune génération et ceux qui ne votent pas », écrit-il. Pour Natalia Zorkaya, également experte du centre Levada, « même si Sobtchak n’est pas le “projet du Kremlin”, les politologues du Kremlin vont probablement se servir d’elle pour raviver la campagne ».

Ancien compagnon de lutte de Xenia Sobtchak en 2011, le journaliste Oleg Kachine explique que « Poutine n’aime pas avoir comme seuls adversaires les mêmes figurants qui sont là depuis des années, c’est pourquoi le Kremlin cherche à chaque fois un visage frais et cette fois-ci, le nouveau visage, c’est Sobtchak ». En 2012, ce rôle avait été dévolu à l’oligarque Mikhaïl Prokhorov, qui avait siphonné des voix de l’opposition avec un score de 7,7 %. Sobtchak serait selon lui le « Prokhorov n° 2 », avec une pointe de nouveauté puisqu’il s’agit d’une femme.

En septembre dernier, des sources au sein de l’administration présidentielle avaient expliqué au journal Vedomosti que la meilleure option pour le président Poutine serait d’affronter une femme, et qu’entre « cinq et sept candidates étaient à l’étude ». L’un de ces experts anonymes estimait alors que Xenia Sobtchak était « une option idéale, donnant l’image d’une jeune femme moderne, intelligente, brillante et jolie qui veut faire de la politique même si elle ne correspond pas tout à fait à l’image de la femme typique russe ». Dans le même article, le politologue Konstantin Kalachaev expliquait qu’une « candidate avec un programme adéquat et un agenda des femmes est un idéal inatteignable, alors qu’une femme capable d’entraîner des millions de femmes russes libres est un rêve dangereux, puisque les femmes sont l’électorat principal de Poutine ».

Sur son compte Instagram, Sobtchak a répondu à Vedomosti qu’elle n’était pas « au courant de ce qui se discutait dans les hauts cabinets » et elle a nié être contact avec l’administration présidentielle. Elle reconnaît cependant avoir eu, début octobre, un entretien en tête à tête avec Vladimir Poutine, afin explique-t-elle de discuter d’un film documentaire en préparation sur son père Anatoli Sobtchak. Elle lui aurait alors dévoilé ses ambitions présidentielles. « Il me semble que cela ne lui a pas plu », raconte-t-elle dans une interview accordée à la chaîne américaine CNN.

Alexeï Navalny, qui se voit quant à lui soudainement concurrencé, reste discret. Dans un premier temps, il avait expliqué qu’il s’agissait d’« un sale jeu du Kremlin » servant à transformer le camp libéral « en cirque » et à « détourner l’attention ». En marge d’un meeting à Astrakhan, alors qu’il sortait de deux semaines de détention pour manifestation non autorisée, il s’est fait plus doux, expliquant que « tout le monde avait droit de se présenter. Certains me plaisent moins, d’autres plus, mais ils ont le droit ». De son côté, Xenia Sobtchak assure qu’elle se retirera « immédiatement » de la course s’il obtient son investiture. Mais la partie est déjà quasiment jouée, puisqu’en février 2017, le bloggeur a été condamné à cinq ans de prison avec sursis pour une vieille affaire de détournement, ce qui le rend inéligible en Russie.

En attendant, il continue à mener ce qui ressemble à une campagne électorale, se déplaçant aux quatre coins de la Russie. Depuis le début de l’année, il a réussi à deux reprises à faire descendre dans la rue des dizaines de milliers de personnes, à la suite de sa grande enquête sur la fortune cachée du premier ministre Dmitri Medvedev.

 Xenia Sobtchak, elle, peine à se confronter aux foules. Le 11 novembre, elle était à Saint-Pétersbourg pour soutenirl’Université européenne qui s’est vu retirer sa licence en mars dernier après d’obscures péripéties, un député pro-Poutine ayant déposé une plainte qui accusait l’établissement de faire de la propagande en faveur de la communauté LGBT. Son discours a été hué de bout en bout, avec des cris comme « Honte ! » et « À bas le pouvoir des riches ! » qu’elle a désignés comme étant le fait de « provocateurs » et qui s’avéraient être celui de partisans de groupuscules de l’ultragauche.

Xenia Sobtchak venue soutenir l’Université européenne à Saint-Pétersbourg. 11 novembre 2017 © YouTube

La « nouvelle opposition », qui soutient désormais Navalny, est vent debout contre l’ancienne star du show-biz. Sous cette étiquette se regroupent des démocrates libéraux, des partisans d’une démocratie directe, des nationalistes et de simples citoyens qui organisent régulièrement des actions de protestation pacifistes et souvent sans aucune banderole, contre Poutine et son « régime de bandits ». Les interpellations sont fréquentes et certains sont déjà derrière les barreaux ou ont dû quitter la Russie. Mark Galperine, poursuivi pour « extrémisme » après avoir organisé des piquets de protestation, voit dans la candidature Sobtchak un « plan B » orchestré par le Kremlin pour récupérer les voix de Navalny quand sa candidature sera refusée. Il juge la journaliste dénuée de toute culture politique et incapable de mobiliser les foules. Des propos rapportés à Mediapart par certains de ses proches, puisque l’activiste assigné à résidence à Moscou – et qui doit bientôt être jugé avec le risque d’écoper de cinq ans de prison (!) – n’a pas le droit de s’exprimer.

Le 5 novembre dernier, quelque 448 personnes étaient brutalement interpellées à Moscou et Saint-Pétersbourg, lors de manifestations pacifistes organisées par Viatcheslav Maltsev, un opposant qui a aujourd’hui quitté la Russie et s’est réfugié en France. Il est quant à lui qualifié d’extrémiste pour avoir diffusé quotidiennement sur la chaîne YouTube « Artpodgotovka » (terme militaire désignant une offensive d’artillerie) des bulletins appelant à renverser le régime de Poutine qui, selon lui, viole la Constitution russe.

Xenia Sobtchak n’a pas eu un seul mot pour ces événements. Contrairement à Navalny, qui s’est empressé de poster unevidéo dans laquelle il explique que cette vague de répression est comparable à « l’affaire de la place Balotnaïa », du nom de cette manifestation moscovite anti-Poutine qui, en mai 2012, avait abouti à la condamnation de sept personnes pour des peines allant jusqu’à quatre ans de prison. Entre eux, la guerre froide ne fait que commencer.

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