Édition du 13 novembre 2018

Une tribune libre pour la gauche québécoise en marche

G7

De la diversité des tactiques

Manifester contre le G7, bien sûr ! Mais comment ?

Voilà déjà plus d’une semaine que le G7 est à la une... mais d’abord pour nous abreuver ad nauseam, de sécurité, de casseurs et de risques de violence grandissante ; la frayeur brandie en prime dans tous les médias pour arraisonner et gagner le grand public à la cause de la loi et l’ordre. Comme si autour du G7 et de sa réunion à la Malbaie, le cadre de la discussion avait déjà été installé, avant même qu’on ait pu se prononcer sur quoi que ce soit d’autre.

Car quand même, il vaut la peine de le rappeler : pourquoi veut-on manifester aujourd’hui contre le G7, et surtout pourquoi tant de manifestants ont par le passé pris l’habitude de massivement conspuer ces rencontres au sommet, de dénoncer ces rendez-vous sélects tenus entre grands de ce monde ?

C’est parce qu’au moins depuis 2001 un vaste mouvement altermondialiste —une sorte de pendant populaire aux sommets néolibéraux élitistes de Davos— a cherché à l’échelle de la planète entière, à se faire entendre haut et fort. En montrant comment une petite minorité de gouvernements et de gens immensément riches imposaient au monde entier des politiques contraires à l’intérêt des grandes majorités humaines ; et cela, tant en termes d’égalité sociale que de transition écologique ou de rapports pacifiés entre nations.

Dans les Amériques, ces dernières années, ce mouvement s’est fait connaître par d’immenses rassemblements ou contre-manifestations aux impacts parfois non négligeables. Rappelez-vous la rencontre de Seattle en 1999 contre l’OMC, ou encore le sommet des Amériques à Québec en 2001, puis celui de 2005 à Mar del Plata en Argentine où encore plus près de nous, le G20 de Toronto en 2010. Chaque fois il s’est agi de s’opposer fermement aux décisions prises par les grands et riches de ce monde, d’en faire connaître les impacts auprès du grand public, en arrivant parfois même à les arrêter comme ce fut le cas par exemple pour le projet de la zone de libre échange des Amériques mis de l’avant par les USA du détroit de Béring à la Terre de feu.

Bien des choses ont changé

Il est vrai qu’aujourd’hui en 2018, bien des chose sont changé : les grands de ce monde ne sont plus aussi unis que par le passé et c’est devenu bien souvent entre eux la foire d’empoigne. De quoi leur interdire à maintes reprises de parler d’une voix unie, d’autant plus qu’ils ne sont plus à eux seuls les maîtres du monde, rattrapés par la Chine, harcelés sans répit par d’autres puissances émergentes.

Il est vrai aussi que le mouvement altermondialiste a bien perdu de son élan d’antan. Touché à sa manière par la formidable crise de représentation politique qui affecte la gauche dans son ensemble ainsi que par des débats stratégiques qu’il n’a pas su résoudre, ni pris les moyens de faire avancer, il n’est plus aujourd’hui qu’une pâle copie de lui-même, à la recherche d’un second souffle.

Tout cela pour rappeler que, s’il y a toujours de bonnes raisons de manifester contre le G7 (ne serait-ce que parce qu’il reste encore un acteur central de la gouvernance mondiale), il n’y en a peut-être pas autant pour craindre à l’avance de profonds affrontements entre manifestants et policiers comme ce fut le cas à Québec en 2001. À cette époque le mouvement altermondialiste était en pleine ascension, et ce sont des dizaines et des dizaines de milliers de manifestants venus de toutes les Amériques qui s’étaient donnés rendez-vous à Québec. Emportant avec eux, audace et détermination et surtout un sentiment d’injustice partagé par de si larges secteurs de la population que les forces policières ne purent le contenir qu’en utilisant et abusant de manière indiscriminée de la force. Qui ne se souvient pas des habitants outragés du quartier Saint Jean Baptiste de la haute ville de Québec venant au secours des manifestants, pourchassés par la police et aveuglés par leurs grenades lacrymogènes ?

Aujourd’hui il n’en demeure pas moins étonnant, dans un contexte pourtant totalement différent, que ce soit d’abord et avant tout de violence appréhendée que l’on parle et reparle. Cela devrait nous interroger. Certes du côté des 7 grands, on le comprend : pour justifier de telles dépenses (environ 600 millions de dollars en frais de sécurité, alors que l’on n’a pu offrir qu’un maigre 30 millions aux Rohingyas persécutés et « génocidés »), il faut bien pouvoir légitimer l’injustifiable et donc faire miroiter une terrible menace.... qui appelle d’extraordinaires mesures.

La diversité des tactiques

Mais du côté des manifestants, pourquoi n’ose-t-on pas prendre cette question à bras le corps ? Non pas nécessairement pour la condamner a priori comme les médias en chœur appellent à le faire, mais pour s’interroger dans le contexte où nous nous trouvons, sur ses effets mobilisateurs ou non, sur sa capacité à aider ou non à l’élargissement et au renforcement des oppositions à la mondialisation néolibérale. Car c’est la seule question importante : comment rassembler chaque fois plus de gens à l’encontre des politiques néolibérales imposées par quelques-uns des gouvernements les plus influents de la planète ?

Certes, certains altermondialistes diront qu’ils ne font appel qu’à un très noble principe, celui de « la diversité des tactiques », se référant au fait que chacun peut librement choisir son mode d’opposition, plus ou moins radical, plus ou moins susceptible d’exprimer son dégout ou sa révolte face aux politiques injustes des grands de ce monde. Quitte à ce que quelques vitrines de banques ou de voitures luxueuses en fassent les frais ! Ou à ce qu’on ferme les yeux sur les inévitables agents provocateurs qui ne manqueront pas d’encourager le tout... du geste et de la parole !

Mais justement, l’argument n’est-il pas inconsidéré, dénué de toute réflexion approfondie sur ce qu’il en est de la conjoncture actuelle, de ses possibles et de ses défis ? D’autant plus, si ce faisant, on finit par discréditer les quelques mobilisations larges et unitaires menées contre le sommet de la Malbaie, « en expropriant de facto », par des formes de violence totalement improductives, l’implication militante de milliers de personnes ainsi qu’en légitimant au passage le discours sécuritaire gouvernemental de la loi et l’ordre.

Cela ne veut évidemment pas dire qu’on doive du même coup s’interdire toutes formes d’action plus audacieuses et subversives, dénonciatrices. Mais cela veut dire que ces dernières devraient être pensées de façon à renforcer et stimuler la mobilisation commune, et non pas à tendre à la discréditer ou l’affaiblir. Il y a là –en termes stratégiques— une différence majeure qu’on ne peut pas passer sous silence.

On le voit aisément : toutes ces questions ne sont pas aussi simples qu’il n’y parait, et –faute d’un consensus actuel à leur propos— elles devraient faire partie d’une discussion en profondeur chez les altermondialistes. Il y a d’ailleurs fort à parier que les jours qui viennent nous en montreront l’urgente nécessité. La radicalité n’est pas nécessairement là où on l’imagine !


Pierre Mouterde. Sociologue, essayiste (dernière publication : Les stratèges romantiques, remédier aux désordres du monde contemporain, Montréal, Écosociété, 2017)

Pierre Mouterde

Sociologue, philosophe et essayiste, Pierre Mouterde est spécialiste des mouvements sociaux en Amérique latine et des enjeux relatifs à la démocratie et aux droits humains. Il est l’auteur de nombreux livres dont, aux Éditions Écosociété, Quand l’utopie ne désarme pas (2002), Repenser l’action politique de gauche (2005) et Pour une philosophie de l’action et de l’émancipation (2009).

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