Édition du 11 décembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

Économie

L’obsession de la mathématique et de la « mesure » en économie : un alibi pseudo « scientifique »

Comme annoncé dans ma précédente chronique qui portait sur le caractère « intenable » du modèle économique (néolibéral) dominant, je propose ici de commencer à nous intéresser à la prétention « scientifique » de ce même modèle, qui se drape de capacités de mesurer, chiffrer, quantifier, prédire… en mathématisant à outrance son discours. Je tenterai de rendre le plus direct, simple et accessible possible, une analyse qui touche à des considérations qui, au premier abord, peuvent sembler rebutantes ou trop complexes.

J’y consacrerai plusieurs chroniques. Bien que l’éventail des choix quant à savoir « par où commencer » cette analyse-déconstruction soit passablement vaste, je choisis de débuter par les balbutiements de la prétention de l’économie au statut de science. Les efforts en ce sens, soit de mathématisation à tout prix de l’analyse économique, sont issus de la dite « École de Lausanne », berceau de ce qui deviendra « l’économie néoclassique », dont les piliers théoriques dominent jusqu’à nos jours. Le fondateur de cette École de Lausanne est incontestablement Léon Walras (1834-1910)1.

De la philosophie sociale au pseudo scientisme : l’École de Lausanne

Je me suis toujours demandé si le fait que Lausanne, cette terre de Suisse, déjà sorte de centre financier européen,2 ait été le berceau des premiers efforts de « scientifisation » de l’économie, ne soit pas dû à l’influence des milieux d’argent qui y régnaient. Milieux qui, plus que n’importe quels autres, en ces temps (encore) de culpabilisation chrétienne envers l’usure, les « vices » de l’argent et du commerce, l’enrichissement personnel3… avaient tout intérêt à ce que l’économie devienne une « science » aussi indiscutable que la physique ? Toujours est-il que, fondamentalement, afin de convenablement justifier ce nouvel ordre de domination de l’argent (dorénavant « scientifiquement » soutenu par le discours de l’économie) accompagnant les bouleversements post-Révolution industrielle, il devenait indispensable de débarrasser le vocabulaire économique de tous ses relents moraux et éthiques, qui l’encombraient avec les « classiques » (Smith, Stuart-Mills, Marx notamment).

En effet, jusqu’aux Walras père et fils, des questions comme la pauvreté et ses causes, les origines de l’enrichissement des uns et pas des autres, le caractère moral, éthique, juste ou non… de tant d’enrichissements inédits étaient des questions centrales de ce que l’on considérait encore comme une « philosophie sociale ». En tous cas certainement pas comme une « science économique ».4 Dès lors, il devient aisé d’admettre que riches maîtres d’industrie et prospères commerçants – banquiers… de la région Suisse-Lyon, soient particulièrement sensibles à un tel changement de statut et de vocabulaire. Exit la morale et l’éthique, exit la question de savoir « pourquoi et comment » on devient riche, exit celle de l’existence et des sources de la pauvreté, exit celle des sources des inégalités et injustices… Tout cela doit être remplacé par une « science » qui, telle la physique, décrit et rend compte, mesure et quantifie, constate et enregistre. Et surtout s’abstient de tout jugement. Il ne viendrait en effet à nul physicien l’idée de se poser la question de savoir si cela est juste ou non que la Lune soit plus petite que la Terre, ou qu’elle soit dénuée d’atmosphère ! En bon « scientifique », il doit se contenter de décrire, constater, observer, rendre compte. Point !

Léon Walras s’attaque à la promotion scientifique de l’économie

Léon Walras, considéré comme père fondateur de l’économie moderne, s’est appuyé sur deux hypothèses intenables pour fonder les balbutiements de ce qui deviendront les piliers de sa « science » : le Dieu Marché, le duo Offre-Demande, puis le saint des saints, l’équilibre général des marchés. Ces deux hypothèses sont : 1- La société humaine fonctionne comme la mécanique céleste et 2- il existe un « crieur des prix » qui, observant les transactions qui animent les nuées de marchés, « crie » simultanément tous les prix, dits « d’équilibre ».5 Pour la bonne forme, il convient cependant de rappeler que Léon Walras précisait qu’il parlait « d’économie pure », comme en quelque sorte, « d’idéaltypes » à la Max Weber.

Il n’en reste pas moins que cet édifice dit d’« Éléments d’une économie pure » a été édifié sur la délirante prétention d’introduire en économie le vocabulaire de la physique de Newton (Mécanique céleste), et la fiction du « démon » (le crieur des prix) parfois dit de Maxwell, ou de Laplace. Lequel « démon » (déviation venant du latin daemon et du grec daimon), sorte « d’intelligence observatrice globale », était susceptible soit de déjouer l’incapacité à connaître-comprendre simultanément les phénomènes présidant à l’organisation de ce qui « est », soit de procurer une échappatoire au second principe de la thermodynamique en « réorientant » (vers un état d’équilibre) les molécules à basse et haute vitesse.

Chacune de ces hypothèses devait donner une « sortie scientifique » à l’impasse de la métaphore smithienne de la « main invisible ». C’est là la grandiose œuvre à laquelle s’adonna Léon Walras : transformer cette image (quasi poétique) en une conceptualisation pouvant se réclamer de la rigueur et de l’indiscutable exactitude-certitude propres aux sciences dites dures.

La théorie de l’équilibre général ou le passage en force des concepts de la physique en économie

Ainsi, afin de faire du discours jusque-là philosophique-anthropologique de l’économie, un discours scientifique (et aussi faire pendant à la rigueur des démonstrations mobilisées dans les théories de l’exploitation, des modes de production, de la baisse tendancielle des taux de profits… de Marx), il fut arbitrairement décidé d’émailler ce discours de notions et concepts tout droit sortis de la physique, newtonienne en particulier. C’est alors que la « mécanique céleste » du social, et que le « crieur des prix » des marchés firent office de piliers pour procurer une aura de rigueur à cette idée floue et absconse de « main invisible »6, en appui à l’économisme bourgeois se voulant « science ».7 Pour ce qui est de la mécanique céleste, il suffisait de remplacer « main invisible » par « gravitation » entre deux « forces » : l’offre d’un côté et la demande de l’autre.

Ce mouvement « gravitationnel » serait comme il se doit, à la constante recherche de centre de gravité, ou d’équilibre. C’est alors qu’entrent en jeu également des « masses » (salariales, monétaires…), des « tensions dynamiques », des « vitesses de circulation », des « accélérations », des « élasticités »… Le tout agrémenté de « prix d’équilibres » judicieusement annoncés – en toutes simultanéités – par cet ersatz du daemon de Laplace-Maxwell, le si opportun crieur des prix.

Dès lors, et à partir de telles « hypothèses », bien de « savants » calculs et mesures seront permis !8 Ainsi, on prétendra calculer9 par exemple l’inflation : sorte de point de rattrapage – ou non - entre masses monétaires et masses salariales en… circulation. Ou encore estimer-prévoir les prix, les salaires et les taux de chômage dits « d’équilibre »10. Puis du simple calcul on prétendra passer à des « prédictions » : de taux de croissances, de rendements, d’exportations, d’importations, de changes, d’allocations « rationnelles » des ressources… La liste de ce que l’on prétendra dorénavant ainsi « mesurer » en économie est bien longue.

On y reviendra.11

En conclusion : une main invisible et un marché magiquement et fort commodément mathématisables

En guise de conclusion ici, je voudrais attirer l’attention sur le fait que la future « science économique », que désirait la bourgeoisie conquérante du mi-fin 19ème siècle, devait absolument passer par la « scientifisation » de l’intenable métaphore « main invisible ». Passer de cette image de « prestidigitateur » aux notions, ou mieux « aux concepts » rigoureux-conceptuels-mesurables, de « marché » et « équilibre général des marchés », était un impératif pour achever de donner bonne conscience au bon chrétien moyen de l’époque qui, soudain, pouvait s’enrichir sans limites et sans remords12.

Il fallait à tout prix justifier – et scientifiquement fonder – l’idée que l’enrichissement des uns n’avait strictement rien à voir avec l’appauvrissement des autres. Comme en physique, l’économiste doit décrire, mesurer, constater qu’il y a des riches et des moins riches, aucun jugement n’est permis… mais la justification pseudo-scientifique, oui ! Ceci sera l’objet du « fil conducteur » des prochaines chroniques.

Notes

1.- C’est entre 1870 et 1890, à l’université de Lausanne, que se met en place cette pensée alternative (dite néoclassique et / ou aussi marginaliste) à la pensée économique classique. Elle est associée à Léon Walras et Vilfredo Pareto, et aussi à l’apparition de deux autres ouvrages : The Theory of Political Economy de l’Anglais William Stanley Jevons en 1871, la même année que les Grundzätze de l’Autrichien Carl Menger. Elle donnera l’ossature de ce que sera depuis, l’économie dite « scientifique », néoclassique, marginaliste, aujourd’hui néolibérale.

2.- Depuis la Route de la Soie qui passe à proximité (Lyon) dès le 15ème siècle, puis l’essor industriel qui s’en est suivi avec son apogée au 19ème siècle.

3.-Ainsi, un Molière fait-il dire à une soubrette du Bourgeois Gentilhomme, lors de la visite d’un homme fortuné à son maître : « Combien d’hommes a-t-il donc pu tuer pour s’être rendu si riche ? »

4.- Smith, par exemple, émaille ses analyses de formules telles que "juste prix", "juste salaire". Quant à Marx, il détestait qu’on le traite d’économiste ! Il préconisait de « réserver ce vocable aux… valets du pouvoir »

5.- Ces hypothèses dépassent de loin en incongruité et invraisemblance celles de la « concurrence pure et parfaite », de « l’atomicité infinie des producteurs et consommateurs », de la « parfaite substituabilité des produits et services », de la « disponibilité totale-instantanée de l’information »… choses sur lesquelles nous reviendrons.

6.- Nous verrons dans une prochaine contribution comment et pourquoi cette formule, utilisée à peine deux ou trois fois dans toute l’œuvre de Smith a eu un tel écho, et ce jusqu’à nos jours.

7.- J’invite le lecteur intéressé par plus de détails et de précisions, à se référer à mon livre La stratégie de l’autruche.

8.- Nous verrons dans de prochaines contributions jusqu’à quel degré de « folles abstractions mathématisées » aura pu conduire cette obsession de « scientificité » en économie !

9.- En de prochaines chroniques, nous reviendrons plus en détails sur les mécanismes plus précis de ces prétentions de « calculabilité ».

10.- On inventera même des taux de chômage dits « naturels »…

11.-J’invite néanmoins le lecteur à songer au nombre d’indices, d’indicateurs, de « chiffres du jour », de taux, de statistiques, de « signes d’humeur des marchés »… dont on l’abreuve à longueur de journaux télévisés, de discours dits politiques, de colonnes entières de presse écrite.

12.- On verra plus tard comment le rôle des business schools est, in fine, de remplir ce rôle en alliant « casuistique » (méthode des cas) et « chrématistique » (faire de l’argent pour l’argent).

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