Édition du 14 novembre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Débats

Brochure du « Réseau écosocialiste »… qui oublie l’écologie Un cours d’anticapitalisme 101… sans exproprier le capital

On s’attendrait de la part d’une organisation se nommant « Réseau écosocialiste » (RÉ) que l’épine dorsale de sa brochure (24 pages)1 soit la crise écologique, noyau dur de la crise de civilisation du XXIiè siècle2. On s’attendrait à une analyse « écosocialiste » débouchant sur une stratégie de rupture anticapitaliste, en premier lieu une expropriation du capital financier, permettant d’appliquer un programme limitant la hausse de la température terrestre à 1.5°C d’ici 2100 par rapport au niveau de 1990 comme le préconisent les Accords de Paris. On s’attendrait, par conséquent, à un soutien du programme Solidaire de réduire les gaz à effet de serre (GES) des deux tiers d’ici 2030 par rapport au niveau de 1990 et à son corollaire, la dénonciation du marché et de la taxe carbone. On s’attendrait à une sévère critique de la proposition de plateforme électorale venant de la direction du parti, laquelle plateforme évacue ces revendications clefs pourtant confirmées au congrès de révision du programme de 2016. Et on se rappelle, avec consternation, que le coordonnateur d’alors du RÉ était intervenu contre toute mention de cibles GES au programme !

La « transition écologique » n’a rien d’une rupture seule capable de sauver la civilisation Dans cette brochure, il n’est jamais question de GES, de cibles ou de marché ou taxe carbone. On se contente d’invoquer la « transition écologique », concept fourre-tout qui rencontre l’assentiment des Libéraux et du capital, et la lutte ou le mouvement écologiques en général auxquels l’opportuniste PQ s’associe. Côté finance, la brochure se borne à réclamer un « ensemble d’éclaircissements » pour « une politique plus approfondie sur la finance. » Même la référence au transport collectif évite de mentionner la gratuité sur dix ans du programme Solidaire alors que cette revendication, depuis peu soutenue par l’IRIS3, a le même potentiel mobilisateur que la gratuité scolaire vis-à-vis le Printemps érable. L’« écosocialisme » du RÉ est une balloune consensuelle qui voltige entre les quelques acérés cristaux écosocialistes du programme Solidaire. On objectera que cette brochure réclame la rupture. Mais il s’agit, comme le titre la conclusion, de « rupture démocratique », « signifiant vide » à la Laclau dans lequel tout et chacun met ce qu’il veut, de la Constituante bon enfant à l’expropriation du capital financier, ce dont se garde le RÉ.

La « rupture démocratique » ou le miracle de la rupture sans rupture Si le programme « écosocialiste » du RÉ est en-deçà de celui Solidaire, mais au niveau de celui de sa direction qui n’en veut pas, la « rupture » préconisée s’imbrique mal avec la stratégie de prise de pouvoir gouvernemental de Québec solidaire (QS), la constituante paritaire en trois votes (gouvernement Solidaire, assemblée constituante et référendum) normalement indépendantiste mais peut-être pas. Pour atténuer le malaise avec la direction du parti, la brochure met en relief dès l’introduction non pas un désaccord clef avec elle mais qu’« il manque dans QS une réflexion sur ce que signifie ‘‘prendre le pouvoir’’ » alors que stratégie discutée, rediscutée et ré-rediscutée dans le sillage de la fusion avec Option nationale il y a. Il ne suffit pas d’affirmer que c’est un « débat d’initiés » pour le réduire à néant, quelque soient les désaccords profonds qu’ont les anticapitalistes vis-à-vis lui. Ainsi le clash stratégique est escamoté. La brochure propose que la constituante devienne « une arme démocratique redoutable susceptible d’enclencher un processus constituant menant à une nouvelle société. » Le signifiant vide devient un passage à vide, celui du miracle de la rupture sans rupture, ce qui vise à satisfaire les uns et les autres.

Le tour de passe-passe consiste à faire de la démocratie jusqu’au bout, une condition nécessaire et suffisante pour rompre avec ce capitalisme « paniquant » des « grèves d’investissement » et de « l’exode des cerveaux » sans que le prolétariat ne doive exproprier au moins les hauteurs stratégiques du grand capital, à commencer par la finance, de sorte à pouvoir contrôler démocratiquement l’économie dont l’épargne nationale et les flux financiers, particulièrement avec l’extérieur.

Les mouvements sociaux, sans exproprier le capital stratégique, ne peuvent rien de crucial Il ne sert à rien d’invoquer à satiété les « mouvements sociaux » si le parti, leur parti, ne propose pas comme tâche stratégique centrale la socialisation de la grande propriété privée des moyens de production. Encore là, la brochure retarde sur le programme Solidaire qui met de l’avant le contrôle public et la nationalisation d’entreprises stratégiques, particulièrement dans les domaines financier, énergétique, forestier (et minier) lesquelles entreprises « devront s’inscrire dans le cadre d’une planification nationale et démocratique » avec autogestion au sein des entreprises4. En ignorant ce point crucial (sauf une vague parenthèse), le RÉ s’ajuste de nouveau à la direction du parti laquelle direction est traumatisée par cette radicalité sociale totalement ignorée par sa politique de communication.
La tendance anticapitaliste/écosocialiste existe mais le Réseau écosocialiste l’ignore ou la renie Le temps venu de s’attaquer à l’électoralisme, la critique « écosocialiste » s’en trouve handicapée… et biaisée. La brochure identifie deux tendances au sein du parti, soit celle de « la progression électorale pour arriver au gouvernement, et être ainsi en position de changer la société « par en haut » [et] [u]ne autre [qui] envisage la combinaison de cette première perspective avec la création effective d’un front de résistance... ». À ces électoralistes des urnes et à ceux et celles des urnes appuyées sur la rue ne faudrait-il pas ajouter la tendance minoritaire anticapitaliste, à la manière d’Anticapitalistas dans Podemos ? Si on veut prétendre au vide anticapitaliste comment expliquer les éléments programmatiques anticapitalistes/écosocialistes ci-haut mentionnés et reconfirmés au congrès de 2016 auxquels il faudrait ajouter « la socialisation des activités économiques » et non pas seulement de « certaines » d’entre elles ? Bien sûr, il aurait fallu s’apercevoir de l’existence de cette troisième tendance, si inorganisée et spontanée soit-elle, qui a gagné presque toutes ses propositions à ce congrès et non pas l’ignorer, encore moins s’y opposer comme l’a alors fait le RÉ. Presse-toi-à-gauche (PTAG), organe allié du RÉ, n’a eu d’yeux et oreilles que pour le « débat d’initiés » d’ailleurs seul alors retenu par les grands médias qui ne lâchent plus le morceau depuis lors. Il est cocasse que dans sa brochure, le RÉ invite à « éviter les pièges des médias de masse » ! L’abandon de cette tendance anticapitaliste par le RÉ et PTAG, et par tous les autres collectifs se réclamant du marxisme mais obnubilés soit par l’économisme syndicaliste soit par la propagande déconnectée, nous vaut aujourd’hui la mise au rancart de tous ces gains écosocialistes/anticapitalistes de cet étonnant congrès. La proposition de plateforme 2018 pour le prochain congrès les a tout simplement flushés. Pour le plus grand soulagement de la direction du parti, les « experts » des comités ad hoc ont imposé leur « réalisme » opportuniste et carriériste contre celui de la science. Ce sera finalement le ronron électoraliste… qui fut stérile lors de l’élection partielle du début octobre dans la circonscption de LouisHébert où la droite réactionnaire a tout raflé aux dépens de la dégelée des Libéraux.

Un anti-électoralisme pour qui « nos député.e.s… font dans l’ensemble un travail extraordinaire » Il est assez futile, après ces démissions programmatiques et organisationnelles du RÉ, de faire des propositions détaillées à propos de la construction du parti de la rue « en jachère » et de son alter ego la démocratisation du parti. Il suffit de militer dans le « croissant fertile » du sud-est montréalais pour s’apercevoir que le parti y est devenu une machine électorale pour laquelle la participation aux mobilisations, moins fréquentes que jadis, ne sont que des faire-valoir et l’élaboration programmatique, de plus en plus ressentie comme un fardeau, réduite au minimum. Il est d’ailleurs étrange de se réjouir de la suppression du congrès annuel, maintenant que le programme est complet, sachant que la participation au conseil national est statutairement beaucoup plus restreinte surtout pour la militance montréalaise et autres comtés à nombreux membres d’autant plus qu’habituellement on fait sauter l’assemblée générale locale préparatoire. Et il est dangereux de critiquer l’intellectualisme de cette dernière sans proposer d’alternative. Heureusement, il y aurait « nos député.e.s, qui font dans l’ensemble un travail extraordinaire. » Et voilà nos critiques de l’électoralisme revenus au point de départ. Le RÉ n’a-t-il pas compris que la direction du parti, en particulier ses porte-parole dorénavant seulement membres de la députation, appuyée par son appareil de communication, édulcore le programme de tout abrasif anticapitaliste et donc écosocialiste ? A-t-on jamais ouï notre députation promouvoir la gratuité sur dix ans du transport public, revendication présente dans les plate-forme électorales depuis 2012 ? Est-on si assuré que cette députation ne vacillerait pas en cas de découverte majeure de pétrole rentable hors zone habitée ?5 Pour ce qui est des résolutions anticapitalistes du congrès 2016, c’est ni vu ni connu. Le Réseau écosocialiste, un rempart protecteur sur le flanc gauche de la directions Solidaire Depuis plus des quatre ans qu’il existe, le RÉ n’a pas critiqué les démissions écologiques de la direction Solidaire pas plus qu’il ne s’est illustré sur le terrain de la mobilisation. C’est à peine s’il a fonctionné comme club de discussion évitant même les enjeux écologiques. Il fait partie de cette nébuleuse, avec PTAG et l’Intersyndicale de QS, laquelle nébuleuse occupe la niche de la loyale opposition de gauche de la direction Solidaire. Comme nébuleuse centriste, elle tape certes sur les doigts de la direction du parti quand celle-ci se laisse trop tentée par l’alliance nationaliste. Mais surtout, elle paralyse la cristallisation d’un pôle anticapitaliste capable d’apparaître comme une visible direction alternative au gré des rapports de forces internes eux-mêmes fonction de la conjoncture de la lutte sociale. S’il y a une conjoncture internationale qui démontre l’importance de la rupture par un projet de société radical de plein emploi écologique, c’est bien les événements de Catalogne. La colère et la révolte contre la plus brutale oppression nationale ne suffisent pas. L’indépendance n’est pas une aventure pour reproduire une petite Espagne ou un petit Canada qui parlent catalan ou français avec un nouveau drapeau. La brochure, rare initiative du RÉ, apparaît comme une consolidation de ce rôle dans la nouvelle conjoncture. D’une part la sévérité de la crise climatique s’impose de plus en plus dans les esprits progressistes particulièrement avec les ouragans et incendies catastrophiques qui ont frappé l’Amérique du Nord cet été. D’autre part, il y a la radicalisation de la gauche électorale à la Corbyn-Podemos-France insoumise que d’ailleurs la brochure ignore, leur préférant l’exemple de l’échec de Syriza. Ce choix permet de braquer la lumière du projecteur analytique sur les raisons de l’échec, ce qui rehausse la radicalité de l’analyste, tout en laissant dans l’ombre l’examen du combat consistant de l’aile anticapitaliste de ce parti. Amener dans le portrait le trio de la nouvelle gauche radicale qui n’a pas encore déclaré forfait aurait nécessité de concentrer son attention sur leur dialectique interne dont la dynamique de leur pôle anticapitaliste. RÉ et consorts en auraient été quelque peu embarrassés.

Marc Bonhomme, 2 novembre 2017

Notes
1 Réseau écosocialiste, "Québec solidaire : au-delà du parlement, se donner le pouvoir de changer la société", Presse-toi-à-gauche, 6/10/17
2 Guy Taillefer, Climat : une catastrophe annoncée (éditorial), Le Devoir, 1/11/17
3 Bertrand Schepper, Institut de recherche et d’information socioéconomique (IRIS), Le transport en commun gratuit pour Montréal, 09/17. La « transition » par un « tarif social » pour les personnes étudiantes et âgées fait cependant problème car elle braque ceux et celles qui paient par la fiscalité contre les « pauvres ». L’universalité solidaire de la politique commande l’universalité de la baisse.
4 Québec solidaire, programme – partie 2 de 5 : Pour une économie solidaire, écologique et démocratique
5 Forum sur les hydrocarbures en Gaspésie et aux Îles : QS dévoile ses positions sur l’exploitation des énergies fossiles , Presse-toi-à-gauche, 2/04/13

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