Édition du 17 octobre 2017

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Catalogne

Catalogne. Ils ont osé !

3 octobre 2017

Pour celles et ceux qui observent la Catalogne depuis quelque temps, l’affrontement était inévitable. Depuis cinq ans, les indépendantistes catalans et le gouvernement espagnol s’échangeaient menaces et ultimatums. Chaque camp essayait de convaincre ses partisans : ils n’oseront pas ! Et bien voilà que le 1er octobre l’audace des uns et le châtiment des autres ont ouvert la voie à une nouvelle période historique qui transformera probablement l’Espagne et l’Europe.

De la rue aux urnes

L’audace de la société catalane a de quoi émerveiller le monde entier, mais pour le Québec, c’est davantage impressionnant. L’audace des souverainistes québécois a été d’ébaucher une stratégie patiente, étapiste et institutionnelle vers l’indépendance en faisant converger des forces sociales et classes sociales diverses. Malgré certains revers juridiques ou l’intervention du fédéral dans la campagne électorale de 1995, l’autonomie du gouvernement du Québec de mettre en œuvre sa propre loi sur les référendums n’a jamais été réellement menacée. Le taux de participation de 93,5 % à la consultation de 1995 a de quoi décoiffer n’importe quel démocrate.

Pour leur part, les indépendantistes catalans ont osé récupérer l’outil démocratique du référendum alors que leur État les en empêchait explicitement. Les décisions des tribunaux, les interdictions du gouvernement central, les arrestations et les confiscations de matériel n’ont pas empêché le gouvernement catalan, la Generalitat, de maintenir le cap sur la célébration du référendum. Dans le contexte, les 2 262 424 votes enregistrés (42,5 % de l’électorat inscrit), selon les chiffres officiels, sont d’emblée une écrasante victoire de l’audace sur la menace.

Le suffrage matraqué

L’État espagnol – surtout – a osé déployer le pire scénario possible de la répression. Tout le monde le craignait, mais personne ne voulait imaginer une telle intervention policière. Dans l’opinion politique globalisée des réseaux sociaux, cette ignoble violence a créé l’émoi de voir « ça » dans un pays de l’Union européenne. Comment ne pas s’indigner devant une police antiémeute équipée, enragée et… masquée matraquant jusqu’aux vieillards et pillant les urnes comme des voyous ? À l’ère de la guérilla d’images, où chaque coup de matraques est immortalisé sur le web, la dignité non violente de la population catalane a gagné facilement la bataille de la légitimité démocratique.

Pourtant, ce n’est pas fini, puisque des dizaines de personnes font face à des accusations criminelles. Plusieurs enquêtes sont ouvertes sur la sureté catalane, les Mossos d’Esquadra, dont la passivité ou la mollesse de l’intervention a probablement sauvé le référendum.

Pour ceux et celles qui s’étonnent, ça fait longtemps que Madrid pratique la politique de la matraque et la défense juridique stricto sensu de la Constitution. Les indépendantistes basques, qu’ils aient ou non des liens avérés avec l’ETA, ont gouté à la saveur des bottes et des barreaux de prison. Quant au refus borné de négocier un arrangement institutionnel, il a des racines aussi lointaines que Franco. Récemment, c’est particulièrement la stratégie électorale du Parti populaire, dont la défense de l’Espagne absolutiste et centralisateur a menotté électoralement le Parti socialiste puni d’avoir tenté le « beau risque » en négociant le nouveau Statut d’autonomie (2006) avec le Parlement catalan.

Des urnes à la rue

Et maintenant, il est évident que le travail ne finit pas avec la victoire du OUI, mais qu’il ne fait que commencer. Contrairement à ce que prétendent les dirigeants souverainistes catalans – et sur ce point, ils ressemblent à leurs homologues du Parti québécois – nul ne peut télécommander la marche d’un peuple vers l’indépendance. La grève générale qui se met en branle aujourd’hui (3 octobre) sera le premier épisode de cette nouvelle période historique qui s’est initiée dimanche dernier. D’abord un mot d’ordre lancé par les syndicats indépendantistes minoritaires, ensuite repris par les grands syndicats pour dénoncer la « répression », le gouvernement a lui-même emboité le pas pour un « débrayage de pays ». Le gouvernement autonome constate que sa défense ne peut être assurée que par le peuple en marche.

Nous n’avons pas fini d’affirmer : « ils ont osé » ! Face à un gouvernement espagnol prêt à déployer tout l’arsenal répressif, les événements vont vite sortir du cadre étroit de la « feuille de route » de la coalition indépendantiste. Les actions de désobéissance civile qui s’organisent pour les prochaines semaines, autant de la part des secteurs les plus radicaux que des organisations démocrates de la société catalane, vont ébranler l’État espagnol, mais aussi les élites catalanes.

La grève devrait aussi se répéter si Madrid décide de suspendre les pouvoirs de la Generalitat, advenant que le Parlement adopte la déclaration unilatérale d’indépendance, tel qu’annoncé par les forces du OUI. Le choc frontal avec la police espagnole se reproduira sans doute, mais le conflit risque de basculer en une guerre d’usure lente et douloureuse qui mettra sous pression l’économie catalane et le soutien des classes moyennes. La grève générale sera l’occasion de renforcer le processus d’auto-organisation initié la veille du référendum, alors que des comités locaux ont défendu les bureaux de vote partout au pays. Il convient donc aux mouvements populaires de ne pas revenir à la normale, pour obtenir non seulement un État « indépendant », mais pour conquérir, ici et maintenant, les droits sociaux et l’égalité qu’ils souhaitent voir cet État incarner.

Et les autres, oseront-ils… ?

Les yeux se tourneront aussi sur le reste de l’Espagne où l’hégémonie du PP demeure somme toute fragile. Le parti ultraconservateur n’a pas la majorité absolue au parlement fédéral et plusieurs communautés autonomes lui échappent. La mairesse de Barcelone, Ada Colau, qui est proche de la mouvance Podemos et qui gouverne la municipalité avec les socialistes, a lancé un appel illusoire à la démission du président Rajoy, mais en a appelé aussi aux forces politiques de gauche à construire une nouvelle majorité contre le PP. La nouvelle et l’ancienne gauche, Podemos et le PSOE, oseraient-ils et surtout pourront-ils concrétiser une sortie institutionnelle par un référendum « négocié » ?

Ce sera surement trop peu trop tard, car les mois qui viennent en Espagne risquent de devenir un printemps des peuples ibériques. Devant la montée de la répression, les appuis aux indépendantistes catalans se renforcent. La Plaza del Sol de Madrid était remplie à craquer de manifestants pro-Catalogne dimanche soir. La résistance catalane risque de galvaniser l’ardeur régionaliste et indépendantiste dans plusieurs communautés autonomes. La politique de la terre de feu, pratiquée par Madrid, risque de désillusionner bien des populations sur la nature de l’État espagnol. Quelques gains électoraux pourraient perturber l’échiquier des rapports de force dans chaque région, et de nouvelles mobilisations massives défieraient un État en mal de légitimité.

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