Édition du 14 novembre 2017

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Cultures mondialisées, cultures nationalisées

La crise catalane souligne à nouveau l’importance du national à une époque où le transnational tend à surdéterminer les autres échelles. Pourquoi la mondialisation des deux derniers siècles ne parvient-elle pas à dissoudre les frontières, les clivages et les tensions entre cultures nationales alors que les échanges entre nations ont connu une croissance sans précédent ?

Tiré du blogue de l’auteur.

Marx et Engels annonçaient en février 1848 l’avènement prochain d’une civilisation bourgeoise planétaire, dans leur Manifeste du parti communiste : "Les produits intellectuels de chaque nation deviennent bien commun. L’esprit national étroit et borné est chaque jour plus impossible, et de la somme des littératures nationales et régionales se crée une littérature mondiale. Par l’amélioration rapide de tous les instruments de production, par les communications rendues infiniment plus faciles, la bourgeoisie entraîne toutes les nations, jusqu’aux plus barbares, dans le courant de la civilisation" (Manifeste du parti communiste, éd. présentée par François Châtelet, Le Livre de poche, 1973, p. 56).

Or, nations, cultures nationales et nationalismes n’ont jamais été aussi vivants qu’entre 1890 et 1950, particulièrement en Europe, comme le souligne Eric Hobsbawm dans Nations et nationalisme depuis 1780. Comment rendre compte de ce paradoxe d’une mondialisation capitaliste triomphante et du maintien/renforcement des cultures nationales ?

L’ouvrage collectif dirigé par Christophe Charle, Le temps des capitales culturelles, XVIIIe - XXe siècles (Paris, Champ Vallon, 2009, 368 p.) nous offre une réponse adossée sur l’histoire culturelle et sociale de l’Europe des Lumières et du XIXe siècle. Le cosmopolitisme des élites qui accompagne les circulations de la modernité ne doit pas être pris comme un paradigme culturel dominant, car Christophe Charle et les historiens contribuant à cet ouvrage mettent en évidence qu’à l’inverse de ce cosmopolitisme, les circulations transnationales consolident et cristallisent des plis culturels nationaux.

Les auteurs rappellent que ces circulations savantes, intellectuelles, artistiques, mondaines, épistolaires, etc. sont toujours ancrées dans des contextes sociaux qui leur donnent des significations et des effets qui peuvent, à leur tour, expliquer le paradoxe de la mondialisation culturelle : effet de domination, de légitimité, de concurrence, de divergence, de dissonances. De sorte que l’espace transnational qui prend forme par ces circulations culturelles n’a rien de lisse. Bien au contraire, il est fait de pôles d’attraction et de répulsion, de jeux de miroirs, de discontinuités et de ruptures, de relations inégalitaires entre cultures au contact les unes avec les autres.

Par exemple, à la fin du XIXe siècle, Paris attire les avant-gardes européennes qui viennent y découvrir les différentes grammaires de la modernité culturelle, avant de s’en retourner dans leurs pays respectifs où elles participent à l’affirmation et au développement de leur propre champ savant/artistique/littéraire national, jusqu’à donner naissance à des capitales culturelles rêvant de rivaliser avec Paris. C’est ainsi que s’affirment des centres secondaires comme Berlin, Munich ou Christiania.

Il en ressort donc une vision de la mondialisation culturelle autrement plus complexe que l’image d’un aplanissement des cultures nationales par une civilisation planétaire liquide. Les circulations culturelles transnationales mises en évidence au cours de ces deux siècles sont "à la fois processus de domination, de nationalisation, d’européanisation, d’internationalisation et de mondialisation, de métissage des formes, mais aussi de contestation, de décalage, de discordance et de refus, de réaffirmation identitaire, parce que les capitales culturelles rendent libres et asservissent, séduisent et inquiètent, exaltent et dépriment comme les liqueurs trop fortes ou les danses trop rapides" (p. 25).

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