Édition du 23 octobre 2018

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Paradise papers

Revue de presse - Paradise Papers : finissons-en avec la ploutocratie mondiale

Après les Panama Papers en 2016, le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) a commencé à divulguer le 5 novembre les Paradise Papers, résultats d’une vaste enquête menée conjointement par plus de 400 journalistes de 96 pays sur les mécanismes d’optimisation fiscale utilisés par les multinationales et les grandes fortunes. Ils montrent l’ampleur du phénomène et du manque à gagner pour les Etats. Les éditorialistes européens s’indignent et demandent que la fiscalité européenne soit enfin unifiée.

Tiré de Alternatives économiques.

Süddeutsche Zeitung, Munich, 10 novembre

Après les révélations sur les Paradise Papers, l’UE doit prouver qu’elle prend au sérieux la lutte contre les paradis fiscaux, mais, constatent Alexander Mühlauer, Ralf Wiegand et Jan Willmroth, « c’est sa propre législation qui l’en empêche. L’UE a un problème fondamental : les directives en matière de fiscalité ne peuvent être adoptées qu’à l’unanimité. Un seul Etat membre peut faire capoter le projet. Pour le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, qui était lui-même fortement sous pression dans l’affaire des LuxLeaks, cette règle est une épine dans le pied. Mais pour la changer, il faudrait à nouveau un vote unanime de l’ensemble des membres de l’UE. Et tout le monde s’accorde à dire que cela est actuellement irréaliste. (…) Le dernier à se rendre compte à quel point il est désespérant de vouloir convaincre ses collègues européens d’adopter une politique fiscale commune est Emmanuel Macron. »

Lors de son discours, fortement salué, sur l’Europe, le président français avait entre autres évoqué une taxe pour les entreprises du Net telles que Google, Apple et Facebook. Cependant, lors du dernier sommet de l’UE, les chefs d’Etat et de gouvernement avaient vite balayé le projet. L’Irlande s’y était opposée la première en avançant « qu’on avait besoin de conditions de compétitivité globales en harmonie avec le travail qui se fait actuellement dans le cadre de l’OCDE ».

The Guardian, Londres, 10 novembre Pourquoi les rues ne sont-elles pas pleines de manifestants ?

On sent la déception dans le commentaire de Micah White, l’un des initiateurs d’Occupy Wall Street, qui écrit dans le Guardian : « La réaction morose de la rue aux Paradise Papers, la suite décuplée des Panama Papers de 2016, est certainement en deçà des attentes des militants et des 100 médias impliqués dans l’enquête. Alors que l’année dernière, les manifestants ont immédiatement conduit à la démission du Premier ministre islandais, à présent, les “Papers” font la une sans provoquer de mouvement social. » Mais le commentateur demeure confiant quant à aux enseignements tirés par la société civile :

« Les populations sont oppressées à travers le monde par le même minuscule milieu composé des élites aisées qui contrôlent de manière illégitime nos gouvernements, multinationales et universités. De toute évidence, nous savons maintenant qu’une ploutocratie mondiale fait appel à la même poignée d’entreprises pour cacher son argent et le faire circuler en son sein plutôt que d’en faire profiter le plus grand nombre. Cette situation ouvre la voie à un mouvement social globalisé. Ces fuites montrent par ailleurs que notre planète a subi une stratification hors norme : nous avons 200 000 nantis d’une part et 7 milliards de laissés-pour-compte d’autre part. (…) Les ultra riches vivent dans un autre monde mais ils se trouvent toujours sur Terre et la société civile doit faire en sorte qu’ils n’aient plus où s’échapper. Elle doit tendre vers un nouveau régime juridique international contraignant visant à condamner les crimes financiers contre l’humanité. (…) Seuls les militants peuvent pousser les dirigeants à une telle réforme. »

I Kathimerini, Athènes, 8 novembre

« A chaque fois que le travail laborieux et dangereux des journalistes d’investigation expose des scandales d’évitement fiscal comme la liste Lagarde ou, maintenant, les Paradise Papers, nous devons revoir notre vision du monde de fond en comble », se désole Pantelis Boukalias. « Bien qu’elle ait progressé dans certains domaines, l’humanité stagne et reste archaïque sur d’autres tableaux. Les Paradise Papers dévoilent une partie du réseau mondial de l’illégalité légitime et de l’immoralité des puissants : 13,4 millions de documents, des centaines de noms connus, dont ceux de dirigeants politiques, de figures du show business et d’entreprises multinationales. 8 000 milliards d’euros occultés dans des paradis fiscaux comme les îles Caïmans, les Bermudes et Antigua », poursuit Kathimerini.

« Même si on considère que la moitié de cette fortune vient du crime organisé, du trafic de drogue et d’armes, le reste correspond à des comptes plus ou moins maquillés appartenant à des citoyens éthiques, à des hommes politiques encore plus éthiques et à des géants économiques qui soutiennent des organisations de bienfaisance de temps en temps. Les revenus n’ont pas été soumis à l’impôt dans les pays où ils ont été générés. En effet, certains bernent les autorités fiscales et policières en faisant appel au offshore – une astuce qui est bien trop populaire parmi les Grecs qui chérissent les plaisirs des paradis fiscaux, par curiosité, amour de la connaissance et au nom du bon vieil internationalisme. L’Etat grec, frappé de plein fouet par la crise, devrait leur être reconnaissant pour cette preuve de patriotisme. Et si cet argent était imposé de la même manière que les salaires des travailleurs et les profits des PME, quelle serait l’évolution des économies et des infrastructures de pays comme les Etats-Unis, le Royaume-Uni, la Chine et la Grèce ? », s’interroge le quotidien grec. « Des questions parfaitement légitimes, mais auxquelles nous ne trouverons pas la réponse dans ce monde. »

Rzeczpospolita, Varsovie, 7 novembre Paradise Papers : bannis du paradis

« Le coup porté par les “Paradise Papers” au capitalisme mondial risque d’avoir des répercussions importantes au cours des mois voire des années à venir », prédit Jan Maciejewski. « Le plus curieux dans cette affaire, c’est que nous n’avons rien appris de nouveau grâce aux documents rendus publics. Nous savions tous que les plus riches de ce monde sont des patriotes économiques des îles Caïmans, des Bermudes et de Malte. La colère suscitée par les “Paradise Papers” vient plutôt du changement de climat politique. (…) Premièrement, le mécontentement lié aux inégalités s’amplifie. Oxfam vient de dévoiler que les huit milliardaires les plus fortunés disposent d’un patrimoine équivalent à celui de la moitié de l’humanité la plus démunie. Deuxièmement, les mouvements nationalistes montent en puissance. Les partis qui veulent mettre un coup de frein à la mondialisation enregistrent des scores records dans les démocraties occidentales dites stables », constate le journaliste. Avant de conclure : « Leurs succès montrent que les citoyens font moins confiance aux marchés, ne croient plus en leurs vertus et remettent en cause l’idée selon laquelle le capital n’aurait pas de nationalité. En parallèle, la tolérance à l’égard de ceux qui placent leur argent dans des paradis fiscaux est en chute libre. La reine Elisabeth II, le président de la Colombie ou encore Madonna n’ont probablement pas transgressé la loi. Ils ont tout simplement profité de vides juridiques. Mais cela ne les mettra pas à l’abri de la “colère du peuple” qui, contrairement à la loi, est rétroactive. »

De Volkskrant, Amsterdam, 7 novembre Les Paradise Papers sont-ils inutiles ?

« En 2015, 11,5 millions de documents de la société panaméenne Mossack Fonseca témoignant de l’évasion fiscale de multinationales, de PME et de riches personnalités ont fuité. Personne n’a été puni ni emprisonné. A présent, nous avons les “Paradise Papers” (…) et, encore une fois, personne n’a rien à craindre », affirme l’éditorialiste Peter de Waard. Selon lui, « il y a plus de risques à poser sa main sur le genou d’une journaliste qu’il n’y en a que le fisc s’intéresse à ces cas. Rarement un scandale a été aussi inutile que les Panama Papers. Au lieu de passer en revue les régimes fiscaux de manière globale après les Panama Papers, ça a été la course dans le monde entier pour rendre les grandes multinationales et les riches encore plus populaires. Chaque pays veut à présent devenir un paradis fiscal. (…) Bien sûr, les citoyens estiment que les sociétés devraient contribuer elles aussi à la collectivité (au fond, elles tirent bénéfice de l’éducation nationale, de la police et des infrastructures), mais les gouvernements s’insurgent en clamant que “des milliers d’emplois sont en jeu”. Avec les Paradise Papers, ce ne sera pas différent ».

« Après avoir désigné et conspué quelques célébrités, s’ensuit un nouveau débat parlementaire et, ensuite, un silence assourdissant, poursuit Peter de Waard. Les gens veulent voir quelques noms exposés sur la place publique, mais ils ne veulent pas que le système change, ni d’une réglementation globale de la fiscalité des sociétés. Car là, la souveraineté nationale serait en jeu. Là, les gens écouteraient les sirènes des populistes clamant “America First” et estimeraient que chaque pays doit s’occuper de ses affaires. Et les multinationales et les milliardaires pourront continuer à passer d’un pays à l’autre, au gré de la pression fiscale. Pour changer les choses, des dizaines de millions de documents ne servent à rien. Seule l’action et la volonté politique le peuvent. »

Spiegel Online, Hambourg, 6 novembre Notre planète est un paradis pour les connards

Jakob Augstein ne mâche pas ses mots dans son commentaire sur les Paradise Papers. Les impôts ? « Ce ne sont que les idiots et les pauvres qui les payent. » Les riches, en revanche, n’ont même pas besoin d’enfreindre la loi pour frauder, car les lois sont faites pour eux, s’indigne l’éditorialiste du Spiegel : « Ces documents démasquent le monde des riches, où les gens sont finalement spirituellement pauvres : dépourvus de morale et incapables de faire preuve de solidarité. Ils manquent également de tout sens du devoir. En revanche, ils ont beaucoup d’argent et de pouvoir. En comparaison avec ce monde, la vie de tous ceux qui se battent avec l’Etat et les impôts est un véritable enfer. Autre chose manque au paradis : les scrupules. Car un riche qui ne souhaite pas partager sa richesse n’a même pas besoin d’enfreindre la loi, parce que les lois sont faites pour lui. (...) Les chiffres donnent le tournis : 13,4 millions de documents (…) dans lesquels figurent les noms de 120 hommes politiques, de 50 pays, d’entreprises allemandes comme Siemens et Allianz et de membres du cabinet de Donald Trump. (…) Les mécanismes d’autocorrection ne fonctionnent pas parce que le pouvoir est réparti de telle façon qu’aucun changement n’est possible. Le scandale est dévoilé mais il continue d’exister. Le système est gravement malade, il est immoral et indécent. Et la grogne monte ; en revanche, elle se trompe de cible. Les cocus fustigent ceux qui fuient la guerre au lieu de dénoncer ceux qui fuient les impôts. Notre planète est un paradis pour les connards. »

VozPopuli.com, Madrid, 11 novembre Les vrais papiers du paradis

Selon l’éditorialiste Fernando Díaz Villanueva, qui a signé un article pour le site d’actualité libéral VozPopuli.com, « il ne faut pas se tromper » au sujet des Paradise Papers, car « ils n’ont pas fait scandale. Et cela malgré le fait que l’affaire, construite sur le même modèle que celle des Panama Papers l’année dernière, a fait la une de la presse mondiale pendant toute la semaine. Mais il ne s’est rien passé. Et rien ne se passera. Que des fuites provenant d’un cabinet d’un paradis fiscal nous racontent comment les riches évitent de payer des impôts ne surprend personne. » L’éditorialiste souligne qu’« au fur et à mesure que le pillage fiscal s’est intensifié en Occident pour maintenir une clientèle politique importante, les Appleby du monde ont fait plus d’efforts pour réussir à mettre en sécurité les plus fortunés. C’était prévisible et c’est arrivé. Ils peuvent se le permettre » car « nous pourrions tomber dans la démagogie facile consistant à pointer du doigt ceux qui camouflent leur patrimoine de la cupidité illimitée des gouvernements. La faute est au fraudeur et à celui qui lui facilite l’acte répréhensible. Que cela soit affirmé par ceux qui vivent aux dépens du contribuable est naturel. Mais celui qui travaille plus d’une demi-année pour le Trésor (c’est-à-dire presque tout le monde) devrait montrer du doigt le gouvernement, car c’est lui qui nous a fait devenir des bêtes de somme pour entretenir du personnel superflu dans l’administration, accorder des subventions partout et financer des organismes inutiles dont le seul objectif est d’acheter des votes en masse. »

Villanueva conclut : « Le paradis n’est pas les Bermudes ou les Caïmans, le paradis est la politique et la bureaucratie omniprésente et omnipotente. Les Paradise Papers ne sont pas ceux qui ont fui depuis Appleby ou Mossack Fonseca, c’est la déclaration d’impôts et la fiche trimestrielle de règlement de la TVA. Mais ceux-là, personne ne les montre du doigt. »

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