Édition du 11 décembre 2018

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Capitalocène et dérèglement climatique

Les catastrophes climatiques se multiplient. Plutôt que l’indignation morale et les petits gestes écolos, il semble important de comprendre les origines du désastre pour sortir de la résignation.

Ouragans, sècheresses, canicules, montée des eaux, inondations et tempêtes révèlent les conséquences du dérèglement climatique. L’émission de gaz à effet de serre depuis l’industrialisation du XIXème siècle produit ces effets sur le climat.

Les micro-changements individuels ont un impact anecdotique. Pour s’attaquer réellement au dérèglement climatique, il faut comprendre ses causes historiques. Le désastre écologique est attribué à des causes lointaines, comme le feu, ou uniquement scientifiques. Armel Campagne propose son analyse dans Le capitalocène. Aux racines historiques du dérèglement climatique.

Analyses du capitalisme

De nombreuses approches consistent à présenter le dérèglement climatique comme naturel. Le terme magique d’anthropocène vise alors à gommer l’activité humaine. Au contraire le dérèglement climatique provient du basculement historique vers l’économie fossile, avec ses nouveaux rapports de production. Daniel Cunha estime que le dérèglement climatique provient du capitalisme, et non de l’espèce humaine.

Le concept de capitalocène permet d’insister sur les conséquences écologiques du capitalisme. Ce système permet une production de marchandises, d’argent, de valeur, de capital à travers l’exploitation du travail-marchandise. La dépossession des moyens de production permet l’exploitation d’une classe sociale par une autre.

Pour Jason Moore le capitalisme repose sur la sphère de l’exploitation du travail et sur la sphère de l’exploitation de la nature, avec les champs, les forêts ou les minerais. « La sphère des rapports capitalistes n’est ainsi pas extérieure à une nature qu’elle ne ferait qu’exploiter et détruire », analyse Armel Campagne. Jason Moore insiste sur la dimension environnementale de la crise du capitalisme.

Daniel Cunha s’inspire de la critique de la valeur (http://www.zones-subversives.com/2014/12/la-critique-radicale-de-la-valeur-et-ses-limites-6.html). Ce courant insiste sur la domination impersonnelle à travers les structures spécifiques du capitalisme (traveil, marchandise, valeur, argent, capital). Cette approche s’oppose à une conception du capitalisme à travers l’opposition entre différentes classes sociales. Daniel Cunha estime donc que le capitalisme fossile ne provient pas d’une décision de la classe bourgeoise. Il estime que les capitalistes adoptent automatiquement une technologie qui leur est profitable. Daniel Cunha n’attaque donc pas les inégalités sociales climatiques qui profitent à la classe capitaliste, mais la logique marchande et son système social.

Le marxiste Andreas Malm observe une société qui repose sur l’exploitation de classe à travers des rapports de propriété privée, de marché et de concurrence. Pour Andreas Malm, l’économie fossile correspond à un nouveau stade du capitalisme. Les nouvelles machines renforcent la subordination des travailleurs au capital et augmentent la productivité du travail. Désormais, il ne peut plus y avoir de capitalisme et de croissance économique sans énergie fossile. Les infrastructures et les technologies fossiles deviennent indispensables au capitalisme. Si des énergies renouvelables se développent, ce ne sera qu’une addition énergétique mais sûrement pas une transition énergétique.

Origines du capitalisme

Les historiens marxistes débattent sur les origines du capitalisme. Certains estiment que le système marchand émerge avec l’expropriation des paysans en Angleterre. D’autres, comme Immanuel Wallerstein, considèrent que le capitalisme se développe dans toute l’Europe occidentale.

Jean-Baptiste Fressoz et Christophe Bonneuil insistent sur le développement d’un système-monde capitaliste. L’esclavage et la colonisation participent à l’émergence du capitalisme en Angleterre. Ces historiens insistent sur les conséquences écologiques du développement des transports et de l’industrie.

Andreas Malm, dans le sillage de Robert Brenner, estime que le capitalisme émerge en Angleterre du XVème au XVIIème siècle. Il n’existe pas de marché unifié durant la période médiévale. Les coûts sont imprévisibles et les ventes restent aléatoires. Le capitalisme n’est donc pas une simple extension du marché médiéval.

C’est dans l’Angleterre du XVIème siècle que le capitalisme émerge. Le système des enclosures permet d’imposer la propriété privée, contre les pratiques communales. Des rapports capitalistes émergent avec un propriétaire qui loue à une fermier, qui lui-même peut embaucher des travailleurs. Les fermiers et paysans doivent être suffisamment rentables pour payer leur rente. Une modernisation agricole se développe, avec une rationalisation technique, suivie d’une émergence de l’industrie.

Andreas Malm décrit l’émergence du capitalisme fossile. La modernisation de l’agriculture débouche vers un exode rural. Les villes se développent. Un capitalisme houiller doit permettre de chauffer les villes avec du charbon. Mais c’est la machine à vapeur qui permet un véritable développement du capitalisme fossile. Cette invention est créée pour répondre aux problèmes que se posent les patrons pour augmenter la productivité. La production monopolistique est remplacée par une production industrielle et concurrentielles de marchandises indifférenciées.

L’industrie textile adopte des machines-outils automatiques, ce qui permet d’embaucher uniquement une main-d’œuvre non qualifiée. Cette technologie favorise la concurrence. Au contraire, l’énergie hydraulique suppose que les capitalistes partagent avec leurs concurrents une même infrastructure commune. Ensuite, la machine à vapeur reste mieux adaptée à la concentration urbaine et au capitalisme.

Critique du capitalisme et écologie

Le livre d’Armel Campagne propose des réflexions originales qui permettent de clarifier les enjeux écologiques. Il insiste sur les origines capitalistes du désastre climatique. Le saccage de la nature ne provient de l’espèce humaine en générale, mais d’un mode de production et d’un mode de vie. C’est même le développement du capitalisme qui renforce le dérèglement climatique. Cette analyse historique permet de repolitiser des enjeux accaparés par les scientifiques et autres experts de pacotille. L’approche historique permet de s’interroger sur les causes sociales et humaines du dérèglement climatique. Elle permet également de souligner l’importance du capitalisme et de la logique marchande.

Ce n’est que par un changement radical de société qu’il devient possible d’échapper à la destruction de la planète. « Le capitalisme libéral étant à l’origine du dérèglement climatique et son principal moteur, il ne nous restera plus qu’à envisager une sortir du capitalisme, au-delà des impasses du capitalisme vert et de la planification écologique », conclue Armel Campagne.

Ensuite, ce livre permet une véritable réflexion sur le capitalisme à travers une approche historique. Armel Campagne croise diverses approches, dont il tente de montrer les forces et les limites. Il tente de concilier le meilleur du marxisme et de la critique de la valeur. Il remet en cause la logique marchande dans son ensemble. Mais il évoque également l’importance de la lutte des classes. Cette analyse historique permet de mieux comprendre les enjeux écologiques et sociaux. Le capitalisme est souvent critiqué de manière lointaine ou idéologique, sans forcément comprendre ses fondements historiques.

Néanmoins, cette approche de l’histoire ne laisse pas beaucoup de place à la transformation sociale. Cette histoire globale surplombante a tendance a délaisser l’histoire des luttes et des révoltes qui secouent sérieusement le capitalisme. La réflexion historique sur le capitalisme doit alors s’articuler avec une histoire des luttes, des résistances des exploités, de la construction d’une force à la base. L’étude fondatrice d’E.P.Thompson, certes moins synthétique, tente de concilier ces deux approches. L’émergence du capitalisme s’accompagne du développement de sa contestation. L’histoire des luttes permet d’éviter l’écueil du catastrophisme et de la résignation face au rouleau-compresseur capitaliste. Même si la compréhension du monde marchand doit aussi permettre de connaître ses failles pour mieux le combattre.

Source : Armel Campagne, Le capitalocène. Aux racines historiques du dérèglement climatique, Divergences, 2017
 
Extrait publié sur le site Les Giménologues

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