Édition du 13 novembre 2018

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Économie

Quand la politique de la FED bouleverse le monde

C’était il y a à peine 18 mois. Les économistes se félicitaient alors du parfait alignement des planètes économiques. Taux à zéro, voire négatifs, pétrole bon marché, croissance mondiale : tout paraissait concourir à soutenir la reprise mondiale. Mais, insensiblement, les planètes se sont désaxées depuis un an.

19 octobre 2018 | tiré de mediapart.fr

« Je pense que la Fed est dingue. » Pour de nombreux commentateurs, cette nouvelle sortie de Donald Trump au sujet de la Banque centrale américaine aurait à elle seule suffi à déclencher la nouvelle débâcle boursière qui s’est abattue sur les marchés financiers mondiaux les 10 et 11 octobre. Les propos délirants du président américain, sa guerre commerciale contre le reste du monde participent sans nul doute à nourrir les tensions économiques et géopolitiques dans le monde. Mais, à y regarder de près, ils paraissent davantage être un facteur aggravant que la cause unique du malaise ambiant qui s’est installé dans le monde.

Depuis le début de 2018, les signaux d’alerte se multiplient un peu partout : il y a eu l’effondrement subit du marché boursier américain en février, la chute du marché boursier chinois et la multiplication des faillites d’entreprises en mars, l’avertissement italien dans la zone euro en mai, l’effondrement monétaire de l’Argentine, suivi par celui de la Turquie, la bulle des valeurs high-tech qui, après avoir atteint des sommets – plus de 1 000 milliards de capitalisation boursière pour Apple et Amazon –, se dégonfle, les tensions sur les marchés obligataires. Ces convulsions à répétition illustrent des dérèglements qui ne sont pas sans rappeler ceux de la fin de 2007.

Au sommet du Fonds monétaire international (FMI) à Bali, ces 13 et 14 octobre, les responsables politiques et économiques du monde ont pudiquement évoqué les « risques de chocs externes » susceptibles de faire dérailler l’économie mondiale. Le FMI a déjà révisé à la baisse ses perspectives sur la croissance mondiale, pour la ramener à 3,7 % en 2018 et 2019. Mais les responsables politiques disent officiellement que tout reste sous contrôle.

Beaucoup ont du mal à l’admettre, mais la période 2016-2017, cette parenthèse enchantée où le monde pensait en avoir fini avec la crise financière de 2008, est achevée. Les économistes parlaient alors de l’alignement parfait des planètes. Taux à zéro, voire négatifs, pétrole bon marché, croissance mondiale : tous les éléments paraissaient alors se mettre en concordance pour que l’économie reparte comme avant.

Insensiblement, pourtant, toutes les planètes se sont désaxées. Et elles laissent découvrir un paysage inquiétant. Aucune des causes qui avaient provoqué la crise de 2008 n’a vraiment disparu et les remèdes qui ont été apportés pour tenter de la juguler sont à leur tour porteurs de graves déséquilibres. Les banques sont plus grandes et plus systémiques qu’avant. À côté, une finance de l’ombre (shadow banking) aux contours et aux risques indéfinis s’est développée depuis dix ans.

Évolution de la dette mondiale.

L’endettement mondial, essentiellement lié à l’endettement privé, a explosé en dix ans pour atteindre le niveau historique de 217 000 milliards de dollars en 2017, selon la Banque des règlements internationaux. Et l’emballement continue. Au premier trimestre de 2018, la dette mondiale a encore crû de 11 %, selon l’Institut de la finance internationale. « Alors que la crise de 2008 offrait l’occasion de se désendetter, c’est l’inverse qui s’est produit. Les dettes se sont empilées dans le monde entier, les plus fortes augmentations étant dans le secteur privé des pays émergents », note après tant d’autres William White, ancien responsable de la Banque des règlements internationaux (BIS), dans un article intitulé Une mauvaise lune financière se lève.

Ces déséquilibres grandissants au sein d’un système capitalistique dominé par la finance, mais qui ne parvient pas plus à produire de la croissance égalitaire qu’à s’emparer d’une question aussi primordiale que celle du climat, jettent des ombres inquiétantes sur le monde. Cet article est le premier d’une série sur l’état des lieux d’une économie mondiale désaxée.

***
Quand le resserrement monétaire de la Réserve fédérale américaine bouleverse le monde 

Ce retour à la normale aurait dû être célébré en grande pompe. Dix ans après la crise financière, la Réserve fédérale annonçait fin septembre que ses taux directeurs, portés entre 2 et 2,5 %, allaient enfin être supérieurs à l’inflation. Ce jour-là, Jerome Powell, le successeur depuis février de Janet Yellen à la tête de la Fed, se félicitait de tourner définitivement la page de 2008. « La bonne santé de l’économie américaine » – 4 % de croissance en rythme annuel –, expliquait-il, ne justifiait plus de maintenir une politique monétaire non conventionnelle.

Mais la planète financière a retenu autre chose des propos du président de la Fed. Dans son discours, ce dernier insistait sur les risques de la politique de relance menée par Donald Trump, qui se traduit par un déficit budgétaire de 1 000 milliards de dollars, comme sur les dangers de surchauffe de l’économie. Il prévenait alors que le resserrement monétaire américain allait être plus rapide que prévu. Une nouvelle hausse des taux aurait lieu d’ici à la fin de l’année, et trois ou quatre autres au cours de l’année prochaine, le loyer de l’argent devant se situer aux alentours de 3,5 % d’ici à 2020.

Les annonces de la Fed sont tout sauf une surprise. Depuis 2015, la Réserve fédérale met graduellement un terme à sa politique monétaire non conventionnelle, arrêtant d’abord son quantitative easing – rachat de titres obligataires –, puis remontant peu à peu ses taux directeurs, qui avaient été jusqu’à zéro. Mais le monde de la finance espérait encore que le retour à la normale continuerait à s’étaler dans le temps, indéfiniment.

Effet boule de neige

Le président de la Fed a enterré cet espoir, prenant le monde financier à contre-pied. La seule perspective de voir s’achever « la plus grande expérimentation monétaire de l’Histoire » a mis le monde financier au bord de la crise de nerfs. Depuis dix ans, il vit dans un état de dépendance absolue par rapport aux banques centrales : tous ses engagements ont été bâtis là-dessus, au point de créer des bulles de tout et n’importe quoi. « Après 20 000 milliards de dollars d’expansion monétaire inconsciente, les actifs, des plus sûrs aux plus volatils, des plus liquides aux plus indéfinis, ont explosé, leurs valorisations étant démesurées », pointe l’économiste espagnol Daniel Lacalle. En neuf ans, les indices boursiers à Wall Street ont augmenté de 300 %, alors que l’économie réelle peinait à enregistrer une croissance moyenne de 2 % par an.

Ce changement de cap est en train de provoquer, par effet boule de neige, des mouvements sismiques mondiaux. Car quand la Réserve fédérale change de politique, ce n’est pas seulement la première économie mondiale qui est concernée mais le monde entier. Plus de 60 % des pays dans le monde, selon les estimations du FMI, ont lié leur monnaie et leur économie au dollar. Depuis la crise, le rôle de la Fed s’est encore accru, celle-ci devenant le garant et le banquier en dernier ressort de la finance mondiale.

Au fur et à mesure que les taux d’intérêt américains augmentent, toute la planète financière est en train de revoir ses positions et ses engagements, pris au temps où l’argent ne valait rien. Les premiers touchés ont été les pays émergents. Comme ceux-ci offraient des rendements beaucoup plus élevés que ceux qu’ils pouvaient trouver aux États-Unis (carry trade), les financiers se sont précipités pour leur prêter de l’argent.

Mais ces investissements, tant vantés par les organismes internationaux, ont la résistance d’une digue de sable. Ils peuvent déménager à la vitesse de la nanoseconde, laissant derrière eux des pays endettés, devant faire face à des remboursements de plus en plus élevés, alors que la monnaie américaine devient de plus en plus chère.

C’est un des paradoxes du moment. Alors que les banques centrales ont déversé des milliers de milliards depuis dix ans, l’argent vient à manquer. Depuis plusieurs mois, on assiste ainsi à des retours massifs de ces capitaux vers les États-Unis. Le système financier mondial se retrouve confronté à un assèchement de la liquidité en dollars. Les maillons les plus faibles ont déjà craqué. L’Argentine et la Turquie, qui ont financé leur croissance par des crédits massifs en dollars, se sont écroulées cet été. Leur effondrement n’ayant pas provoqué de crise financière internationale comparable à celle du Mexique en 1982 ou à la crise asiatique en 1997, certains en déduisent que ces accidents sont isolés, que le monde financier est devenu beaucoup plus solide.

Le ton du FMI et de la Banque mondiale, tout comme celui des responsables du Brésil ou de l’Indonésie, ce week-end, à Bali, tend à prouver que la situation est beaucoup plus tendue. Après l’Argentine, le Pakistan, au bord de la banqueroute, tape à la porte du FMI. Et d’autres semblent avoir approché l’institution internationale pour trouver des solutions à leurs finances en détresse.

En accusant la Fed de saborder sa politique et l’économie américaine, Donald Trump se fait aussi le porte-voix d’une partie de Wall Street, tétanisé par la perspective d’une correction financière. Car cette migration massive des capitaux est en train de toucher les marchés américains. Les investisseurs, qui ont construit des paris sur des effets de levier gigantesques grâce à de la dette à taux zéro, s’empressent de partir pendant qu’il en est encore temps. Les hedge funds, les fonds d’investissement, les fonds indiciels, les fonds spéculatifs font face depuis le début de la rentrée à des demandes de retrait se chiffrant en milliards, ce qui assèche un peu plus le marché des capitaux.

Bulles et krachs à Wall Street depuis 1926.

Les répercussions de ces choix se transmettent sur les marchés obligataires, boursiers et immobiliers. De véritables bulles s’y sont créées, grâce à une accumulation sans précédent de dettes privées. Aujourd’hui, alors que les taux remontent, le remboursement de ces montages acrobatiques s’appuyant sur des endettements considérables devient beaucoup plus problématique : l’économie réelle ne peut permettre de dégager les revenus suffisants, auparavant assurés par l’ingénierie financière. Là encore, des désinvestissements massifs sont à l’œuvre.

Même la dette et les bons du Trésor américain, considérés comme les placements les plus sûrs au monde, sont secoués. Anticipant le resserrement monétaire annoncé, les investisseurs s’empressent de liquider les titres obligataires à taux bas, qui ne pourront que perdre de leur valeur lorsque les taux remonteront. D’où la tension actuelle sur les taux courts américains, qui ont dépassé la barre symbolique des 3 %.

Des économistes, à l’instar de Paul Jorion, redoutent que tout cela ne finisse par un krach obligataire. D’autant que les autres banques centrales suivent le chemin de la Réserve fédérale. Même si officiellement sa ligne reste inchangée, la banque du Japon a cessé depuis plusieurs mois de racheter de la dette japonaise. La Banque centrale européenne, qui a fait exploser son bilan pour sauver la zone euro, est elle aussi en train de fermer le robinet de quantitative easing, un programme de plus de 2 500 milliards d’euros. De 80 milliards d’euros par mois en 2016-2017, ses achats sont descendus à 30 milliards au début de 2018, puis à 15 milliards à partir de septembre. La BCE a annoncé arrêter tout rachat de dette européenne à partir de la fin décembre, avant de remonter ses taux d’intérêt, possiblement au cours de 2019.

Ce retrait de la BCE fait déjà frémir de nombreux observateurs. Par ces interventions, la Banque centrale a servi pendant toutes ces années de garante en dernier ressort des dettes d’État de la zone euro, ce qui a permis en quelque sorte d’anesthésier la crise de l’euro. Mais de l’avis de nombre d’économistes, notamment Joseph Stiglitz, aucun des problèmes de la zone euro n’a été réglé. Alors que la crise politique est devenue patente dans toute l’Europe, ils redoutent que l’effacement de la BCE ne précipite les événements. D’autant que les responsables européens ne semblent ni avoir tiré les leçons du passé ni pris la mesure des menaces, comme en témoigne l’intervention du gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, lors du sommet du FMI à Bali.

À suivre, le deuxième volet : Et si le pétrole remontait à 100 dollars le baril ?

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